Les
expressions vocales des premiers mois
Le
nouveau-né crie en arrivant au monde. À moins de maladie, la
production de sons ne cesse pas chez les êtres humains, de leur
premier cri à leur dernier souffle. De la première syllabe au
dernier mot, l’homme est une machine à
engendrer de la parole.
Durant
les deux mois qui suivent la naissance, la production vocale du
nourrisson sera complètement contrainte par la physiologie de son
conduit vocal et par ses états physiologiques. En dehors des trop
fameux pleurs qui bercent les nuits de tous les heureux parents,
le nourrisson n‘émet que des sons végétatifs ou réactionnels
qui traduisent son bien-être ou son malaise.
Le
nourrisson est cependant, comme nous l’avons vu,
extraordinairement attentif à la parole:
il regarde et écoute. Il suit avec attention les mouvements de la
bouche et tente de les imiter. Il distingue les voix avec une préférence
particulière pour celle de sa mère, il est sensible aux rythmes
et aux intonations des propos des adultes et, habitué à la
prosodie de sa langue maternelle, peut « s’étonner » quand
l’ami anglais en visite chez ses parents prend la parole! Selon
Antoine Grégoire, un psychologue belge qui a publié en 1937, à
partir d’une étude de ses
deux fils, un livre remarquable sur les deux premières années du
langage, les phénomènes de la parole
d’autrui intéressent et excitent le nourrisson autant que les
événements de la vie qui tombent sous ses sens.
L’approche expérimentale des dernières années permet de
confirmer cette observation.
Cependant
cet intérêt pour les faits de parole ne se traduit que bien
pauvrement dans les sons que le nouveau-né produit.
Entre 2 et 5 mois, les bébés ne
vocalisent qu’en position couchée. Aussi leurs productions, les
célèbres [arrheu] ou [ageu], incluent-elles presque uniquement
des sons issus du larynx ou du velum.
Le nourrisson ne maîtrise pas sa phonation: ce n’est que
vers 4 ou 5 mois qu’il devient capable
de moduler les variations de sa voix. Ses vocalisations
deviennent alors progressivement volontaires. Vocaliser est, de fait, un des premiers
comportements volontaires de l’enfant. Dès ce
moment, le nourrisson va chercher à étendre son répertoire
sonore. Il développe toute une série de jeux vocaux au cours
desquels il manipule aussi bien les traits prosodiques de hauteur
de la voix (cris aigus ou grognements), le niveau sonore
(hurlements ou chuchotements), que les traits consonantiques
bruits de friction, de murmure nasal, bilabiales roulées [prrr],
[brrr], trilles uvulaires (sortes de roucoulements). Le bébé
joue aussi avec ses articulateurs, claque la langue, ouvre et
ferme la bouche, etc. Les premières voyelles apparaissent durant
cette période.
Vers
la 16e semaine, on entend les premiers
rires et les cris de joie
émis avec la bouche grande ouverte.
Les rires du bébé sont merveilleux à entendre comme à voir!
Tout son être participe à la succession de gloussements qui
manquent presque de l’étouffer! Avec le contrôle de la
phonation, acquis vers cinq mois, l’enfant peut moduler plus
finement la durée, la hauteur et l’intensité de ses
productions vocales. Prémonition des plaisirs que lui apporteront
les mots dits et entendus, le petit humain semble avoir déjà un
plaisir infini à jouer de sa voix. Souvent il s’en étonne,
parfois en rit. Mais surtout, il semble devenir conscient
de l’impact de ses gazouillis et commence à en user
de façon sociale pour communiquer ses émotions et ses demandes.
Vers
la fin du sixième mois, le bébé commence à pouvoir
interrompre ses vocalisations à volonté, ce qui est un
acquis essentiel pour le contrôle vocal. Il peut aussi régler la
hauteur de ses vocalisations sur celles de son interlocuteur: sa
voix est plus haute quand il est avec sa mère que quand il est
avec son père. Il peut également imiter des schémas
d’intonation simples à la suite d’exemples adultes. La capacité d’imitation de comportements vocaux ainsi rétablie
sera régulièrement enrichie dans les mois suivants.
Entre 4 et 7 mois, le nourrisson a également
étendu son répertoire de mouvements articulatoires à des
mouvements qui mettent enjeu l’avant de l’appareil
articulatoire. Aux [arrheu] ou [ageu] du début succèdent des
sons un peu incertains mais contenant des quasi-consonnes [abwa],
[am:am] et des voyelles isolées prolongées et modulées. Dès
quatre et cinq mois, certaines des productions sont plus courtes
et incluent des sons de type consonantique ressemblant à des
syllabes. Mais ces pseudo-syllabes n’ont pas les caractéristiques
requises pour être des syllabes de langues parlées. En fait,
durant cette période préparatoire au babillage, l’enfant fait
des gammes en manipulant des sons vocaliques [aÏ:], [eï:],
[a:e]. Il joue à faire varier les
intonations, les successions, les durées. En répétant
ainsi certains types familiers, le bébé se
familiarise avec des routines et devient de plus en plus apte à
produire des effets sonores variés.
Il
est probable que ces jeux lui permettent de découvrir
d’une part, les relations entre l’intensité et la durée du
son qu’il produit, et d’autre part, le mode d’agencement des
articulateurs nécessaires à cette production. Progressivement,
le bébé s’exerce à
de petits mouvements de fermeture de la partie avant du tractus
vocal, qui lui permettent de préciser l’activité de la mâchoire,
des lèvres et de la langue. Les gazouillis du premier âge,
travail combiné de l’attention, des sensations, des sentiments
et de l’imitation inconsciente,
vont prendre fin. L’enfant s’apprête à babiller. Il
est dans l’antichambre de la parole.
De
rapides spécialistes de leur langue maternelle
Bien
qu’elles lui soient toutes accessibles à la naissance, le
bébé ne parlera
pas toutes les langues.
Acquérir
une langue requiert d’associer des sons
et des sens selon les règles
phonologiques et syntaxiques de cette langue. Dans un premier
temps, l’enfant doit sélectionner les
sons (segments phonétiques ou syllabes) pour constituer le
répertoire des sons utilisés dans sa langue et se représenter
la combinatoire de ces sons. Il doit également assimiler les
traits prosodiques (accent, rythme et intonation) qui lient les
unités en formes organisées (mots, syntagmes, phrases). Les différentes
langues parlées dans le monde se différencient sur un grand
nombre de ces points. Or l’enfant n’apprendra que sa langue
maternelle, ou que ses langues maternelles dans le cas de familles
bilingues.
