Quoique
déterminé par les structures mentales et les processus psychologique, l'identité
personnelle se construit dans le cadre d'expériences
totalement singulière. L’individu se trouve inséré
dans des institutions canalisant son action et lui
fournissant des justifications
symboliques. Les institutions (famille, religion,
Etat), pourtant chahutées, maintiennent leur place centrale dans
les dispositifs d’identification sociale. Crises des identités
nationales, recomposition des identités religieuses ou
familiales, rôle de plus en plus important de la construction de
l'identité pour les individus : la définition de l'identité est
au coeur de la compréhension des mutations sociales actuelles.
La première tendance de renforcement d'une interrogation
identitaire, de loin la plus
importante, est liée à l'avènement
de l'individu, sujet
de son existence, devenu
progressivement la figure centrale
des sociétés contemporaines. Il
s'agit pour chacun aujourd’hui de
faire de sa vie un récit. La mise en
scène du « soi » et la construction
sociale de l'identité personnelle
constituent l’une des composantes
cruciales des pratiques et des
représentations des individus. La
montée de
l'individualisme est liée à
la dissolution ou aux mutations
profondes d'institutions de
socialisation comme la famille,
l’église, l’école, l'Etat... La
socialisation et l'identification
que ces institutions organisaient et
maîtrisaient se font désormais selon
des modalités renouvelées. Le cas de
la famille est éclairant. La
structure patriarcale et autoritaire
est morte. La famille est
aujourd'hui caractérisée par la
négociation et par la promotion des
potentialités de chacun de ses
membres. Ces transformations n'ont
pas manqué d'affecter en profondeur
les processus d'identification
politique, élaborés au cours des
siècles derniers dans l'affirmation
des institutions démocratiques et de
l'Etat nation. La citoyenneté et
l'appartenance à la communauté
nationale font l'objet de débats
sociaux et politiques. La plupart
des sociétés contemporaines
connaissent ainsi des troubles
politiques identitaires. La notion
d'identité est multiforme. On
l'utilise dans des circonstances
aussi différentes que l'analyse de
l'élaboration de la personnalité de
l'enfant ou l'attitude de défense
des populations lors de conflits
guerriers.
Nous avons choisi, pour en mesurer les différentes facettes,
de nous placer à toutes les échelles
où elle s'exprime:
l'individu,
le groupe,
la société.
On y constate partout une même
orientation d'analyse. L’identité
n'est plus considérée par les
chercheurs comme une substance,
comme un
attribut immuable
de l'individu ou des collectivités,
telle qu'avait pu l'être la culture,
par exemple. Les recherches
contemporaines rappellent toutes,
avec insistance, que l’image et
l'estime de soi, les identités
communautaires ou politiques
s'élaborent dans des
interactions
entre les individus, les groupes et
leurs idéologies. Elles
soulignent toutes que la base de
l'identification est psychologique,
qu'elle se construit et s'actualise
sans cesse.
L'identité individuelle
L’individu se socialise et construit son identité par étapes,
au cours d'un long processus qui
s'exprime fortement de la naissance
à l'adolescence et se poursuit à
l’âge adulte. De manière permanente,
l'image qu'il bâtit de lui-même, ses
croyances et représentations de soi
constituent une structure
psychologique qui lui permet
de sélectionner ses actions et ses
relations sociales. La construction
identitaire et l'image de soi
assurent ainsi des fonctions
essentielles pour la vie
individuelle et constituent l'un des
processus psychiques majeurs. On
peut distinguer plusieurs dimensions
de l'identité personnelle:
- le premier aspect est constitué par le désir de
continuité du sujet.
Cette continuité s'exprime dans
l'affirmation d'une appartenance à
une lignée, à un environnement, à
une culture ou à un imaginaire.
Cette dimension est particulièrement
à l’oeuvre dans les manifestations
contemporaines d’identité ethnique,
régionale ou culturelle.
- le deuxième aspect s'incarne dans un processus de
séparation/intégration sociale.
L’opposition d'un adolescent à sa
famille exprime pour lui une
différentiation vis-à-vis de son
identité antérieure. Cette
opposition se réalise le plus
souvent dans un processus conjoint
de création de nouveaux repères
identitaires liés à une culture
jeune et à des groupes spécifiques.
