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Le nourrisson ne parle pas mais...

 

D'après le livre Comment la parole vient aux enfants, de Bénédicte de Boysson-Bardies. Ed.Odile Jacob

 
 

Le nouveau-né, cet inconnu

Le nouveau-né reconnaît la voix et l’odeur de sa mère. Il regarde les visages qui se penchent sur son berceau. Il distingue les goûts et écoute les paroles avec un plaisir sans fin. La seule observation, le seul esprit critique des mères suffisent à reconnaître ces extraordinaires capacités du nourrisson, qui balayent les poncifs millénaires entourant les nouveau-nés. Selon ces poncifs, heureusement dépassés, les nourrissons, dépourvus de toute connaissance, ligotés dans leurs langes, auraient tout à apprendre, comme si les structures sonores et spatiales du monde devaient être « transférées » dans leur organisme. Jusque-là, le nouveau-né demeurerait « vide », il serait, selon l’expression d’Aristote, une ardoise vierge.

Or non seulement le cerveau du bébé n’est pas vide, mais d'une certaine façon, il est plus plein que celui du plus brillant des polytechniciens! Chez celui-ci, le cerveau contient environ dix milliards de neurones, chez le bébé on peut estimer que leur nombre est encore supérieur. Dans le cerveau qui se développe les neurones sont engendrés à un rythme d’un peu plus de 250 000 par minute. La création de tous les neurones corticaux a lieu entre la 6eme et 17eme semaine de gestation. Par la suite, et durant toute la vie, plus aucun neurone ne serait créé (certains chercheurs ont cependant découvert dernièrement que la création de neurones pourrait ne pas cesser).  Après la naissance, le développement cognitif consiste en une épuration et un aménagement: la perte de neurones s'accompagne en effet d’un création exubérante de jonctions entre les neurones. Ceux­ci vont se lier en réseaux de communication, réseaux d’une efficacité à rendre envieux tous les médias! Un neurone forme en effet autour de mille connexions et en reçoit plus encore. Il peut recevoir dix mille messages en même temps. Puisque le cerveau de l’homme contient  1010 neurones, on peut estimer à 1015 j nombre de jonctions. Plus que d’étoiles dans l’univers!

Si la densité synaptique commence à croître dans les derniers mois de gestation, elle explose littéralement à la naissance. Grâce à des études anatomiques faites sur des cerveaux de primates non humains, on peut avoir une idée raisonnable de ce développement chez l’être humain (à condition d’extrapoler les rythmes de développement qui correspondent à des durées de croissance et de vie plus longues chez l’homme que chez le primate non humain). Pour ne pas trop entrer dans le détails, notons simplement que chez les jeunes humains, la densité des connexions synaptiques courtes est encore, entre neuf et vingt-quatre mois, de 150 % plus importante que celle observée chez les adultes. Elle commencera à décroître au cours de la troisième année.

Bien que ni la signification de cette exubérance neuronale synaptique, ni la signification de l’élimination de neurones et des synapses ne soient encore bien connues, on suppose qu’elles sont liées à des processus de compétition et de stabilisation sélective la redondance neuronale et synaptique que l’on trouve chez le bébé fournit un potentiel de développement. Après la naissance, cette connectivité maximale de contacts synaptiques encore labiles procure une chance sans égale pour que puissent s’effectuer des choix, des tris, des renforcements en relation avec les apports du monde extérieur. Le cerveau se «sculpte» ainsi sous l’influence de l’expérience interne et externe qui en détermine l’architecture finale et les modes de fonctionnement.

Ainsi constitué, le cerveau du bébé lui procure un potentiel d’évolution et de plasticité permettant, comme l’écrit Jean-Pierre Changeux, cette « frange d’adaptabilité qui introduit une marge d’adaptation »

La parole ne peut être son langage

L’adaptation qui a permis la production de la parole articulée est tout à fait particulière à l’espèce humaine. À l’exception de quelques oiseaux, perroquets et mainates, capables de reproduire de façon peu harmonieuse certains aspects des sons qui constituent la parole, seuls les êtres humains peuvent articuler la gamme des sons qu’utilisent les langues parlées.

Pour parler, il est nécessaire de maîtriser un appareil vocal aux caractéristiques particulières. Il faut contrôler et coordonner les mouvements du larynx, de la glotte, du voile du palais, de la mâchoire, des lèvres, de la langue. Il faut en outre que les activités respiratoires et les activités des cordes vocales soient combinées et synchronisées. La coordination des muscles en jeu dans l’articulation est extrêmement complexe. Ainsi, quand vous entrez dans une pièce et dites simplement « Bonjour, il fait beau aujourd’hui », votre rythme normal d’élocution correspond à quinze sons de parole à la seconde et vous avez mis en jeu des capacités motrices impliquant l’utilisation coordonnée de plus de cent muscles!

Or l’évolution n’a pas favorisé, dans l’espèce humaine, la rapidité du développement moteur. Si les études sur la perception des bébés révèlent l’existence de «dons» surprenants et quasi mystérieux, la vision qu'offre le nouveau-né au fond de son berceau est celle d'un être fragile, démuni et dépendant, à la tête instable, trop lourde pour son corps, incapable de contrôler sa posture et sa motricité.

Ainsi, riche de potentialités d'écoute, l'être humain ne contrôle à la naissance aucun des organes qui lui permettront de parler. Ceux-ci n’étant pas encore fonctionnels, le conduit vocal du nouveau-né est physiquement inapte à la parole.