Dès
les premiers jours, on l’a vu, il a commencé à repérer et mémoriser
des caractéristiques prosodiques de sa langue maternelle. En
revanche, la discrimination des contrastes phonétiques est chez
le nourrisson universelle, non spécifique. Elle ne va pas le
rester. Nous, adultes, ne pouvons pas ou avons le plus grand mal
à discriminer certains contrastes de sons appartenant à des
langues étrangères lorsqu’ils n’existent pas dans notre
langue. Quand donc se produit cette "perte"de
capacité? Est-elle précoce ou relativement tardive? Un
sage a dit qu’en face d’une tâche à résoudre, il y a
beaucoup de possibilités dans l’esprit du débutant, et peu
dans l’esprit de l’expert. Pour devenir expert en sa langue,
il faut que l’enfant sélectionne les "bons" gestes à accomplir, les "bons"
signaux sonores à écouter.
Patricia
Kuhl a cherché à savoir quand les catégories vocaliques
devenaient spécifiques à la langue parlée dans
l’environnement de l’enfant. Chaque langue possède une façon
typique de prononcer les voyelles. Les "prototypes" ne sont pas les mêmes selon les langues. Pour réorganiser les catégories
vocaliques selon l’espace vocalique propre à sa langue,
l’enfant acquiert un "modèle" de voyelle typique du système phonologique de sa langue. Afin de
tester l’organisation de l’espace vocalique des bébés,
Patricia Kuhl et son équipe ont étudié la
discrimination des voyelles/il chez des bébés anglais et suédois
de six mois pour déterminer si un effet du prototype de cette
voyelle dans chacune des deux langues se manifestait dès cet âge.
L’idée
est la suivante: si les enfants ont déjà une représentation des
voyelles de leur langue organisée autour des prototypes de cette
langue, la différence des prototypes entre l’anglais et le suédois
se marquera, chez les bébés anglais et suédois, par des différences
dans l’assimilation au prototype de voyelles distinctes de ce
prototype. On montrera ainsi que les enfants n’ont plus une représentation
universelle de l’espace vocalique, mais une représentation de
celui-ci adaptée à leur langue.
Pour
déterminer cette existence de catégories vocaliques organisées
autour de prototypes, on place un enfant en présence d’un son
de référence qui se répète une fois par seconde. Puis ce son
change. Si l’enfant tourne la tête au moment du changement, il
est récompensé: un petit jouet animé s’éclaire. Si
l’enfant ne tourne pas la tête, le jouet, enfermé dans sa boîte
en plexiglas, reste invisible. Ainsi l’enfant apprend-il à
tourner la tête quand le son de référence change, et l’on
peut observer quelles différences entre les sons sont
effectivement perçues par lui.
À six mois, les
bébés ont bien une représentation de l’espace vocalique adaptée
à leur langue.
Selon
Patricia Kuhl, l’espace acoustique initial est divisé par des
frontières psycho-acoustiques universelles. À six mois, sous
l’effet du contact avec la langue parlée dans leur entourage, les
bébés ont réorganisé et simplifié cet espace: ils
l’ont rendu pertinent pour leur langue
particulière. Ainsi disparaissent les frontières
entre catégories non pertinentes dans la langue maternelle.
Seules demeurent celles qui cernent des prononciations
suffisamment proches du prototype de la langue.
Au
fil des semaines, l’enfant a donc sélectionné les éléments
compatibles avec son environnement linguistique. Il commence à négliger
"d’entendre" ceux qui sont généralement absents des structures phonétiques
qu’il perçoit dans son entourage habituel.
Ce
mécanisme de sélection compare des représentations internes
constamment générées par le cerveau aux formes qui se présentent
dans l’environnement linguistique. Sont retenues celles qui sont
compatibles avec les contrastes, les structures syllabiques et les
traits prosodiques qui existent dans la langue de l’enfant.
Ainsi, à travers ce qu’il entend, les
capacités de perception de l’enfant se réorganisent pour sélectionner
et traiter les éléments de sa langue maternelle. Ingénieux
comme tous les bébés, ceux des familles bilingues devront se débrouiller
pour mener à bien ces sélections et ces réorganisations en
parallèle pour les deux langues qu’ils entendent.
Vers
cinq-six mois commence à s’éloigner le petit génie à l’écoute
encyclopédique, et à poindre un petit génie "phonéticien" qui
va organiser en quelques mois un objet particulier: la langue de
son pays.
Si,
dès ce moment, une sensibilité aux catégories vocaliques de
leur langue apparaît chez les bébés, c’est seulement vers dix
mois que commence le déclin de leur capacité à discriminer tous
les contrastes consonantiques. Les voyelles et les
consonnes ont en effet des rôles très différents dans la
parole. Les premières, qui portent l’information prosodique,
sont plus aptes à "aimanter" l’attention de l’enfant.
Plus
tardive que celle des voyelles, la réorganisation des
discriminations consonantiques paraît liée aux débuts de la
reconnaissance des mots. Celle-ci accélère les processus de sélection:
ce qui n’est pas pertinent ne doit pas encombrer le cerveau au
moment où l’enfant commence à mémoriser les formes verbales
qui vont constituer son lexique. Alors, la discrimination des sons
perd son caractère « gratuit» pour rendre compte de différences
de sens.
La
façon dont se réorganise la perception des catégories
consonantiques est relativement complexe.
Quand les enfants commencent à sélectionner les catégories
propres à leur langue et à discerner leurs propriétés spécifiques,
leur perception des contrastes non pertinents dans celle-ci se
modifie. Mais tous les contrastes non pertinents ne seront pas éliminés
dès dix-douze mois: certains resteront assimilés à des catégories
de la langue jusqu’au moment, plus tardif, où tous les
contrastes prendront une valeur linguistique dans le cadre du système
phonologique de la langue de l’enfant. Ce moment se produit vers
deux ans. De subtiles expériences de Catherine Best montrent l’évolution
de ces réorganisations dont certaines laissent des traces chez
les adultes.
Le
babillage
Enfin,
le grand jour arrive! L’enfant commence à babiller. Les débuts
du babillage, aussitôt perçus par les adultes, sont généralement
très brusques. Aux sons incertains des jours précédents, succèdent
les premiers « pa pa pa » ou « ba ba ba », nets et bien
articulés, immédiatement repérés par les parents. Ceux-ci
ont parfois tendance à les interpréter comme des ébauches de
premiers mots. Quelques pères un peu pressés clament que
l’enfant a dit son premier mot et que ce mot est, naturellement,
« papa ».
