Le
nouveau-né, cet inconnu
Le
nouveau-né reconnaît la voix et l’odeur de sa mère. Il
regarde les visages qui se penchent sur son berceau. Il distingue
les goûts et écoute les paroles avec un plaisir sans fin. La
seule observation, le seul esprit critique des mères suffisent à
reconnaître ces extraordinaires capacités du nourrisson, qui
balayent les poncifs millénaires entourant les nouveau-nés.
Selon ces poncifs, heureusement dépassés, les nourrissons, dépourvus
de toute connaissance, ligotés dans leurs langes, auraient tout
à apprendre, comme si les structures sonores et spatiales
du monde devaient être « transférées » dans leur organisme.
Jusque-là, le nouveau-né demeurerait « vide », il serait,
selon l’expression d’Aristote,
une ardoise vierge.
Or
non seulement le cerveau du bébé n’est pas vide, mais d'une
certaine façon, il est plus plein que celui du plus brillant des
polytechniciens! Chez celui-ci, le cerveau contient environ dix
milliards de neurones, chez le bébé on peut estimer que leur
nombre est encore supérieur. Dans le cerveau qui se développe
les neurones sont engendrés à un rythme d’un peu plus de 250
000 par minute. La création de tous les neurones corticaux a lieu
entre la 6eme et 17eme semaine de gestation. Par la suite, et
durant toute la vie, plus aucun neurone ne serait créé (certains
chercheurs ont cependant découvert dernièrement que la création
de neurones pourrait ne pas cesser). Après la naissance, le
développement cognitif consiste en une épuration et un aménagement:
la perte de neurones s'accompagne en effet d’un création exubérante
de jonctions entre les neurones. Ceuxci vont se lier en réseaux
de communication, réseaux d’une efficacité à rendre envieux
tous les médias! Un neurone forme en effet autour de mille
connexions et en reçoit plus encore. Il peut recevoir dix mille
messages en même temps. Puisque le cerveau de l’homme
contient
1010
neurones,
on peut estimer à
1015
j nombre de jonctions. Plus que d’étoiles dans l’univers!
Si
la densité synaptique commence à croître dans les derniers mois
de gestation, elle explose littéralement à la naissance. Grâce
à des études anatomiques faites sur des cerveaux de primates non
humains, on peut avoir une idée raisonnable de ce développement
chez l’être humain (à condition d’extrapoler les rythmes de
développement qui correspondent à des durées de croissance et
de vie plus longues chez l’homme que chez le primate non
humain). Pour ne pas trop entrer dans le détails, notons
simplement que chez les jeunes humains, la densité des connexions
synaptiques courtes est encore, entre neuf et vingt-quatre mois,
de 150 % plus importante que celle observée chez les adultes.
Elle commencera à décroître au cours de la troisième année.
Bien
que ni la signification de cette exubérance neuronale synaptique,
ni la signification de l’élimination de neurones et des
synapses ne soient encore bien connues, on suppose qu’elles sont
liées à des processus de compétition et de stabilisation sélective
la redondance neuronale et synaptique que l’on trouve chez le bébé
fournit un potentiel de développement. Après la naissance, cette
connectivité maximale de contacts synaptiques encore labiles
procure une chance sans égale pour que puissent s’effectuer des
choix, des tris, des renforcements en relation avec les apports du
monde extérieur. Le cerveau se «sculpte» ainsi sous
l’influence de l’expérience interne et externe qui en détermine
l’architecture finale et les modes de fonctionnement.
Ainsi
constitué, le cerveau du bébé lui procure un potentiel d’évolution
et de plasticité permettant, comme l’écrit Jean-Pierre
Changeux, cette « frange d’adaptabilité
qui introduit une marge d’adaptation »
La
parole ne peut être son langage
L’adaptation
qui a permis la production de la parole
articulée est tout à fait
particulière à l’espèce humaine. À l’exception de
quelques oiseaux, perroquets et mainates, capables de reproduire
de façon peu harmonieuse certains aspects des sons qui
constituent la
parole, seuls les êtres humains peuvent articuler la
gamme des sons
qu’utilisent les langues parlées.
Pour
parler, il est nécessaire de maîtriser un appareil vocal
aux caractéristiques
particulières. Il faut contrôler et coordonner les
mouvements du larynx, de la glotte, du voile du palais, de la mâchoire, des lèvres,
de la langue. Il faut en outre que les activités
respiratoires et les activités des cordes vocales soient combinées
et synchronisées. La coordination des muscles en jeu dans l’articulation
est extrêmement complexe. Ainsi, quand vous entrez
dans une pièce et dites simplement « Bonjour, il fait beau
aujourd’hui », votre rythme normal d’élocution correspond à
quinze sons de parole à la seconde et vous avez mis en jeu des
capacités motrices impliquant l’utilisation coordonnée de plus
de cent muscles!
Or
l’évolution n’a pas favorisé, dans l’espèce humaine, la rapidité du développement
moteur. Si les études sur la perception des bébés révèlent
l’existence de «dons» surprenants et quasi mystérieux, la
vision qu'offre le nouveau-né au fond de son berceau est celle
d'un être fragile, démuni et dépendant, à la tête instable,
trop lourde pour son corps, incapable de contrôler sa posture et
sa motricité.
Ainsi,
riche de potentialités d'écoute, l'être humain ne contrôle à
la naissance aucun des organes qui lui permettront de parler.
