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L'acquisition du langage : Introduction

 

D'après le livre Comment la parole vient aux enfants, de Bénédicte de Boysson-Bardies. Ed.Odile Jacob

 
 

Le don de parole

« Prononce-t-il déjà ses premiers mots? » Tous les parents d’enfants d’un an se sont entendu poser cette question. Selon de nombreuses traditions, le mot est reconnu comme geste créateur par excellence. Dans l’Orient méditerranéen, c’est sur la puissance du verbe que l’homme a fondé sa représentation du monde: « J’ai créé toutes les formes avec ce qui est sorti de ma bouche alors qu’il n’y avait ni ciel ni terre », dit le dieu égyptien Ptah. Le monde apparaît alors comme illuminé par ce principe de la création: mot et chose ne sont que deux aspects correspondant à une même pensée créatrice.

Dans le livre de la Genèse, même idée. « Au commencement était le Verbe. » Au début de chaque jour, la seule parole de Dieu fait jaillir du néant ce qui n’est pas. Jusqu’au dernier des six jours où Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image. » L’homme à son tour pourra « dire » et assurera ainsi sa prééminence sur tous les animaux.

La puissance créatrice ou révélatrice du mot se retrouve dans les contes de notre enfance. Il faut connaître le mot magique pour que s’opère l’enchantement, pour accéder à la possession de l’objet du désir. La connaissance du mot ouvre la porte du monde mystérieux qui recèle les trésors: « Sésame ouvre-toi! » Sans le mot, on ne peut entrer dans le monde du savoir et du pouvoir. Ainsi, mythologiquement créé par le verbe, l’homme n’en finit pas de s’en rapporter à la valeur créatrice de la parole. Aujourd’hui, il n’est que de voir l’influence de l’écriture et l’aura qui entoure les romanciers pour constater qu’a perduré et que perdurera l’essence magique des mots. Tant il est vrai qu’avec ce don de parole, l’homme a créé un monde mental qui enrichit la communication avec les autres, alimente la pensée intérieure et bouleverse les rapports avec le temps. Avec un passé retrouvé et un futur imaginé.

Un don complexe

La parole est l’activité du sujet parlant, c’est l’aspect de réalisation du langage, dont elle n’est pas dissociable. Les définitions du Petit Robert et du Larousse ne séparent pas parole et langage. Si, pour le premier, le langage est « la fonction d’expression de la pensée et de la communication entre les hommes, mise en oeuvre par les organes de la phonation (parole) ou par une notation au moyen de signes matériels (écriture) », pour l’autre, la parole est aussi « l’expression verbale de la pensée ». Ces définitions mettent en évidence la double fonction du langage: fonction d’expression de la pensée et fonction de communication. Elles laissent en revanche dans l’ombre sa nature et le fait qu’il est un système

Or, pour comprendre le développement du langage et de la parole, il faut d’abord rappeler avec Saussure que « tout propos sur l’essence du langage commence par énoncer le caractère arbitraire du signe ». Le mot « chien » et le mot « dog » désignent un même animal dans deux langues différentes. Ni l’un ni l’autre de ces mots n’a de rapport physique avec l’apparence ou avec un attribut de l’animal, contrairement par exemple à l’onomatopée « wouah wouah ». C’est pourquoi on dit que le mot est un signe arbitraire, lié au sens

Il faut aussi remarquer que les langues sont des systèmes combinatoires dont les règles organisent la combinaison des éléments (phonèmes, mots) en expressions linguistiques. Toutes les langues parlées dans le monde, et il y en a des milliers, reposent ainsi sur un système de signes agencés selon des règles qui leur sont propres. Toutes les langues ont en commun certains principes fondamentaux dont nous donnerons quelques exemples: toutes sont fondées sur des phonèmes qui se combinent en syllabes, toutes ont des équivalents de noms et de verbes qui se combinent en syntagmes et en phrases non pas par simple alignement, mais selon une structure en «arbre ». Ces éléments, parmi d’autres, représentent les principes fondamentaux pour lesquels notre esprit est dessiné, ceux qui traduisent notre aptitude génétique au langage. Par la suite, chaque langue sélectionne et organise différemment ces éléments de base. Les langues déploient des procédures extrêmement variées pour mettre en oeuvre les principes fondamentaux universels auxquels Noam Chomsky a donné le nom de Grammaire Universelle (G.U).

