ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

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Qu'est-ce que les peurs de l'an mil ?
 
 

L’objectif des quelques lignes qui vont suivre sera de comprendre la controverse des « peurs de l’An Mil », thème qui a retenu l’attention des historiens, avec des variations d’époque et de lieu, durant les deux derniers siècles au moins. Nous verrons brièvement quel est l’historique de la problématique, quel est l’état du débat aujourd’hui et dans quelle direction celui-ci semble se diriger. Pour commencer nous pensons qu’un très bref rappel des faits s’impose, en considérant pourtant comme déjà acquis les divers textes des auteurs qui vinrent avant celui qui assura le triomphe des peurs de l’An Mil : Michelet.

Les grande lignes de la controverse

Certains historiens affirment qu’à l’approche de l’An Mil des terreurs sans précédents saisirent l’ensemble de la chrétienté. Le principal représentant de cette croyance fut l’historien de l’époque romantique Jules Michelet. Cette opinion a été longtemps suivie avant d’être remise en question par une nouvelle génération d’historiens. Depuis plus d'un demi-siècle, les recherches (notamment celles d'Edgar Pognon qui publie une traduction des principales œuvres historiques aux alentours de l’An Mil) ont pourtant démontré que ces scènes de terreurs collectives à l'approche du millénium n'ont jamais existé. La légende était désormais créée et la foi en un temps d'effroi, où massacres, épidémies et autres prodiges inouïs auraient ponctué le premier millénaire était alors lieu commun. C’est en effet au XIXe siècle que l’histoire devient vraiment grand public, c’est aussi à cette époque qu’elle devient une histoire « totale ». Michelet sera largement repris pendant près d’un siècle, mais « l’ère Michelet » va s’achever avec la défaite française de 1870. C’est à partir de là que le « mythe » des terreurs de l’An Mil va s’estomper dans les milieux universitaires, ce qui ne sera pas le cas dans l’imaginaire collectif du grand public. Voila ce qu’écrivait Théophile Lavallée, disciple de Michelet :

« La croyance en la fin du monde, croyance qui semblait justifiée par les pestes, les famines, les calamités de tout genre dont l'Europe était désolée, répandait une atonie universelle. Tout était glacé d'effroi à l'attente du jour fatal, toute entreprise avait cessé, tout mouvement était arrêté ; il n'y avait plus ni espoir, ni avenir. On redoublait de ferveur religieuse, on se pressait dans les couvents, on donnait ses biens à l'Eglise et de toutes parts on entendait ce cri lugubre : "La fin du monde approche ! » 

Le changement se produit dès la fin du XIX, les positivistes (Dom Plaine, Pfister, von Eicken) dénoncent le mythe des terreurs de l’An Mil. Georges Duby parlait à leur propos de "mirage historique", mais malgré son aspect critique le recueil de textes de Duby ne pu durablement ébranler le succès de la fable. D’ailleurs Duby, et pas seulement lui, reste certain qu'il existait alors une attente permanente, inquiète, de la fin du monde, il s’agit de sa théorie d’une « inquiétude diffuse ». Après la seconde guerre mondiale, Ferdinand Lot, attaque les « peurs de l’An Mil » pour démontrer qu’elles n’existèrent pas. L’un de ses disciples, Edgar Pognon, publie une vaste traduction des principales œuvres historiques aux alentours de l’An Mil toujours pour démonter le mythe. Dès 1950 l’affaire semblait close car le grand public fut également convaincu que les peurs de l’An Mil n’eurent pas lieu. Pourtant la controverse va renaître avec les « mutations de l’An Mil » prônées par Le Goff, Duby et d’autres. Ce qu’il faut retenir c’est qu’aux alentours des années 80 on se rend compte que l’on a recrée le Xe siècle de Michelet, toute proportion gardée puisque les « terreurs » furent écartées.

L'Apocalypse de Jean : L'origine de la confusion ?

