Le fils d’Otton II, un enfant, ne pouvait
gouverner et certains surent faire observer que l'empereur était
déjà mort quand le couronnement du jeune Otton eut lieu et que,
par conséquent, la légitimité n'était pas totale.
Henri le
Querelleur, maintenu en prison, parvint à s'enfuir et
manifesta ses prétentions au trône. Il réussit à s'emparer à la
fois du jeune souverain et des insignes royaux et prétendit à la
royauté. Il l’obtint mais les évêques (avec à leur tête
l’archichapelain
Willigis) qui, dans un premier temps, avaient cru, eux
aussi, que le choix d'un chef capable d'agir tout de suite
s'imposait, reconnurent que si
Otton III ne pouvait évidemment rien faire par lui-même,
sa mère (Théophano) et sa grand-mère (Adélaïde) avaient les qualités requises pour gouverner à
sa place. Il apparut très vite que la rébellion était condamnée
par la majorité, et Henri le Querelleur ne tarda pas à faire sa
soumission à Pâques 984. Mais des pans entiers de l’édifice
d’Otton Ier s’effondrent : à l’Est, au Nord et aussi à
l’intérieur du royaume avec les prétentions de Henri le
Querelleur (que l’on calma en lui rendant le duché de Bavière).
A l’ouest, la mort de Lothaire mit fin à ses prétentions. Son
fils et successeur,
Louis V, eut à peine le temps de prendre le pouvoir et
de consentir à faire la paix qu'il mourut d'un accident de
chasse, fin mai 987 ; la place était libre pour
Hugues
Capet, que l'archevêque de Reims, fervent
impérialiste, fit élire contre Charles dit « de Lorraine »,
frère du défunt. L’arrivée des Capétiens sur le trône de France
mettait un terme aux revendications sur la Lotharingie. Otton
n'avait rien à craindre des princes allemands. Il pouvait se
laisser aller à un rêve qu'avait dû entretenir sa mère, porter
la couronne de l'Empire d'Occident. D'autres devaient l'y
inciter, qu'on trouve déjà, ou qu'on trouvera, auprès de lui,
parmi lesquels des clercs surtout,
Bernward
d'Hildesheim,
Léon de Verceil,
Gerbert
d'Aurillac.
A la majorité d’Otton III, un appel du pape
Jean XV que les Crescents, une des grandes familles de
Rome, avaient contraint de fuir,
atteignit Otton III au printemps de
995. Le pape meurt alors qu’Otton
est en chemin pour l’Italie, il
nomme alors Brunon, son chapelain et
son cousin, comme s'il s'agissait de
nommer un évêque ordinaire. Devenu
Grégoire V, ce dernier fit d'Otton l'empereur des Romains,
en le couronnant le 21 mai 996. Sur
une nature aussi sensible que celle
du jeune souverain - il avait seize
ans - la cérémonie du sacre devait
nécessairement produire des effets
durables et profonds. Deux
préoccupations allaient dès lors
retenir le nouvel empereur : la
lutte permanente contre les grands
de Rome et leurs ambitions
personnelles d'une part, la
rénovation du titre impérial d'autre
part. La première n'a rien pour
surprendre ; elle est un leitmotiv
des relations des empereurs
allemands et des princes italiens.
Rome entra dans la vie d’Otton, il
en devint amoureux ; la grandeur
d'autrefois y était présente partout
et les Romains «
pleuraient sur la ville humiliée,
puissante mère devenue pauvre fille ». À ce premier coup de foudre vinrent s'ajouter
ceux que produisit sur Otton la
rencontre de deux hommes, bien
différents, mais tous deux
étonnants.
Adalbert, l'évêque de Prague, que les Przemislides, la
famille rivale de la sienne,
empêchaient d'accomplir son
ministère, avait découvert à Rome sa
véritable vocation: l'action
missionnaire. L'empereur fit sa
connaissance et d'interminables
conversations nourrirent une amitié
que la séparation ne devait pas
altérer. La tonalité mystique dont
tous les projets d'Otton III nous
font entendre la résonance, c'est
dans la puissante autorité morale
d'Adalbert qu'elle a son
origine. Gerbert d'Aurillac, qui n'a
probablement pas touché de la même
manière le coeur d'Otton, l'a
certainement frappé surtout par son
intelligence. Archevêque de Reims,
il était venu chercher à Rome la
confirmation de ses droits qui
étaient contestés sur place.