- l'identité n'existe qu'en
actes.
La sociologie religieuse montre par
exemple que l’échelle de
l'appartenance se calque sur celle
de la pratique. L’identification
religieuse est d'autant plus forte
que l'on va plus régulièrement à la
messe ou au temple.
- la construction identitaire constitue pour les individus un
cadre
psychologique (schéma
mental, système de représentations
et filtre des informations). Orienté
pour la valorisation de soi et
l’autojustification, ce cadre
psychologique structure l'action
individuelle.
Une construction progressive de l'identité.
Edmond Marc Lipiansky,
dans sa présentation de l'identité
personnelle, rappelle la longue
tradition de réflexion sur le
développement de l'enfant et la
construction de son identité. Le
corps
constitue pour le bébé la
base de son
identification. Il se
découvre lui-même au travers de ses
perceptions, de ses actions, mais
aussi dans son rapport aux autres et
dans le regard des autres : «
Avant même la
naissance, l’enfant existe déjà dans
l’imaginaire et le discours de ses
parents. Désiré ou non attendu, il
prend très vite un contour plus ou
moins précis à travers le sexe
souhaité, le prénom choisi, qui à la
fois l’individualisera et le situera
dans une filiation et dans une
caractérologie sommaire. »
Cette réflexion s'ancre dans les
travaux de psychologie du
développement de
René Zazzo
et de
Henri
Wallon. Selon cette
approche, qu'illustrent bien les
travaux de
Pierre Tap, l'identité
est fondée sur les relations
passionnelles du sujet et de
«l'autre». Elle est essentiellement
conflictuelle : «
Comprendre l’identité, c'est donc
mettre à jour les processus qui en
organisent la construction
historique, la mise en question, la
perte ou la réappropriation.
» Ainsi, de l'enfance à
l'adolescence, trois phases sont
distinguées : l'individuation
primaire durant les trois
premières années de l'enfance,
l’individuation «catégorielle»
jusqu’a l'adolescence et
l'individuation « personnalisante »
de l'adolescence. En relation avec
ces approches fortement empreintes
de conceptions psychanalytiques,
René L’Ecuyer
distingue, lui, sept stades,
englobant les trois stades
classiques de la tradition
développementaliste et quatre stades
à l’âge adulte. Il est donc
désormais communément admis que
l'identité se
construit par stades successifs dans
la confrontation entre les individus
au sein des groupes.
Cette construction où les aspects
cognitifs, les affects et les
interactions sociales sont
consubstantiels, s'exprime pour
l'individu sur le double registre de
la similitude et de la différence.
Le rôle central du soi
Plus généralement, les réflexions sur l'identité individuelle
s'ancrent aujourd’hui autour de
l'étude de la notion de «
soi
» (image de soi, représentation de
soi, construction de soi, contrôle
de soi, etc.). Le soi peut se
définir comme «
un ensemble de
caractéristiques (goûts, intérêts,
qualités, défauts, etc.), de traits
personnels (incluant les
caractéristiques corporelles), de
rôles et de valeurs, etc., que la
personne s'attribue, évalue parfois
positivement et reconnaît comme
faisant partie d'elle-même...
»
R.
L’Ecuyer, à qui l'on doit
cette définition, travaille depuis
trente ans à la compréhension du
concept de soi. S'appuyant sur les
travaux des diverses branches de la
psychologie, voire de
l'anthropologie sociale, il a
élaboré une typologie des
caractéristiques et des propriétés
fondamentales de ce concept.
Celui-là possède:
- une composante affective
et
émotionnelle : tout individu
ressent fortement son identité;
- un aspect social : le regard
que nous portons sur nous-même est
influencé par les autres et par
leurs jugements;
- un aspect cognitif «par
lequel les différentes perceptions
de soi sont constamment analysées
les unes par rapport aux autres
selon les lois du fonctionnement
intellectuel».
Lipiansky rappelle la
conception psychanalytique, dont la
figure emblématique est le pédiatre
anglais
Donald Winnicott, selon
laquelle la
construction identitaire est liée
aux soins de la prime enfance.