Le
babillage marque une étape importante dans le développement de
la parole. Aux balbutiements se substituent des productions qui
constituent le début de ce développement. Certes, le babillage
n’est pas le langage, mais il est un
langage qui fournit un cadre pour le développement de la parole.
Pour reprendre une expression poétique de A. Grégoire, c’est
"un langage dont le tissu phonétique
ondoie avec fréquence mais qui obéit néanmoins aux principes
des possibilités phonétiques". Avec moins de poésie,
nous dirons que dans le babillage l’enfant
commence à produire des syllabes qui respectent les contraintes
des syllabes dans les langues naturelles.
Sans
trop entrer dans des détails qui occupent les linguistes, nous
dirons que la syllabe est l’unité rythmique de base des langues
naturelles. Toutes les langues sont syllabiques. Dans toutes les
langues, la structure syllabique s’analyse en termes de
consonnes et de voyelles, c’est-à-dire selon une opposition de
traits entre un tractus vocal contracté (consonnes) et un tractus
vocal ouvert (voyelles), entre des sons apériodiques (consonnes)
et des sons périodiques (voyelles). La syllabe est composée
d’un noyau (la voyelle), d’une ou de marges (les consonnes) et
d’une transition entre les formants du noyau vocalique et les
marges consonantiques.
Ces
notions nous permettent de cerner les changements d’articulation
qui marquent le passage des quasi-syllabes produites entre quatre
et sept mois — avant le babillage — aux syllabes du babillage,
dont les caractéristiques, semblables à celles
que
nous venons de définir, correspondent à la forme matérielle
des syllabes des
adultes.
Que
disent les enfants entre 7 et 10 mois ?
C’est
entre six et dix mois, souvent vers sept
mois, mais avec de très importantes variations selon
les enfants, que l’on peut entendre le premier babillage. Le
plus souvent, ces premières formes — ce que l’on appelle
"babillage canonique"
— se caractérisent par la production de syllabes simples:
une séquence consonne-voyelle telle que [pa], [bal, [ma].
Les
différences entre les enfants commencent tôt. Les syllabes sont
très souvent groupées en suites répétitives: /ba ba ba/, /dae
dae dae/, /be be be/. Cependant ce type de production n’est pas
exclusif. Dès les débuts du babillage, l’enfant peut
s’abandonner à certaines fantaisies de transformations phonétiques.
Mais rien de trop! Il procède par petites touches, avec parfois
une variation plus originale. Les
séquences rythmiques formées de syllabes consonnevoyelle répétées
/ba ba ba ba/, qui caractérisent le babillage canonique,
pourraient aider à relier les aspects sensoriels et moteurs des
vocalisations. En réitérant le geste
articulatoire, l’enfant apprend à y associer les schémas
acoustiques correspondants. La régulation des possibilités
phonétiques serait facilitée par les variations acoustiques et
articulatoires de répétitions rythmiques.
Quel
est le rôle de la motricité dans les productions du babillage?
Les suites de syllabes répétées sont produites par une
alternance rythmique d’ouverture et de fermeture de la bouche,
accompagnée de phonation. Un conduit vocal relativement ouvert
pendant la phonation entraîne la production d’une voyelle,
tandis que la production de sons de type consonantique implique un
conduit vocal relativement fermé. Pour P. MacNeilage et B.
Davis, ce cycle d’oscillations de la bouche fournit la base du
babillage et rend compte de la forme de ses productions. À
une tendance à la fermeture maximale du conduit vocal dans les
consonnes, correspond une ouverture relativement importante de la
bouche pour les voyelles. Ainsi s’expliqueraient, par le
mouvement relativement simple d’une succession d’ouvertures et
de fermetures de la mâchoire, les productions de type /ba ba ba/,
/da da da/ ou /ma,mam/ du début du babillage. L’oscillation
mandibulaire fournirait « le cadre » articulatoire dont le
contenu serait ensuite donné par les mouvements de la langue.
Le babillage, avec des syllabes répétées, refléterait la
formation de « cadres » dans lesquels les différents segments
phonétiques seront insérés au fur et à mesure qu’ils
deviendront accessibles à l’enfant.
Nous
verrons que très vite le bébé s’avère bien
trop
malin pour se laisser enfermer dans un cadre aussi rigide! Dans les premiers
mois, l’enfant s’est exercé à varier sa voix
et
ses intonations. Il a ainsi acquis un certain contrôle sur la durée,
l’intensité et la hauteur de ses vocalisations. Mais
qu en
est-il
de l’intonation dans le babillage? Un point de vue
aujourd’hui dépassé considérait l’intonation comme un
simple ajout surimposé aux productions phonétiques. Or la
diversité des prosodies dans les langues implique une maîtrise
des relations temporelles et des variations d’intonation ainsi
que des modalités d’attaque ou de relâchement des sons.
Les
écoutes attentives de bébés de sept-huit mois de différents
pays étonnent le chasseur de babillage: certes,
les babillages offrent des ressemblances, mais ils ne sont jamais
les mêmes. À leur écoute, il nous semblait bien
qu’existaient des caractéristiques qui définissent une qualité
de voix, une manière d’articuler, de moduler des syllabes, tout
à fait indépendantes de ce que l’on dit, et qui sont
l’apanage de chacun. Mais cette qualité de voix, cette manière
de parler n’étaient pas seulement
individuelles, elles dépendaient
aussi de la langue et de la culture. On trouvait chez les bébés
français une manière de vocaliser, d’attaquer ou de relâcher
les sons qui n’était déjà plus la même que celle des bébés
arabes. Cette impression, si contraire aux positions académiques
des années soixante-dix, était-elle le fruit de notre
imagination? Cela demandait à être vérifié.
Une
simple expérience dans laquelle nous avons présenté
à des adultes "naïfs"
des paires d’échantillons de babillage d’enfants de huit
mois, français, arabes et cantonais, a permis de nous en assurer.
Les adultes devaient indiquer, au besoin deviner, quel était,
selon eux, sur deux échantillons entendus l’un à la suite de
l’autre, le babillage du bébé français. Les choix, corrects
à plus de 70 %, suggèrent
que, chez les bébés de huit mois, des caractéristiques
d’intonation et de qualité vocale, spécifiques à chaque
langue, ont déjà influencé la manière de produire des
sons
et de les grouper en contours d’intonation. On trouve chez les bébés
arabes des attaques dures, des bruits de friction dans le relâchement
des sons, et des syllabes accentuées.
Que
disent les enfants entre 10 et 12 mois ?
Vers dix-onze mois, l’articulation devient plus
nette, plus assurée,
et les suites de syllabes variées deviennent plus nombreuses.
