Le
don de parole
«
Prononce-t-il déjà ses premiers mots? »
Tous les parents d’enfants d’un an se sont entendu poser cette
question. Selon de nombreuses traditions, le mot est reconnu comme geste créateur par
excellence. Dans l’Orient méditerranéen, c’est sur la puissance
du verbe que l’homme a fondé sa représentation du monde: « J’ai
créé toutes les formes avec ce qui est sorti de ma bouche alors
qu’il n’y avait ni ciel ni terre », dit le dieu égyptien
Ptah. Le monde apparaît alors comme illuminé par ce principe de
la création:
mot et chose
ne sont que deux aspects correspondant à une même pensée créatrice.
Dans
le livre de la Genèse, même idée. « Au
commencement était le Verbe. » Au début de chaque jour,
la seule parole de Dieu fait jaillir du néant ce qui n’est pas.
Jusqu’au dernier des six jours où Dieu dit: «
Faisons l’homme à notre image. » L’homme à son tour
pourra « dire » et assurera
ainsi sa prééminence sur tous les animaux.
La
puissance créatrice ou révélatrice
du mot se retrouve dans les contes de notre enfance. Il faut connaître
le mot magique pour que s’opère l’enchantement, pour accéder
à la possession de l’objet du désir. La connaissance du mot
ouvre la porte du monde mystérieux qui recèle les trésors: « Sésame
ouvre-toi! » Sans le mot, on ne peut entrer dans le monde
du savoir et du pouvoir. Ainsi, mythologiquement créé par le
verbe, l’homme n’en finit pas de s’en rapporter à la valeur
créatrice de la parole. Aujourd’hui, il n’est que de voir
l’influence de l’écriture et l’aura qui entoure les
romanciers pour constater qu’a perduré et que perdurera l’essence
magique des mots. Tant il est vrai qu’avec ce don de
parole, l’homme a créé un monde mental qui enrichit la
communication avec les autres, alimente la pensée intérieure et
bouleverse les rapports avec le temps. Avec un passé retrouvé et
un futur imaginé.
Un
don complexe
La
parole est l’activité du sujet parlant,
c’est l’aspect de réalisation du
langage, dont elle n’est pas dissociable. Les définitions
du Petit Robert et du Larousse ne séparent pas parole et langage.
Si, pour le premier, le langage est « la
fonction d’expression de la pensée et de la communication entre
les hommes, mise en oeuvre par les organes de la phonation
(parole) ou par une notation au moyen de signes matériels (écriture)
», pour l’autre, la parole est aussi « l’expression
verbale de la pensée ». Ces définitions mettent en évidence
la double fonction du langage: fonction d’expression de la pensée
et fonction de communication. Elles laissent en
revanche dans l’ombre sa nature et le fait qu’il est un système.
Or,
pour comprendre le développement du langage et de la parole, il
faut d’abord rappeler avec Saussure
que « tout propos sur l’essence du
langage commence par énoncer le caractère arbitraire du signe
». Le mot « chien » et le mot « dog » désignent un même
animal dans deux langues différentes. Ni l’un ni l’autre de
ces mots n’a de rapport physique avec l’apparence ou avec un
attribut de l’animal, contrairement par exemple à l’onomatopée
« wouah wouah ». C’est pourquoi on dit que le mot est
un signe
arbitraire, lié au sens.
Il
faut aussi remarquer que les langues sont des systèmes
combinatoires dont les règles organisent la combinaison des éléments
(phonèmes, mots) en expressions linguistiques. Toutes les langues
parlées dans le monde, et il y en a des milliers, reposent ainsi
sur un système de signes agencés selon des
règles qui leur sont propres. Toutes les langues ont en
commun certains principes fondamentaux dont nous donnerons
quelques exemples: toutes sont fondées sur des phonèmes qui se
combinent en syllabes, toutes ont des équivalents de noms et de
verbes qui se combinent en syntagmes et en phrases non pas par
simple alignement, mais selon une structure en «arbre ». Ces éléments,
parmi d’autres, représentent les principes fondamentaux pour
lesquels notre esprit est dessiné, ceux qui traduisent notre
aptitude génétique au langage. Par la suite, chaque
langue sélectionne et organise différemment ces éléments de
base. Les langues déploient des procédures extrêmement
variées pour mettre en oeuvre
les principes fondamentaux universels auxquels Noam
Chomsky a donné le nom de Grammaire Universelle (G.U).