Elle relève de trois processus
conjoints : l'ancrage de l'image de
soi sur la transformation corporelle
; l'investissement narcissique du
sujet ; et enfin la construction
d'un
«idéal
du moi»
dans la relation aux autres,
principalement le regard des
parents. Les études de psychologie
montrent que la composante affective
de l'identité personnelle (l'estime
de soi) est caractérisée par la
tendance systématique à l’autovalorisation.
Nous déformons nos souvenirs et
adaptons nos jugements pour qu’ils
nous soient favorables. De manière
systématique, nous tendons à
surestimer notre rôle dans les
tâches collectives; nous rejetons
les échecs en les attribuant aux
autres alors que nous nous sentons
responsables des réussites; nous
sélectionnons les informations qui
vont plutôt dans le sens de notre
conception du monde. Bref, nous
organisons le monde pour avoir le
beau rôle.
Cet égoïsme atavique est une sorte de mécanisme général de
défense pour chaque individu qui
sans cela verrait son psychisme
souvent mis à mal. Cependant, cette
tendance semble être une
caractéristique plutôt occidentale :
les études contemporaines montrent
que les japonais ont plutôt une
propension à l'effacement de soi. La
dimension sociale de la construction
identitaire a fait l'objet d'un
nombre considérable de recherches.
Quelques chercheurs se sont
consacrés à l'étude de l'image de
soi et de la construction sociale de
l'identité individuelle au début du
siècle.
William James,
en 1890, fut le premier à introduire
dans sa présentation de la
psychologie un chapitre sur le soi.
Le sociologue
George H. Mead,
dans les années 30, met en avant le
lien entre l'activité individuelle
et le groupe. La psychologie
contemporaine s'appuie sur les
travaux d'Erik
H. Erikson qui, dans les
années 50 et 60, a systématisé des
recherches sur l'identité
personnelle et sociale qui se
menaient depuis le début du siècle.
Cet auteur a mis en avant l'existence
d'un sentiment de différenciation
individuelle et d'une
tendance à la conformation sociale
pour tous les individus.
Il a également élaboré une périodisation
de la construction de l'identité
individuelle dont les
transitions s'effectuent dans des «
crises
d'identité » comme celle
de l'adolescence. A partir des
années 70, les études psychologiques
de plus en plus nombreuses ont
privilégié l'individu et l'impact
des relations sociales sur son
psychisme.
Un certain nombre d'entre elles se placent du point de vue de
la
communication interpersonnelle.
Cette dernière approche, influencée
par les travaux d'Erving
Goffman, pense de manière
indissociable les aspects affectifs
et les aspects sociaux. Ici, le
concept clé est celui de
l'auto-présentation de soi,
c'est-à-dire l'ensemble des
activités, comportements ou objets
qu'un individu utilise pour être
jugé positivement par autrui: le but
fondamental de la présentation de
soi est de paraître amical, gentil,
intelligent, etc., afin d'obtenir
des autres ce que nous souhaitons.
La présentation de soi peut être
négative (cancre à l'école, voyou,
etc.). Dans ce cas, la visée reste
pour l'individu d'induire certains
comportements dans ses relations
sociales. Le cancre, par exemple,
retient l'attention par son
attitude. La vision cognitiviste de
l'étude du soi se centre sur les
structures mentales et les
représentations. Comme le souligne
Delphine
Martinot
dans une
synthèse des travaux actuels sur le
soi, la
composante cognitive est bâtie
autour des mémoires, informations et
représentations sur soi. Des
expériences récentes montrent que
les individus se livrent à des
réinterprétations
fréquentes de leur histoire
personnelle pour rendre conformes
leur souvenir et leur image de soi
actuelle. Du point de vu cognitif,
le concept de soi s’exprime sous
forme de schémas. Il s'agit des
formes de description et de
croyances sur soi affirmées par les
individus, et bâties au regard des
autres : «Ces
structures rendent les individus
capables de comprendre leurs propres
expériences sociales et d'intégrer
une large gamme d'informations sur
soi dans des ensembles signifiants.»
