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L'émergence de la parole

 

D'après le livre Comment la parole vient aux enfants, de Bénédicte de Boysson-Bardies. Ed.Odile Jacob

 
 

Les expressions vocales des premiers mois

Le nouveau-né crie en arrivant au monde. À moins de maladie, la production de sons ne cesse pas chez les êtres humains, de leur premier cri à leur dernier souffle. De la première syllabe au dernier mot, l’homme est une machine à engendrer de la parole.

Durant les deux mois qui suivent la naissance, la production vocale du nourrisson sera complètement contrainte par la physiologie de son conduit vocal et par ses états physiologiques. En dehors des trop fameux pleurs qui bercent les nuits de tous les heureux parents, le nourrisson n‘émet que des sons végétatifs ou réactionnels qui traduisent son bien-être ou son malaise.

Le nourrisson est cependant, comme nous l’avons vu, extraordinairement attentif à la parole: il regarde et écoute. Il suit avec attention les mouvements de la bouche et tente de les imiter. Il distingue les voix avec une préférence particulière pour celle de sa mère, il est sensible aux rythmes et aux intonations des propos des adultes et, habitué à la prosodie de sa langue maternelle, peut « s’étonner » quand l’ami anglais en visite chez ses parents prend la parole! Selon Antoine Grégoire, un psychologue belge qui a publié en 1937, à partir d’une étude de ses deux fils, un livre remarquable sur les deux premières années du langage, les phénomènes de la parole d’autrui intéressent et excitent le nourrisson autant que les événements de la vie qui tombent sous ses sens. L’approche expérimentale des dernières années permet de confirmer cette observation. 

Cependant cet intérêt pour les faits de parole ne se traduit que bien pauvrement dans les sons que le nouveau-né produit.

Entre 2 et 5 mois, les bébés ne vocalisent qu’en position couchée. Aussi leurs productions, les célèbres [arrheu] ou [ageu], incluent-elles presque uniquement des sons issus du larynx ou du velum. Le nourrisson ne maîtrise pas sa phonation: ce n’est que vers 4 ou 5 mois qu’il devient capable de moduler les variations de sa voix. Ses vocalisations deviennent alors progressivement volontaires. Vocaliser est, de fait, un des premiers comportements volontaires de l’enfant. Dès ce moment, le nourrisson va chercher à étendre son répertoire sonore. Il développe toute une série de jeux vocaux au cours desquels il manipule aussi bien les traits prosodiques de hauteur de la voix (cris aigus ou grognements), le niveau sonore (hurlements ou chuchotements), que les traits consonantiques bruits de friction, de murmure nasal, bilabiales roulées [prrr], [brrr], trilles uvulaires (sortes de roucoulements). Le bébé joue aussi avec ses articulateurs, claque la langue, ouvre et ferme la bouche, etc. Les premières voyelles apparaissent durant cette période.

Vers la 16e semaine, on entend les premiers rires et les cris de joie émis avec la bouche grande ouverte. Les rires du bébé sont merveilleux à entendre comme à voir! Tout son être participe à la succession de gloussements qui manquent presque de l’étouffer! Avec le contrôle de la phonation, acquis vers cinq mois, l’enfant peut moduler plus finement la durée, la hauteur et l’intensité de ses productions vocales. Prémonition des plaisirs que lui apporteront les mots dits et entendus, le petit humain semble avoir déjà un plaisir infini à jouer de sa voix. Souvent il s’en étonne, parfois en rit. Mais surtout, il semble devenir conscient de l’impact de ses gazouillis et commence à en user de façon sociale pour communiquer ses émotions et ses demandes.

Vers la fin du sixième mois, le bébé commence à pouvoir interrompre ses vocalisations à volonté, ce qui est un acquis essentiel pour le contrôle vocal. Il peut aussi régler la hauteur de ses vocalisations sur celles de son interlocuteur: sa voix est plus haute quand il est avec sa mère que quand il est avec son père. Il peut également imiter des schémas d’intonation simples à la suite d’exemples adultes. La capacité d’imitation de comportements vocaux ainsi rétablie sera régulièrement enrichie dans les mois suivants.