Les pensées s’expriment à travers ce système constitué qu’est le langage. Système pour transmettre de l’information, il est d’abord un système de représentation qui permet de «manipuler» nos pensées et nos connaissances sur le monde. il s’actualise par la parole. Si les hommes étaient de purs esprits, ils se transmettraient directement leurs pensées mais, corps autant qu’esprit, ils doivent recourir à un support physique pour communiquer. L’art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui servent à cette communication que de la faculté propre à l’homme d’avoir un langage fondé sur une combinatoire de signes arbitraires - le langage des signes utilisés par les sourds l’atteste. La parole reste cependant le vecteur premier du langage.

Peut-on donc confondre langage et pensée? Il est possible de penser sans langage, en images mentales. Celles-ci se laissent manipuler dans l’esprit sans le recours aux mots. Ainsi pouvons-nous parfois penser des figures géométriques, des itinéraires d’un lieu à un autre, ou des créations artistiques. Quant aux bébés, ils forment des concepts avant de connaître des mots.

Don de l’évolution

Le langage est un don, c’est un cadeau de l’évolution. Phylo­génétiquement, l’homme ne préexiste pas au langage. Nos cousins primates possèdent des systèmes visuels et auditifs semblables aux nôtres, ils forment des sociétés organisées et ont des systèmes de communication complexes. Ainsi, le singe « vervet » avertit ses congénères d’un danger grâce à des cris qui précisent si l’agresseur est un aigle, un serpent ou un guépard. En ce qui concerne les grands singes, on a des doutes sur leurs possibilités d’acquérir des fragments de langage, et ils ne possèdent en tout cas pas de langage articulé. Phénomène subtil, abstrait et culturel, le langage s’est sans doute ancré tardivement dans le système biologique humain. On pense que c’est entre l’Homo habilis et l’Homo sapiens, notre ancêtre le plus sûr, que s’est inscrite dans le code génétique de l’espèce cette aptitude à la parole. Elle a alors fondé l’univers biologique et mental de l’homme.

L’appareil physique permettant la parole articulée a évolué avec la station debout. Celle-ci a permis aux systèmes respiratoire et phonatoire de prendre une orientation verticale. Dans le même temps, la partie postérieure du système articulatoire devenait verticale, mais non la partie antérieure; il en résulte ce fameux tube « coudé» qui distingue l’homme des autres primates dont le tube vocal est diagonal. Cette évolution a eu pour conséquence d’augmenter considérablement la possibilité de produire des sons nouveaux et d’en accroître le rythme et le contrôle. Mais tout autre est la question de savoir comment organiser les possibilités phonatoires ainsi dégagées. L'accroissement du volume cérébral et son remodelage ont accompagné ces changements. C’est à partir d’eux essentiellement que doivent s’imaginer les séquences de changements génétiques qui ont abouti à inscrire dans notre code génétique l’aptitude au langage parlé.

Le don de parole et l’enfant

Environ deux ans après sa conception, une année après sa naissance, l’enfant a dit son premier mot. La faculté et la rapidité avec lesquelles il apprend à parler ont toujours fasciné les hommes qui parfois oublient de s’en étonner tant cela est habituel. Et pourtant, quel prodige! Produire des mots, les combiner en des phrases originales, comprendre les propos des autres sont des prouesses bien plus remarquables que d’autres, accomplies plus tardivement et avec plus de difficultés par les enfants. Deux et deux font quatre semble une notion simple. Elle ne sera pourtant consciemment accessible à l’enfant que bien après qu’il aura prononcé des centaines de phrases différentes. Avant de savoir coordonner les gestes de ses mains pour rattraper une balle, l’enfant comprendra à peu près toutes les phrases que lui adresse l’adulte, et il aura pratiquement maîtrisé sa langue avant de savoir nouer les lacets de ses chaussures.