C’est souvent sur des déductions abusives que se développa, au fil du temps, le mythe des terreurs de l'An Mil. A chaque période, son motif. Tout d'abord propagé par les réformateurs catholiques, puis repris par les humanistes qui s'inventèrent un Moyen Age cousu main et repoussant à souhait, le filon fut exploité par les Lumières et les révolutionnaires de 1791.Dans l'Apocalypse, on pouvait lire que lorsque mille ans se seraient écoulés, Satan serait libéré de ses chaînes, et viendrait alors l'Antéchrist. L'Apocalypse provoquait donc à juste titre la crainte, mais aussi dans le même temps l'espérance. En effet après cette terrible période de troubles s'ouvrirait une période de paix, celle qui précéderait le Jugement dernier, une ère moins difficile à vivre que ne l'était alors le quotidien, ce serait une longue période où les hommes vivraient enfin heureux, dans la paix et dans l'égalité. C'est sur cette base que s'est développé ce que l'on appelle le millénarisme. L'homme médiéval était dans un état de faiblesse extrême face aux forces de la nature, il vivait dans un dénuement matériel complet. Les gens avaient donc l'espoir que, passé une période de troubles terribles, l'humanité irait soit vers le paradis, soit vers ce monde, délivré du mal. Les historiens du XIXe siècle ont imaginé que l'approche du millénaire avait suscité une sorte de panique collective, que les gens mouraient littéralement de peur, qu'ils se débarrassaient à vil prix de tout ce qu'ils possédaient. Apocalypse de Jean, chapitre XX, 1-8 :

"Puis, je vis un Ange descendre du ciel, ayant en main la clef de l'Abîme, ainsi qu'une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l'antique Serpent, -c'est le Diable, Satan,- et l'enchaîna pour mille années. Il le jeta dans l'Abîme, tira sur lui les verrous, apposa les scellées, afin qu'il cessât de fourvoyer les nations jusqu'à l'achèvement des mille années. Après quoi, il doit être relâché pour un peu de temps (...) Les mille ans écoulés, Satan, relâché de sa prison, s'en ira séduire les nations des quatre coins de la terre, Gog et Magog, et les rassembler pour la guerre, aussi nombreux que le sable de la mer ". 

La direction que prend le débat

Le débat sur les peurs eschatologiques de l’An Mil est loin d’être clos. Certes il a changé d’orientation depuis Michelet, on ne parle plus de peurs paniques limitées à l’année 1000 mais d’une inquiétude diffuse s’étendant des années 950 à 1050, la revue L’Histoire pose la question de savoir si cela rend effectivement compte de la réalité ou si ce n’est « qu’un mythe de substitution ». L’historiographie semble largement acceptée cette « inquiétude diffuse », héritage de Duby. L’historiographie française est particulièrement confuse de voir que la question est reprise, débattue, argumentée scientifiquement d’un côté comme de l’autre puisqu'elle s'est acharnée à démontrer qu'il ne s'agissait que d'un mythe. Certains prétendent à nouveau, et malgré les discussions des années 60, qu’il y eut réellement une attente de la fin du monde en l’an mil. C’est par rapport à cette résurgence du problème que nous allons maintenant essayer de nous situer.

Remarques personnelles

Si l’an mil est fameux, il le doit à une tradition historiographique née à la fin du XVe siècle, et largement diffusée depuis, qui voulait que cette date ait coïncidé avec une terrifiante rumeur de fin du monde. Comme nous l’avons brièvement vu, l'âge romantique aggrava encore le malentendu. Michelet fut relayé par les tenants de l'anticléricalisme, comme Sue qui avait à cœur de dénoncer " la fourbe cupidité de l'Eglise ", pour lui l’Eglise aurait cautionnée la peur de la fin du monde pour susciter les offrandes. Au regard de la carrière de Michelet, on remarque que le point culminant de celle-ci se situe entre 1879 et 1914, cette période est celle de l'anticléricalisme d'Etat et l’adoption des thèses de Michelet n’étaient certainement pas fortuite. La propagande des "hussards noirs" de la République imposait la démonstration, preuves à l'appui, que l'Eglise avait abruti les masses dans le but de leur ravir leurs biens. Dans ce contexte les Terreurs de l'An Mil semblaient donc bien tomber à pic. Il y eut bien sûr, au Xe siècle, des personnes qui furent concernées par l'approche de l'An Mil et qui eurent quelques inquiétudes. Mais on peut affirmer aujourd’hui quelles furent une infime minorité, en général il s'agissait de clercs et de moines érudits. La noblesse et le peuple, majoritairement illettrés, restaient insensibles aux chiffres et plus encore à leur symbolisme (prenons pour preuve que de nombreuses chartes de cette époque sont demeurées sans date). Un tel exercice intellectuel, sur un sujet aussi pointu, ne suscitait au Xe siècle que l’intérêt d’une faible partie des intellectuels.