Entre 4 et 7 mois, le nourrisson a également étendu son répertoire de mouvements articulatoires à des mouvements qui mettent enjeu l’avant de l’appareil articulatoire. Aux [arrheu] ou [ageu] du début succèdent des sons un peu incertains mais contenant des quasi-consonnes [abwa], [am:am] et des voyelles isolées prolongées et modulées. Dès quatre et cinq mois, certaines des productions sont plus courtes et incluent des sons de type consonantique ressemblant à des syllabes. Mais ces pseudo-syllabes n’ont pas les caractéristiques requises pour être des syllabes de langues parlées. En fait, durant cette période préparatoire au babillage, l’enfant fait des gammes en manipulant des sons vocaliques [aÏ:], [eï:], [a:e]. Il joue à faire varier les intonations, les successions, les durées. En répétant ainsi certains types familiers, le bébé se familiarise avec des routines et devient de plus en plus apte à produire des effets sonores variés.

Il est probable que ces jeux lui permettent de découvrir d’une part, les relations entre l’intensité et la durée du son qu’il produit, et d’autre part, le mode d’agencement des articulateurs nécessaires à cette production. Progressivement, le bébé s’exerce à de petits mouvements de fermeture de la partie avant du tractus vocal, qui lui permettent de préciser l’activité de la mâchoire, des lèvres et de la langue. Les gazouillis du premier âge, travail combiné de l’attention, des sensations, des sentiments et de l’imitation inconsciente, vont prendre fin. L’enfant s’apprête à babiller. Il est dans l’antichambre de la parole.

De rapides spécialistes de leur langue maternelle

Bien qu’elles lui soient toutes accessibles à la naissance, le bébé ne parlera pas toutes les langues. Acquérir une langue requiert d’associer des sons et des sens selon les règles phonologiques et syntaxiques de cette langue. Dans un premier temps, l’enfant doit sélectionner les sons (segments phonétiques ou syllabes) pour constituer le répertoire des sons utilisés dans sa langue et se représenter la combinatoire de ces sons. Il doit également assimiler les traits prosodiques (accent, rythme et intonation) qui lient les unités en formes organisées (mots, syntagmes, phrases). Les différentes langues parlées dans le monde se différencient sur un grand nombre de ces points. Or l’enfant n’apprendra que sa langue maternelle, ou que ses langues maternelles dans le cas de familles bilingues.

Dès les premiers jours, on l’a vu, il a commencé à repérer et mémoriser des caractéristiques prosodiques de sa langue maternelle. En revanche, la discrimination des contrastes phonétiques est chez le nourrisson universelle, non spécifique. Elle ne va pas le rester. Nous, adultes, ne pouvons pas ou avons le plus grand mal à discriminer certains contrastes de sons appartenant à des langues étrangères lorsqu’ils n’existent pas dans notre langue. Quand donc se produit cette "perte"de capacité? Est-elle précoce ou relativement tardive? Un sage a dit qu’en face d’une tâche à résoudre, il y a beaucoup de possibilités dans l’esprit du débutant, et peu dans l’esprit de l’expert. Pour devenir expert en sa langue, il faut que l’enfant sélectionne les "bons" gestes à accomplir, les "bons" signaux sonores à écouter.

Patricia Kuhl a cherché à savoir quand les catégories vocaliques devenaient spécifiques à la langue parlée dans l’environnement de l’enfant. Chaque langue possède une façon typique de prononcer les voyelles. Les "prototypes" ne sont pas les mêmes selon les langues. Pour réorganiser les catégories vocaliques selon l’espace vocalique propre à sa langue, l’enfant acquiert un "modèle" de voyelle typique du système phonologique de sa langue. Afin de tester l’organisation de l’espace vocalique des bébés, Patricia Kuhl et son équipe ont étudié la discrimination des voyelles/il chez des bébés anglais et suédois de six mois pour déterminer si un effet du prototype de cette voyelle dans chacune des deux langues se manifestait dès cet âge.

L’idée est la suivante: si les enfants ont déjà une représentation des voyelles de leur langue organisée autour des prototypes de cette langue, la différence des prototypes entre l’anglais et le suédois se marquera, chez les bébés anglais et suédois, par des différences dans l’assimilation au prototype de voyelles distinctes de ce prototype. On montrera ainsi que les enfants n’ont plus une représentation universelle de l’espace vocalique, mais une représentation de celui-ci adaptée à leur langue.