Le langage parlé est un phénomène plus subtil, plus abstrait, plus culturel que d’autres comportements moteurs, mais il suit certains schémas qui se retrouvent dans la biologie du développement du contrôle moteur. L’apprentissage de la parole est lié à un processus de maturation et de réorganisation des organes servant à celle-ci. Dans les premiers mois, des changements physiques vont accompagner les changements dans la production des sons. Même si ces changements physiques ne suffisent pas à eux seuls à expliquer l’évolution des productions vocales durant la première année — une écoute de la parole est également nécessaire —, il convient d’examiner le réaménagement du conduit vocal au cours des premières armées.

Le conduit vocal du nouveau-né ne présente pas la fameuse courbure en angle droit, liée à la posture debout et qui a fondé, au cours de la phylogenèse, le développement du langage articulé. Chez le nouveau-né, la forme du conduit vocal ressemble à celle des primates non humains. En fait, le conduit vocal du nourrisson n’est pas simplement une fragile miniature de celui de l’adulte. Il en diffère radicalement par sa configuration. Steven Pinker décrit ainsi le conduit vocal du nouveau-né: « Le larynx monte comme un périscope et s’engage dans le passage nasal, forçant l’enfant à respirer par le nez et ren­dant possible pour lui de respirer et boire en même temps. ». Le pharynx du nourrisson est proportionnellement plus court que celui de l’adulte alors que sa cavité orale est relativement plus grande. La masse de la langue, très importante, est située plus en avant. Elle remplit la bouche, et sa possibilité de mouvement en est limitée. Ainsi constitué, le conduit vocal du nourrisson ne lui permet pas de produire des sons articulés. 

En outre, le nourrisson ne contrôle pas sa respiration, qui doit alimenter la production des sons.

Dès trois mois, le palais s’avance, s’abaisse et peut fermer l’arrivée d’air au nez. La langue s’allonge, sa musculature développe et l’ouverture du pharynx lui permet de se mouvoir d’avant en arrière. Le premier effet net de ces changements se manifeste dans le contrôle du cycle respiratoire. Le contrôle de phonation est alors assez rapidement acquis: dès 5 mois, les bébés sont capables d’utiliser leur activité respiratoire et leur larynx à peu près comme les adultes.

Le développement du contrôle de l’articulation est, lui, plus long. Il s’agit ici de gouverner l’ensemble de la « machine » (langue, lèvres, pharynx, larynx). Si le conduit vocal est profondément remodelé entre deux et six mois, sa transformation ne sera pas encore achevée à la fin de la première année. Au cours de la seconde moitié de la première année, le conduit vocal de l’enfant commence à ressembler à celui de l’adulte et lui permet de produire des schémas sonores plus variés, tendant à se rapprocher de ceux produits par l’adulte. Mais ce n’est pas avant l’âge de 5-6 ans que le contrôle de l’ensemble des articulateurs deviendra possible. Leur maturation commence par les organes les plus centraux, pour gagner ensuite les organes périphériques. Les mouvements globaux sont maîtrisés avant les mouvements fins, le contrôle du bout de la langue et des lèvres sera le dernier à être acquis, peu avant l’âge de cinq-six ans.

Ce remodelage général continuera à affecter les capacités de l’enfant à produire certains groupes de sons pendant ces trois ou quatre premières années. Cette lente évolution explique par exemple pourquoi les enfants continuent assez tard à dire «Alisk» ou « Obélisk » pour « Alix » ou « Obélix ».

Un nouveau-né compétent

Si le cerveau humain possède une disposition innée ou même, diraient certains, « un instinct » d’acquisition du langage, il doit exister des corrélations de cette spécification génétique dès le plus jeune âge, dès la naissance sans doute. Mais quelles sont-elles? Et comment interroger le bébé? On ne peut attendre de lui ni le moindre acquiescement ni le moindre refus de la tête ou de la main, et bien entendu pas de réponses vocales!

Toutes les recherches récentes tendent à montrer comment, grâce à un équipement biologique et cognitif sophistiqué, le nourrisson peut percevoir les sons qui constituent la parole. Comment il peut non seulement les entendre, mais aussi les extraire, les disséquer, les reconnaître, les organiser et les analyser! Or un premier problème, un problème gigantesque, surgit immédiatement: il n’existe pas de correspondance stricte entre le signal acoustique et les segments phonétiques. Malgré des années de recherche et l’étude de tous les paramètres acoustiques présents dans la réalisation d’un phonème, les phonéticiens ont toujours été déçus dans leur quête: les occurrences d’un même segment ne sont jamais identiques acoustiquement. Elles dépendent des contextes dans lesquels se trouve ce segment. Ainsi le [b] dans le mot « bas » est acoustiquement différent du [b] dans le mot « snob ». Comment dès lors s’effectue la reconnaissance des sons permettant l’identification des mots? Comment attribuer à des segments dont la manifestation physique est très variable une valeur stable permettant d’en reconnaître l’identité dans tous les contextes? Les chercheurs du laboratoire de Haskins se sont consacrés à ce problème dans les années quarante. Ils n’ont pas trouvé de réponse à cette énigme dans les caractéristiques du signal, mais dans l’être humain lui-même et dans ses capacités biologiques.

