Avec
Otton Ier,
l’Eglise et les prélats, dont il n'avait été question ni en 911
avec la mort de Louis l’Enfant ni en 919 avec la décision en
faveur d’Henri Ier, seraient associés de près au gouvernement:
les fonctions qui leur avaient été dévolues lors de l'avènement
l'annonçaient nettement. Otton Ier se rendit à Pavie, en
septembre 951, et sur-le-champ prit le titre de «
roi des
Francs et des Lombards
». La reine
Adélaïde,
veuve du roi d’Italie Lothaire, fit-elle appel à Otton ou
celui-ci eut-il l’ambition d’aller chercher fortune en Italie ?
Beaucoup de mystères demeurent sur ce sujet. Quelques semaines
plus tard, il épousa en secondes noces la veuve de Lothaire.
Sans attendre plus longtemps, il pria le pape de le recevoir.
Envisageait-il d'imiter en tout point Charlemagne qui, après
avoir coiffé la couronne des Lombards, s'était rendu dans la
Ville éternelle ? Le refus qu'il essuya avait été soufflé au
souverain pontife par
Albéric,
le véritable maître de Rome, aux yeux de qui le roi des Francs
et des Lombards n'était qu'un gêneur. Otton n'insista pas ; il
repassa les Alpes, abandonna le double titre royal et laissa son
gendre,
Conrad le
Roux,
sur place. Les trois années qui suivirent furent dominées par
des révoltes.
La plus
gênante fut celle du propre fils d'Otton,
Liudolf, que son père avait
comblé de titres, mais qui voyait (peut-être ?) d'un mauvais
oeil le remariage du roi ; le jeune homme attira à ses côtés le
duc de Lotharingie, Conrad dit « le Roux », son beau-frère, et
fit venir avec lui les Hongrois qui traversèrent le royaume en
954 et continuèrent jusqu'à Metz avant de repartir par le sud.
Otton, pris de court, chercha un appui auprès de son jeune frère
Brunon. Otton affronta aussi
les Hongrois et les écrasa sans pitié.
L’Église
jouait donc dans ce qui pourrait
s'appeler la politique extérieure
d'Otton ler un rôle important. Plus
considérable encore fut la place que
le roi lui fit dans les
structures internes de l'État.
La rébellion de 953 avait prouvé que
le recours aux relations familiales
n'offrait pas beaucoup plus de
garanties de fidélité que la
conclusion de pactes d'amitié. Otton
ébaucha la construction d'un système
que ses successeurs parachevèrent -,
les historiens allemands le
qualifient de
Reichskirchensystem,
parce que les églises de l'empire en
formaient l'armature. Nous
retrouvons là Brunon, le provisor et
tutor regni, l'archevêque de
Cologne. Il fit de la chapelle
royale une pépinière de prélats qui
seraient aussi serviteurs du
royaume. A chaque chapelain, il
procura une prébende dans un
chapitre cathédral ; ainsi dans tous
les diocèses, il y avait un membre
de l'entourage royal. Comme Otton
avait pris soin de retirer aux ducs
le droit de nommer les prélats des
diocèses compris dans leurs duchés,
il était possible de placer dans
ceux qui étaient vacants des hommes
sûrs. Certes, de cette capacité, le
souverain ne fit pas tout de suite
un usage méthodique. Le procédé
devait être rodé. Son principe
suffisait pour que le roi fût
considéré comme « le Christ du
Seigneur » et que le caractère
sacral de la monarchie se trouvât
souligné.
En 960 le pape, le successeur de
celui qui naguère lui avait opposé
une fin de non-recevoir, l'appela au
secours. Ce
Jean XII
n'était pas un parangon de vertu,
mais il avait été choisi,
conformément au voeu de son père,
Albéric, le prince de Rome, pour que
le principat et le pontificat
fussent réunis dans la même
personne.