Pour déterminer cette existence de catégories vocaliques organisées autour de prototypes, on place un enfant en présence d’un son de référence qui se répète une fois par seconde. Puis ce son change. Si l’enfant tourne la tête au moment du changement, il est récompensé: un petit jouet animé s’éclaire. Si l’enfant ne tourne pas la tête, le jouet, enfermé dans sa boîte en plexiglas, reste invisible. Ainsi l’enfant apprend-il à tourner la tête quand le son de référence change, et l’on peut observer quelles différences entre les sons sont effectivement perçues par lui.

À six mois, les bébés ont bien une représentation de l’espace vocalique adaptée à leur langue.

Selon Patricia Kuhl, l’espace acoustique initial est divisé par des frontières psycho-acoustiques universelles. À six mois, sous l’effet du contact avec la langue parlée dans leur entourage, les bébés ont réorganisé et simplifié cet espace: ils l’ont rendu pertinent pour leur langue particulière. Ainsi disparaissent les frontières entre catégories non pertinentes dans la langue maternelle. Seules demeurent celles qui cernent des prononciations suffisamment proches du prototype de la langue.

Au fil des semaines, l’enfant a donc sélectionné les éléments compatibles avec son environnement linguistique. Il commence à négliger "d’entendre" ceux qui sont généralement absents des structures phonétiques qu’il perçoit dans son entourage habituel.

Ce mécanisme de sélection compare des représentations internes constamment générées par le cerveau aux formes qui se présentent dans l’environnement linguistique. Sont retenues celles qui sont compatibles avec les contrastes, les structures syllabiques et les traits prosodiques qui existent dans la langue de l’enfant. Ainsi, à travers ce qu’il entend, les capacités de perception de l’enfant se réorganisent pour sélectionner et traiter les éléments de sa langue maternelle. Ingénieux comme tous les bébés, ceux des familles bilingues devront se débrouiller pour mener à bien ces sélections et ces réorganisations en parallèle pour les deux langues qu’ils entendent.

Vers cinq-six mois commence à s’éloigner le petit génie à l’écoute encyclopédique, et à poindre un petit génie  "phonéticien" qui va organiser en quelques mois un objet particulier: la langue de son pays.

Si, dès ce moment, une sensibilité aux catégories vocaliques de leur langue apparaît chez les bébés, c’est seulement vers dix mois que commence le déclin de leur capacité à discriminer tous les contrastes consonantiques. Les voyelles et les consonnes ont en effet des rôles très différents dans la parole. Les premières, qui portent l’information prosodique, sont plus aptes à "aimanter" l’attention de l’enfant.

Plus tardive que celle des voyelles, la réorganisation des discriminations consonantiques paraît liée aux débuts de la reconnaissance des mots. Celle-ci accélère les processus de sélection: ce qui n’est pas pertinent ne doit pas encombrer le cerveau au moment où l’enfant commence à mémoriser les formes verbales qui vont constituer son lexique. Alors, la discrimination des sons perd son caractère « gratuit» pour rendre compte de différences de sens.

La façon dont se réorganise la perception des catégories consonantiques est relativement complexe. Quand les enfants commencent à sélectionner les catégories propres à leur langue et à discerner leurs propriétés spécifiques, leur perception des contrastes non pertinents dans celle-ci se modifie. Mais tous les contrastes non pertinents ne seront pas éliminés dès dix-douze mois: certains resteront assimilés à des catégories de la langue jusqu’au moment, plus tardif, où tous les contrastes prendront une valeur linguistique dans le cadre du système phonologique de la langue de l’enfant. Ce moment se produit vers deux ans. De subtiles expériences de Catherine Best montrent l’évolution de ces réorganisations dont certaines laissent des traces chez les adultes.