Ceux-ci n’étant pas encore fonctionnels, le conduit vocal
du nouveau-né est physiquement
inapte à la parole.
Le
langage parlé est un phénomène plus subtil, plus abstrait, plus
culturel que d’autres comportements moteurs, mais
il suit certains schémas qui se retrouvent dans la biologie du développement
du contrôle moteur. L’apprentissage de la parole est lié
à un processus de maturation et de réorganisation des organes
servant à celle-ci. Dans les premiers mois, des changements
physiques vont accompagner les changements dans la production des
sons. Même si ces changements physiques ne suffisent pas à eux
seuls à expliquer l’évolution des productions vocales durant
la première année — une écoute de la parole est également nécessaire
—, il convient d’examiner le réaménagement du conduit vocal
au cours des premières armées.
Le
conduit vocal du nouveau-né ne présente pas la fameuse courbure
en angle droit, liée à la posture debout et qui a fondé,
au cours de la phylogenèse, le développement du langage articulé.
Chez le nouveau-né, la forme du conduit vocal ressemble à celle
des primates non humains. En fait, le conduit vocal du nourrisson
n’est pas simplement une fragile miniature de celui de
l’adulte. Il en diffère radicalement par
sa configuration. Steven Pinker décrit ainsi le conduit
vocal du nouveau-né: « Le larynx monte
comme un périscope et s’engage dans le passage nasal, forçant
l’enfant à respirer par le nez et rendant possible pour lui
de respirer et boire en même temps. ». Le pharynx du
nourrisson est proportionnellement plus court que celui de
l’adulte alors que sa cavité orale est relativement plus
grande. La masse de la langue, très importante, est située plus
en avant. Elle remplit la bouche, et sa possibilité de mouvement
en est limitée. Ainsi constitué, le conduit vocal du nourrisson
ne lui permet pas de produire des sons articulés.
En outre,
le nourrisson ne contrôle pas sa respiration, qui doit alimenter
la production des sons.
Dès
trois mois, le palais s’avance, s’abaisse et peut fermer
l’arrivée d’air au nez. La langue s’allonge, sa musculature
développe et l’ouverture du pharynx lui permet de se mouvoir
d’avant en arrière. Le premier effet net de ces changements se
manifeste dans le contrôle du cycle respiratoire. Le contrôle
de phonation est alors assez rapidement acquis: dès 5
mois, les bébés sont capables d’utiliser leur
activité respiratoire et leur larynx à peu près comme les
adultes.
Le
développement du contrôle de l’articulation est, lui, plus
long. Il s’agit ici de gouverner l’ensemble de la « machine
» (langue, lèvres, pharynx, larynx). Si le conduit
vocal est profondément remodelé entre
deux et six mois, sa transformation ne sera pas
encore achevée à la fin de la première année. Au cours
de la seconde moitié de la première année, le conduit vocal de
l’enfant commence à ressembler à celui de l’adulte et lui
permet de produire des schémas sonores plus variés, tendant à
se rapprocher de ceux produits par l’adulte. Mais ce n’est pas
avant l’âge de 5-6 ans que
le contrôle de l’ensemble des articulateurs deviendra possible.
Leur maturation commence par les organes les plus centraux, pour
gagner ensuite les organes périphériques. Les mouvements globaux
sont maîtrisés avant les mouvements fins, le contrôle du bout
de la langue et des lèvres sera le dernier à être acquis, peu
avant l’âge de cinq-six ans.
Ce
remodelage général continuera à affecter les capacités de
l’enfant à produire certains groupes de sons pendant ces trois
ou quatre premières années. Cette lente évolution explique par
exemple pourquoi les enfants continuent assez tard à dire «Alisk»
ou « Obélisk » pour « Alix » ou « Obélix ».
Un
nouveau-né compétent
Si
le cerveau humain possède une disposition innée ou même,
diraient certains, « un instinct » d’acquisition du langage,
il doit exister des corrélations de cette spécification génétique
dès le plus jeune âge, dès la naissance sans doute. Mais
quelles sont-elles? Et comment interroger le bébé? On ne
peut attendre de lui ni le moindre acquiescement ni le moindre
refus de la tête ou de la main, et bien entendu pas de réponses
vocales!
Toutes
les recherches récentes tendent à montrer comment, grâce à un
équipement biologique et cognitif sophistiqué, le nourrisson
peut percevoir les sons qui constituent la parole. Comment il peut
non seulement les entendre, mais aussi les extraire, les disséquer,
les reconnaître, les organiser et les analyser! Or un premier
problème, un problème gigantesque, surgit immédiatement: il
n’existe pas de correspondance stricte entre le signal
acoustique et les segments phonétiques. Malgré des années de
recherche et l’étude de tous les paramètres acoustiques présents
dans la réalisation d’un phonème, les phonéticiens ont
toujours été déçus dans leur quête: les
occurrences d’un même segment ne sont jamais identiques
acoustiquement. Elles dépendent des contextes dans lesquels se
trouve ce segment. Ainsi le [b] dans le mot « bas » est
acoustiquement différent du [b] dans le mot « snob ». Comment
dès lors s’effectue la reconnaissance des sons permettant
l’identification des mots? Comment attribuer à des
segments dont la manifestation physique est très variable une
valeur stable permettant d’en reconnaître l’identité dans
tous les contextes? Les chercheurs du laboratoire de Haskins se
sont consacrés à ce problème dans les années quarante. Ils
n’ont pas trouvé de réponse à cette énigme dans les caractéristiques
du signal, mais dans l’être humain lui-même et dans ses
capacités biologiques.