Bérenger,
le roi d'Italie qu'Otton avait
investi, envahit les terres du
Saint-Siège. Jean XII, comme l'avait
fait jadis
Léon III
appelant
Charlemagne,
promit qu'il couronnerait Otton en
échange de son aide. La proposition
fut acceptée. Avant de partir, le
futur empereur prit la précaution de
faire élire roi le fils d'Adélaïde,
Otton, et de pourvoir à l'éducation
de cet enfant de cinq ans ainsi qu'à
la régence du royaume, d'autre part,
il fit incorporer au pontificat de
Mayence le rituel du couronnement.
Puis, à la fin de 961, il franchit
les Alpes et, bien que Bérenger lui
eût échappé, le déposa, prit sa
place, sans pour autant annuler
l'autonomie du royaume des Lombards,
dont les institutions furent
respectées. Aux portes de la Ville
éternelle, Otton s'arrêta pour
prêter au pape un « serment de
sécurité », s'engageant de plus à
lui restituer ce qui appartenait au
patrimoine de saint Pierre. Le
2 février 962,
à la basilique du Vatican, il fut
d'abord sacré, puis couronné par
Jean XII. Après une éclipse de
trente-huit ans, l'empire renaissait
; il devait durer plus de huit
siècles.
Transfert de l'Empire des Romains
aux Carolingiens puis des
Carolingiens aux Allemands
Jean XII explique l'événement en
déclarant que, le monarque étant
venu lui rendre visite après ses
splendides victoires, il lui a
accordé, en récompense, le titre
impérial avec l'espoir que cette
dignité lui fournira d'autres
succès. Il présente sa démarche
comme s'il avait lui-même recréé
l'Empire,
d'où il résulterait qu'il revient
d'une façon générale au pape de
faire l'empereur, ce qui lui
conférerait une
autorité exceptionnelle dans le
domaine politique.
Cette explication, de laquelle
certains tireront plus tard qu'en
962 la Papauté a transféré l'Empire
des Carolingiens aux Allemands comme
elle l'avait fait en 800 des Romains
aux Carolingiens, ne correspond
cependant en aucune manière à la
réalité. Car c'est Otton qui a voulu
le titre impérial et c'est lui
d'abord qui a rétabli l'Empire afin
d'asseoir davantage encore son
autorité en Allemagne,
particulièrement sur les évêques, et
de tenir plus fermement l’Italie. Il
exige d'ailleurs, à cette fin, de
contrôler l'élection pontificale et
interdit qu'à l'avenir on couronne
un pontife élu sans que la
régularité du scrutin n'ait été
constatée par les officiers
impériaux. C'est donc, d'une
certaine façon, le retour au
césaropapisme accompli dans la
collaboration étroite des deux
pouvoirs, mais, sauf pour les
matières proprement religieuses,
sous l'autorité de l'empereur. Et ce
fut bien ainsi et non selon les
prétentions de Jean XII que les
relations se fixèrent. Ce fut Otton
le Grand qui contrôla le siège de
Pierre.
L’empereur se trouvait à mi-chemin
entre la cléricature et le laïcat ;
en tout cas, il occupait, dans la
sphère du sacré, une place
particulière. Les « grands » du
royaume ne pouvaient plus le
considérer comme un des leurs. Le
pape lui-même devait reconnaître son
pouvoir ; il s'était prosterné
devant lui après l'avoir couronné.
L’acte solennel dit
l'Ottonianum,
promulgué par l'empereur le
13 février 962,
accordait au Saint-Père les mêmes
privilèges que ceux que les
Carolingiens avaient reconnus à la
papauté (confirmation des
territoires du patrimoine de Saint
Pierre), mais, reprenant un diplôme
de Lothaire Ier, il prescrivait à
tout nouveau pape de
prêter serment entre les mains du
souverain ou de son envoyé avant de
recevoir la consécration.