Après
la période de babillage dit « canonique », durant laquelle les
séries de syllabes répétées ont formé la majeure partie des
productions, il arrive un moment où l’enfant augmente considérablement
sa production de suites polysyllabiques dans lesquelles sont systématiquement
variées les voyelles et les consonnes. Bien que le champ des
combinaisons soit encore restreint et phonétiquement circonscrit,
certains enfants affectionnent la difficulté. Cependant la
majorité des productions restent mono ou bisyllabiques et les
occlusives comme les nasales continuent à être prédominantes.
Les productions uniquement vocaliques diminuent.
Observons
un bébé de dix mois, Pierre. On a posé le micro pas trop loin
de lui et on s’est éloigné dans la chambre d’à côté tout
en le surveillant par la porte ouverte. Pierre joue et babille.
Quand il frappe sur un cube, il produit des sons brefs, des
syllabes isolées, puis il s’arrête et, tout en regardant dans
le vague, produit une longue série de /bababa/, suivie d’une série
de /dadada/ puis de /gagaga/. Que fait le bébé
en parcourant cette gamme? Ce n’est pas par hasard si ces
trois séries qui jouent sur les places d’articulation se
suivent: labiale, dentale puis vélaire. Pierre a modulé ses
productions d’avant en arrière en rétractant la
langue et en changeant le point d’articulation dans le conduit
vocal. Le lendemain, Pierre produit des séries /apff, pepff/.
Cette fois, il garde la même place d’articulation, mais il joue
sur le mode d’articulation. On remarque d’autres régularités:
les syllabes isolées précèdent les suites de syllabes mais les
suivent rarement, les séquences de sons répétés précèdent
les séries de sons variés. Si nous suivons Pierre au jour le
jour, nous pourrons donc remarquer, à côté de régularités
dans l’ordre de ses productions, une évolution
dans la façon dont il contraste les effets de la place et du mode
d’articulation des sons. Entre le babillage
canonique et le babillage varié
que l’on trouve à cette période, le bébé a exploré assez
systématiquement la gamme du jeu articulatoire et il peut
s’amuser à produire des suites de variations jouant sur la
position des articulateurs. Il a ainsi en quelque sorte construit
un tremplin pour la parole.
Mais
déjà se marque une grande variabilité entre les enfants. Ainsi,
des préférences pour certaines configurations se marquent
nettement dans les productions des enfants de dix-douze mois. Aucun
enfant n’explore systématiquement toutes les possibilités
articulatoires dont il dispose. Il choisit et privilégie
certaines routines de production qui lui serviront quand il
s’agira de programmer des mots. L’important demeure la faculté
que lui a donné l’exercice de ses capacités articulatoires
d’arrêter un cadre rythmique et syllabique qui fournira la base
de la programmation articulatoire des premiers mots.
Mais
pourquoi les bébés babillent-ils? Est-ce un jeu? Est-ce un prélangage?
Quand
des esprits sérieux se penchent sur la nature et la fonction du
babillage
Quelle
est donc la fonction du babillage? Que fait l’enfant quand il
babille? Est-il seulement attentif aux jeux de sa voix? Pourquoi
cet intérêt pour les sons du babillage quand l’étude de
celui-ci, historiquement, a longtemps laissé les psychologues et
les phonéticiens relativement indifférents, à quelques
remarquables exceptions près? Antoine
Grégoire est une de ces exceptions. Il privilégiait l’hypothèse
d’une grande précocité de l’influence des sons de la langue
sur les vocalisations des bébés. Mais les moyens de vérifier
ces intuitions manquaient. Sans le recours à des enregistrements
qui permettent la confrontation entre des transcriptions issues de
différents observateurs, il est en effet difficile de comparer
les observations et notations de vocalisations de bébés
appartenant à des milieux linguistiques différents, quelque méticuleuses
et obstinées que soient les observations.
Les
premières cent vingt pages du livre d’Antoine Grégoire,
consacrées à l’analyse phonétique des sons du gazouillis et
du babillage, disent toute l’importance que cet auteur
attribuait aux vocalisations des bébés. Grâce à des
observations systématiques des premiers mois, A. Grégoire
pensait suivre ce qu’il appelait la «
normalisation » phonétique.
Il estimait celle-ci précoce. Selon lui en effet, le
« gazouillis »
n’échappe pas à l’influence du milieu et les modalités
articulatoires des langues modèlent les productions du babil.
« Si
on suivait au jour le jour des nourrissons de divers pays, écrivait-il,
on observerait à coup sûr une normalisation phonétique relative
dans le sein même d’une masse de faits en apparence désordonnés.
»
Les
minutieuses analyses des productions du babil de ses deux fils lui
faisaient prédire, en 1937: « Pour nous en tenir, une fois de plus, à
l’aspect matériel de la parole, à quelle époque commencera la
régularisation du système phonétique, autrement dit sa mise au
point progressive, conformément aux usages du terroir?
L’opinion généralement adoptée fixe une date assez tardive à
cette phase nouvelle, soit la fin de la première année. Jusqu’à
ce moment, le babillage de l’enfant est présumé échapper à
l’influence du milieu. À cet égard, nous nous sommes déjà
permis d’exprimer des doutes. Nous croyons à la vraisemblance
d’effets plus précoces. »
Antoine
Grégoire aurait souhaité comparer le gazouillis des bébés des
Alpes bernoises à celui des jeunes Parisiens. Les Alpes bernoises
n’étaient pas choisies au hasard: l’écart du registre vocal
devait permettre de vérifier plus particulièrement si une différence
entre l’articulation « gutturale » chez les bébés des Alpes
bernoises et antérieure chez les bébés parisiens correspondait
à la prononciation propre à chacun des deux endroits. Hélas les
moyens pour le faire lui manquaient. Cela ne l’empêchait pas de
situer les gazouillis et le babillage comme
des étapes d’une normalisation phonétique précoce, une
sorte de laboratoire où
s’effectuait une préparation à la production des sons de la
langue avec leur spécificité articulatoire.
Les
approches structuralistes et générativistes ont, au contraire,
mis l’accent sur les facteurs universels du développement dans
le langage. Dans ce cadre, au moins dans un premier temps, la genèse
du développement du langage a paru de peu d’intérêt.