Les hommes ont toujours eu l’intuition que cette aptitude de l’enfant à acquérir si rapidement le langage ne pouvait provenir que d’un «don». Déjà dans les textes de gnostiques d’Égypte, il est présenté comme un don de Dieu préexistant à son acquisition. Bien plus tard on parlera de « don de la raison ». 

Dans son passionnant Discours physique de la parole publié en 1704, Géraud de Cordemoy écrit: « Je désire seulement qu’on observe une vérité très importante que nous découvre cet exemple des enfants, qui est que dès la naissance ils ont la raison tout entière, car enfin cette manière d’apprendre à parler est l’effet d’un si grand discernement et d’une raison si parfaite qu’il n’est pas possible d’en concevoir de plus merveilleux.... Il est évident que la raison tout entière est dès le commencement puisqu’ils apprennent parfaitement la langue du pays où ils naissent et même en moins de temps qu’il ne le faudrait à des hommes déjà faits. »

Après une courte période d’un siècle, au cours duquel la psychologie anglo-saxonne présente l’acquisition du langage comme le fruit exclusif de l’apprentissage et de l’imitation; il a été reconnu que son développement ne pouvait être réduit à un mécanisme de liaisons élémentaires entre des images ou des sensations et des sons. En 1965, Noam Chomsky démontre l’impossibilité d’acquérir le langage avec des approches de ce type. La rapidité de cette acquisition, la régularité de son développement malgré des conditions de réception loin d’être idéales, sa relative indépendance aux différences d’intelligence et d’expériences entre enfants, la créativité et la particularité des phrases des enfants, tout cet ensemble de faits concourt à rejeter les approches théoriques fondées exclusivement sur l’apprentissage de formes et sur l’imitation. Seul un dispositif inné puissant peut permettre à l’enfant d’extraire, de la parole adulte, le modèle de sa langue. À partir de ce constat, Noam Chomsky structure scientifiquement l’intuition immémoriale d’un « don » présent à la naissance. Il affirme que les nouveau-nés possèdent « un équipement génétique puissant incluant une connaissance implicite des principes universels qui structurent les langues ». Cet équipement consiste en un dispositif universel qui fait partie du cerveau humain, et qu’il nomme « grammaire universelle ». Cette grammaire est le schéma de base qui fonde les grammaires de toutes les langues humaines. Une « circuiterie mentale » inscrite dans les contraintes biologiques présidant au développement du cerveau de l’enfant sous-tend ce schéma et lui permet de sélectionner les sons, les signes et les combinaisons de signes de la langue parlée dans son environnement.

Pourquoi s’étonner de connaissances implicites chez le nouveau-né ? Toutes les espèces animales possèdent des connaissances inscrites dans leurs système cognitif spécifique. Celles de l’hirondelle lui permettent de bâtir un nid et de retrouver la route de sa migration, les connaissances implicites propres à l’araignée font d’elle une remarquable tisseuse de toile et celles de l’abeille lui permettent d’être une architecte. Comment a-t-on pu penser que le cerveau de l’être humain était une ardoise vierge?

Faut-il parler pour autant d’un « instinct » du langage? Charles Darwin écrivait dans La Descendance de l’homme que « le langage n’est certainement pas un véritable instinct car tout langage doit être appris. Il diffère toutefois beaucoup de tous les arts ordinaires en ce que l’homme a une tendance instinctive à parler, comme nous le prouve le babillage des jeunes enfants, tandis qu’aucun enfant n’a de tendance instinctive à brasser ou à faire du pain ». Cette « tendance instinctive » s’appuie sur un programme d’acquisition qui se développe à partir d’aptitudes inscrites dans le code génétique de l’enfant.