Les pensées s’expriment à travers ce système
constitué qu’est le langage. Système pour transmettre
de l’information, il est d’abord un système de représentation
qui permet de «manipuler» nos
pensées et nos connaissances sur le monde. il s’actualise
par la parole. Si les hommes étaient de purs esprits, ils
se transmettraient directement leurs pensées mais, corps autant
qu’esprit, ils doivent recourir à un support
physique pour communiquer. L’art de communiquer nos idées
dépend moins des organes qui servent à cette communication que
de la faculté propre à l’homme d’avoir un langage fondé sur
une combinatoire de signes arbitraires -
le langage des signes utilisés par les sourds l’atteste. La
parole reste cependant le vecteur premier du langage.
Peut-on
donc confondre langage et pensée? Il est possible de penser sans
langage, en images mentales. Celles-ci se laissent manipuler dans
l’esprit sans le recours aux mots. Ainsi pouvons-nous parfois
penser des figures géométriques, des itinéraires d’un lieu à
un autre, ou des créations artistiques. Quant aux bébés, ils
forment des concepts avant de connaître des mots.
Don
de l’évolution
Le
langage est un don, c’est un cadeau de l’évolution. Phylogénétiquement, l’homme ne préexiste pas au langage.
Nos cousins primates possèdent des systèmes visuels et auditifs
semblables aux nôtres, ils forment des sociétés organisées et
ont des systèmes de communication complexes. Ainsi, le singe «
vervet » avertit ses congénères d’un danger grâce à des
cris qui précisent si l’agresseur est un aigle, un serpent ou
un guépard. En ce qui concerne les grands singes, on a des doutes
sur leurs possibilités d’acquérir des fragments de langage, et
ils ne possèdent en tout cas pas de langage articulé. Phénomène
subtil, abstrait et culturel, le langage s’est sans doute ancré
tardivement dans le système biologique humain. On pense que
c’est entre l’Homo habilis et l’Homo sapiens, notre ancêtre
le plus sûr, que s’est inscrite dans le
code génétique de l’espèce cette aptitude à la parole. Elle
a alors
fondé l’univers biologique et mental de l’homme.
L’appareil
physique permettant la parole articulée a évolué avec la
station debout. Celle-ci a permis aux systèmes respiratoire et
phonatoire de prendre une orientation verticale. Dans le même
temps, la partie postérieure du système articulatoire devenait
verticale, mais non la partie antérieure; il en résulte ce fameux
tube « coudé» qui distingue l’homme des autres
primates dont le tube vocal est diagonal.
Cette évolution a eu pour conséquence d’augmenter considérablement
la possibilité de produire des sons nouveaux et d’en accroître
le rythme et le contrôle. Mais tout autre est la question de
savoir comment organiser les
possibilités phonatoires ainsi dégagées. L'accroissement
du volume cérébral et son remodelage ont accompagné ces
changements. C’est à partir d’eux essentiellement que doivent
s’imaginer les séquences de changements génétiques qui ont
abouti à inscrire dans notre code génétique l’aptitude au
langage parlé.