Ainsi, les travaux contemporains de psychologie cognitive
conçoivent le soi comme une très
forte structure mentale qui n'est
soumise qu’à des variations
marginales de réagencement, en
fonction des circonstances...
En conclusion, on estime aujourd'hui que
le soi doit
être vu comme un système psychique
complexe, composé de nombreuses
dimensions et strates en fonction de
l'expérience de la personne et en
fonction de ses groupes
d'appartenance. Le soi
constitue donc «
un système
éminemment adaptatif, qui se défend,
se corrige et s’améliore pour mieux
s'adapter et même se dépasser
».
Les identités sociales
Le soi constitue le versant interne de l'identité
individuelle. Il se construit dans
la relation à l'environnement et aux
autres. C'est précisément
au sein de
groupes, restreints ou
étendus, contractuels ou imposés,
que se développent les relations de
construction de l'identité.
L’ensemble des travaux actuels qui
tentent de comprendre l'identité se
centre d'ailleurs sur la
construction de l'identité dans les
interactions sociales. Ils mettent
en avant le fait que les sociétés
contemporaines se caractérisent par
la multiplicité toujours
accrue de groupes d'appartenance,
réels ou symboliques, auxquels sont
affiliés les individus. On y
distingue plusieurs sphères
d'appartenance qui vont des groupes
primaires comme la famille où le
cercle amical restreint, jusqu'à l’humanité-monde.
La construction sociale de l'identité.
Le groupe fonctionne comme le
catalyseur privilégié de
l'identification personnelle. En
effet, la conscience de soi n'est
pas une pure production
individuelle. Elle résulte de
l'ensemble, des interactions
sociales que provoque ou subit
l'individu.
Le groupe
socialise l'individu et l'individu,
s'identifie à lui. Mais,
en même temps, ce processus permet à
l'individu de se différencier et
d’agir sur son entourage. E.M.
Lipiansky, dans sa contribution
relative à la formation de
l'identité des groupes, estime que,
pour l'individu, l'identité
n'apparaît pas comme la
juxtaposition simple des rôles et
des appartenances sociales.
L’identité doit être conçue comme
une totalité dynamique, où ces
différents éléments interagissent
dans la complémentarité ou le
conflit. Il en résulte des «
stratégies identitaires par
lesquelles le sujet tend à défendre
son existence et sa visibilité
sociale, son intégration à la
communauté, en même temps qu'il se
valorise et recherche sa propre
cohérence».
Ces stratégies identitaires se vérifient par exemple dans les
comportements des immigrés à
l'occasion de relations
interculturelles. Leur étude permet
d'appréhender la complexité de la
construction identitaire et de son
rôle dans les mécanismes
d'affirmation et de défense des
individus. Pour les immigrés, la
construction identitaire est une
dynamique incessante de
confrontation
aux valeurs dominantes de la
société d'installation, et
d'affirmation de leur propre valeur
individuelle. Face aux injonctions
contradictoires entre la culture
d'origine et la culture d'accueil,
plusieurs attitudes sont observées.
La majorité des immigrés fuit la
contradiction en adoptant la culture
d'accueil. D'autres attitudes,
minoritaires, tentent de synthétiser
les éléments culturels d'origine et
la modernité des pays d'accueil. Par
exemple, les intellectuels
maghrébins ou arabes exilés ne
manquent jamais, à juste titre
d'ailleurs, de rappeler l'apport
central de la civilisation islamique
médiévale, au développement de
l'Occident. Ils soulignent aussi la
capacité de développement des
sociétés non occidentales dans les
dernières décennies, développement
qui serait réalisé sans lien direct
avec les valeurs culturelles de
l'Occident judéo-chrétien et
démocratique. Enfin, certaines
attitudes, elles aussi minoritaires,
consistent à vivre une totale
séparation entre une morale ancrée
sur les valeurs traditionnelles de
la culture d'origine et la vie
quotidienne.
L’examen sommaire des stratégies identitaires des immigrés en
souligne la portée générale. Au sein
de tous les groupes, du club de
football à la nation en passant par
l'entreprise, une tension existe
fortement entre la volonté
d'appartenance totale et son
contraire, l'indépendance.