Voyons tout d’abord ce qui se produit chez l’adulte. Le système psycho-acoustique de l’homme lui impose naturellement des frontières, à l’intérieur desquelles les sons entendus forment des catégories stables. Ainsi, malgré la continuité physique du signal, nous découpons l’espace acoustique en catégories successives. Cette capacité du système psycho-acoustique à percevoir les sons de façon discontinue et sous forme d’unités discrètes est connue sous le nom de « perception catégorielle »: les phonèmes sont perçus de façon discontinue sur des séries sonores continues du point de vue physique. On peut imaginer qu’au cours de l’évolution, une propriété du système auditif des primates a été exploitée pour servir à l’organisation des sons qui constituent la parole. Chez l’homme, la perception catégorielle est devenue un des mécanismes fondamentaux servant à discriminer ces sons de parole.

S’il en est ainsi chez l’adulte, que se passe-t-il pour le nouveau-né? Naît-il avec cette capacité fondamentale à organiser l’écoute de la parole? Et si oui, comment le savoir? Comment valider l’hypothèse de mécanismes biologiques innés permettant d’apprendre un langage?

En 1969, E. Siqueland et C. Delucia ont eu l’idée remarquable d’exploiter le seul comportement bien maîtrisé dont dispose le nouveau-né, celui de la succion. Pour survivre, un nouveau-né doit savoir téter. La plupart du temps, il le fait avec enthousiasme! Grâce à cet enthousiasme, Siqueland et Delucia ont mis au point la méthode qui a permis les premières recherches expérimentales sur les nourrissons et l’apprentissage du langage.

Cette méthode est connue en anglais sous le nom de HAS (High Amplitude Succion) et en français sous le nom de « succion non nutritive ». Pour interroger le nourrisson, on commence par l’installer dans un baby relax. Une tétine, maintenue dans sa bouche par un bras rigide, est reliée à un ordinateur. L’amplitude des mouvements de succion du nourrisson est mesurée pendant deux minutes pour chaque enfant, de façon à définir sa ligne de base personnelle d’amplitude de succion en l’absence de toute présentation sonore. Après l’établissement de cette ligne de base commence la période de familiarisation. Durant cette période, chaque succion d’une amplitude dépassant la ligne de base active le circuit sonore et donne lieu à la présentation d’un son: ainsi le nombre de sons présentés dépend-il de l’application du bébé à sucer sa tétine. Après un certain laps de temps, le taux de succion décroît. On passe alors à la phase du test proprement dit, qui s’ouvre par un changement de type de stimulus. Le son que reçoit l’enfant lors de la prochaine succion assez forte est différent de celui qu’il a entendu pendant la familiarisation. L’idée est que d’une part les bébés « aiment » être stimulés, et que d’autre part, ils ont une grande capacité à relier des événements entre eux. Ils établissent donc une relation entre l’apparition des sons et leur succion. Dans un premier temps, intéressés par ce qu’ils entendent, ils vont téter assez vigoureusement. Puis « l’ennui naissant de l’uniformité », une lassitude s’installe et leur ardeur à téter s’atténue. Réciproquement, la nouveauté suscite un regain d’intérêt et doit, Si elle est perçue par l’enfant, inviter le bébé à reprendre ses succions pour bénéficier de la nouvelle stimulation. La reprise de succion lors d un changement de stimulus indique donc que le bébé a bien perçu une différence entre les deux stimuli. À l’inverse, l’absence de reprise indique que la différence entre les stimuli n’a pas été perçue.

Cet ingénieux dispositif de la succion non nutritive a permis d’interroger le nourrisson sur ses aptitudes à discriminer les sons qui forment l’ossature des langues parlées autour de lui. La première question a été: les bébés discriminent-ils les sons de parole de façon catégorielle, comme le font les adultes?

En 1971, P. Eimas et ses collègues ont donné une première réponse. Oui, des bébés de quatre mois distinguent les syllabes [ba] des syllabes [pa], non pas en fonction de leur seule différence acoustique, mais lorsque la différence acoustique place ces syllabes de part et d’autre d’une frontière qui est proche de celle utilisée par les adultes pour distinguer [ba] et [pa]. Les nourrissons discriminent bien catégoriellement.

Depuis 1971, des dizaines d’expériences, dont certaines faites avec des bébés de trois-quatre jours de vie, ont montré que le nourrisson savait discriminer la quasi-totalité des contrastes de utilisés dans les langues naturelles. Le bébé de quelques jours se révèle dans ce domaine un petit génie: c’est l’émerveillement!

Les questions se sont alors multipliées. Les prédispositions des bébés pour traiter les sons du langage se limitent-elles à un talent pour discriminer les segments? Les bébés sont-ils précocement sensibles à d’autres aspects du langage particulièrement importants ? Les expériences ont vite confirmé l’importance de la prosodie pour les bébés. Les nouveau-nés de quelques jours préfèrent écouter la voix de leur mère quand celle-ci est présentée en concurrence avec celle d’une autre mère parlant à son bébé. Mais il faut que l’intonation de la mère soit naturelle. Si l’on joue la bande à l’envers, la préférence de l’enfant ne se voit plus. Cette préférence est liée aux aspects dynamiques de la parole maternelle, telle l’intonation, et non à des aspects statiques des sons puisque ceux-ci sont préservés lorsqu’on fait passer la bande à l’envers. L’attention de l’enfant ne se porte donc pas sur les caractéristiques statiques de la voix mais sur celles de la voix dans un processus normal de communication.