Otton usa de son pouvoir dès 963 ;
Jean XII qui, sans doute, trouvait
trop élevé le prix payé pour obtenir
de l'aide intrigua contre l'empereur
avec ses ennemis. La réaction fut
rapide et brutale : un concile réuni
par Otton déposa le pape,
qu'accablaient de graves
accusations, et le remplaça par un
notaire de la chancellerie
pontificale. Profitant de sa
position de force, Otton exigea des
Romains un serment aux termes duquel
«
ils n'éliraient ni n'ordonneraient
aucun pape en dehors du consentement
du seigneur Otton ou de son fils
». L’empereur était donc dans son
ordre à tout le moins l'égal du
pape, un pape dont il contrôlait
l'élection. Les avantages que lui
procurait cette situation étaient
considérables ; nous avons vu que
dans son système de gouvernement
l'Eglise jouait un rôle de premier
plan. Pouvoir compter sur la
collaboration du pontife qui se
disait détenteur du «
siège le plus élevé et disposant de
la compétence universelle
», c'était
la garantie d'une autorité de fait
sur les Églises locales,
celles de l'empire en particulier.
Otton fit usage de cette possibilité
d'intervention à plusieurs reprises,
en 962, en 965 et en 967, au synode
de Ravenne, tenu en sa présence. La
réorganisation des institutions
ecclésiastiques dans les pays slaves
telle que l'empereur l'avait voulue
fut solennellement confirmée. Si
Magdebourg vit son champ d'action
missionnaire réduit aux territoires
soumis effectivement à l'empereur,
le pape n'y était pour rien ; la
christianisation de la Pologne
entraînait la création d'évêchés
polonais et, tôt ou tard, la
reconnaissance de leur autonomie.
Mais Otton découvrit rapidement que
sa nouvelle dignité ne lui valait
pas que des privilèges. Les Romains
le considéraient comme un étranger
pour lequel ces aristocrates
convaincus qu'ils descendaient des
Scipions ou des Fabii n'éprouvaient
que du mépris, voire de l'aversion.
Que le régime dont ils s'étaient
dotés fût bousculé par ce barbare,
ils ne l'acceptaient pas ; ils se
révoltèrent à plusieurs reprises et
l'échec de leurs rébellions accrut
leur amertume. Pour l'empereur, il
ne faisait pas bon vivre à Rome. Ce
n'était pas seulement avec la
population romaine qu'Otton eut de
sérieuses difficultés. Comme
Charlemagne, il rencontra
l'hostilité des Byzantins dont le
basileus, tout grec qu'il fût,
estimait avoir seul droit au titre
d'empereur romain. Fidèle aux usages
carolingiens, Otton ne prit
qu'exceptionnellement le titre d'imperator
Romanorum et Francorum, se
contentant en règle générale de
celui d'imperator augustus.
Cependant, il heurta les prétentions
de Constantinople lorsqu'il reçut
l'hommage des princes lombards de
Bénévent et de Capoue, faisant mine
de les soustraire à l'autorité de
l'empereur d'Orient. Or celui-ci,
Nicéphore Phocas,
défendait le principe que l'Empire
romain, c'est-à-dire byzantin, était
le seul et que tous les autres
princes étaient de simples rois. Il
allait jusqu'à revendiquer Rome et
Ravenne. Cette attitude ne
découragea pas Otton, qui ne
désespérait pas d'obtenir pour son
fils la main d'une princesse «
née dans la pourpre
», fille d'empereur. Afin de rendre
le parti plus beau, en 967, il fit
couronner empereur ce fils, le futur
Otton II,
par Jean XII. Nicéphore,
intraitable, répondit en préparant
une expédition militaire. Otton Ier,
en guise de riposte, entreprit la
conquête de la Pouille et de la
Calabre, sans grand succès il est
vrai. Les données furent différentes
avec l’avènement de
Jean Tzimiscès,
qui se montra conciliant et accepta
l'idée du mariage. Toutefois, le
souverain byzantin envoya à
l'empereur des Romains non pas une
porphyrogénète, mais une de ses
nièces,
Théophano.
Otton Ier, mécontent, se résigna et,
avant de repartir pour la Germanie,
fit épouser la jeune fille à Otton
(II), empereur associé (972). À
Pâques 973, un nouvel afflux
d'ambassades en Germanie couronnait
la carrière du grand empereur, qui
mourut subitement le 7 mai. Sa
succession était assurée ; l'Empire
romain avait retrouvé vie et
s'étendait de la mer du Nord au sud
de l'Italie, de la frontière
française au pays des Slaves et des
Hongrois.