Ces tensions ne sont pas toujours négativement vécues. Elles
constituent même des contradictions
dont les individus peuvent jouer
pour réaliser un équilibre
satisfaisant entre leurs diverses
identités : tel individu aura des
ennuis au travail et se désimpliquera en renforçant sa
participation familiale ou son
implication à des groupes sportifs
ou culturels.
L’individu et ses diverses appartenances.
Dans les sociétés contemporaines, la construction autonome de
l’identité s'effectue pour
l’individu dans le rapport
d'adhésion ou de rejet
qu'il fonde avec ses groupes
d'appartenance. L’individu se
trouve enserré dans un maillage,
volontaire ou non, d'allégeances et
d'appartenances qui lui impose ses
comportements et lui fournit un
ancrage identitaire.
Jean-François Dortier,
reprenant les travaux du sociologue
Alain
Caillé, montre dans une
ce ses contributions qu'il existe
probablement toujours des formes de
concentration et de cohérence des
appartenances individuelles: les
adhésions totalement choisies où
l'individu tente de se réaliser
seul, comme les associations
sportives, culturelles ou de loisir;
les sociabilités primaires comme la
famille ou les amis; l'appartenance
aux grandes institutions sociales,
religieuses ou politiques; et enfin
la référence à l’humanité dans son
ensemble. Les fonctions
traditionnelles de transmission
patrimoniale et morale de la famille
ont été reléguées au second plan.
Celle-là contribue désormais à
construire les identités
personnelles de chacun de ses
membres en privilégiant leur
autonomie et en respectant leurs
choix individuels. Cette fonction
n'est d'ailleurs pas réservée à la
famille, elle s'étend aux cercles
d'amitié. Les
identités sociales quant à elles se
sont singulièrement multipliées.
Elles peuvent être aussi choisies,
comme dans les groupes de supporters
de football dont
Christian
Bromberger brosse un
tableau : « Le
sentiment d'appartenance se
construit ici, comme en d'autres
circonstances, dans un rapport
d'opposition plus ou moins virulent
avec l’autre. Aussi toute rencontre
entre villes, communautés, régions,
nations rivales, prend-elle la
tournure d'une guerre ritualisée où
ne manquent ni les appels à la
mobilisation communautaire, ni
l’insistance emphatique sur les
différends hérités de l’histoire, ni
les emblèmes belliqueux (les
étendards et les panoplies des
supporters). »
Comme les supporters de football, nombre de regroupements
associatifs fonctionnent avec des
codes spécifiques, des rites
initiatiques, un langage. C'est le
cas des entomologistes, des
informaticiens, en passant par les «
sapeurs » congolais, pour ne retenir
que celles qui ont fait l'objet de
monographies scientifiques. Mais les identités
sociales de groupes sont le plus
souvent liées à la condition
professionnelle, ethnique,
religieuse.
Philippe Cabin
note, par exemple, que le lien
communautaire peut être puissant
dans une grande entreprise comme la
SNCF où l'identification des
cheminots reste très forte. La SNCF
et le monde des cheminots forment
même une sorte d'institution totale,
avec ses régulations sociales
propres, ses rythmes, etc. On
pourrait faire le même constat pour
l'Education nationale jusqu'à une
date récente.
L’identité culturelle.
Les rituels de mémoire, la culture et les croyances
constituent des formes privilégiées
de la socialisation et de
l’identification des individus.
L'appartenance culturelle,
religieuse ou politique permet
l’articulation des fonctions
psychologiques individuelles et des
récits mythiques. Cette
articulation s'effectue au travers
des cérémonies, des rituels. Le
processus d'identification
culturelle permet à l’individu
d'assurer le bon fonctionnement de
son soi par
l'inscription dans un corps
symbolique virtuellement éternel
: la nation, la communauté
religieuse, l’ethnie, etc.
Anne Muxel,
par exemple, montre toute la
complexité de la mémoire familiale
qui, par les repas familiaux, la
conservation des objets et les
récits quotidiens, permet
l'inscription des individus dans une
lignée et dans une culture communes.