Préférence pour la voix de la mère et préférence aussi pour la langue maternelle. Lorsque des séquences de français succèdent à des séquences de russe, les nourrissons français de quatre jours montrent une reprise plus importante de la succion que lorsque les séquences sont présentées dans l’ordre inverse. Ce n’est pas un effet de locuteur puisqu’un même locuteur bilingue a enregistré les deux échantillons. Cette «préférence» se maintient lorsque les séquences ont été filtrées de façon à enlever la majeure partie de l’information phonétique tout en laissant intacte la prosodie. Les différences prosodiques entre la langue maternelle et la langue étrangère sont donc suffisantes pour susciter une réaction plus vive lors de la présentation de la langue maternelle. Cette familiarisation avec la langue maternelle est-elle issue uniquement des contacts des tout premiers jours? Si peu de temps a-t-il vraiment suffi pour orienter l’attention du nourrisson vers certaines des propriétés générales qui caractérisent la prosodie de la langue parlée dans son environnement? Cette familiarisation n’a-t-elle pas commencé plus tôt, dès la vie prénatale?

Il s’est préparé avant la naissance

Sans doute l’embryon des premiers mois n’a-t-il pas grand-chose à nous dire sur la parole. Mais le foetus, si. Confortablement installé dans le sein de sa mère, baignant dans le liquide amniotique, l’enfant à venir jouirait-il d’un agréable silence lui permettant de se développer dans le calme avant d’affronter le bruyant milieu aérien où il va vivre? On sait maintenant que non. Pendant longtemps, les médecins ont voulu ignorer les observations des mères qui sentaient le foetus réagir aux bruits intenses et sursauter à une sonnerie de téléphone trop forte. « Imagination maternelle! », disait-on. On pensait alors le foetus à l’abri des bruits extérieurs. On sait maintenant qu’avant la naissance les sens de l’enfant entrent en fonction graduellement. Le système auditif du foetus est fonctionnel dès la 25ème semaine de gestation et son niveau d’audition se rapproche de celui des adultes vers la 35ème semaine. Les données sensorielles auditives parviennent au foetus à la fois de l’espace intra-utérin, du corps vivant de sa mère, et de l’extérieur. Les premiers enregistrements des sons parvenant au foetus présentaient l’image d’un milieu intra-utérin très bruyant. Les bruits internes (respirations, bruits cardio-vasculaires ou gastro-intestinaux) auraient donc masqué en partie les bruits extérieurs, déjà atténués par la membrane utérine et par le bruit puissant du coeur de la mère. Les enregistrements plus récents changent un peu ce tableau de l’environnement acoustique du foetus. Réalisés en glissant un hydrophone dans l’utérus de femmes enceintes au repos, ils montrent que le bruit de fond intra-utérin se situe dans des fréquences basses, ce qui limite son effet de masquage. La voix maternelle ainsi que les autres voix de l’environnement émergent bien de ce bruit de fond. L’intensité de la voix de la mère in utero n’est pas très éloignée de son intensité ex utero. Les hautes fréquences sont atténuées, mais les propriétés spectrales de la parole de la mère restent les mêmes et les principales propriétés acoustiques du signal sont préservées. La transmission des paroles de la mère passe par la voie aérienne mais aussi par son propre corps. Elles sont donc plus perceptibles que les sons venant de l’extérieur, bien que ceux-ci soient aussi parfaitement audibles par le foetus. La prosodie est particulièrement bien préservée: l’intonation de la parole enregistrée in utero est parfaitement reconnue par les auditeurs adultes; il en va de même pour 30 % des phonèmes.

Mais comment explorer des capacités prénatales pour la parole? La technique de succion non nutritive joue sur une interruption et une reprise d’attention lors d’un changement de stimulus. Ce même type d’approche a été utilisé pour tester la perception du foetus. Nous connaissons des indices physiologiques reflétant ses états de veille et de sommeil plus ou moins profonds. Les réponses cardiaques et les réponses motrices peuvent nous donner des indications sur ce qui surprend et alerte le foetus alors qu’il se trouve dans un état de repos. Lorsqu’on présente un son de façon répétitive, à l’aide d’un haut-parleur situé à vingt centimètres au-dessus de l’abdomen de la mère, on habitue le foetus à ce son. Le début de la présentation du son entraîne une réaction d’éveil primitive, qui se traduit par une décélération cardiaque. Celle-ci s’atténue puis disparaît et le coeur reprend son rythme lors de la présentation répétitive du son. C’est la période d’ « habituation ». Si, après l’« habituation », on change le son, une nouvelle décélération cardiaque indique que la nouveauté du son a été perçue. Ce paradigme habituation­déshabituation fonde les méthodes utilisées pour tester les capacités du foetus. De nombreuses études ont ainsi révélé que le foetus, en fonction de son état comportemental, réagit aux variations des caractéristiques physiques de la stimulation. Les différences d’intensité et de fréquence des stimuli sonores entraînent toutes deux des réactions de discrimination sous forme de décélération cardiaque. Il en est de même pour les variations dans la structure de sons de parole. J.-P. Lecanuet a présenté à des foetus de trente-six à quarante semaines une série de seize dissyllabes / babi /; lorsque le foetus a été « habitué », ce dissyllabe a été changé en / biba /. Le changement d’ordre des syllabes a provoqué une décélération cardiaque chez le foetus testé en état de sommeil calme. Cette décélération indique que les deux séquences sont discriminées. Rien évidemment ne permet de dire que le foetus les « reconnaît ». Mais il réagit à un simple changement dans l’ordre des deux syllabes phonétiquement proches qui composent les dissyllabes. Le second dissyllabe est pour lui « nouveau » par rapport au premier.