Sous quelle forme ?

Cette « circuiterie mentale » inscrite dans le patrimoine génétique de l’enfant se confond-elle avec l’ensemble des capacités cognitives générales propres aux humains ? A première vue le langage nous semble indissociable des autres facultés supérieures. Il est cependant remarquable de voir que ni le retard mental ni certaines privations importantes en qualité et en quantité de l’environnement linguistique ne sont des conditions suffisantes pour entraîner l’incapacité d’acquérir le langage. Certains cas d’enfants ayant des retards intellectuels graves d’origine génétique montrent que peuvent être conservées des capacités linguistiques. En revanche, celles-ci peuvent être atteintes sélectivement chez des enfants ayant des facultés intellectuelles intactes. Le système, ou sous-système du langage, serait un « module ». Ce terme a été défini par Jerry Fodor qui présente notre appareil psychique comme un système modulaire, c’est-à-dire un système composé de sous-systèmes fonctionnels spécifiques, ayant chacun une base neurale distincte. Ces modules sont caractérisés entre autres par une certaine autonomie de fonctionnement et de développement. Le langage est un de ces modules spécialisés. Il « prend » pour objet l’information linguistique, sonore ou visuelle et la traite jusqu’au moment où elle est prise en charge par un système central qui, lui, est encyclopédique en ce sens qu’il traite toutes les informations issues des modules spécialisés. Apprendre et traiter la parole repose ainsi sur des mécanismes précis, spécifiques et jusqu’à un certain point indépendants des connaissances générales.

Certes, cette idée de la modularité du langage a des adversaires acharnés. Pour ceux-ci, le développement du langage est étroitement lié au développement cognitif général dont il est un des aspects. Sans entrer dans ce débat, il faut noter d’une part que les discordances entre le développement du langage et le cours des acquisitions cognitives révèlent bien une relative indépendance entre les deux. Mais d’autre part que les enfants ne sont capables de se servir du langage que parce qu’ils ont commencé à comprendre ce qui se passe autour d’eux et en eux, ce que font les gens, ce que sont les choses et ce qu’ils ressentent. Un minimum dans ce domaine est requis. C’est en ce sens que l’utilisation du langage ne serait pas indépendante du reste de la cognition.

Un système interactif

L’enfant naît donc avec la connaissance implicite des principes universels qui structurent le langage, et avec un programme génétique d’acquisition. Mais il est indispensable, pour que ce programme se déroule, que l’enfant entende parler. Les nouveau-nés humains doivent acquérir leur langue. Sans informations linguistiques, les aptitudes initiales resteraient non accomplies.

Quelles sont les conditions initiales majeures pour le développement du langage? D’abord la possibilité d’organiser les informations sensorielles. L’enfant doit distinguer puis extraire les sons linguistiquement pertinents, ceux que produisent les adultes en parlant. L’aboiement du chien de la maison n’est pas un bruit linguistiquement pertinent, contrairement à la voix du père disant « Bonjour » à un ami. Seules des prédispositions à traiter les caractéristiques acoustiques des sons qui constituent la parole peuvent permettre une rapide organisation de sa perception. La parole se présente comme une onde continue: l’enfant doit donc, dans un deuxième temps, la segmenter, la catégoriser et en organiser les variations selon leur valeur de signification. Les partitions comme les catégorisations sont des attributs du langage que l’enfant doit organiser pour réussir à parler. La troisième condition porte sur le sens. Il s’agit de reconnaître, dans la parole des autres, l’intention de signifier.

Chacune de ces compétences se déclenche en suivant une série d’étapes réglées par une horloge biologique dès avant la naissance. La première étape est constante chez tous les enfants. Mais au fur et à mesure que le traitement de la parole se fait plus complet, et par là plus complexe, la variété des réponses disponibles se fait plus grande. L’individualité de l’enfant se marque ainsi dans son rapport au langage mais le conduira sans encombre à la connaissance de sa langue.