Le
grand linguiste structuraliste Roman Jakobson, dans son fameux
livre Langage enfantin et
aphasie, publié en 1941, établit une discontinuité de
nature radicale entre les productions du babillage et celles qui
appartiennent au langage. Selon lui, ces productions n’ont
aucune relation avec le répertoire des premiers mots. D’emblée,
il élimine l’intérêt de toutes les études des sons du
babillage pour l’acquisition de la parole. Le babillage ne
serait qu’un exercice donnant lieu à des suites de sons, aléatoires
et extrêmement variés. Une période de silence séparerait
d’ailleurs ces productions, qui seraient non linguistiques, de
la production des premiers sons linguistiques apparaissant avec
les premiers mots.
Une
opinion aussi radicale, venant d’un esprit aussi respecté
que R. Jakobson a,
durant des années, figé les opinions des chercheurs vis-à-vis
des productions prélinguistiques. Et cela d’autant plus que son
analyse rejoignait celle de E. Lenneberg,
de N. Chomsky ainsi
que de la plupart de leurs disciples dans les années soixante.
Pour eux, les productions de babillage correspondent à un stade
donné de la maturation et évoluent selon des processus de
maturation. Leurs formes sont universelles et doivent se retrouver
chez tous les enfants d’un même âge, même chez les enfants
sourds. Cela avant que ne se manifestent des régularités "phonologiques".
L’avantage
des propositions de Jakobson tenait dans la possibilité de les vérifier.
Elles ont stimulé les recherches, et les études sur le développement
phonologique se sont multipliées, bientôt suivies par des études
portant sur les formes
prélinguistiques. Or les données empiriques qui devaient
appuyer les propositions de Jakobson se sont révélées fort
peu convaincantes. Ni l’affirmation que le babillage
n’a aucun rapport avec les productions plus tardives ni les schémas
universels proposés pour le développement phonologique n’ont
été vérifiés par l’analyse des productions des enfants.
Dans
les années soixante-dix, une autre approche de la
nature
du babillage se dessine. Un groupe de linguistes met
alors l’accent
sur les contraintes biomécaniques de l’appareil articulatoire
et sur les relations de celles-ci avec la perception. Si cette
position semble rejoindre celle de E. Lenneberg en insistant sur
la biologie du développement, elle
s’en distingue en fait par son rejet de mécanismes
privilégiés spécialisés pour le langage, et
par son interprétation de la nature et de la fonction du
babillage.
Selon
cette approche, tous les mouvements issus de l’équipement
biologique de l’être humain possèdent des caractéristiques
structurales fondamentales ayant des formes d’organisation
comparables fondées sur un assemblage de mouvements coordonnés.
Un geste fondamental sous-tend toutes les productions
articulatoires du babillage. Il implique un mouvement cyclique
alterné d’ouverture et de fermeture du conduit vocal, produit
d’abord par l’ouverture et la fermeture de la bouche.
Cette configuration motrice qui rend compte des syllabes
canoniques du babillage ne requiert pas un contrôle moteur spécifique.
Un simple mécanisme fournit les régularités qui rendent compte
des syllabes que l’on trouve dans tous les babillages de tous
les enfants, quel que soit leur groupe linguistique. L’explication
causale des schémas prélinguistiques ainsi que des schémas des
premiers mots, repose donc sur la biomécanique. Les
changements anatomiques seront un facteur essentiel sinon
suffisant du développement. Avec le modèle biomécanique,
les auteurs cherchent à montrer que les systèmes phonétiques émergent
en tant qu’adaptations aux contraintes de production et de réception
du langage.
Cette
approche rejoignait les travaux de phonéticiens sur la nature des
inventaires phonétiques de langues parlées dans le monde. Selon
eux, les aspects généraux du babillage pouvaient s’expliquer
par la présence, en chaque langue, d’un « coeur » commun de
sons, ou d’un sous-ensemble d’articulations qui formerait la
base des systèmes de sons que les enfants devraient apprendre. Ce
coeur se développerait plus tôt et plus systématiquement que les
combinaisons de segments plus rares ou plus élaborés.
Ces
approches réduisent les possibilités pour un enfant d’échapper
à l’universalité des schémas de babillage. La
variabilité que l’on remarque entre les vocalisations des
enfants s’expliquerait par des préférences individuelles pour
certains de ces schémas, à l’intérieur des limites imposées
par les tendances biomécaniques.
Les
modèles biomécaniques de l’articulation ont eu le mérite de
replacer le babillage dans le cours du développement phonétique
général. Avec ce type de modèle, les formes du babillage
canonique sont en effet liées à des gestes qui fondent les
structures de base de l’articulation dans les langues. Leur
valeur pour le développement de la parole est ainsi reconnue.
Mais, avec ces approches, l’influence
du milieu linguistique sur le babillage a continué à être
sous-estimée. Curieusement, c’est au moment où étaient
mises en évidence les capacités perceptives des nourrissons
qu’un courant de pensée très puissant a minimisé leur effet
sur la production.
Les
propositions d’une interprétation essentiellement biomécanique
du babillage contiennent une part de réalité. Elles rendent
compte de la fréquence de certains types de productions dans le
babillage. Cependant elles sous-estiment le
rôle des processus de sélection qui permettent le réaménagement
des capacités précoces de perception. Certes, ces
propositions ne rejettent pas le rôle des sources d’information
(auditives, visuelles, proprioceptives) qui établissent une
autorégulation entre l’écoute et la production, mais elles ne
situent ce rôle que tardivement et avec timidité.
Et cependant le seul fait d’entendre des
paroles modifie déjà le comportement vocal de l’enfant!
Des preuves en sont données par la différence que l’on trouve
entre les enfants sourds et les enfants entendants. Les premiers
ne commencent à babiller que plusieurs mois après les enfants
entendants.
Le
traitement perceptif est-il donc sans influence sur les
productions? Cela paraît bien
surprenant quand on considère à quel point le bébé est
une remarquable machine à établir des correspondances! Ce bébé
si attentif à la parole, qui dès les premiers jours "préfère"
sa langue maternelle, ce bébé qui, dès les premiers mois, imite
les gestes de la bouche et, à quatre-cinq mois, fait correspondre
des sons à des mouvements de la bouche, ce bébé qui au même âge
reproduit des contours d’intonation, est-il vraiment passif
devant ce qu’il entend, voit et ressent, lorsqu’il s’agit de
gérer ses propres productions?