La question se pose alors de savoir si une exposition des foetus à la langue maternelle peut favoriser, dès avant la naissance, un réglage perceptif sur les paramètres phonétiques et/ou les paramètres prosodiques qui caractérisent cette langue et la différencient des autres. Nous avons vu que la discrimination catégorielle du nouveau-né était universelle mais que celui-ci reconnaissait la voix de sa mère lorsque la prosodie était maintenue. Existe-t-il un modelage prénatal contribuant à régler certaines des capacités perceptives sophistiquées des nourrissons? Les stimulations externes laissent-elles une empreinte sur le cerveau du foetus? Celui-ci peut-il mémoriser des stimulations auditives? Ou bien les réactions obtenues sont-elles de simples réactions d’alerte en face de changements de stimulation?

Pour mieux cerner la nature des discriminations observées chez le foetus et leur impact sur les capacités des nouveau-nés, on a cherché si se retrouvaient chez ceux-ci des souvenirs des expériences prénatales. En utilisant la méthode bien rodée de la succion non nutritive, on a, dans un premier temps, simplement "demandé" à des nouveau-nés de un à trois jours si l’expérience prénatale de la voix de leur mère leur permettait de distinguer cette voix de celle d’autres locuteurs. Alors qu’ils n’ont pas plus de douze heures de contact effectif (ex utero) avec elle, les nouveau-nés préfèrent la voix de leur mère à celle d’une autre femme. Les questions se sont faites ensuite plus précises. L’imprégnation des foetus à des caractéristiques acoustiques importantes pour la parole laisse-t-elle des traces chez les nouveau-nés? Pour le savoir, A. DeCasper et M. Spence ont utilisé une variante, plus sensible, de la procédure de la succion non nutritive. Un des stimuli est présenté lorsque le nouveau-né fait des pauses longues entre des succions, l’autre stimulus est présenté pour les pauses brèves. Le nouveau-né règle son rythme de succion selon sa préférence pour le stimulus: des succions lentes engendrent un des stimuli et des succions rapides l’autre.

En utilisant cette méthode, les auteurs ont montré que les nouveau-nés rythment leur succion pour recevoir le passage de prose récité par la mère, à haute voix, durant les six dernières semaines de grossesse, plutôt qu’un autre passage en prose, lu par celle-ci, mais non entendu auparavant. On pourrait penser que la voix de la mère a un statut tout spécial et sert de modèle pour reconnaître l’intonation et les régularités du passage longtemps entendu. Mais les nouveau-nés continuent à préférer le passage lu par leur mère avant leur naissance, même si, pendant le test, ce n’est plus la mère qui le lit, mais une autre femme. Le foetus serait donc réceptif à des propriétés acoustiques générales du signal de parole et pas seulement à la voix et aux intonations spécifiques de la mère. Cela demandait vérification: les auteurs ont refait une expérience en testant la reconnaissance non plus chez les nouveau-nés, mais chez les foetus. On a demandé à des futures mères de lire à voix haute tous les jours, pendant quatre semaines, un poème. À la fin de ces quatre semaines, alors que la mère est à trente-sept semaines de gestation, on donne à écouter aux foetus des séquences dans lesquelles alternent le poème que la mère a récité et un autre poème, jamais entendu. Ces séquences sont enregistrées par une tierce personne et retransmises par un haut-parleur situé à hauteur de la tête du foetus. Les variations du rythme cardiaque du foetus servent d’indice de discrimination. Cette technique confirme bien le rôle de l’imprégnation prénatale

En effet, les battements cardiaques ne décroissent systématiquement qu’en réponse au poème lu par les mères durant les quatre semaines précédentes et ne varient pas lors de la lecture de l’autre poème. Quels sont les indices qui permettent aux foetus de réagir au poème familier? Ce ne sont pas les caractéristiques de la voix de la mère, puisque pour la situation de test les poèmes ont été enregistrés par une autre femme. Ce n’est pas un rythme singulier propre à un poème très particulier et choisi comme tel, car la précaution avait été prise de ne pas habituer tous les foetus à un même poème. Il faut donc conclure que tout échantillon de langage avec une intonation et un rythme normaux alerte le foetus et le pousse à régler son écoute sur cet échantillon dont l’empreinte persiste pour au moins quelque temps.

Une familiarisation avec la langue maternelle a donc lieu dans les derniers mois de la vie prénatale. Les stimulations sonores reçues pendant les derniers mois de vie intra-utérine sont susceptibles de contribuer au modelage des voies sensorielles et de préparer un calibrage perceptif pour certaines caractéristiques des sons de la parole, sans doute plus particulièrement pour les caractéristiques prosodiques des langues.

Les talents des nourrissons

Mais revenons aux nourrissons, pas si naïfs qu’on le pensait, puisque préparés à écouter durant la période prénatale. Dès la naissance, ils sont capables de discriminer un éventail important de contrastes consonantiques et vocaliques, que ces contrastes appartiennent ou non au répertoire de la langue parlée dans leur environnement. De plus, très rapidement, les bébés font preuve de "constance perceptive", c’est-à-dire qu’ils reconnaissent la similitude de sons appartenant à une même catégorie phonétique, en dépit de leurs variations physiques. Les sons peuvent en effet varier sous de nombreuses dimensions. Prenons un exemple: le son /a/ dit par un homme à voix grave de basse, par un enfant à voix aiguë, par un Marseillais ou par un Parisien, avec une intonation montante ou un ton descendant, dans différents contextes, doit être catégorisé comme la même voyelle /a/. Dès cinq mois, le bébé néglige les variations d’une voyelle dues aux changements de locuteur et d’intonation. Il range les différents échantillons dans une même catégorie.