Le
don de parole et l’enfant
Environ
deux ans après sa conception, une année
après sa naissance, l’enfant a dit son premier mot. La
faculté et la rapidité avec lesquelles il apprend à parler ont
toujours fasciné les hommes qui parfois oublient de s’en étonner
tant cela est habituel. Et pourtant, quel prodige! Produire des
mots, les combiner en des phrases originales, comprendre les
propos des autres sont des prouesses bien plus remarquables que
d’autres, accomplies plus tardivement et avec plus de difficultés
par les enfants. Deux et deux font quatre semble une notion
simple. Elle ne sera pourtant consciemment accessible à
l’enfant que bien après qu’il aura prononcé des centaines de
phrases différentes. Avant de savoir coordonner les gestes de ses
mains pour rattraper une balle, l’enfant comprendra à peu près
toutes les phrases que lui adresse l’adulte, et il aura
pratiquement maîtrisé sa langue avant de savoir nouer les lacets
de ses chaussures.
Les
hommes ont toujours eu l’intuition que cette aptitude de
l’enfant à acquérir si rapidement le langage ne pouvait
provenir que d’un «don». Déjà dans les textes de gnostiques
d’Égypte, il est présenté comme un don de Dieu préexistant
à son acquisition. Bien plus tard on parlera de «
don de la raison ».
Dans
son passionnant
Discours physique de la parole publié en 1704, Géraud
de Cordemoy écrit: « Je désire
seulement qu’on observe une vérité très importante que nous découvre
cet exemple des enfants, qui est que dès la naissance ils ont la
raison tout entière, car enfin cette manière d’apprendre à
parler est l’effet d’un si grand discernement et d’une
raison si parfaite qu’il n’est pas possible d’en concevoir
de plus merveilleux.... Il est évident que la raison tout entière
est dès le commencement puisqu’ils apprennent parfaitement la
langue du pays où ils naissent et même en moins de temps qu’il
ne le faudrait à des hommes déjà faits. »
Après
une courte période d’un siècle, au cours duquel la psychologie
anglo-saxonne présente l’acquisition du langage comme le fruit
exclusif de l’apprentissage et de l’imitation; il a été
reconnu que son développement ne pouvait
être réduit à un mécanisme de liaisons élémentaires entre
des images ou
des
sensations et des sons. En 1965, Noam
Chomsky démontre l’impossibilité
d’acquérir le langage avec des approches de ce type. La rapidité
de cette acquisition, la régularité de son développement malgré
des conditions de réception loin d’être idéales, sa relative
indépendance aux différences d’intelligence et d’expériences
entre enfants, la créativité et la particularité des phrases
des enfants, tout cet ensemble de faits concourt à rejeter
les approches théoriques fondées exclusivement sur
l’apprentissage de formes et sur l’imitation. Seul un dispositif
inné puissant peut permettre à l’enfant
d’extraire, de la parole adulte, le modèle de sa langue. À
partir de ce constat, Noam Chomsky structure scientifiquement
l’intuition immémoriale d’un « don » présent à la
naissance. Il affirme que les nouveau-nés possèdent « un
équipement génétique puissant incluant une connaissance
implicite des principes universels qui structurent les langues
». Cet équipement consiste en un dispositif universel qui fait
partie du cerveau humain, et qu’il nomme « grammaire
universelle ». Cette grammaire est le schéma de base
qui fonde les grammaires de toutes les langues humaines. Une «
circuiterie mentale » inscrite dans les contraintes biologiques
présidant au développement du
cerveau
de l’enfant sous-tend ce schéma et lui permet de sélectionner
les sons, les signes et les combinaisons de signes de la langue
parlée dans son environnement.
Pourquoi
s’étonner de connaissances implicites chez le nouveau-né ?
Toutes les espèces animales possèdent des connaissances
inscrites dans leurs système cognitif spécifique. Celles de
l’hirondelle lui permettent de bâtir un nid et de retrouver la
route de sa migration, les connaissances implicites propres à
l’araignée font d’elle une remarquable tisseuse de toile et
celles de l’abeille lui permettent d’être une architecte.
Comment a-t-on pu penser que le cerveau de l’être humain était
une ardoise vierge?