Le corps communautaire peut être
bafoué, ou avoir disparu. Il demeure
en souvenir et en devenir. Que l'on
songe aux formes de l'identité juive
et à son ancrage communautaire,
faits de souvenirs et de souffrances
autant que d'espérances et de salut.
Les processus d'intégration
communautaire et culturelle ont tôt
fait l'objet de l'attention de
l'anthropologie. A la suite des
travaux de
Ruth Benedict, le courant
culturaliste américain a défini des
« patterns of
culture », modèles culturels
qui structurent les modes de vies et
les productions des membres d'une
société. Cette vision, pourtant
progressivement complexifiée, n'est
plus en vigueur car elle tendait à
considérer les cultures comme des
attributions immuables des
collectivités sociales. La vision
culturaliste supposait que les
éléments rituels ou symboliques
assuraient l'intégration des membres
de la société. On pense plutôt
aujourd’hui que les individus
entretiennent des liens multiples
et divers et surtout changeants
avec leurs communautés et leurs
croyances.
L'identification par les institutions
Le rôle des institutions religieuses ou étatiques dans la
mise en place des identités
individuelles et collectives a été
maintes fois souligné. Or,
l'histoire récente des sociétés
occidentales a vu la transformation
des divers cadres institutionnels
majeurs sous l'effet de la
démocratisation et de la montée de
l'individualisme. Les
identités religieuses, civiques ou
politiques sont de moins en moins
transmises par la famille ou par les
institutions. Ces transformations
peuvent être illustrées par les
transformations de l'église
catholique et de sa place dans la
société française. Selon
Danièle
Hervieu-Léger, la montée,
depuis dix ans, des conversions
d'adultes au catholicisme peut être
considérée comme l'indice d'une
mobilité religieuse généralisée.
Désormais, les identités religieuses
doivent être caractérisées comme des
trajectoires d'identification, des
parcours individuels. On retrouve au
plan religieux l'une des dimensions
fondamentale des sociétés modernes :
l'affirmation
de l'autonomie du sujet.
S'il est vrai que les individus ont toujours bricolé des
croyances, la nouveauté est
qu'aujourd'hui ils le réclament
comme un droit fondamental: la
recomposition des appartenances
religieuses s'effectue en fonction
des dispositions et des intérêts des
croyants. Traditionnellement, les
institutions religieuses tenaient
ensemble toutes les dimensions de
l'identité: la dimension
communautaire (paroisse catholique,
communauté des croyants), la
dimension éthique (les valeurs et
les normes de comportement), la
dimension culturelle (le patrimoine
culturel spécifique de la
catholicité française, etc.) et la
dimension émotionnelle (le sentiment
affectif de la communion, activé
dans les rituels et les fêtes).
Aujourd’hui, ces dimensions forment
des pôles de recompositions
spécifiques du religieux : l'aspect
émotionnel, par exemple, est
privilégié par certains groupements
de renouveau religieux, qui fondent
l'appartenance sur ces éléments. Le
fondamentalisme s'ancrera sur la
dimension éthique ou sur la
dimension communautaire.
L'identification politique partisane
ou territoriale constitue elle
aussi, comme le souligne Jacques Chevallier, «
une ressource que les acteurs
politiques et sociaux vont
s'efforcer d'exploiter dans le cadre
des stratégies de pouvoir ».
Evoluant dans un espace démocratique
de plus en plus affirmé, la
stratégie identitaire constitue pour
les individus comme pour les
organisations ou les communautés une
des ressources de l'action
politique.
J. Chevallier le souligne
en ajoutant que «
Les efforts
déployés en France par les
responsables régionaux pour
renforcer le sentiment
d'appartenance des habitants à la
région s’inscrivent dans une
stratégie volontariste cherchant à
améliorer la position des régions
dans le système
politico-administratif. Plus
généralement encore, le thème de
l’identité érigé en valeur suprême
joue comme argument d'autorité dans
le débat politique. »
De manière permanente, d'ailleurs, l'espace politique des
démocraties contemporaines est hanté
par des discours identitaires.