Voyons
tout d’abord ce qui se produit chez l’adulte. Le système
psycho-acoustique de l’homme lui impose naturellement des
frontières, à l’intérieur desquelles les sons entendus
forment des catégories stables. Ainsi, malgré la continuité
physique du signal, nous découpons l’espace acoustique en catégories
successives. Cette capacité du système psycho-acoustique à
percevoir les sons de façon discontinue et sous forme d’unités
discrètes est connue sous le nom de « perception catégorielle
»: les phonèmes sont perçus de façon discontinue sur des séries
sonores continues du point de vue physique. On peut imaginer
qu’au cours de l’évolution, une propriété du système
auditif des primates a été exploitée pour servir à
l’organisation des sons qui constituent la parole. Chez
l’homme, la perception catégorielle est devenue un des mécanismes
fondamentaux servant à discriminer ces sons de parole.
S’il
en est ainsi chez l’adulte, que se passe-t-il pour le nouveau-né?
Naît-il avec cette capacité fondamentale à organiser l’écoute
de la parole? Et si oui, comment le savoir? Comment valider
l’hypothèse de mécanismes biologiques innés permettant
d’apprendre un langage?
En
1969, E. Siqueland et C. Delucia ont eu l’idée
remarquable d’exploiter le seul
comportement bien maîtrisé dont dispose le nouveau-né,
celui de la succion. Pour
survivre, un nouveau-né doit savoir téter. La plupart du temps,
il le fait avec enthousiasme!
Grâce à cet enthousiasme, Siqueland et Delucia ont
mis au point la méthode qui a permis les premières recherches
expérimentales sur les nourrissons et l’apprentissage du
langage.
Cette
méthode est connue en anglais sous le nom de HAS (High Amplitude
Succion) et en français sous le nom de « succion
non nutritive ». Pour interroger le nourrisson, on
commence par l’installer dans un baby relax. Une tétine,
maintenue dans sa bouche par un bras rigide, est reliée à un
ordinateur. L’amplitude des mouvements de succion du nourrisson
est mesurée pendant deux minutes pour chaque enfant, de façon à
définir sa ligne de base personnelle
d’amplitude
de succion en l’absence de toute présentation sonore. Après
l’établissement de cette ligne de base commence la période de
familiarisation. Durant cette période, chaque succion d’une
amplitude dépassant la ligne de base active le circuit sonore et
donne lieu à la présentation d’un son: ainsi le nombre de sons
présentés dépend-il de l’application du bébé à sucer sa tétine.
Après un certain laps de temps, le taux de succion décroît. On
passe alors à la phase du test proprement dit, qui s’ouvre par
un changement de type de stimulus. Le son que reçoit l’enfant
lors de la prochaine succion assez forte est différent de celui
qu’il a entendu pendant la familiarisation. L’idée est que
d’une part les bébés « aiment » être stimulés, et que
d’autre part, ils ont une grande capacité à relier des événements
entre eux. Ils établissent donc une
relation entre l’apparition des sons et leur succion. Dans
un premier temps, intéressés par ce qu’ils entendent, ils vont
téter assez vigoureusement. Puis « l’ennui naissant de
l’uniformité », une lassitude s’installe et leur ardeur à téter
s’atténue. Réciproquement, la nouveauté suscite un regain
d’intérêt et doit, Si elle est perçue par l’enfant, inviter
le bébé à reprendre ses succions pour bénéficier de la
nouvelle stimulation. La reprise de succion lors d un changement
de stimulus indique donc que le bébé a bien perçu une différence
entre les deux stimuli. À l’inverse, l’absence de reprise
indique que la différence entre les stimuli n’a pas été perçue.
Cet
ingénieux dispositif de la succion non nutritive a permis
d’interroger le nourrisson sur ses aptitudes à discriminer les
sons qui forment l’ossature des langues parlées autour de lui.
La première question a été: les bébés
discriminent-ils les sons de parole de façon catégorielle,
comme le font les adultes?
En
1971, P. Eimas et ses collègues ont donné une première réponse.
Oui, des bébés de quatre mois distinguent les syllabes [ba] des
syllabes [pa], non pas en fonction de leur
seule différence acoustique, mais lorsque la différence
acoustique place ces syllabes de part et d’autre d’une frontière
qui est proche de celle utilisée par les adultes pour
distinguer [ba] et [pa]. Les nourrissons discriminent bien catégoriellement.
Depuis
1971, des dizaines d’expériences, dont certaines faites avec
des bébés de trois-quatre jours de vie, ont montré que le
nourrisson savait discriminer la quasi-totalité des contrastes de
utilisés dans les langues naturelles. Le bébé de quelques jours
se révèle dans ce domaine un petit génie: c’est l’émerveillement!
Les
questions se sont alors multipliées. Les prédispositions des bébés pour
traiter les sons du langage se limitent-elles à un talent pour
discriminer les segments? Les bébés sont-ils précocement
sensibles à d’autres aspects du langage particulièrement
importants ? Les expériences ont vite confirmé l’importance de
la prosodie pour les bébés. Les nouveau-nés de quelques jours
préfèrent écouter la voix de leur mère quand celle-ci est présentée
en concurrence avec celle d’une autre mère parlant à son bébé.