Faut-il
parler pour autant d’un « instinct » du langage? Charles
Darwin écrivait dans La Descendance de l’homme
que « le langage n’est certainement pas
un véritable instinct car tout langage doit être appris. Il diffère
toutefois beaucoup de tous les arts ordinaires en ce que l’homme
a une tendance instinctive à parler, comme nous le prouve le
babillage des jeunes enfants, tandis qu’aucun enfant n’a de
tendance instinctive à brasser ou à faire du pain ».
Cette « tendance instinctive
» s’appuie sur un programme d’acquisition qui se développe
à partir d’aptitudes inscrites dans le code génétique de
l’enfant.
Sous
quelle forme ?
Cette
« circuiterie mentale » inscrite dans le patrimoine génétique
de l’enfant se confond-elle avec l’ensemble des capacités
cognitives générales propres aux humains ? A première vue le
langage nous semble indissociable des autres facultés supérieures.
Il est cependant remarquable de voir que ni le retard mental ni
certaines privations importantes en qualité et en quantité de
l’environnement linguistique ne sont des conditions suffisantes
pour entraîner l’incapacité d’acquérir le langage. Certains
cas d’enfants ayant des retards intellectuels graves d’origine
génétique montrent que peuvent être conservées des capacités
linguistiques. En revanche, celles-ci peuvent être atteintes sélectivement
chez des enfants ayant des facultés intellectuelles intactes. Le
système, ou sous-système du langage, serait un
« module
». Ce terme a été défini par Jerry Fodor qui présente notre appareil psychique comme un système
modulaire, c’est-à-dire un système composé de sous-systèmes
fonctionnels spécifiques, ayant chacun une base neurale
distincte. Ces modules sont caractérisés entre autres par une
certaine autonomie de fonctionnement et de développement. Le
langage est un de ces modules spécialisés. Il « prend » pour
objet l’information linguistique, sonore ou visuelle et la
traite jusqu’au moment où elle est prise en charge par un système
central qui, lui, est encyclopédique en ce sens qu’il traite
toutes les informations issues des modules spécialisés.
Apprendre et traiter la parole repose ainsi sur des mécanismes précis,
spécifiques et jusqu’à un certain point indépendants des
connaissances générales.
Certes,
cette idée de la modularité du langage a des adversaires acharnés.
Pour ceux-ci, le développement du langage
est étroitement lié au développement cognitif général dont il
est un des aspects. Sans entrer dans ce débat, il faut
noter d’une part que les discordances entre le développement du
langage et le cours des acquisitions cognitives révèlent bien
une relative indépendance
entre les deux. Mais d’autre part que les enfants ne sont
capables de se servir du langage que parce qu’ils ont commencé
à comprendre ce qui se passe autour d’eux et en eux, ce que
font les gens, ce que sont les choses et ce qu’ils ressentent.
Un minimum dans ce domaine est requis. C’est en ce sens que
l’utilisation du langage ne serait pas indépendante du reste de
la cognition.
Un
système interactif
L’enfant
naît donc avec la connaissance implicite des principes universels
qui structurent le langage, et avec un programme génétique
d’acquisition. Mais il est indispensable, pour que ce
programme se déroule, que l’enfant entende
parler. Les nouveau-nés humains doivent acquérir leur
langue. Sans informations linguistiques, les
aptitudes initiales resteraient non accomplies.
Quelles
sont les conditions initiales majeures
pour le développement du langage? D’abord
la possibilité d’organiser les
informations
sensorielles. L’enfant doit distinguer puis extraire
les sons linguistiquement pertinents, ceux que produisent les
adultes en parlant. L’aboiement du chien de la maison n’est
pas un bruit linguistiquement pertinent, contrairement à la voix
du père disant « Bonjour » à un ami. Seules des prédispositions
à traiter les caractéristiques acoustiques des sons qui
constituent la parole peuvent permettre une rapide organisation de
sa perception. La parole se présente comme une onde
continue: l’enfant
doit donc, dans un deuxième temps, la segmenter,
la catégoriser et en organiser
les variations selon leur valeur de signification. Les partitions
comme les catégorisations sont des attributs du langage que
l’enfant doit organiser pour réussir à parler. La troisième
condition porte sur le sens.