Dans
les années quatre-vingt, l’hypothèse d’une
interaction précoce a vu le jour (ou plutôt a été
relancée, si l’on considère que certains psycholinguistes
comme A. Grégoire la prédisaient). Cette
hypothèse stipule un jeu d’ajustement entre l’équipement
génétique et physiologique des enfants d’une part, et les
effets de l’expérience avec la langue parlée par les parents
d’autre part. Avant la naissance, cette interaction
module les capacités perceptives pour la prosodie. Dans le deuxième
quart de la première année, nous l’avons vu, elle remplit le même
rôle pour la phonétique. En production, cette interaction se
marque par l’évolution de l’organisation phonétique et
intonative du babillage. Le mécanisme qui la régit est
biologiquement déterminé, donc universel; c’est celui qui
permet aux enfants de faire des sélections parmi les données de
l’environnement. Le cerveau de l’enfant produit constamment
des variations internes, que l’on peut assimiler à des hypothèses
grâce auxquelles il teste le monde. Le processus de développement
repose ainsi sur la sélection des données empiriques qui
permettent de fixer certaines des hypothèses. Petit à petit se bâtissent
des niveaux d’organisation de plus en plus adaptés au monde extérieur.
Les
productions vocales des enfants sont ainsi modelées par des
processus de sélection. Les formes phonétiques et les schémas
d’intonation spécifiques à la langue de l’environnement sont
progressivement retenus aux dépens des formes non pertinentes
pour
le système phonologique de la langue. Ce processus commence dès
la naissance, sinon avant. Cependant, les premiers effets sur les
performances vocales en sont retardés particulièrement par le
cours lent du développement moteur.
Les
réponses aux propositions issues de ces différents modèles (maturationnel,
biomécanique, interactif) se trouvent dans les données
empiriques. Mais des réponses vocales ou
circonstanciées des
bébés ne sont pas faciles à obtenir et
leur fantaisie brouille parfois les pistes! Heureusement,
les faits sont têtus et les appels des enfants se sont faits de
plus en plus insistants pour nous obliger à revenir à la compréhension
chaleureuse d’un Antoine Grégoire à l’égard de leurs
productions vocales.
Les
bébés français babillent-ils en frnaçais et les bébés yoruba
en yoruba ?
Quand
Mary, petite fille anglaise de dix mois, babille, on croirait
entendre Madame Thatcher. Les séries qu’elle dit avec un ton un
peu pincé seraient invraisemblables chez un bébé français ou
chez un bébé cantonais! Mais des exemples aussi caricaturaux
suffisent-ils à montrer l’influence de la langue sur les
vocalisations? Mary est peut-être tout simplement une bonne
imitatrice de quelque lady de son entourage.
Seules
des analyses interlangues systématiques peuvent apporter des réponses.
Elles doivent permettre de séparer
ce qui est universel des modifications systématiques dues
à l’expérience d’une langue particulière.
L’influence
des langues maternelles sur le babillage des enfants a été mise
en évidence à partir d’expériences et d’observations parallèles
d’enfants appartenant à des communautés linguistiques différentes.
Des traits généraux, communs à tous les enfants, caractérisent
les premières productions de babillage, mais la variabilité qui
apparaît durant le dernier trimestre de la première année
montre qu’un simple niveau biomécanique
de production n’est plus seul en jeu. Cette variabilité
idique-t-elle simplement la présence de possibilités aléatoires
de productions plus nombreuses ou rend-elle compte de processus de
sélection révélant un
certain niveau d’organisation phonétique? Autrement dit, la
variabilité phonétique des vocalisations des enfants est-elle réelle
et si oui, quelle est, dans cette variabilité, la part de la
structure phonétique spécifique de la langue de
l’environnement?
À
une approche comparative doit s’adjoindre une approche prédictive.
Le système phonologique des langues peut-il permettre d’élaborer
des prédictions sur les processus épigénétiques qui
sous-tendent le développement des formes prélinguistiques? Nous
avons mentionné plus haut comment, dès huit mois,
l’organisation prosodique et rythmique des productions de
babillage permet à des adultes d’identifier, parmi différents
échantillons, ceux appartenant à des enfants de leur propre
communauté linguistique. La question
restait posée d’une influence de l’organisation phonologique
de la langue de l’environnement sur la structure phonétique du
babillage.
L’étude
systématique comparative interlangue du babillage doit commencer
par l’étude des voyelles. Celles-ci en effet sont
perceptivement saillantes dans la chaîne parlée, elles demandent
moins de précision que les consonnes dans le contrôle
articulatoire. Dès 1980, P. Lieberman a mis en évidence, pour
les bébés anglais, l’émergence d’une cohérence de
l’espace vocalique dans le dernier quart de la première année.
Il était intéressant de voir si, au cours de ce développement,
s’affirmait une influence précoce de l’environnement
linguistique. Une étude des voyelles produites par des enfants de
dix mois appartenant à des groupes linguistiques très différents
devait le montrer.
Chaque
langue a en effet un "espace vocalique"
qui lui est propre; le nombre des voyelles dans les
langues peut être extrêmement différent: il varie entre trois
à plus de seize dans certaines langues. On peut étudier le système
vocalique d’une langue au moyen de l’analyse spectrale des
voyelles produites par les locuteurs de cette langue : une voyelle
est en quelque sorte un son musical
produit par la vibration des cordes vocales modulée par la
configuration du conduit vocal qui amplifie certaines fréquences
et en atténue d’autres. Les voyelles ont chacune un timbre, une
"couleur", qui leur est propre. Ce timbre
est
lié au schéma des formants. En bref, la
couleur ou le timbre d’une voyelle dépend de la configuration
du conduit vocal qui est définie par la position des différents
articulateurs: lèvres, langue, larynx, etc.
S’il
y a influence précoce de l’environnement sur la sélection phonétique
dans le babillage, on doit trouver des différences systématiques
dans la distribution des sons vocaliques selon les groupes
linguistiques. Ces différences
doivent en outre refléter celles que l’on trouve dans le répertoire
vocalique des langues adultes.
La
réponse devait être recherchée aux quatre coins du monde. Il
fallait d’abord trouver des langues ayant des espaces vocaliques
bien différents. Ainsi des bébés français, anglais, cantonais
et algérois ont été étudié. Les Anglais adultes ont plus de
voyelles d’avant, les Français plus de voyelles arrondies, les
Cantonais plus de voyelles d’arrière, les Algériens n’ont
que trois voyelles dans leur système phonologique et les réalisations
de ces voyelles sont surtout centrales. Les bébés sont si
sensibles aux sons du langage qu’il est nécessaire de les
interroger dans leur pays d’origine où l’on peut espérer
qu’ils n’ont pas entendu d’autres langues.
Chacun
des cinq enfants de chaque communauté linguistique a été
enregistré durant soixante minutes et les productions ont fourni
entre cinquante et soixante voyelles analysables par enfant.