Mais il faut que l’intonation de la mère soit naturelle. Si
l’on joue la bande à l’envers, la préférence de l’enfant
ne se voit plus. Cette préférence est liée aux aspects
dynamiques de la parole maternelle, telle l’intonation,
et non à des aspects statiques des sons puisque ceux-ci sont préservés
lorsqu’on fait passer la bande à l’envers. L’attention de
l’enfant ne se porte donc pas sur les caractéristiques
statiques de la voix mais sur celles de la voix dans un processus
normal de communication.
Préférence
pour la voix de la mère et préférence aussi pour la langue
maternelle. Lorsque des séquences de français succèdent
à des séquences de russe, les nourrissons français de quatre
jours montrent une reprise plus importante de la succion que
lorsque les séquences sont présentées dans l’ordre inverse.
Ce n’est pas un effet de locuteur puisqu’un même locuteur
bilingue a enregistré les deux échantillons. Cette «préférence»
se maintient lorsque les séquences ont été filtrées de façon
à enlever la majeure partie de l’information phonétique tout
en laissant intacte la prosodie. Les différences prosodiques
entre la langue maternelle et la langue étrangère sont donc
suffisantes pour susciter une réaction plus vive lors de la présentation
de la langue maternelle. Cette
familiarisation avec la langue maternelle est-elle issue
uniquement des contacts des tout premiers jours? Si peu de
temps a-t-il vraiment suffi pour orienter l’attention du
nourrisson vers certaines des propriétés générales qui caractérisent
la prosodie de la langue parlée dans son environnement? Cette
familiarisation n’a-t-elle pas commencé plus tôt, dès la vie
prénatale?
Il
s’est préparé avant la naissance
Sans
doute l’embryon des premiers mois n’a-t-il pas grand-chose à
nous dire sur la parole. Mais le foetus, si. Confortablement
installé dans le sein de sa mère, baignant dans le liquide
amniotique, l’enfant à venir jouirait-il d’un agréable
silence lui permettant de se développer dans le calme avant
d’affronter le bruyant milieu aérien où il va vivre? On sait
maintenant que non. Pendant longtemps, les médecins ont voulu
ignorer les observations des mères qui sentaient le foetus réagir
aux bruits intenses et sursauter à une sonnerie de téléphone
trop forte. « Imagination maternelle! », disait-on. On pensait
alors le foetus à l’abri des bruits extérieurs. On sait
maintenant qu’avant la naissance les sens
de l’enfant entrent en fonction graduellement. Le système
auditif du foetus est fonctionnel dès la 25ème semaine de
gestation et son niveau d’audition se rapproche de celui des
adultes vers la 35ème semaine. Les données sensorielles
auditives parviennent au foetus à la fois de l’espace intra-utérin,
du corps vivant de sa mère, et de l’extérieur. Les premiers
enregistrements des sons parvenant au foetus présentaient
l’image d’un milieu intra-utérin très bruyant. Les bruits
internes (respirations, bruits cardio-vasculaires ou
gastro-intestinaux) auraient donc masqué en partie les bruits extérieurs,
déjà atténués par la membrane utérine et par le bruit
puissant du coeur de la mère. Les enregistrements plus récents
changent un peu ce tableau de l’environnement acoustique du
foetus. Réalisés en glissant un hydrophone dans l’utérus de
femmes enceintes au repos, ils montrent que le bruit de fond
intra-utérin se situe dans des fréquences basses, ce qui limite
son effet de masquage. La voix maternelle
ainsi que les autres voix de l’environnement émergent bien de
ce bruit de fond. L’intensité de
la voix de la mère in utero n’est pas très éloignée de son
intensité ex utero. Les hautes fréquences sont atténuées,
mais les propriétés spectrales de la parole de la mère restent
les mêmes et les principales propriétés acoustiques du signal
sont préservées. La transmission des paroles de la mère passe
par la voie aérienne mais aussi par son propre corps. Elles sont
donc plus perceptibles que les sons venant
de l’extérieur, bien que ceux-ci soient aussi parfaitement
audibles par le foetus. La prosodie est particulièrement bien préservée:
l’intonation de la parole enregistrée in utero est parfaitement
reconnue par les auditeurs adultes; il en va de même pour 30 %
des phonèmes.
Mais
comment explorer des capacités prénatales pour la parole?
La technique de succion non nutritive joue sur une interruption et
une reprise d’attention lors d’un changement de stimulus. Ce même
type d’approche a été utilisé pour tester la perception du
foetus. Nous connaissons des indices physiologiques reflétant ses
états de veille et de sommeil plus ou moins profonds. Les réponses
cardiaques et les réponses motrices peuvent nous donner des
indications sur ce qui surprend et alerte le foetus alors qu’il
se trouve dans un état de repos. Lorsqu’on présente un son de
façon répétitive, à l’aide d’un haut-parleur situé à
vingt centimètres au-dessus de l’abdomen de la mère, on
habitue le foetus à ce son. Le début de la présentation du son
entraîne une réaction d’éveil primitive, qui se traduit par
une décélération cardiaque. Celle-ci s’atténue puis disparaît
et le coeur reprend son rythme lors de la présentation répétitive
du son. C’est la période d’ « habituation ». Si, après
l’« habituation », on change le son, une nouvelle décélération
cardiaque indique que la nouveauté du son a été perçue. Ce
paradigme habituationdéshabituation fonde les méthodes utilisées
pour tester les capacités du foetus. De nombreuses études ont
ainsi révélé que le foetus, en fonction de son état
comportemental, réagit aux variations des caractéristiques
physiques de la stimulation. Les différences d’intensité et de
fréquence des stimuli sonores entraînent toutes deux des réactions
de discrimination sous
forme
de décélération cardiaque. Il en est de même pour les
variations dans la structure de sons de parole. J.-P. Lecanuet a
présenté à des foetus de trente-six à quarante semaines une série
de seize dissyllabes / babi /; lorsque le foetus a été « habitué
», ce dissyllabe a été changé en / biba /. Le changement
d’ordre des syllabes a provoqué une décélération cardiaque
chez le foetus testé en état de sommeil calme. Cette décélération
indique que les deux séquences sont discriminées. Rien évidemment
ne permet de dire que le foetus les « reconnaît ». Mais il réagit
à un simple changement dans l’ordre des deux syllabes phonétiquement
proches qui composent les dissyllabes. Le second dissyllabe est
pour lui « nouveau » par rapport au premier.
