Introduction
La
problématique qui nous retiendra tout au long de cette page concerne
le mensonge chez l'enfant. Comment le mensonge s’élabore tout au
long de l’enfance ? Une étape cruciale est franchie vers quatre ans
lorsque l’enfant découvre qu’il peut ne pas tout dire, puis dire ce
qui n’est pas. Avant cette étape cruciale, il ne sait pas vraiment
mentir. Il ne discerne pas à proprement parler le vrai du faux, ni
l’imaginaire du réel, et ne dissocie pas encore la pensée
silencieuse des mots qui traduisent cette pensée. Tout est confondu.
Aussi, le jeune enfant est-il convaincu que l’autre sait tout de ses
pensées car ses pensées et sa parole sont, dans son esprit,
homogènes à la parole et aux pensées de cet Autre. Nous verrons,
notamment avec les écrits de Bruner, comment comprendre la pensée de
l’enfant ; nous reviendrons sur la notion d’ « Autre » pour voir
comment la relation s’établit et se développe entre l’enfant et cet
« Autre ». Nous verrons également quel est la fonction psychique du
mensonge, quels sont ses enjeux pour l’enfant. Nous nous demanderons
s’il existe une différence entre la dissimulation et le mensonge, et
finalement nous nous poserons la question cruciale : pourquoi
l’enfant ment-il ?
Les ouvrages de Deleau (voir bibliographie en bas de page)
nous serviront principalement à replacer historiquement les
différentes théories sur le développement mental. Moessinger
et Tostain nous permettront entre autre de comprendre ce que
désigne le terme « morale » en psychologie et en quoi
psychologie morale et philosophie morale se distinguent.
L’ouvrage de Vandenplas-Holper nous servira à comprendre la
problématique de la décentration sociale et celle des notions
de « rôle » et de « prise de rôle ».
Nous indiquons
également les travaux de Selman, Oser et Flavell, mais ceux-ci
n’étant pas traduits nous nous y attacherons moins.
Généralités
Il arrive qu'un
enfant puisse raconter des histoires en partie ou totalité fictives,
sans préméditation ni méchanceté. La tendance à croire que "la
vérité sort de la bouche des enfants" ne se confirme pas toujours en
psychologie infantile, surtout en regard de l'enfant difficile,
immature, irréfléchi. Cet enfant ne parle pas en fonction de la
réalité externe, mais plutôt de ses besoins, désirs ou le contraire
de ses contrariétés, ses peurs, sans aucun souci des conséquences,
tant il est au prise avec sa seule pensée magique. La maturité
cognitive ne permet pas, à certains enfants, voire adolescent(e)s,
rarement des adultes de distinguer nettement ce qui provient de
l'intérieur versus l'extérieur, du désir vs du besoin, de la peur vs
de la menace réelle. Ainsi, une histoire se raconte pour l'amusement
ou l'autodéfense, sans souci de réalisme; une histoire qui peut
s’élaborer à partir d’une sensation physique, d’une ou plusieurs
anecdotes vues ou entendues, au hasard des routines de la vie
familiale, scolaire ou sociale. Il y a parfois un manque
d'inhibition dans la vie imaginaire débordante, en dehors du seul
fait de sa créativité. Il faut qu'il s'y ajoute un bon jugement de
réalité.
Le développement mental
On oppose les
conceptions orthogénétiques (qui accordent une place
prépondérante aux facteurs internes dans les transformations
de l’organisation psychologique au cours du temps, ce sont les
théories de Freud ou Piaget) et les conceptions épigénétiques
pour lesquelles le facteur environnement joue un rôle
constructif dans l’organisation psychique (Vygotsky, Wallon).
La conception
du développement chez Freud fait référence à la notion de
stades conçus comme des modes successifs d’organisation de
l’appareil psychique (stades organisés selon le primat de
zones érogènes successives). Piaget décrit le développement
cognitif de l’enfant comme constitué d’une série de structures
successives. Ces structures se succèdent chronologiquement et
s’engendrent logiquement. Ces deux théories cherchent dans
l’étude de l’enfance un modèle explicatif de l’organisation
psychique de l’adulte. Elles posent comme principe que le
développement est normé, c’est-à-dire qu’il comporte un point
d’achèvement marquant le terme des transformations. Avec ces
théories le développement se réalise sans que le milieu
intervienne dans la structuration elle-même. Evidemment aucune
des deux positions ne considère le milieu comme inexistant ou
sans effet, mais les sources exogènes ne sont pas
constitutives du développement.
