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L’objectif des
quelques lignes qui vont suivre sera de comprendre la controverse
des « peurs
de l’An Mil »,
thème qui a retenu l’attention des historiens, avec des
variations d’époque et de lieu, durant les deux derniers
siècles au moins. Nous verrons brièvement quel est
l’historique de la problématique, quel est l’état du débat
aujourd’hui et dans quelle direction celui-ci semble se
diriger. Pour commencer nous
pensons qu’un très bref rappel des faits s’impose, en considérant
pourtant comme déjà acquis les divers textes des auteurs qui
vinrent avant celui qui assura le triomphe des peurs de l’An
Mil : Michelet.
Les
grande lignes de la controverse
Certains historiens
affirment qu’à l’approche de l’An Mil des terreurs
sans précédents saisirent l’ensemble de la chrétienté.
Le principal représentant de cette croyance fut l’historien
de l’époque romantique Jules
Michelet. Cette opinion a été
longtemps suivie avant d’être remise en question par une
nouvelle génération d’historiens. Depuis plus d'un demi-siècle,
les recherches (notamment celles d'Edgar
Pognon qui
publie une traduction des principales œuvres historiques aux
alentours de l’An Mil) ont pourtant démontré que ces scènes
de terreurs collectives à l'approche du millénium n'ont jamais
existé. La légende était désormais créée et la foi en un
temps d'effroi, où massacres, épidémies et autres prodiges
inouïs auraient ponctué le premier millénaire était alors
lieu commun. C’est en effet au XIXe siècle que l’histoire devient
vraiment grand public, c’est aussi à cette époque qu’elle
devient une histoire « totale ». Michelet sera
largement repris pendant près d’un siècle, mais « l’ère
Michelet » va s’achever avec la
défaite française de 1870.
C’est à partir de là que le « mythe » des
terreurs de l’An Mil va s’estomper dans les milieux
universitaires, ce qui ne sera pas le cas dans l’imaginaire
collectif du grand public.
Voila
ce qu’écrivait Théophile
Lavallée, disciple
de Michelet :
« La croyance en la
fin du monde, croyance qui semblait justifiée par les pestes, les
famines, les calamités de tout genre dont l'Europe était désolée,
répandait une atonie universelle. Tout était glacé d'effroi à
l'attente du jour fatal, toute entreprise avait cessé, tout mouvement
était arrêté ; il n'y avait plus ni espoir, ni avenir. On redoublait
de ferveur religieuse, on se pressait dans les couvents, on donnait
ses biens à l'Eglise et de toutes parts on entendait ce cri lugubre :
"La fin du monde approche ! »
Le changement se
produit dès la fin du XIX, les positivistes
(Dom
Plaine, Pfister, von Eicken)
dénoncent le mythe des terreurs de l’An Mil.
Georges
Duby parlait
à leur propos de "mirage
historique", mais malgré
son aspect critique le recueil de textes de Duby ne pu
durablement ébranler le succès de la fable. D’ailleurs Duby,
et pas seulement lui, reste certain qu'il existait alors une
attente permanente, inquiète, de la fin du monde, il s’agit
de sa théorie d’une « inquiétude
diffuse ». Après la seconde
guerre mondiale, Ferdinand Lot,
attaque les « peurs de l’An Mil » pour démontrer
qu’elles n’existèrent pas. L’un de ses disciples, Edgar
Pognon, publie une vaste traduction des principales œuvres
historiques aux alentours de l’An Mil toujours pour démonter
le mythe. Dès 1950 l’affaire semblait close car le grand
public fut également convaincu que les peurs de l’An Mil
n’eurent pas lieu. Pourtant la
controverse va renaître avec les « mutations
de l’An Mil » prônées
par Le Goff,
Duby
et d’autres. Ce qu’il faut retenir c’est qu’aux
alentours des années 80 on se rend compte que l’on a recrée
le Xe siècle de Michelet, toute proportion gardée puisque les
« terreurs » furent écartées.
L'Apocalypse
de Jean : L'origine de la confusion ?
C’est souvent sur
des déductions abusives que se développa, au fil du temps, le
mythe des terreurs de l'An Mil. A chaque période, son motif.