La
question se pose alors de savoir si une exposition des foetus à
la langue maternelle peut favoriser, dès
avant la naissance, un réglage perceptif sur les paramètres
phonétiques et/ou les paramètres prosodiques qui caractérisent
cette langue et la différencient des autres. Nous avons vu que la
discrimination catégorielle du nouveau-né était universelle
mais que celui-ci reconnaissait la voix de sa mère lorsque la
prosodie était maintenue. Existe-t-il un modelage
prénatal contribuant à régler certaines des capacités
perceptives sophistiquées des nourrissons? Les
stimulations externes laissent-elles une empreinte sur le cerveau
du foetus? Celui-ci peut-il mémoriser des stimulations auditives?
Ou bien les réactions obtenues sont-elles de simples réactions
d’alerte en face de changements de stimulation?
Pour
mieux cerner la nature des discriminations observées chez le
foetus et leur impact sur les capacités des nouveau-nés, on a
cherché si se retrouvaient chez ceux-ci des souvenirs des expériences
prénatales. En utilisant la méthode bien rodée de la succion
non nutritive, on a, dans un premier temps, simplement "demandé"
à des nouveau-nés de un à trois jours si l’expérience prénatale
de la voix de leur mère leur permettait de distinguer cette voix
de celle d’autres locuteurs. Alors qu’ils n’ont pas plus de
douze heures de contact effectif (ex utero) avec elle, les
nouveau-nés préfèrent la voix de leur mère à celle d’une
autre femme. Les questions se sont faites ensuite plus
précises.
L’imprégnation des foetus à des caractéristiques acoustiques
importantes pour la parole laisse-t-elle des traces chez les
nouveau-nés? Pour le savoir, A. DeCasper et M. Spence ont utilisé
une variante, plus sensible, de la procédure de la succion non
nutritive. Un des stimuli est présenté lorsque le nouveau-né
fait des pauses longues entre des succions, l’autre stimulus est
présenté pour les pauses brèves. Le nouveau-né règle son
rythme de succion selon sa préférence pour le stimulus: des
succions lentes engendrent un des stimuli et des succions rapides
l’autre.
En
utilisant cette méthode, les auteurs ont montré que les
nouveau-nés rythment leur succion pour recevoir le passage de
prose récité par la mère, à haute voix, durant les six dernières
semaines de grossesse, plutôt qu’un autre passage en prose, lu
par celle-ci, mais non entendu auparavant. On pourrait penser que
la voix de la mère a un statut tout spécial et sert de modèle
pour reconnaître l’intonation et les régularités du passage
longtemps entendu. Mais les nouveau-nés continuent à préférer
le passage lu par leur mère avant leur naissance, même si,
pendant le test, ce n’est plus la mère qui le lit, mais une
autre femme. Le foetus serait donc réceptif
à des propriétés acoustiques générales du signal de parole et
pas seulement à la voix et aux intonations spécifiques de la mère.
Cela demandait vérification: les auteurs ont refait une expérience
en testant la reconnaissance non plus chez les nouveau-nés, mais
chez les foetus. On a demandé à des futures mères de
lire à voix haute tous les jours, pendant quatre semaines, un poème.
À la fin de ces quatre semaines, alors que la mère est à
trente-sept semaines de gestation, on donne à écouter aux foetus
des séquences dans lesquelles alternent le poème que la mère a
récité et un autre poème, jamais entendu. Ces séquences sont
enregistrées par une tierce personne et retransmises par un
haut-parleur situé à hauteur de la tête du foetus. Les
variations du rythme cardiaque du foetus servent d’indice de
discrimination. Cette technique confirme bien le rôle de l’imprégnation
prénatale.
En
effet, les battements cardiaques ne décroissent systématiquement
qu’en réponse au poème lu par les mères durant les quatre
semaines précédentes et ne varient pas lors de la lecture de
l’autre poème. Quels sont les indices qui
permettent aux foetus de réagir au poème familier? Ce ne
sont pas les caractéristiques de la voix de la mère, puisque
pour la situation de test les poèmes ont été enregistrés par
une autre femme. Ce n’est pas un rythme singulier propre à un
poème très particulier et choisi comme tel, car la précaution
avait été prise de ne pas habituer tous les foetus à un même
poème. Il faut donc conclure que tout échantillon de langage avec
une intonation et un rythme normaux alerte le foetus et le pousse
à régler son écoute sur cet échantillon dont l’empreinte persiste
pour au moins quelque temps.