Il s’agit de reconnaître, dans la parole des autres, l’intention
de signifier.
Chacune
de ces compétences se déclenche en suivant une série d’étapes
réglées par une horloge biologique dès avant la naissance. La
première étape est constante chez tous les enfants. Mais au fur
et à mesure que le traitement de la parole se fait plus complet,
et par là plus complexe, la variété des réponses disponibles
se fait plus grande. L’individualité
de l’enfant se marque ainsi dans son rapport au langage mais le
conduira sans encombre à la connaissance de sa langue.
La
première question à laquelle les psycholinguistes ont voulu répondre,
nous le verrons, est celle de la réalité
des mécanismes «innés». Puis il s’est agi de voir la nature
de ces mécanismes, la façon dont
ils opèrent, et les conditions nécessaires et suffisantes de
leur interaction avec un environnement, sans oublier les formes de
cet environnement. Ces derniers points mettent en jeu le rôle
de l’expérience avec les langues. La
parole est donc pour l’enfant le support
de l’information qu’il reçoit sur la structure de sa langue.
Mais elle a une autre fonction essentielle, et qui se présente
souvent en premier à l’esprit, celle de communication.
Fonction
de communication
Chez
les êtres vivants, les formes de communication sont diverses :
gestes, regards, cris, signaux. Tous les sens peuvent servir à
donner des informations. La communication ne
peut donc être confondue avec la faculté de langage. Nous
avons vu que, expression de la
pensée à travers un système structuré, le langage, est
bien plus qu’un moyen privilégié de communiquer.
Mais le langage parlé est aussi le système de communication spécifique
de l’espèce humaine, système dont la puissance et
l’efficacité ont bouleversé les possibilités de communication
entre les membres de la communauté humaine. Cependant les hommes
ont conservé d’autres moyens de communication: les expressions
de physionomie, les mimiques, les gestes des mains et du corps,
les figurations, etc. C’est à travers certains d’entre eux
que, bien avant de savoir parler, le nourrisson reçoit des
informations de son entourage et lui en transmet. Dès la
naissance, les regards, les odeurs, les sons, les caresses forment
un univers plein de significations auquel le nourrisson est
particulièrement sensible. L’enfant vit
ainsi dans un contexte de communication nécessaire à sa survie.
Pour se développer normalement, il doit non
seulement recevoir des informations, mais aussi désirer en
communiquer. Il le fait d’abord grâce à son corps, son
regard et son sourire.
S’il
entend parler, lui ne parle pas. L’écoute de la parole adulte
lui donne deux modèles. Le premier est simplement un modèle
de comportement: l’enfant voit que parler fait partie
des procédés de communication. Le second est le modèle
de la langue. Le langage reçu lui fournit les éléments
qui caractérisent la structure de la langue à apprendre ainsi
que son vocabulaire. Ces deux modèles doivent être fournis par
l’entourage social. Certes, il n’existe pas d’expériences
dans ce domaine pour affirmer que la communication entre personnes
physiques est indispensable à l’acquisition du langage,
qu’entendre parler à la radio ne suffit pas, mais tous les
indices le montrent. La communication vocale entre êtres humains
éveille et maintient chez le bébé le « désir » de parler, il
en va de même pour la communication gestuelle dans le langage des
sourds-muets. Désir d’échanger des affects, des besoins et des
demandes, désir de s’inclure dans le groupe familial ou le
groupe des pairs par le langage, désir aussi de pouvoir dire et
entendre dire le monde qu’il découvre. Privés d’écoute du
langage, les « enfants sauvages » auraient perdu jusqu’à la
capacité d’apprendre à parler. Privés d’un minimum de
soutien social et linguistique, les petits enfants « mis au
placard » sont susceptibles d’avoir des carences qui parfois
empêchent la mise en place d’un langage normal. Cependant nous
verrons que les mécanismes de développement de la parole sont
robustes et résistent souvent à des situations extrêmes. Le désir de communiquer n’est pas, en
tant que tel, primordial dans la mise en place des mécanismes de
parole. Certains enfants autistes le donnent à penser,
qui parlent mais n’utilisent pas leur langage pour communiquer.