Tout d'abord propagé par les réformateurs catholiques, puis
repris par les humanistes qui s'inventèrent un Moyen Age cousu
main et repoussant à souhait, le filon fut exploité par les
Lumières et les révolutionnaires de 1791.Dans l'Apocalypse, on
pouvait lire que lorsque mille ans se seraient écoulés, Satan
serait libéré de ses chaînes, et viendrait alors l'Antéchrist.
L'Apocalypse
provoquait donc à juste titre la crainte, mais aussi dans le même
temps l'espérance. En effet après cette terrible période
de troubles s'ouvrirait une période de paix, celle qui précéderait
le Jugement dernier, une ère moins difficile à vivre que ne l'était
alors le quotidien, ce serait une longue période où les hommes
vivraient enfin heureux, dans la paix et dans l'égalité. C'est
sur cette base que s'est développé ce que l'on appelle le millénarisme.
L'homme médiéval était dans un état de faiblesse extrême
face aux forces de la nature, il vivait dans un dénuement matériel
complet. Les gens avaient donc l'espoir que, passé une période
de troubles terribles, l'humanité irait soit vers le paradis,
soit vers ce monde, délivré du mal.
Les historiens du XIXe siècle
ont imaginé que l'approche du millénaire avait suscité une
sorte de panique collective, que les gens mouraient littéralement
de peur, qu'ils se débarrassaient à vil prix de tout ce qu'ils
possédaient. Apocalypse
de Jean, chapitre XX, 1-8 :
"Puis, je
vis un Ange descendre du ciel, ayant en main la clef de l'Abîme,
ainsi qu'une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l'antique
Serpent, -c'est le Diable, Satan,- et l'enchaîna pour mille années.
Il le jeta dans l'Abîme, tira sur lui les verrous, apposa les scellées,
afin qu'il cessât de fourvoyer les nations jusqu'à l'achèvement des
mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de
temps (...) Les mille ans écoulés, Satan, relâché de sa prison,
s'en ira séduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et
Magog, et les rassembler pour la guerre, aussi nombreux que le sable
de la mer ".
La
direction que prend le débat
Le débat sur les
peurs eschatologiques de l’An Mil est loin d’être
clos. Certes il a changé d’orientation depuis Michelet, on ne
parle plus de peurs paniques limitées à l’année 1000 mais
d’une inquiétude diffuse s’étendant
des années 950 à 1050, la revue L’Histoire
pose la question de savoir si cela rend effectivement compte de
la réalité ou si ce n’est « qu’un
mythe de substitution ». L’historiographie semble largement acceptée cette
« inquiétude diffuse », héritage de Duby.
L’historiographie française est particulièrement confuse de
voir que la question est reprise, débattue, argumentée
scientifiquement d’un côté comme de l’autre puisqu'elle
s'est acharnée à démontrer qu'il ne s'agissait que d'un
mythe.
Certains prétendent
à nouveau, et malgré les discussions des années 60, qu’il y eut
réellement une attente de la fin du monde en l’an mil. C’est par
rapport à cette résurgence du problème que nous allons maintenant essayer de
nous situer.
Remarques
personnelles
Si l’an mil est
fameux, il le doit à une tradition historiographique née à la
fin du XVe siècle, et largement diffusée depuis, qui voulait
que cette date ait coïncidé avec une terrifiante rumeur de fin
du monde. Comme nous l’avons brièvement vu,
l'âge
romantique aggrava encore le malentendu. Michelet fut relayé
par les tenants de l'anticléricalisme, comme Sue
qui avait à cœur de dénoncer "
la fourbe cupidité de l'Eglise ", pour lui
l’Eglise aurait cautionnée la peur de la fin du monde pour
susciter les offrandes. Au regard de la carrière de
Michelet, on remarque que le point culminant de celle-ci se situe
entre 1879 et 1914, cette période est celle de l'anticléricalisme
d'Etat et l’adoption des thèses de Michelet n’étaient
certainement pas fortuite. La propagande des "hussards
noirs" de la République
imposait la démonstration, preuves à l'appui, que l'Eglise
avait abruti les masses dans le but de leur ravir leurs biens.
Dans ce contexte les Terreurs de l'An Mil semblaient donc bien
tomber à pic.