Une
familiarisation avec la langue maternelle a donc lieu dans les
derniers mois de la vie prénatale. Les stimulations sonores reçues
pendant les derniers mois de vie intra-utérine sont susceptibles
de contribuer au modelage des voies sensorielles et de préparer
un calibrage perceptif pour certaines caractéristiques des sons
de la parole, sans doute plus particulièrement pour les caractéristiques
prosodiques des langues.
Les
talents des nourrissons
Mais
revenons aux nourrissons, pas si naïfs qu’on le pensait,
puisque préparés à écouter durant la période
prénatale. Dès
la naissance, ils sont capables de discriminer un éventail
important de contrastes consonantiques et vocaliques, que ces
contrastes appartiennent ou non au répertoire de la langue
parlée
dans leur environnement. De plus, très rapidement, les bébés
font preuve de "constance perceptive", c’est-à-dire
qu’ils reconnaissent la similitude de sons appartenant à une même
catégorie phonétique, en dépit de leurs variations physiques.
Les sons peuvent en effet varier sous de nombreuses dimensions.
Prenons un exemple: le son /a/ dit par un homme à voix grave de
basse, par un enfant à voix aiguë, par un Marseillais ou par un
Parisien, avec une intonation montante ou un ton descendant, dans
différents contextes, doit être catégorisé comme la même
voyelle /a/. Dès cinq mois, le bébé néglige les
variations
d’une voyelle dues aux changements de locuteur et d’intonation. Il range les différents échantillons dans une même catégorie.
Autre
talent des nourrissons de deux mois: le traitement particulier
qu’ils accordent à la syllabe. Pour eux, celle-ci est perçue
comme un tout plutôt que comme une combinaison d’éléments
distincts.
Cependant
ces aptitudes sont mises en évidence par des expériences dans
lesquelles les indices acoustiques sont présentés de façon isolée.
Les mêmes performances se retrouvent-elles lorsque
l’attention du bébé est requise par d’autres sollicitations
auditives, par exemple par la prosodie? C’est ce qu’ont cherché
à montrer les expériences récentes de Denise Mandel et ses collègues. Ceux-ci ont formé l’hypothèse que les indices
prosodiques
détectés dès les premières semaines par les nourrissons sont
susceptibles de jouer un rôle très important en aidant
l’enfant à organiser les informations de la
parole. Ils ont
donc testé la discrimination de contrastes phonétiques dans des
phrases. Les résultats de ces expériences montrent que des bébés
de deux mois détectent mieux des changements de phonèmes
lorsqu’ils sont intégrés dans des petites phrases que
lorsqu’ils se trouvent dans des listes de mots. Le taux de
succion
des bébés augmente fortement lorsqu’à une série de phrases
du type: « le (r)at poursuit la souris blanche » succède la
phrase: « le (ch)at poursuit la souris blanche ». Les bébés réagissent
moins fortement au changement de phonème tri en /ch/ lorsqu’il
apparaît dans une liste de mots lus à la suite que lorsqu’il
apparaît dans des phrases dites avec une intonation naturelle.
Dans la vie de tous les jours, la prosodie naturelle « force »
l’écoute des bébés. Elle aiderait par ce fait leur
attention
à se porter sur les variations phonétiques. Comme le
proposent
les auteurs, la prosodie serait une « glu perceptive
» pour les séquences
de parole. Les mères le sentent bien, qui amplifient les
variations d’intonation et jouent de leur voix lorsqu’elles
parlent à leur enfant. Grâce à ces variations, non seulement
les bébés ne perdent pas leurs capacités de discrimination,
mais celles-ci se trouvent renforcées par l’exagération du
rythme et des contours prosodiques. On constate d’ailleurs que
les bébés discriminent mieux les contrastes phonétiques lorsque
les phrases sont lues par une femme censée s’adresser à un
enfant, que lorsqu’elles sont lues par un adulte s’adressant
à un autre adulte.
Le
prénom: un premier signal
Les
nourrissons ne sont-ils sensibles qu’aux caractéristiques
fondamentales
de la parole? Certains schémas particuliers ne
commencent-ils
pas à avoir un sens?
Le
nom de l’enfant est souvent prononcé quand les parents le
câlinent ou jouent avec lui. Cette forme sonore, qui revient
souvent avec des sensations de bien-être personnel, acquiert-elle
valeur de signal particulier? L’enfant peut-il reconnaître la
manière de dire son prénom? D. Mandel, P. Jusczyk et D. Pisoni
ont cherché à savoir si le prénom avait un statut
spécial
pour des bébés de quatre mois et demi.
La
méthode de succion non nutritive n’est plus valable pour les
enfants de cet âge. En revanche, il devient possible de leur
demander plus directement leurs préférences. Deux haut-parleurs
sont placés de part et d’autre d’un bébé. Au-dessus de
chaque haut-parleur, une petite lumière. Aussi longtemps que
l’enfant oriente son regard vers l’une des lumières, un
stimulus sonore (son prénom d’une part, trois autres prénoms
dits sur le même ton d’autre part) est joué par le
haut-parleur correspondant. Les temps cumulés d’écoute —
ou plus exactement de regard vers les sources — indiquent la préférence
de l’enfant pour l’un ou l’autre stimulus.