La
distribution des voyelles apparaît bien différente pour les
quatre groupes. Les enfants anglais ont tendance à produire plus
de voyelles hautes et d’avant alors que les Cantonais, à
l’extrême opposé, favorisent les voyelles basses d’arrière.
Les Algériens ont un espace vocalique plus centralisé que
les Français.
Ces
variations reflètent-elles les caractéristiques des voyelles
dans les langues de chaque enfant? Pour le savoir l'équipe
de Bénédicte de Boysson-Bardies a choisi de se pencher sur le
caractère plus ou moins compact des voyelles pour chaque groupe,
et de comparer le degré de compacité pour l’espace vocalique
des adultes et des enfants des différents groupes: le rapport des
deux premiers formants des voyelles caractérise la compacité des voyelles ou, par
opposition, leur caractère diffus.
On
observe un parallélisme des rapports de compacité entre voyelles
des enfants des différents groupes et voyelles des langues
adultes. Ce parallélisme montre qu’il existe déjà chez
l’enfant une représentation de l’espace vocalique de la langue qui lui permet de réaliser les
voyelles en fonction des caractéristiques
des voyelles perçues.
Les
travaux de P. Kuhl sur les catégorisations perceptives, menés
aux États-Unis et en Suède, ont montré ultérieurement qu’il
existait bien, dès six mois, une plus grande sensibilité des bébés
aux voyelles prototypiques de leur langue. Ce codage précoce des
catégories vocaliques de la langue parlée dans l’environnement
est en accord avec les données montrant des différences précoces
dans les productions. Et, en retour, ces différences témoignent
d’une utilisation du codage perceptif des voyelles pour la
production dès le babillage. Cette convergence montre bien
qu’une interaction entre le traitement perceptif et le codage
d’éléments du répertoire phonétique a lieu au cours de la
première année.
Il
restait à vérifier qu’une influence du répertoire de la
langue se retrouvait pour les consonnes et les syllabes. De fortes
résistances s’opposaient à cette idée. La prédominance marquée
des occlusives — particulièrement des labiales et des dentales
— dans le babillage des bébés et dans les premiers mots
fondait les approches articulatoires: les consonnes sont plus
complexes à produire que les voyelles, qui sont plus stables, et
requièrent donc plus d’habileté motrice. L’idée prévalait
d’une détermination uniquement articulatoire des consonnes.
Dans
les données de babillage, comme dans celles des premiers mots, le
pourcentage important des consonnes labiales et dentales, la prépondérance
des occlusives, la rareté des fricatives et des latérales
rendent compte de tendances générales universelles prédîtes
par des considérations de nature physiologique.
Cependant
on trouve des différences nettes dans la
distribution des places et modes articulatoires des consonnes
entre les différents
groupes
d’enfants. Ainsi, dès l’âge de dix mois, les enfants français produisent plus de labiales
que les enfants japonais ou suédois.
Les
analyses interlangues confirment aussi que le répertoire des
consonnes, aussi bien dans le babillage que dans les premiers
mots, se rapproche de la distribution que l’on trouvera plus
tard dans les mots habituels des enfants: le processus consistant
à construire des représentations phonétiques spécifiques à la
langue a commencé. Les enfants, dès dix
mois, ont déjà sélectionné un répertoire de consonnes qui
reflète des tendances statistiques du répertoire de la langue de
l’environnement.
La
distribution des consonnes ne change pas de façon significative
entre le babillage et les premiers mots. On trouve cependant
quelques différences. Le répertoire des premiers mots est
plus simple, il inclut un pourcentage encore plus élevé
d’occlusives et de labiales. En effet, la production d’un mot
demande l’élaboration d’un programme moteur spécifique, qui
implique des contraintes sur les formes et sur l’ordre des séquences
articulatoires. Si ces contraintes sont trop fortes, l’enfant
revient à des formes plus simples et tente de les adapter au mot
qu’il veut produire. Cela entraîne des « stratégies » différentes
selon les enfants.
La
syllabe, en tant qu’unité de production, fonde l’organisation
de la parole. Les structures possibles de syllabes Varient avec
les langues. Mais, chez les jeunes enfants, les contraintes
motrices impliquent des contraintes dans la structure des
syllabes. Les structures prédominantes dans le babillage sont
simples: essentiellement consonne-voyelle et parfois
consonne-voyelle-consonne. On trouve fréquemment des suites
syllabiques voyelle-consonne-voyelle et
consonne-voyelle-consonne-voyelle.
Si
on pense que l’influence de la langue de l’environnement joue,
les prédictions sont fonction des langues. Ainsi les petits Nigérians
parlant le yoruba, langue
dans laquelle la plupart des mots commencent par une voyelle,
devraient très tôt produire plus de formes
voyelle-consonne-voyelle que les Français. Et en effet les petits
Yorubas se moquent joyeusement des contraintes mécaniques et
produisent bien plus de formes voyelle-consonne-voyelle que de
formes consonne-voyelle. Ils ont avant tout à apprendre à parler
yoruba! Les petits Français, Anglais et Suédois produisent entre
65 et 75 % de dissyllabes consonne-voyelle-consonne-voyelle alors
que les enfants yorubas ont 38 % de
consonne-voyelle-consonne-voyelle et 62 % de
voyelle-consonne-voyelle dans leurs productions dissyllabiques.
Certes
des tendances communes se retrouvent, mais les
associations
consonne-voyelle à dix et douze mois montrent que
les
associations prédites par l’approche biomécanique et son
principe d’articulation « minimale » ne
se retrouvent dans les babillages que quand elles sont aussi
prédites par la structure de la langue maternelle. Les
bons apprentis que sont les bébés tendent à préférer les
associations les plus fréquentes dans les mots courants de leur
langue maternelle.
Cette
dernière étude montre encore la précocité
des sélections effectuées par l’enfant. Entre neuf et
douze mois, l’interaction entre la perception et les
performances motrices a permis aux enfants d’organiser leur
babillage. Cela révèle une adéquation entre la réorganisation
de la perception et les premières productions. Les expériences
sur les capacités de discrimination suggèrent que vers
dix-douze mois, les bébés se sont désintéressés des sons qui
n’appartiennent pas au système phonologique de leur langue.
Au même moment, on voit que les performances des enfants
s’orientent vers la production de voyelles, consonnes et
syllabes privilégiées dans leur langue.
Certes
les différences entre les modes d’acquisition et la
variabilité des formes que l’on trouve chez quelques enfants
d’un même groupe linguistique rendent prudent sur les
généralisations que l’on pourrait faire pour tous les enfants
de ce groupe linguistique. Cependant le fait
que les variations individuelles n’arrivent pas à masquer les
tendances spécifiques des différents groupes linguistiques
renforce l’idée de processus sélectifs organisant dès
neuf-dix mois un niveau phonétique dans la production.