Ils articulent, sous forme de phrases stéréotypées, des
expressions formellement correctes mais qui semblent dénuées
d’intention de communiquer. Ils montrent ainsi qu’un certain
rejet ou une certaine incapacité à employer des formes de
communication n’entravent pas automatiquement la mise en place
des mécanismes de parole, bien qu’ils en inhibent la fonction.
De
l’infans à l’enfant
L’entrée
du bébé dans le monde du langage est une étape essentielle.
Selon le sens étymologique du mot latin « in-fans »(in privatif
et fan parler), l’enfant devrait être celui
qui ne parle pas, mais ce sens n’a pas été conservé en
français. Ce mot infans s’opposait en latin à un autre terme, puer,
qui désignait l’enfant plus âgé. En anglais, la distinction
subsiste entre infant, utilisé
pour le nourrisson et le bébé dans sa première année, et le
terme child utilisé pour
l’enfant plus âgé. Deux termes pour désigner deux âges:
celui du non parlant et celui du parlant.
Notre
propos, en suivant des enfants depuis leur naissance jusqu’à la
production de phrases, est d’essayer de montrer
comment les capacités initiales que possèdent tous les êtres
humains pour le langage s’organisent en étapes successives et déterminées
pour permettre à l’infans de devenir un sujet parlant.
C’est donc une approche cognitive de l’acquisition de la
parole que nous souhaitons livrer. Celle-ci se fonde sur la
recherche des procédures qui guident l’apprentissage de la
parole à partir de «connaissances innées», connaissances qui
peuvent en partie être mises à jour expérimentalement. Dans un
premier temps, nous verrons les prédispositions qui rendent
l’enfant capable de relever les indices lui permettant de
discriminer et de catégoriser les aspects des sons
linguistiquement pertinents. Puis nous montrerons comment les
processus de sélection se manifestent dans le babillage tandis
que le bébé extrait la structure et le sens des sons de parole.
Avec les premiers mots qui lient le sens aux formes
produites, nous verrons apparaître la diversité des choix
individuels et l’influence des langues et des cultures dans
l’accès au langage. Enfin, nous accompagnerons l’enfant
lorsqu’il commence à fixer les paramètres caractérisant la
grammaire particulière de sa langue. Nous évoquerons
l’environnement social dans lequel se fait le développement de
la parole et les échanges d’informations de tout genre et de
toute nature qui y prévalent.
C’est
un travail complexe, car la parole et le langage sont complexes et
supportent plusieurs descriptions du même phénomène dont il est
nécessaire de rendre compte! C’est un travail complexe car
l’enfant est complexe et change vite: les procédures du
nouveau-né qui discrimine et catégorise les sons ne sont pas
celles du bébé qui segmente ces sons, ni celles de l’enfant
qui attribue un sens aux mots et les produit. Les environnements
eux aussi sont complexes car ils diffèrent selon les cultures, la
structure des langues, le mode de transmission des informations,
les habitudes parentales et la socialisation.
Comprendre
comment la parole vient aux enfants, assister à la naissance des
premiers sons, les voir s’organiser en suites modulées, se
structurer en syllabes pour voir enfin émerger des formes que
l’adulte peut entendre comme des mots ou des expressions, tout
cela ne se passe pas sans illusions, sans étonnements, sans
erreurs et sans émerveillements, tant sont fines les capacités
de traitement des nourrissons, subtiles et efficaces les procédures
de segmentation et de catégorisation des bébés, et variées les
voies d’accès à la parole des jeunes enfants.