Ceux-là fonctionnent sur le registre
de la création narrative des
identités que le philosophe
Paul Ricœur
a mis en évidence. Dans la reprise
d'idéologies d'appartenance à la
communauté nationale ou d'exclusion
de ceux qui n'en seraient pas
membres, l'individu gère son
angoisse et sa difficulté à trouver
un sens aux mutations sociales,
grâce à des réponses simples. Le
discours identitaire fournit une
grille
d'analyse
des événements,
permet de choisir ses amis et de
distinguer ses ennemis. Il fournit
les moyens de trouver des
responsables.
Il est fondamentalement un moyen
stratégique pour la contestation ou
l'obtention du pouvoir.
Nations et ethnies
L’identité nationale constitue un imaginaire et une stratégie
politique, aussi bien lorsqu'elle
est brandie en France contre la
mondialisation et le cosmopolitisme
que lorsqu'elle sert de couverture
idéologique aux chefs de guerre
bosniaques, afghans ou congolais.
Dans de nombreuses régions du monde,
l'appartenance ethnique ou nationale
fait partie des ressources que des
formations politiques utilisent pour
conquérir le pouvoir. Cela est
également vrai en Europe
occidentale, où la société se trouve
bouleversée par des mutations
sociales ou économiques que le
système politique ne parvient pas à
gérer dans de bonnes conditions. La
transformation des systèmes de
production économique et la volonté
politique de construction
supranationale entraînent des
replis
identitaires
qu'exploitent des partis d'extrême
droite. Ces derniers réactivent un
discours et un imaginaire national
d'exclusion dont le résultat est en
France, comme le montre
Michel
Wieviorka, la
stigmatisation des populations
immigrées et la radicalisation
raciste de certaines franges de la
population.
L’analyse des ethnies et de leurs supposés conflits parait
l'une des clés de la compréhension
de l'identification nationale.
Elikia M’bokolo
montre qu'elles furent
historiquement définies sur des
critères d'organisation politique et
territoriale. En Afrique du Sud, par
exemple, les Zulu, les Xhosa ou les
Sotho étaient les membres des Etats
correspondants formés au siècle
dernier. La colonisation européenne
a « produit
une image figée et parfois
artificielle des ethnies... »
qui furent dans certains cas
maintenues comme cadres de
domination. Aux indépendances, les
références ethniques ne furent guère
reprises par les nouveaux
dirigeants. Aujourd’hui, malgré
quelques exemples tragiques comme le
Rwanda ou le Congo ex-Zaïre, la
persistance des références ethniques
voisine avec de nouvelles
identifications territoriales ou
sociales. Là aussi, souligne E. M'bokolo,
« chaque
individu développe ainsi une
pluralité d'appartenances qu'il
active en fonction de la situation
». L’ethnie est, en Afrique,
comme la religion dans les pays
arabes ou la nation en Europe ou
ailleurs, une
ressource
d'identification lors de périodes
incertaines et conflictuelles.
Il n'y a d'ailleurs pas, indique
Jean-François
Bayart,
d'identité
politique naturelle qui s'imposerait
à tous. S'écartant lui aussi de
visions essentialistes et
culturalistes, il montre que la
stratégie politique identitaire
constitue toujours «
une entreprise
rationnellement conduite par des
acteurs identifiables : les
apparatchiks communistes serbes
reconvertis en ultranationalistes,
les extrémistes hutu rwandais, leurs
milices respectives ».
Pour conclure
L’interprétation en terme de construction identitaire est en
passe de devenir un sésame dans de
nombreuses situations. Depuis une
dizaine d'années, on utilise
abondamment cette notion à propos
des conflits ethniques ou
nationalistes, des regroupements
économiques comme l'Europe et
l'ASEAN, mais aussi pour analyser
les relations interculturelles ou
les comportements des acteurs en
organisations. Plus récemment, on a
interprété en termes de
transformations identitaires les
processus de formation
professionnelle où les
transformations urbaines. Cette
utilisation croissante n'est pas
terminée. Elle provient du fait que
l'individu,
ses actions et ses représentations
sont devenus le centre des
interrogations scientifiques et
sociales. Or, la
construction identitaire s'avère le
prisme psychologique qui détermine
une part notable des stratégies et
des croyances de l'homme.