Puis, il faut se souvenir qu’à cette époque il n'existait pas encore un calendrier uniforme qui réunisse l'ensemble de la Chrétienté. Par exemple, dans le royaume franc, l'année commençait à Pâques, tandis que l'Angleterre et l'Italie la faisaient débuter à Noël. Ce que les moines cherchaient à faire, au travers de leurs interrogations sur la chrétienté, s’étaient de comprendre quel pouvait être le véritable sens de l’Histoire, de la destinée humaine telle que Dieu l’avait conçu. La place primordiale du surnaturel les menaient à chercher dans les textes sacrés les indices concernant leur époque ; c’est du côté de l’Apocalypse qu’ils se tournèrent, et non sans raison puisqu’elle leur livrait des chiffres qu’ils pouvaient manier en toute bonne foi. Tous n'étaient d’ailleurs pas d'accord au sujet de la date de l'Apocalypse. Certains l’attendaient pour 1033.

De plus, les prédictions faites se voyaient souvent cautionnés par des événements « particuliers » : phénomènes célestes, problèmes climatiques, troubles politiques…Mais ces événements furent-ils aussi révélateurs que cela ? Leur bonne foi aidant, ces « prophètes » (bien que le mot soit trop fort ici) finirent pas trouver dans leur observation de la nature ce qu’ils cherchaient, même si les années qui précédèrent ou suivirent l’An Mil ne furent pas exceptionnellement destructrices. On peut ajouter ironiquement que l’exceptionnel eut été qu’ils ne trouvèrent aucune catastrophe à interpréter…Toutefois ils ne décrivirent jamais dans leur interprétations les prétendues terreurs et autres scènes d’épouvantes qui devinrent lot commun dès le XV siècle. Des inquiétudes il y en eut sûrement, mais nous avons déjà assez montré qu’elles ne furent vives que dans certains esprits, en général ceux de clercs qui ne reflétaient surtout pas l’ensemble de la société de l’époque.

L'approche de l’an 2000, seuil qui a retenu toute notre attention et qui a suscité chez certain de l’appréhension, a cautionné le maintien des vieux credo. La énième relecture de Nostradamus, les interprétations délirantes et inaccomplies de quelque grand couturier, contribuèrent encore à la confusion. Notre vision de l'An Mil et de ses terreurs a profondément imprégné notre imaginaire collectif et nous y croyons d'autant plus volontiers qu'elle correspond à l'idée que nous nous faisons habituellement d'un Moyen Age obscurantiste et dominé par la crainte des punitions divines.

Vous aurez donc saisi sans trop de mal qu’en ce qui nous concerne les terreurs de l’an mil sont une légende romantique, ce jugement peut paraître hâtif et ceci pour deux raisons : D’une part parce que la controverse actuelle continue à motiver des avis opposés de la part des spécialistes, et d’autre part parce que nous ne sommes pas de ces experts ! Un moine de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire écrit :

" On m'a appris que, dans l'année 994, des prêtres dans Paris annonçaient la fin du monde. " Mais le moine dont nous parlons écrit aussi " Ce sont des fous, ajoute-t-il. Il n'y a qu'à ouvrir le texte sacré, la Bible, pour voir, Jésus l'a dit, qu'on ne saura jamais le jour ni l'heure. Prédire l'avenir, prétendre que cet événement terrifiant que tout le monde attend va se produire à tel moment, c'est aller contre la foi. "

 
 
 
 
 
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