Autre talent des nourrissons de deux mois: le traitement particulier qu’ils accordent à la syllabe. Pour eux, celle-ci est perçue comme un tout plutôt que comme une combinaison d’éléments distincts. 

Cependant ces aptitudes sont mises en évidence par des expériences dans lesquelles les indices acoustiques sont présentés de façon isolée. Les mêmes performances se retrouvent-elles lorsque l’attention du bébé est requise par d’autres sollicitations auditives, par exemple par la prosodie? C’est ce qu’ont cherché à montrer les expériences récentes de Denise Mandel et ses collègues. Ceux-ci ont formé l’hypothèse que les indices prosodiques détectés dès les premières semaines par les nourrissons sont susceptibles de jouer un rôle très important en aidant l’enfant à organiser les informations de la parole. Ils ont donc testé la discrimination de contrastes phonétiques dans des phrases. Les résultats de ces expériences montrent que des bébés de deux mois détectent mieux des changements de phonèmes lorsqu’ils sont intégrés dans des petites phrases que lorsqu’ils se trouvent dans des listes de mots. Le taux de succion des bébés augmente fortement lorsqu’à une série de phrases du type: « le (r)at poursuit la souris blanche » succède la phrase: « le (ch)at poursuit la souris blanche ». Les bébés réagissent moins fortement au changement de phonème tri en /ch/ lorsqu’il apparaît dans une liste de mots lus à la suite que lorsqu’il apparaît dans des phrases dites avec une intonation naturelle. 

Dans la vie de tous les jours, la prosodie naturelle « force » l’écoute des bébés. Elle aiderait par ce fait leur attention à se porter sur les variations phonétiques. Comme le proposent les auteurs, la prosodie serait une « glu perceptive » pour les séquences de parole. Les mères le sentent bien, qui amplifient les variations d’intonation et jouent de leur voix lorsqu’elles parlent à leur enfant. Grâce à ces variations, non seulement les bébés ne perdent pas leurs capacités de discrimination, mais celles-ci se trouvent renforcées par l’exagération du rythme et des contours prosodiques. On constate d’ailleurs que les bébés discriminent mieux les contrastes phonétiques lorsque les phrases sont lues par une femme censée s’adresser à un enfant, que lorsqu’elles sont lues par un adulte s’adressant à un autre adulte.

Le prénom: un premier signal

Les nourrissons ne sont-ils sensibles qu’aux caractéristiques fondamentales de la parole? Certains schémas particuliers ne commencent-ils pas à avoir un sens?

Le nom de l’enfant est souvent prononcé quand les parents le câlinent ou jouent avec lui. Cette forme sonore, qui revient souvent avec des sensations de bien-être personnel, acquiert-elle valeur de signal particulier? L’enfant peut-il reconnaître la manière de dire son prénom? D. Mandel, P. Jusczyk et D. Pisoni ont cherché à savoir si le prénom avait un statut spécial pour des bébés de quatre mois et demi.

La méthode de succion non nutritive n’est plus valable pour les enfants de cet âge. En revanche, il devient possible de leur demander plus directement leurs préférences. Deux haut-parleurs sont placés de part et d’autre d’un bébé. Au-dessus de chaque haut-parleur, une petite lumière. Aussi longtemps que l’enfant oriente son regard vers l’une des lumières, un stimulus sonore (son prénom d’une part, trois autres prénoms dits sur le même ton d’autre part) est joué par le haut-parleur correspondant. Les temps cumulés d’écoute — ou plus exactement de regard vers les sources — indiquent la préférence de l’enfant pour l’un ou l’autre stimulus.

Il s’avère que le bébé est plus attentif à l’écoute de son prénom qu’à celle des prénoms de ses petits copains. Le prénom est donc un signal reconnu. Cependant, dire qu’il est un signal pour le bébé de quatre mois n’implique pas que celui-ci peut relier des schémas sonores à des sens. Les chiens reconnaissent leur nom, celui-ci est pour eux un signal comme l’est la vue de leur laisse ou celle de leur maître mettant son manteau. Pour le chien comme pour le bébé, les noms ou prénoms sont des signaux sonores éveillant l’attention dans une ou des situations particulières. Le bébé de quatre mois réagit à son prénom, sans pour cela se rendre compte que les formes sonores ont pour fonction de faire référence.

Le cerveau du nouveau-né est donc loin d’être vierge. Mais est-il pour autant organisé comme celui de l’adulte en ce qui concerne les sons de parole?

Organisation du cerveau pour le langage

La caractéristique principale du cortex cérébral est le fait qu’il est compartimenté en zones sous-tendant des modalités particulières telles les modalités motrices, sensorielles, ou les fonctions cognitives. Depuis un siècle, on sait que les aires discrètes du cortex sont impliquées dans des traitements spécifiques à la compréhension et la production de la parole et du langage. Chez l’adulte, les aspects cognitifs du langage sont représentés dans l’hémisphère gauche du cortex cérébral, le long de la scissure de Sylvius. Les deux principales aires impliquées dans la compréhension et la production de la parole sont l’aire de Broca et l’aire de Wernicke dont les fonctions, jusqu’à l’entrée récente de l’imagerie cérébrale dans le champ des recherches, ont été déterminées à partir d’études de pathologie. Les lésions impliquant l’aire de Broca, située dans la troisième circonvolution du lobe frontal au pied de la scissure de Sylvius, entraînent une quasi-impossibilité de parler avec perte de la « grammaire », mais elles laissent intacte la compréhension des mots et des phrases. Adjacent à l’aire de Broca se trouve le système de représentations pour le contrôle précis de la musculature orale.