Il y eut bien sûr, au Xe
siècle, des personnes qui furent concernées par l'approche de
l'An Mil et qui eurent quelques inquiétudes. Mais on peut
affirmer aujourd’hui quelles furent une infime minorité, en général
il s'agissait de clercs et de moines érudits. La noblesse et le
peuple, majoritairement illettrés, restaient insensibles aux
chiffres et plus encore à leur symbolisme (prenons pour preuve
que de nombreuses chartes de cette époque sont demeurées sans
date). Un tel exercice intellectuel, sur un sujet aussi
pointu, ne suscitait au Xe siècle que l’intérêt d’une
faible partie des intellectuels.
Puis, il faut se souvenir
qu’à cette époque il n'existait pas encore un calendrier
uniforme qui réunisse l'ensemble de la Chrétienté. Par
exemple, dans le royaume franc, l'année commençait à
Pâques,
tandis que l'Angleterre et l'Italie la faisaient débuter à Noël.
Ce que les moines
cherchaient à faire, au travers de leurs interrogations sur la
chrétienté, s’étaient de comprendre quel pouvait être le véritable
sens de l’Histoire, de la destinée humaine telle que Dieu
l’avait conçu. La place primordiale du surnaturel les
menaient à chercher dans les textes sacrés les indices
concernant leur époque ; c’est du côté de
l’Apocalypse qu’ils se tournèrent, et non sans raison
puisqu’elle leur livrait des chiffres qu’ils pouvaient
manier en toute bonne foi. Tous n'étaient d’ailleurs pas
d'accord au sujet de la date de l'Apocalypse. Certains
l’attendaient pour 1033.
De plus, les prédictions
faites se voyaient souvent cautionnés par
des événements « particuliers » :
phénomènes célestes, problèmes climatiques, troubles
politiques…Mais ces événements furent-ils aussi révélateurs
que cela ? Leur bonne foi aidant, ces « prophètes »
(bien que le mot soit trop fort ici) finirent pas trouver dans
leur observation de la nature ce qu’ils cherchaient, même si
les années qui précédèrent ou suivirent l’An Mil ne furent
pas exceptionnellement destructrices. On peut ajouter
ironiquement que l’exceptionnel eut été qu’ils ne trouvèrent
aucune catastrophe à interpréter…Toutefois ils ne
décrivirent
jamais dans leur interprétations les prétendues terreurs et
autres scènes d’épouvantes qui devinrent lot commun dès le
XV siècle. Des inquiétudes il y en eut sûrement, mais nous
avons déjà assez montré qu’elles ne furent vives que dans
certains esprits, en général ceux de clercs qui ne reflétaient
surtout pas l’ensemble de la société de l’époque.
L'approche de l’an
2000, seuil qui a retenu toute notre attention et qui a suscité
chez certain de l’appréhension, a cautionné le maintien des
vieux credo. La énième relecture de
Nostradamus, les interprétations délirantes et inaccomplies de
quelque grand couturier, contribuèrent encore à la confusion. Notre
vision de l'An Mil et de ses terreurs a profondément imprégné
notre imaginaire collectif et nous y croyons d'autant plus
volontiers qu'elle correspond à
l'idée que nous nous
faisons habituellement d'un Moyen Age obscurantiste et dominé
par la crainte des punitions divines.
Vous aurez donc saisi sans
trop de mal qu’en ce qui nous concerne les terreurs de l’an
mil sont une légende romantique, ce jugement peut paraître hâtif
et ceci pour deux raisons : D’une part parce que la
controverse actuelle continue à motiver des avis opposés de la
part des spécialistes, et d’autre part parce que nous ne sommes
pas de ces experts !
Un
moine de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire écrit :
" On m'a appris que,
dans l'année 994, des prêtres dans Paris annonçaient la fin du
monde. " Mais le moine dont nous parlons écrit aussi " Ce
sont des fous, ajoute-t-il. Il n'y a qu'à ouvrir le texte sacré, la
Bible, pour voir, Jésus l'a dit, qu'on ne saura jamais le jour ni
l'heure. Prédire l'avenir, prétendre que cet événement terrifiant
que tout le monde attend va se produire à tel moment, c'est aller
contre la foi. "
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