Ils
commencent à parler leur langue sans accent
Nous
l’avons vu, les adultes français distinguent les vocalisations
d’enfants français de huit mois des échantillons de
vocalisations de bébés étrangers. Lorsqu’ils tentent
d’expliquer leur choix, les adultes invoquent des indices d’intonation,
de rythme. Mais cette coloration donnée très tôt aux
vocalisations est-elle reliée à des caractéristiques
d’organisation prosodique spécifiques du français? Les indices
prosodiques facilitent le découpage des énoncés, et dès deux
mois les enfants y sont sensibles. Mais les utilisent-ils avant
que leurs productions soient organisées en mots ou en phrases?
A.
Levitt & Q. Wang ont analysé, chez des enfants français et
américains de sept à onze mois, des formes de babillage
consistant en syllabes répétées. Elles ont pu mettre en
évidence, dès ces âges, des schémas de hauteur et
d’organisation temporelle de la syllabe terminale qui tendent à
la rapprocher des formes caractéristiques des syllabes terminales
du langage ambiant.
Une
des perspectives les plus intéressantes qui restent encore à
étudier pour comprendre comment la parole vient aux enfants est
certainement l’étude de
l’organisation de l’intonation et du rythme à cinq-six mois,
c’est-à-dire avant même les premières productions de
babillage mais quand l’enfant maîtrise sa phonation. Si la
prosodie a le rôle qu’on lui attribue dans la segmentation de
la parole continue, la possibilité de vérifier sa participation
au traitement perceptif des formes organisées à travers les
productions des enfants paraît extrêmement importante. Des
factures
de postures orales ou de positionnements laryngés globaux, en
relation avec les modes de production caractéristiques de
certaines langues, ainsi que de l’organisation de contours
d’intonation se rapprochant de ceux de la langue maternelle
pourraient se manifester avant six mois. Cela confirmerait une
évolution parallèle, quoique décalée, du traitement perceptif
et de l’organisation des productions pour la prosodie.
Les
enfants ne commencent pas à parler avec le rythme et
l’intonation d’un espéranto universel. Certes, les
voix d’enfants ont des points communs tout autour du monde mais
l’écoute des babillages et des premiers mots montre que la
couleur et le ton caractéristiques de la langue ont déjà été
bien saisis par nos jeunes apprentis.
Un
babillage en langue des signes
L’importance
du babillage dans l’accession au langage se voit dans
l’universalité de cette étape qui transcende
les modes de réalisation du langage. Jusqu’à cinq ou
six mois, le bébé sourd congénital vocalise comme le bébé
entendant. La rupture ne se marque qu’au
moment du babillage : le
bébé sourd ne babille pas, c’est-à-dire qu’il ne commence
pas à produire des syllabes ou des suites syllabiques à l’âge
où commence à le faire le bébé entendant, vers sept mois.
Au contraire, à partir de cet âge, les vocalisations du bébé
sourd tendent à diminuer. Ce n’est qu’après un an qu’on
trouve un babillage composé principalement de syllabes labiales
que l’enfant peut « voir » prononcer. Les bébés sourds qui
grandissent dans un milieu où l’on parle une langue des signes
sont, comme les bébés entendants, plongés dès leur naissance
dans un monde linguistique. La forme du langage que reçoit
l’enfant et les modalités sensorielles impliquées sont
radicalement différentes: les informations
linguistiques sont transmises à travers des gestes manuels et
elles sont reçues visuellement. Le contrôle moteur des
articulateurs oraux et manuels met enjeu des circuits distincts.
Quoique la tâche qui attende l’enfant diffère dans sa
réalisation physique, l’accès au langage se fait selon des
étapes de développement très similaires à celles que l’on
trouve chez les enfants non sourds qui apprennent à parler. Ainsi
remarque-t-on que les bébés sourds babillent manuellement vers
huit mois. Laura Petitto, qui a étudié ces formes de babillage,
pense que les gestes sont assimilables aux
syllabes du babillage de l’enfant entendant. Comme
celui-ci, le bébé sourd produit des gestes « gratuits » qui
évoquent des éléments sublexicaux de la structure des signes
servant à représenter des mots. Ces
gestes
sans
signification se distinguent à la fois des gestes habituels dans
d’autres activités manuelles et des gestes de communication que
l’on peut retrouver chez l’enfant entendant, tel que le geste
de montrer du doigt. Ils consistent en des mouvements rythmiques
d’ouverture et de fermeture et en des configurations
particulières de la main. Ces gestes effectués dans un espace
délimité et dans des circonstances particulières se rattachent
clairement aux gestes utilisés dans la langue des signes. Des
comparaisons systématiques avec la gestuelle des enfants
entendants en confirment clairement la spécificité.
Ainsi,
très tôt, les bébés subissent
l’influence du langage parlé par leur entourage. Dans les
limites que leur impose leur manque d’habileté articulatoire,
ils sélectionnent un répertoire phonétique et accentuel approprié
à leur langue. Comme l’écrivait
Antoine Grégoire dans son étude sur ses deux enfants « dès
une époque qu’il est difficile de préciser, mais assez
rapprochée de la naissance, les deux enfants donnaient
l’impression de pratiquer dans les traits généraux, la
prononciation du français ». Depuis, les études
expérimentales ont confirmé la réalité de ces impressions et
montré qu’au moins dans la seconde
moitié de la première année -sinon avant- l’intonation
et la phonétique des productions des enfants tendaient vers
celles de leur langue. L’idée
de productions prélinguistiques complètement indépendantes des
premiers mots n’est aujourd’hui plus guère soutenable.
Il
n’existe pas de solution de continuité nette entre la
phonétique et l’intonation des productions de babillage d’une
part et celles des premières formes reconnues comme mots
d’autre part. Cependant la survenue de
mots ou d’expressions possédant un sens, marque une étape
essentielle dans le mode de développement. Les sélections
ne seront désormais plus «statistiques»mais dirigées vers un
but. Commence alors un processus
d’adaptation au cours duquel l’intérêt du
chercheur se déplace vers de nouvelles questions; comment
va se faire l’acquisition du lexique? et à travers elle celle
du système phonologique de la langue? Comment se constitue le
sens des mots? Quelles relations peut-on établir entre la
cognition et l’apprentissage des mots? Autant de
questions auxquelles les enfants, dans le cours de leur deuxième
année, vont nous aider à répondre.