Les lésions impliquant l’aire de Wernicke, dans la partie postérieure du lobe temporal à sa jonction avec les lobes pariétal et occipital, entraînent une perte de compréhension tout en laissant la possibilité de parler, la plupart du temps de façon incompréhensible. 

Fondamentalement, l’hémisphère gauche interfère avec le traitement rapide de l’information acoustique et donc avec le traitement des sons de parole.

En revanche, c’est l’hémisphère droit qui a en charge la perception des événements acoustiques répartis sur une longue durée. C’est lui qui contrôle la prosodie. Les lésions de l’hémisphère droit n’entraînent pas d’aphasies ou d’apraxies mais des troubles du traitement et de la production de la prosodie et de la musique. Les composants du traitement de la prosodie et des variations d’intonation dues à l’affectivité sont aussi traités à droite, et leur organisation anatomique se situe en miroir de celle du langage cognitif et analytique traité à gauche.

Les composants prosodiques sont particulièrement importants dans l’acquisition de la parole. Le bébé est, on l’a vu, d’abord attentif à l’intonation, il vocalise avant d’articuler. il produit des syllabes isolées avant de produire des séquences de syllabes; l’organisation phonologique et syntaxique de la parole est plus tardive. Actuellement on sait qu'in utero et à la naissance, la maturation de l’hémisphère droit est plus rapide que celle de l’hémisphère gauche. Les décalages dans les rythmes de maturation hémisphérique dans la première année sont à la source de différences dans l’émergence des fonctionnalités. Ils pourraient expliquer certaines caractéristiques du développement du langage telles que la forme du premier codage des mots. Nous y reviendrons.

L’imagerie cérébrale apporte des informations supplémentaires: les fonctions fondamentales sont localisées de façon plus variable qu’on ne le pensait et selon des schémas pouvant changer pour chaque individu. Les fonctions plus élaborées sont, elles, dérivées d’interconnexions entre plusieurs régions du cerveau.

À la latéralisation gauche des aires du traitement du langage correspondent des asymétries anatomiques et histologiques. Le planum temporale qui incorpore l’aire de Wernicke, dont le rôle est primordial dans la compréhension du langage, est plus important à gauche qu’à droite chez 65 % des individus

Puisque les nouveau-nés naissent sans langage, puisqu’ils ne parlent pas, pourquoi devrait-on trouver chez eux cette latéralisation cérébrale? Existe-t-elle dès la naissance ou se développe-t­elle en même temps que le langage? P. Broca pensait qu’elle accompagnait le développement du langage. Le modèle d’acquisition développé par Eric Lenneberg en 1967 repose sur la même idée. Pour E. Lenneberg, l’acquisition du langage et la latéralisation procèdent de façon complémentaire à partir de deux ans pour s’achever aux approches de la puberté vers dix-douze ans. Des observations assez surprenantes montrent en effet que de jeunes enfants cérébro-lésés apprennent à parler et à bien parler. Ces enfants, victimes soit d’une lésion périnatale gauche, soit d’une ablation de l’hémisphère gauche à la suite d’une opération chirurgicale (lobotomie), récupèrent d’autant mieux la capacité de parler que l’accident ou l’opération ont eu lieu à un âge précoce. Lorsque la lésion s’est produite avant l’âge de un an, la récupération est totale. La possibilité de restructurer l’architecture du cortex et celle de ses connexions, d’inverser la propension de l’hémisphère gauche à traiter et produire le langage existe donc chez les bébés et les jeunes enfants. La plasticité cérébrale permet au cerveau lésé de fournir les substrats pour le langage à partir de l’autre hémisphère. E. Lenneberg en concluait que l’équipotentialité fonctionnelle des hémisphères existe dans les deux premières années et que la latéralisation cérébrale est issue des processus d’apprentissage.

Les possibilités de réorganisations fonctionnelles ou structurales précoces ne sont pourtant pas forcément l’indice d’une absence de « vocation» de l’hémisphère gauche à prendre en charge le langage. Dans un cerveau qui fonctionne normalement, les fonctions linguistiques dépendent du fonctionnement de certaines structures cérébrales de l’hémisphère gauche. Seul un changement dramatique, altérant profondément l’activité cérébrale, amène d’autres structures à supporter ces fonctions. La plasticité cérébrale, importante chez le tout jeune enfant, n’équivaut pas obligatoirement à une équipotentialité hémisphérique originelle.

Il existe des asymétries anatomiques chez le nouveau-né et le nourrisson, entre autres celle du planum temporale, qui est plus étendu à gauche qu’à droite dès la trente et unième semaine de gestation. Qu’en est-il des asymétries fonctionnelles? Pour pouvoir réfuter l’idée d’équipotentialité initiale et de latéralisation progressive, il faut démontrer la précocité de la spécialisation de l’hémisphère gauche pour le traitement de la parole. Cette démonstration est-elle possible?