Il
s’avère que le bébé est plus attentif à l’écoute de son
prénom qu’à celle des prénoms de ses petits copains. Le prénom
est donc un signal reconnu. Cependant, dire qu’il est un signal
pour le bébé de quatre mois n’implique pas que celui-ci peut
relier des schémas sonores à des sens. Les chiens reconnaissent
leur nom, celui-ci est pour eux un signal comme l’est la vue de
leur laisse ou celle de leur maître mettant son manteau. Pour le
chien comme pour le bébé, les noms ou prénoms sont des signaux
sonores éveillant l’attention dans une ou des situations
particulières.
Le bébé de quatre mois réagit à son prénom, sans pour cela se
rendre compte que les formes sonores ont pour fonction de faire référence.
Le
cerveau du nouveau-né est donc loin d’être
vierge. Mais
est-il
pour autant organisé comme celui de l’adulte en ce qui
concerne
les sons de parole?
Organisation
du cerveau pour le langage
La
caractéristique principale du cortex cérébral est le fait
qu’il est compartimenté en zones sous-tendant des modalités
particulières telles les modalités motrices, sensorielles, ou
les fonctions cognitives. Depuis un siècle, on sait que les aires
discrètes du cortex sont impliquées dans des traitements
spécifiques
à la compréhension et la production de la parole et du langage.
Chez l’adulte, les aspects cognitifs du langage sont représentés
dans l’hémisphère gauche du cortex cérébral, le long de la
scissure de Sylvius. Les deux principales aires impliquées dans
la compréhension et la production de la parole sont l’aire de
Broca et l’aire de Wernicke dont les fonctions,
jusqu’à l’entrée récente de l’imagerie cérébrale dans
le champ des recherches, ont été déterminées à partir d’études
de pathologie. Les lésions impliquant l’aire de Broca, située
dans la troisième circonvolution du lobe frontal au pied de la
scissure de Sylvius, entraînent une quasi-impossibilité de
parler avec perte de la « grammaire », mais elles laissent
intacte la compréhension des mots et des phrases. Adjacent à
l’aire de Broca se trouve le système de représentations pour
le contrôle précis de la musculature orale.
Les
lésions impliquant l’aire de Wernicke, dans la partie
postérieure
du lobe temporal à sa jonction avec les lobes pariétal et
occipital, entraînent une perte de compréhension tout en
laissant la possibilité de parler, la plupart du temps de façon
incompréhensible.
Fondamentalement,
l’hémisphère gauche interfère avec le
traitement
rapide de l’information acoustique et donc avec le
traitement
des sons de parole.
En
revanche, c’est l’hémisphère droit qui a en charge la
perception des événements acoustiques répartis sur une longue
durée. C’est lui qui contrôle la prosodie. Les lésions de
l’hémisphère droit n’entraînent pas d’aphasies ou
d’apraxies mais des troubles du traitement et de la production
de la prosodie et de la musique. Les composants du traitement de
la prosodie et des variations d’intonation dues à
l’affectivité sont aussi traités à droite, et leur
organisation anatomique se situe en miroir de celle du langage
cognitif et analytique traité à gauche.
Les
composants prosodiques sont particulièrement
importants dans
l’acquisition de la parole. Le bébé est, on l’a vu,
d’abord attentif à l’intonation, il vocalise avant
d’articuler. il produit des syllabes isolées avant de
produire des séquences de syllabes; l’organisation
phonologique et syntaxique de la parole est plus tardive.
Actuellement on sait qu'in utero et à la naissance, la
maturation de l’hémisphère droit est plus rapide que celle de
l’hémisphère gauche. Les décalages dans les rythmes de
maturation
hémisphérique dans la première année sont à la source de différences
dans l’émergence des fonctionnalités. Ils pourraient
expliquer certaines caractéristiques du développement du langage
telles que la forme du premier codage des mots. Nous y
reviendrons.
L’imagerie
cérébrale apporte des informations supplémentaires: les
fonctions fondamentales sont localisées de façon plus variable
qu’on ne le pensait et selon des schémas pouvant changer pour
chaque individu. Les fonctions plus élaborées sont, elles, dérivées
d’interconnexions entre plusieurs régions du cerveau.
À
la latéralisation gauche des aires du traitement du langage
correspondent
des asymétries anatomiques et histologiques. Le
planum
temporale qui incorpore l’aire de Wernicke, dont le rôle
est
primordial dans la compréhension du langage, est plus
important
à gauche qu’à droite chez 65 % des individus
Puisque
les nouveau-nés naissent sans langage, puisqu’ils ne parlent
pas, pourquoi devrait-on trouver chez eux cette latéralisation
cérébrale? Existe-t-elle dès la naissance ou se développe-telle
en même temps que le langage? P. Broca pensait
qu’elle accompagnait le développement du langage. Le modèle
d’acquisition développé par Eric Lenneberg en 1967 repose
sur la même idée. Pour E. Lenneberg, l’acquisition du langage
et la latéralisation procèdent de façon complémentaire à
partir de deux ans pour s’achever aux approches de la puberté
vers dix-douze ans. Des observations assez surprenantes montrent
en effet que de jeunes enfants cérébro-lésés apprennent à
parler et à bien parler. Ces enfants, victimes soit d’une lésion
périnatale gauche, soit d’une ablation de l’hémisphère
gauche à la suite d’une opération chirurgicale (lobotomie), récupèrent
d’autant
mieux
la capacité de parler que l’accident ou l’opération ont eu
lieu à un âge précoce. Lorsque la lésion s’est produite
avant l’âge de un an, la récupération est totale. La possibilité
de restructurer l’architecture du cortex et celle de ses
connexions, d’inverser la propension de l’hémisphère gauche
à traiter et produire le langage existe donc chez les bébés
et les jeunes enfants. La plasticité cérébrale permet au
cerveau lésé de fournir les substrats pour le langage à partir
de l’autre hémisphère. E. Lenneberg en concluait que l’équipotentialité
fonctionnelle des hémisphères existe dans les deux premières
années et que la latéralisation cérébrale est issue des
processus d’apprentissage.