Otton dut revenir en Italie pour mâter la révolte
contre Grégoire V que menait
Crescentius et son antipape
Jean XVI (Jean Philagathos) (février 998), il le fit
brutalement. Le laïc fut promptement
saisi et exécuté sans pitié, le
clerc fut arrêté, mutilé, exhibé,
incarcéré, finit misérablement sa
vie sur la paille humide d'un
cachot. Bien que la Donation de
Constantin interdit à l'empereur de
résider dans la ville où le
successeur de Pierre habitait, Otton
se fit aménager une demeure sur le
Palatin, l'antique séjour des
Césars. Les fonctions urbaines
furent redistribuées par l'empereur
et les plus importantes, la
préfecture de la ville et le
commandement de la milice, furent
attribuées à des hommes de
confiance. Enfin, à la mort de
Grégoire V, en 999, Otton III le
remplaça par Gerbert qui prit le nom
de
Sylvestre Il. C’était là le grand projet que portait gravé la
Bulle d'or :
la rénovation de l'empire des
Romains, l'érection d'une grande
résidence sur le mont Palatin, le
règne sur le monde chrétien en
symbiose avec le pape Sylvestre Il.
Le choix de ce nom signifiait clairement qu'Otton
tenait la place de
Constantin
puisque le souverain pontife dont
celui ci avait été le contemporain
était Sylvestre Il. Mais si les acteurs voulaient être les mêmes, ce
n'était pas pour jouer la même
pièce. Tout au contraire : le
nouveau Constantin s'était promis de
reprendre ce que l'ancien avait
offert au Sylvestre de jadis. Dans
un texte solennel, en janvier 1001,
les rapports entre le pape et
l'empereur furent définis
clairement. Il y était dit que la
Donation de Constantin avait été
falsifiée ; l'incurie des papes
l'avait complètement dévalorisée.
Otton rejette la Donation de
Constantin, en vertu de laquelle il
n'aurait jamais dû se fixer à Rome
ni intervenir dans les États de
l'Église. Pour lui, celle-ci est
sans conteste une imposture et c'est
de la capitale de l'Empire rénové en
Occident que, nouveau Constantin
ayant un nouveau Sylvestre pour
partenaire, il gouverne
souverainement le monde. Quant au
privilège qu'avait accordé son
grand-père au Saint-Siège, l'Ottonianum, Otton III avait toujours refusé de le
confirmer. Certes, Otton donnait au
successeur de Pierre huit comtés de
la Pentapole, mais il s'agissait de
biens, précisait l'acte, qui
appartenaient à l'empereur, d'une
donation donc, et non pas d'une
restitution. «
Esclave des Apôtres
», l'empereur était le représentant direct de
Pierre et responsable de son
patrimoine. Avec le pape, en quelque
sorte
sur le même plan que lui, il gouvernerait la chrétienté, présidant à ses
côtés les synodes. Rome était la
capitale du monde, la mère de toutes
les églises, mais Otton voulait en
être le véritable maître. À Rome,
Sylvestre dépendait d'Otton presque
autant qu'à Constantinople le
patriarche du basileus. Ce programme
était le fruit de la collaboration
de l'empereur, du pape et de l'un
des conseillers les plus écoutés
d'Otton,
Léon de Verceil. Au seuil du deuxième millénaire, l'empereur
pouvait se dire qu'une étape
importante avait été franchie ; une
nouvelle bulle fut adoptée dont la
devise, dans sa brièveté, sonnait
comme un coup de trompette:
Aurea Roma. De nouveau, un rayon de gloire dorait le front
de Rome.