Les
conceptions épigénétiques du développement place l’homme à
l’intersection de deux grands ensembles déterminants :
biologiques et sociaux. Elles ne font guère référence à la
notion de stade (de manière atténuée chez Wallon et carrément
inexistante chez Vygotsky). Dans ces théories les conditions
spécifiques de l’environnement interviennent dans
l’élaboration des systèmes organisateurs et régulateurs des
conduites : les facteurs exogènes contribuent à la
constitution de l’appareil psychique et le développement est
la résultante de l’interaction entre facteurs biologiques et
facteurs d’environnement. Elles n’assignent pas de terme au
développement.
Les théories
actuelles font appel aux connaissances neuropsychologiques et
à la cognition. Bruner a mit en évidence l’importance des
facteurs sociaux dans le fonctionnement cognitif. Il y a un
mode d’adaptation technico-social porté par le processus
évolutif. Bruner montre l’importance de l’attitude
didactique : montrer pour faire faire.
La pensée de l'enfant
Le contexte
social, l'interaction sociale et les systèmes de signes qu'ils
représentent ou mettent en action, sont au fondement même des
opérations mentales qui mènent au langage et au sens. Si les
'étapes décrites par Piaget restent pour Bruner des étapes
effectives, parcourues dans la construction de la pensée,
elles sont aussi générées et modelées par des facteurs qui
tiennent à la fois des contextes culturels, des relations
affectives, de la nature de la tâche proposée et du rôle des
tiers qui interviennent dam chaque apprentissage. Cet
élargissement,fait plus que nuancer la conception que l'on
peut se faire du développement cognitif d'un enfant: il donne
une importance capitale aux références sociales. Le terme «
social » doit être principalement entendu en ce sens
d'interaction entre individus. Dans la mesure où des facteurs
culturels interviennent, et ils interviennent nécessairement
d'ailleurs puisque l'adulte-tiers appartient à une culture
donnée, le terme «social» peut également signifier le contexte
coutumier, dans une culture définie. Mais le sens foncier eu
celui qui relève de l'interaction de la sociabilité.
Etape cruciale
Vers 3-4 ans, l'investissement du langage ouvre de nouvelles
possibilités à la vie imaginaire, ce qui permet, en retour,
l'enrichissement de la vie psychique sur le plan du contenu
mais aussi des processus : l'enfant découvre la possibilité de
ne pas tout dire, de dire ce qui n'est pas et d'inventer des
histoires. Ce faisant, grâce au mensonge, il acquiert
progressivement la notion que sa vie subjective est distincte
de celle de ses proches et que chacun a sa propre vie
psychique. Un enfant qui dit tout à sa mère - c'est très rare
- est souvent un enfant qui n'a pas encore pris conscience de
cette différenciation.
L'enfant
ignore le mensonge avant l'âge de 6 à 7 ans environ ; c'est
d'ailleurs ce qu'on appelait autrefois l'âge de la raison,
c'est la période préopératoire de Piaget. Jusqu'à cet âge il
altère souvent mais inconsciemment la réalité ; Sa structure
psychique est différente de celle de l'adolescent et
correspond à ce qu'on appelle " la pensée de type magique ".
C'est l'âge au cours duquel l'enfant ne sépare pas le
subjectif de l'objectif, c'est à dire qu'il considère le
mensonge tel qu'il lui est présenté par l'éducation adulte,
comme associé directement à ses conséquences et non pas à une
intention. D'où un amalgame erreur/mensonge. A titre
d'exemple, Piaget a montré dans ces études sur de très jeunes
enfants que ceux ci jugeront mauvais le fait d'indiquer un
chemin inexacte à une personne qui s'est perdue, parce que on
s'est trompé, alors que le fait de mentir à ses parents sur la
réalité d'une note obtenue en classe n'est pas considéré comme
mauvais par l'enfant si les parents ne découvrent pas qu'il y
a falsification de la vérité. Il ne peut pas discriminer la
réalité de la fable, et donc pour lui le mensonge est exclu.
On parle donc de pseudo-mensonge pour caractériser l'apparence
mensongère de cet âge. C'est vers l'âge de 7 ans que s'éveille
la conscience morale de l'enfant, qui existait déjà avant,
mais à l'état embryonnaire.
Cependant le
jeune garde encore un certain temps les restes de sa pensée
magique, qui vont se mêler aux informations fournies à son
intelligence et l'influencer. Ainsi son psychisme est orienté
vers la rêverie, l'ambition de puissance, de grandeur.
Très précocement, l'enfant use du mensonge ou du
pseudo-mensonge pour d'autres raisons:
- Pour préserver son intimité d'abord : à mesure qu'il
investit ses propres objets internes, il a besoin de les
protéger d'autrui.
-
Pour s'affirmer dans l'opposition, c'est notamment le cas au
cours du stade anal où l'enfant vit souvent une période
d'opposition intense marquée par l'usage répétitif du non.
Ainsi, l'enfant peut s'opposer à la demande de ses parents de
dire la vérité comme à toute autre demande. Dire la vérité
peut signifier pour lui la défaite dans le combat pour la
maîtrise.