La première question à laquelle les psycholinguistes ont voulu répondre, nous le verrons, est celle de la réalité des mécanismes «innés». Puis il s’est agi de voir la nature de ces mécanismes, la façon dont ils opèrent, et les conditions nécessaires et suffisantes de leur interaction avec un environnement, sans oublier les formes de cet environnement. Ces derniers points mettent en jeu le rôle de l’expérience avec les langues. La parole est donc pour l’enfant le support de l’information qu’il reçoit sur la structure de sa langue. Mais elle a une autre fonction essentielle, et qui se présente souvent en premier à l’esprit, celle de communication.

Fonction de communication

Chez les êtres vivants, les formes de communication sont diverses : gestes, regards, cris, signaux. Tous les sens peuvent servir à donner des informations. La communication ne peut donc être confondue avec la faculté de langage. Nous avons vu que, expression de la pensée à travers un système structuré, le langage, est bien plus qu’un moyen privilégié de communiquer. Mais le langage parlé est aussi le système de communication spécifique de l’espèce humaine, système dont la puissance et l’efficacité ont bouleversé les possibilités de communication entre les membres de la communauté humaine. Cependant les hommes ont conservé d’autres moyens de communication: les expressions de physionomie, les mimiques, les gestes des mains et du corps, les figurations, etc. C’est à travers certains d’entre eux que, bien avant de savoir parler, le nourrisson reçoit des informations de son entourage et lui en transmet. Dès la naissance, les regards, les odeurs, les sons, les caresses forment un univers plein de significations auquel le nourrisson est particulièrement sensible. L’enfant vit ainsi dans un contexte de communication nécessaire à sa survie. Pour se développer normalement, il doit non seulement recevoir des informations, mais aussi désirer en communiquer. Il le fait d’abord grâce à son corps, son regard et son sourire.

S’il entend parler, lui ne parle pas. L’écoute de la parole adulte lui donne deux modèles. Le premier est simplement un modèle de comportement: l’enfant voit que parler fait partie des procédés de communication. Le second est le modèle de la langue. Le langage reçu lui fournit les éléments qui caractérisent la structure de la langue à apprendre ainsi que son vocabulaire. Ces deux modèles doivent être fournis par l’entourage social. Certes, il n’existe pas d’expériences dans ce domaine pour affirmer que la communication entre personnes physiques est indispensable à l’acquisition du langage, qu’entendre parler à la radio ne suffit pas, mais tous les indices le montrent. La communication vocale entre êtres humains éveille et maintient chez le bébé le « désir » de parler, il en va de même pour la communication gestuelle dans le langage des sourds-muets. Désir d’échanger des affects, des besoins et des demandes, désir de s’inclure dans le groupe familial ou le groupe des pairs par le langage, désir aussi de pouvoir dire et entendre dire le monde qu’il découvre. Privés d’écoute du langage, les « enfants sauvages » auraient perdu jusqu’à la capacité d’apprendre à parler. Privés d’un minimum de soutien social et linguistique, les petits enfants « mis au placard » sont susceptibles d’avoir des carences qui parfois empêchent la mise en place d’un langage normal. Cependant nous verrons que les mécanismes de développement de la parole sont robustes et résistent souvent à des situations extrêmes. Le désir de communiquer n’est pas, en tant que tel, primordial dans la mise en place des mécanismes de parole. Certains enfants autistes le donnent à penser, qui parlent mais n’utilisent pas leur langage pour communiquer. Ils articulent, sous forme de phrases stéréotypées, des expressions formellement correctes mais qui semblent dénuées d’intention de communiquer. Ils montrent ainsi qu’un certain rejet ou une certaine incapacité à employer des formes de communication n’entravent pas automatiquement la mise en place des mécanismes de parole, bien qu’ils en inhibent la fonction.