Comme Constantin s'était qualifié d'isapostolos,
égal des apôtres, Otton III se
proclamait soit servus Apostoloruni,
soit servus Jesu Christi ; la
seconde version du titre signifiait
qu'il
avait reçu du Christ directement le
mandat d'étendre et de consolider
son règne. L’empire et la chrétienté, pour lui, c'était
tout un. Cette vocation de
missionnaire et de réformateur, il
la tenait d'Adalbert, cet ami si
cher qui avait trouvé la mort chez
les païens de la Basse-Vistule et
dont Otton cultivait pieusement le
souvenir. Les aspirations
religieuses qu'avait éveillé naguère
l'ancien évêque de Prague furent
renforcées par deux autres maîtres
spirituels,
Nil de Rossano, qui reprocha sévèrement à l'empereur d'avoir
châtié trop cruellement Philagathos,
et le futur fondateur des
Camaldules,
Romuald, dont Otton fit son confident et son conseiller.
Le souverain, qui était convaincu
que Rome était devenue la sentine du
vice, était bien décidé à la purger.
La tâche était urgente, car, si
personne ne connaîtrait jamais ni le
jour, ni l'année du jugement
dernier, le Seigneur pouvait venir à
l'improviste ; malheur au serviteur
qu'il trouverait endormi ! Il
fallait donc agir vite pour empêcher
la chrétienté de s'enliser dans la
médiocrité. La meilleure façon
d'obtenir son redressement,
n'était-ce pas de lui proposer
l'entreprise enthousiasmante de
l'évangélisation ? Otton, parce
qu'il tenait à mener cette action
avec la ferveur requise, s'efforça
d'éliminer tout ce qui en lui-même
portait la marque du péché ; il fit
retraite dans un souterrain près de
Saint-Clément, peut-être dans
l'ancien sanctuaire de Mithra. Le
choix de ce lieu n'était pas sans
signification ; à deux pas de là
reposait la dépouille de saint
Cyrille, l'apôtre du monde slave
envoyé dans ces contrées avec son
frère Méthode par le basileus. Or,
entre les principes adoptés par
Byzance pour la mission et ceux
qu'appliqua le fils de Theophano, la
similitude est frappante. Il
accordait rapidement l'autonomie des
structures ecclésiastiques aux
nouvelles communautés chrétiennes.
De même, il ne touchait pas à
l'indépendance des États dont les
chefs avaient reçu le baptême.
Ceux-ci étaient incorporés à la
famille des souverains chrétiens
grâce aux liens que créait entre eux
la compaternité : l'empereur
devenait volontiers le parrain du
nouveau baptisé. Cette politique, il
est vrai, déplaisait aux prélats
allemands de Mayence, de Magdebourg
et de Salzbourg qui avaient bien
compté soumettre à leur autorité les
Églises nouvelles.
Ainsi l'Église polonaise était soustraite à
l'obédience germanique. En signe du
pacte d'amitié qui le liait à
l'empereur, Boleslas reçut une
réplique de la Sainte Lance; il
porta la couronne d'Otton quelques
instants et fut appelé «
frère et coopérateur de l'empire,
ami et allié du peuple romain ». Libres et fidèles, l'Église et l'État de
Pologne avaient donc trouvé leur
place dans la chrétienté. Il en alla
de même pour cette Hongrie dont les
cavaliers inspiraient un demi-siècle
plus tôt une vive crainte aux pays
voisins. Adalbert avait pu, lors
d'une de ses tournées missionnaires,
confirmer la conversion du roi, dont
le fils,
Waïc, fut, en 994, baptisé à Cologne en présence
d'Otton III qui fut le parrain de ce
néophyte. Waïc, qui avait pris le
nom d'Étienne, battit les adversaires du christianisme.