Des indices, mais seulement des indices, d’une latéralisation fonctionnelle précoce ont été rapportés grâce à certaines techniques. L’imagination des chercheurs a dû se surpasser pour trouver des méthodes permettant de faire dire aux nouveau-nés s’ils utilisaient de préférence l’un ou l’autre hémisphère pour traiter les sons du langage! Les approches psychologiques, telle la succion non nutritive, et certaines approches physiologiques ont permis d’apprendre si une hémisphère semble plus spécialement impliqué que l’autre dans des tâches de discrimination de syllabes ou de discrimination de notes musicales.

Lorsque, dans l’écoute dichotique, on présente simultanément et de façon synchronisée, deux sons différents, l’un à l’oreille droite, l’autre à l’oreille gauche, le sujet rapporte un seul son: le son dominant. Chez les adultes, le son présenté à l’oreille droite (donc arrivant à l’hémisphère gauche) est dominant lorsqu’il s’agit d’un son de parole. Le son arrivant à l’oreille gauche (hémisphère droit) est dominant lorsqu’il s’agit d’un son musical.

En 1977, A. Entus a utilisé ce phénomène, en l’associant à la succion non nutritive. On présente à des bébés de deux mois un son musical dans une oreille, un son de parole dans l’autre. Ces sons sont répétés jusqu’à habituation, c’est-à-dire jusqu’à ce que le bébé retrouve son rythme normal de succion. À ce moment, un de ces sons est changé pour un autre de même nature. La reprise de la succion indique que l’enfant a perçu le changement. Cette reprise est plus nette lors d’un changement du son de parole dans l’oreille droite et d’un changement de notes de musique dans l’oreille gauche. Parfois discutés, ces résultats ont été le plus souvent retrouvés, soit avec la même approche expérimentale, soit avec des potentiels évoqués, soit avec des mesures de décélération cardiaque. Ils signifieraient en tout cas que, dès deux-trois mois, l’hémisphère gauche répond mieux pour la discrimination des sons de parole, et l’hémisphère droit pour la discrimination des sons musicaux.

Il faudrait donc conclure que le cerveau code quelque chose de façon asymétrique pour les stimuli de parole et le fait précocement. Mais on ne peut que spéculer sur la nature du mécanisme qui produit cette asymétrie.

Si, pour des raisons extérieures, l’acquisition du langage ne peut se faire dans les délais normaux, la latéralisation semble en être grandement affectée. Chez Genie, une enfant séquestrée et isolée qui n’a retrouvé un milieu linguistique ambiant normal qu’à douze ans, l’hémisphère droit est dominant pour la forme inachevée de langage qu’elle a pu acquérir. Le petit nombre de cas similaires ne permet pas de généraliser cet exemple qui manifeste la relation entre l’architecture des centres du langage et l’expérience des faits linguistiques.

Ainsi les nouveau-nés sont-ils loin d’être cette « ardoise vierge » que décrivait Aristote. Ils manifestent des dons innés pour traiter l’environnement linguistique, discriminent et catégorisent les phonèmes des langues, sont sensibles aux voix et aux caractéristiques prosodiques de leur langue maternelle. Leur système perceptif est préparé pour traiter les sons du langage. Mais les bébés ne sont-ils que de brillants auditeurs? Certes non! Si la parole n’est pas encore leur langage, ils s’y préparent déjà en affûtant leurs possibilités vocales, en organisant leurs capacités perceptives et aussi en dialoguant avec l’adulte par le regard, la voix et le geste.

 

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A consulter

- Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris. Éditions Fayard, 1983.

- Querleu D., Renard X. & Versyp F., «Les perceptions auditives du foetus humain », Médecine et Hygiène, 39, 1981, p. 2101-2110.

- Lecanuet J.-P., Granier-Deferre C., DeCasper A.J., Maugeais R., Andrieu A.J. & Busnel M.-C., « Perception et discrimination foetale de stimuli langagiers, mise en évidence à partir de la réactivité cardiaque. Résultats préliminaires », Comptes rendus de l’Académie des Sciences de Paris, t. 305, Série III, 1987, p. 161-164.

- Lecanuet J.-P., Granier-Deferre C. & Schaal B., « Continuité sensorielle transnatale », dans V. Pouthas et F. Jouen (Eds.), Les Comportements du bébé: Expression de son savoir?, Liège, Mardaga, 1993.

- Schonen S. de, Van Hout A., Mancini J. & Livet M.O., « Neuro­psychologie et développement cognitif », dans X. Seron et M. Jeannerod. (Eds.), Neuropsychologie humaine, Liège, Mardaga, 1994, p. 487-527.

- Broca P., « Sur le siège de la faculté du langage articulé », Bulletin de la Société d’Anthropologie, 6, 1865, p. 337-393. Reproduit dans H. Hécaen et J. Dubois (Eds.), La Naissance de la neuropsychologie du langage, 1825-1865, Paris, Flammarion, 1969, p. 108-121.

- Broca P., « Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé, suivies d’une observation d’aphémie (perte de la parole) », Bulletin de la Société d’Anthropologie, 6, 1981, p. 330-357. Reproduit dans H. Hécaen et J. Dubois (Eds.), La Naissance de la neuropsychologie du langage, 1825-1865, Paris, Flammarion, 1969, p. 61-91.

- Dehaene-Lambertz G., « Bases cérébrales de la discrimination syllabique chez le nourrisson », Annales de la Fondation Fyssen, n0 9, 1994, p. 4349.

 

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