- L'enfant peut aussi mentir pour se conformer à
l'idéalisation parentale dont il est l'objet. Pour satisfaire
son narcissisme, il a besoin d'être admiré par ses parents. Il
pense devoir correspondre à leurs attentes et à leurs désirs
Dissimulation et mensonge
Avant 6 ans, l'enfant ne fait guère la distinction entre
mensonge, fabulation et activités ludiques. L'importance de sa
vie imaginaire tient à ce qu'elle sert à l'enfant à satisfaire
ses désirs, à supporter les frustrations et à rectifier à sa
façon ce qui, dans la réalité, ne lui plait pas,
essentiellement sa faiblesse et son impuissance d'enfant face
aux adultes.
Psychologie
morale et philosophie morale
Le mensonge est d'abord un concept moral, c'est-à-dire une
création qui appartient à l'adulte en ce sens que l'enfant
n'intègre que très laborieusement et assez tardivement les
injonctions morales créées et transmises par son environnement
culturel.
Les
travaux de Piaget
A quoi
s'intéresse Piaget dans son livre
"Le jugement moral chez
l'enfant"
? Sur quoi porte
l'investigation psychologique ? Sur l'aptitude enfantine à
prononcer des jugements moraux. Non pas la morale que l'école
ou la famille enseignent, mais bien la morale "spontanée" de
l'enfant lui-même, à travers les jugements qu'il porte de
lui-même sur ce qui est bien et ce qui est mal, et selon son
âge, à travers les différents stades de sa croissance. La
distinction de stades d'évolution du jugement moral chez
l'enfant sera l'une des conclusions majeures de l'étude.
Quelle conclusion le psychologue tire-t-il de cette étude ?
Une leçon de pédagogie ! Une conception de l'éducation morale
démocratique étayée sur l'évolution "naturelle" du jugement
moral chez l'enfant. Piaget s'intéresse à
l'observation des activités
spontanées de l'enfant. Comment les enfants se comportent
lorsqu'ils jouent aux billes ? Comment se conduisent-ils par
rapport à la règle du jeu ? Piaget observe alors les
variations de comportements des joueurs selon les âges, pose
des questions : l'origine du jeu, les règles, la tricherie.
D'autres travaux de Piaget posent le problème
du mensonge. Comparaison entre deux mensonges : X est rentré
de l'école en disant à sa mère qu'il avait obtenu de bonnes
notes ; Y ayant eu très peur d'un chien raconte chez lui qu'il
"a vu un chien gros comme une vache". Le quel des deux
est "le plus vilain" ?Réponses : Vers 7/8 ans : Tous les
enfants de cet âge disent que "le plus vilain" est celui de la
vache ! "Pourquoi c'est le plus vilain ? - Parce que ce
n'est pas vrai. - Et celui des bonnes notes ? - Il est moins
vilain. - Pourquoi? - parce que sa maman aurait cru. Parce
qu'elle voulait croire au mensonge". (6 ans, p. 117). On
est toujours du côté de la "culpabilité objective". Vers 11/12
ans : Ce n'est que vers cet âge que l'enfant comprend le
caractère intentionnel du mensonge.
La conclusion pédagogique des travaux de Piaget
: De 5 à 12 ans, l'enfant
passerait d'une morale de la contrainte à une
morale de la réciprocité. Ce passage est spontané : il
correspond au développement intellectuel de l'enfant. La
coopération entre égaux (comme dans le jeu) favorise ce
passage. Au contraire, la morale de la famille, des
institutions adultes, de l'école qui les reprend et les
aggrave entrave le développement démocratique spontané.
Eduquer, c'est permettre à ce mouvement vers la coopération et
la démocratie de s'accomplir et de porter ses fruits.
Plutôt que d'imposer de l'extérieur des règles et des
contraintes, une autorité formelle, il faut que l'école
utilise la ressource éducative naturelle qu'est la vie de
groupe spontanée des enfants. La vraie éducation morale est
alors dans le jeu. L'école doit se mettre à l'école du jeu :
apprentissage du respect d'autrui, du contrat, de la justice
distributive, de la coopération. La classe, l'école, doivent
devenir une société de libre coopération.
Conclusion
Ainsi, il semblerait qu'il existe un apprentissage de l'usage
du mensonge et de la vérité chez l'enfant parallèlement à son
développement affectif et cognitif et en interaction avec les
valeurs socio-culturelles de son milieu.
Il existe un apprentissage social du mensonge chez l'enfant, à
mettre en perspective avec son développement affectif et
cognitif. Le mensonge a sa place dans les processus de
maturation de l'enfant et n'est pas, à proprement parler, un
symptôme ; il produit même des effets positifs si l'enfant
sait le consommer avec modération et si l'entourage sait le
tolérer avec pertinence.