De l’infans à l’enfant

L’entrée du bébé dans le monde du langage est une étape essentielle. Selon le sens étymologique du mot latin « in-fans »(in privatif et fan parler), l’enfant devrait être celui qui ne parle pas, mais ce sens n’a pas été conservé en français. Ce mot infans s’opposait en latin à un autre terme, puer, qui désignait l’enfant plus âgé. En anglais, la distinction subsiste entre infant, utilisé pour le nourrisson et le bébé dans sa première année, et le terme child utilisé pour l’enfant plus âgé. Deux termes pour désigner deux âges: celui du non parlant et celui du parlant.

Notre propos, en suivant des enfants depuis leur naissance jusqu’à la production de phrases, est d’essayer de montrer comment les capacités initiales que possèdent tous les êtres humains pour le langage s’organisent en étapes successives et déterminées pour permettre à l’infans de devenir un sujet parlant. C’est donc une approche cognitive de l’acquisition de la parole que nous souhaitons livrer. Celle-ci se fonde sur la recherche des procédures qui guident l’apprentissage de la parole à partir de «connaissances innées», connaissances qui peuvent en partie être mises à jour expérimentalement. Dans un premier temps, nous verrons les prédispositions qui rendent l’enfant capable de relever les indices lui permettant de discriminer et de catégoriser les aspects des sons linguistiquement pertinents. Puis nous montrerons comment les processus de sélection se manifestent dans le babillage tandis que le bébé extrait la structure et le sens des sons de parole. Avec les premiers mots qui lient le sens aux formes produites, nous verrons apparaître la diversité des choix individuels et l’influence des langues et des cultures dans l’accès au langage. Enfin, nous accompagnerons l’enfant lorsqu’il commence à fixer les paramètres caractérisant la grammaire particulière de sa langue. Nous évoquerons l’environnement social dans lequel se fait le développement de la parole et les échanges d’informations de tout genre et de toute nature qui y prévalent.

C’est un travail complexe, car la parole et le langage sont complexes et supportent plusieurs descriptions du même phénomène dont il est nécessaire de rendre compte! C’est un travail complexe car l’enfant est complexe et change vite: les procédures du nouveau-né qui discrimine et catégorise les sons ne sont pas celles du bébé qui segmente ces sons, ni celles de l’enfant qui attribue un sens aux mots et les produit. Les environnements eux aussi sont complexes car ils diffèrent selon les cultures, la structure des langues, le mode de transmission des informations, les habitudes parentales et la socialisation.

Comprendre comment la parole vient aux enfants, assister à la naissance des premiers sons, les voir s’organiser en suites modulées, se structurer en syllabes pour voir enfin émerger des formes que l’adulte peut entendre comme des mots ou des expressions, tout cela ne se passe pas sans illusions, sans étonnements, sans erreurs et sans émerveillements, tant sont fines les capacités de traitement des nourrissons, subtiles et efficaces les procédures de segmentation et de catégorisation des bébés, et variées les voies d’accès à la parole des jeunes enfants.

 

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A consulter

- Saussure F. de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, première édition 1916 (nouvelle édition, Payot, 1972).

- Chomsky N., Syntactic Structures, La Haye, Mouton 1957 (trad. fr.:Structures syntaxiques, Paris, Éd. du Seuil, 1969).

 - Cordemoy G. de, Discours physique de la parole, Paris, Copedith, Bibliothèque du Graphe, 1970 (reproduit d’après l’édition de 1704).

- Chomsky N., « A review of Skinner’s Verbal Behavior », Language, 35, 1959, p. 26-58 (trad. fr. dans Langages, 4, 1969, n0 16, p. 16-49).

- Darwin C., La Descendance de l’homme et la sélection Reinwald et Cie, 1873.

- Fodor J., The Modularity of Mmd, Carnbridge, Mass., MIT Press, 1983.

 

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