Toujours en accord avec Sylvestre
II, une province ecclésiastique fut
créée à Gran, garantissant
l'autonomie religieuse de la
Hongrie. Le long de la côte dalmate,
c'était sous l'impulsion de Venise
que le christianisme progressait,
Venise dont le doge avait fait
d'Otton le parrain de son fils et de
sa fille. Une grande famille de
princes chrétiens s'était ainsi
formée ; ses terres s'étendaient
maintenant jusqu'à la Vistule d'un
côté, jusqu'aux Carpates de l'autre;
Otton III était devenu tout à la
fois le souverain d'un empire
associant les ethnies germaniques et
les Italiens, de Milan à Rome, et le
chef spirituel d'un ensemble d'États
où voisinaient des Slaves et des
Magyars. Dans les deux domaines,
l'unité respectait la diversité.
Pour Otton, l'an mil n'était pas
placé sous le signe de la peur, mais
sous celui de l'espérance.
Les
romains se révoltèrent en janvier
1001. L’empereur eut beau les haranguer, rappelant
qu'il avait quitté sa patrie pour
eux et négligé ses Allemands ;
l'éloquence déchirante de ce jeune
homme toucha les amateurs de beau
langage, elle ne les apaisa pas
vraiment. Otton quitta donc Rome.
Quelque chose en lui s'était brisé.
D'abord, il envisagea d'abdiquer, ne
s'accordant que trois ans pour
réparer des erreurs dont la
rébellion romaine avait révélé la
gravité ; ensuite, il irait
évangéliser les païens et gagner
comme Adalbert la palme du martyre.
Puis il se ressaisit, remit ses
plans sur le métier, dépêchant
l'évêque de Milan à Constantinople
pour chercher la princesse, sa
fiancée. Avant la fin de l'automne,
il quitta Ravenne, où il s'était
replié, mais il ne put reprendre la
Ville éternelle. Épuisé par moins de
22 ans d'une vie particulièrement
intense, il succomba le
24 janvier 1002 à un simple accès de malaria. Sa mort creusa
dans le coeur de ses amis un vide si
vertigineux qu'ils crurent avoir
enterré les mirabilia mundi,
toutes les merveilles du monde. Le
pape ne lui survécut qu'un peu plus
d'un an : entre Otton et Gerbert, la
symbiose avait été complète ; l'une
des « deux moitiés de Dieu » ne
pouvait pas vivre sans l'autre.
L'édifice construit par Otton Ill
s'était écroulé ; son rêve d'unité
dans la diversité s'était évanoui.
Il avait vu trop grand ; il avait
surestimé l'importance de ses
moyens, misant davantage sur un
enthousiasme qu'il croyait
contagieux que sur la force des
armes ; fasciné par la Ville
éternelle et son histoire, il avait
sous-estimé la xénophobie des
Romains qui ne se résignaient pas à
voir l'empire ressuscité par un
barbare, fût-il mâtiné de Grec.
Ce qu'avait construit Otton Ier,
Otton III l'avait déséquilibré parce
qu'il en avait déplacé le centre de
gravité
du nord au sud des Alpes et privilégié Rome aux
dépens d'Aix-la-Chapelle. Pour
éviter l'effondrement complet, il
était nécessaire de remiser
l'idéalisme et de rendre à la
Realpolitik ses droits.
Ainsi, vers l'an mil, tandis que s'écroule, avec
le féodalisme, le système
carolingien qui n'avait d'ailleurs
jamais été très solide, et alors que
l'idéologie de l'épiscopat devient
illusoire, parce que les évêques
n'ont pas les moyens de reconstituer
l'office royal et parce que celui-ci
est, au moins en France, durablement
affaibli,
le dialogue des pouvoirs se renoue
entre les deux autorités
théoriquement suréminentes, l'empereur et le pape, même si l'ambition
utopique d'Otton III s'effondre à sa
mort et même si la Papauté retourne
à l'extrême médiocrité au gré des
sordides manoeuvres romaines. Car,
pour le moins, l'Empire existe et,
selon des modalités diverses,
s'installe au plus haut niveau du
politique. C'est ce qui explique
que, au cours,des trois siècles
suivants, les relations de l'Eglise
et de l'Etat, surtout quant aux
doctrines qui vont les animer ou en
être tirées, seront d'abord celles
de la Papauté et de l'Empire.