Les
possibilités de réorganisations fonctionnelles ou structurales
précoces ne sont pourtant pas forcément l’indice d’une
absence de « vocation» de l’hémisphère gauche à prendre en
charge le langage. Dans un cerveau qui fonctionne normalement, les
fonctions linguistiques dépendent du fonctionnement de certaines
structures cérébrales de l’hémisphère gauche. Seul un
changement dramatique, altérant profondément l’activité
cérébrale,
amène d’autres structures à supporter ces fonctions. La
plasticité cérébrale, importante chez le tout jeune enfant,
n’équivaut pas obligatoirement à une équipotentialité hémisphérique
originelle.
Il
existe des asymétries anatomiques chez le nouveau-né et le
nourrisson, entre autres celle du planum temporale, qui est plus
étendu à gauche qu’à droite dès la trente et unième semaine
de gestation. Qu’en est-il des asymétries fonctionnelles?
Pour pouvoir réfuter l’idée d’équipotentialité initiale
et de latéralisation progressive, il faut démontrer la précocité
de la spécialisation de l’hémisphère gauche pour le
traitement de la parole. Cette démonstration est-elle possible?
Des
indices, mais seulement des indices, d’une latéralisation
fonctionnelle précoce ont été rapportés grâce à certaines
techniques. L’imagination des chercheurs a dû se surpasser
pour trouver des méthodes permettant de faire dire aux nouveau-nés
s’ils utilisaient de préférence l’un ou l’autre hémisphère
pour traiter les sons du langage! Les approches psychologiques,
telle la
succion non nutritive, et certaines approches physiologiques ont
permis d’apprendre si une hémisphère semble plus spécialement
impliqué que l’autre dans des tâches de discrimination de
syllabes ou de discrimination de notes musicales.
Lorsque,
dans l’écoute dichotique, on présente simultanément et de
façon synchronisée, deux sons différents, l’un à l’oreille
droite, l’autre à l’oreille gauche, le sujet rapporte un seul
son: le son dominant. Chez les adultes, le son présenté à
l’oreille droite (donc arrivant à l’hémisphère gauche) est
dominant lorsqu’il s’agit d’un son de parole. Le son
arrivant à l’oreille gauche (hémisphère droit) est dominant
lorsqu’il s’agit d’un son musical.
En
1977, A. Entus a utilisé ce phénomène, en l’associant à
la
succion non nutritive. On présente à des bébés de deux mois un
son musical dans une oreille, un son de parole dans l’autre. Ces
sons sont répétés jusqu’à habituation, c’est-à-dire
jusqu’à ce que le bébé retrouve son rythme normal de succion.
À ce moment, un de ces sons est changé pour un autre de même
nature. La reprise de la succion indique que l’enfant a perçu
le changement. Cette reprise est plus nette lors d’un changement
du son de parole dans l’oreille droite et d’un changement de
notes de musique dans l’oreille gauche. Parfois discutés, ces résultats
ont été le plus souvent retrouvés, soit avec la même approche
expérimentale, soit avec des potentiels évoqués,
soit avec des mesures de décélération cardiaque. Ils
signifieraient en tout cas que, dès deux-trois mois, l’hémisphère
gauche répond mieux pour la discrimination des sons de parole, et
l’hémisphère droit pour la discrimination des sons musicaux.
Il
faudrait donc conclure que le cerveau code quelque chose de façon
asymétrique pour les stimuli de parole et le fait précocement.
Mais on ne peut que spéculer sur la nature du mécanisme qui
produit cette asymétrie.
Si,
pour des raisons extérieures, l’acquisition du langage ne peut
se faire dans les délais normaux, la latéralisation semble en être
grandement affectée. Chez Genie, une enfant séquestrée et
isolée qui n’a retrouvé un milieu linguistique ambiant normal
qu’à douze ans, l’hémisphère droit est dominant pour la
forme inachevée de langage
qu’elle a pu acquérir. Le petit nombre de cas similaires ne permet pas de généraliser cet exemple qui manifeste la relation
entre l’architecture des centres du langage et l’expérience
des faits linguistiques.
Ainsi
les nouveau-nés sont-ils loin d’être cette « ardoise vierge
» que décrivait
Aristote.
Ils manifestent des dons innés pour
traiter l’environnement linguistique,
discriminent et catégorisent les phonèmes des langues, sont
sensibles aux voix et aux caractéristiques prosodiques de leur
langue maternelle. Leur système perceptif
est préparé pour traiter les sons du langage. Mais les
bébés ne
sont-ils que de brillants auditeurs? Certes non! Si la parole
n’est pas encore leur langage, ils s’y préparent déjà en
affûtant leurs possibilités vocales, en organisant leurs capacités
perceptives et aussi en dialoguant avec l’adulte par le regard,
la voix et le geste.