Le babillage

Enfin, le grand jour arrive! L’enfant commence à babiller. Les débuts du babillage, aussitôt perçus par les adultes, sont généralement très brusques. Aux sons incertains des jours précédents, succèdent les premiers « pa pa pa » ou « ba ba ba », nets et bien articulés, immédiatement repérés par les parents. Ceux-ci ont parfois tendance à les interpréter comme des ébauches de premiers mots. Quelques pères un peu pressés clament que l’enfant a dit son premier mot et que ce mot est, naturellement, « papa ».

Le babillage marque une étape importante dans le développement de la parole. Aux balbutiements se substituent des productions qui constituent le début de ce développement. Certes, le babillage n’est pas le langage, mais il est un langage qui fournit un cadre pour le développement de la parole. Pour reprendre une expression poétique de A. Grégoire, c’est "un langage dont le tissu phonétique ondoie avec fréquence mais qui obéit néanmoins aux principes des possibilités phonétiques". Avec moins de poésie, nous dirons que dans le babillage l’enfant commence à produire des syllabes qui respectent les contraintes des syllabes dans les langues naturelles.

Sans trop entrer dans des détails qui occupent les linguistes, nous dirons que la syllabe est l’unité rythmique de base des langues naturelles. Toutes les langues sont syllabiques. Dans toutes les langues, la structure syllabique s’analyse en termes de consonnes et de voyelles, c’est-à-dire selon une opposition de traits entre un tractus vocal contracté (consonnes) et un tractus vocal ouvert (voyelles), entre des sons apériodiques (consonnes) et des sons périodiques (voyelles). La syllabe est composée d’un noyau (la voyelle), d’une ou de marges (les consonnes) et d’une transition entre les formants du noyau vocalique et les marges consonantiques.

Ces notions nous permettent de cerner les changements d’articulation qui marquent le passage des quasi-syllabes produites entre quatre et sept mois — avant le babillage — aux syllabes du babillage, dont les caractéristiques, semblables à celles que nous venons de définir, correspondent à la forme matérielle des syllabes des adultes.

Que disent les enfants entre 7 et 10 mois ?

C’est entre six et dix mois, souvent vers sept mois, mais avec de très importantes variations selon les enfants, que l’on peut entendre le premier babillage. Le plus souvent, ces premières formes — ce que l’on appelle "babillage canonique" — se caractérisent par la production de syllabes simples: une séquence consonne-voyelle telle que [pa], [bal, [ma]. 

Les différences entre les enfants commencent tôt. Les syllabes sont très souvent groupées en suites répétitives: /ba ba ba/, /dae dae dae/, /be be be/. Cependant ce type de production n’est pas exclusif. Dès les débuts du babillage, l’enfant peut s’abandonner à certaines fantaisies de transformations phonétiques. Mais rien de trop! Il procède par petites touches, avec parfois une variation plus originale. Les séquences rythmiques formées de syllabes consonne­voyelle répétées /ba ba ba ba/, qui caractérisent le babillage canonique, pourraient aider à relier les aspects sensoriels et moteurs des vocalisations. En réitérant le geste articulatoire, l’enfant apprend à y associer les schémas acoustiques correspondants. La régulation des possibilités phonétiques serait facilitée par les variations acoustiques et articulatoires de répétitions rythmiques.

Quel est le rôle de la motricité dans les productions du babillage? Les suites de syllabes répétées sont produites par une alternance rythmique d’ouverture et de fermeture de la bouche, accompagnée de phonation. Un conduit vocal relativement ouvert pendant la phonation entraîne la production d’une voyelle, tandis que la production de sons de type consonantique implique un conduit vocal relativement fermé. Pour P. Mac­Neilage et B. Davis, ce cycle d’oscillations de la bouche fournit la base du babillage et rend compte de la forme de ses productions.  À une tendance à la fermeture maximale du conduit vocal dans les consonnes, correspond une ouverture relativement importante de la bouche pour les voyelles. Ainsi s’expliqueraient, par le mouvement relativement simple d’une succession d’ouvertures et de fermetures de la mâchoire, les productions de type /ba ba ba/, /da da da/ ou /ma,mam/ du début du babillage. L’oscillation mandibulaire fournirait « le cadre » articulatoire dont le contenu serait ensuite donné par les mouvements de la langue. Le babillage, avec des syllabes répétées, refléterait la formation de « cadres » dans lesquels les différents segments phonétiques seront insérés au fur et à mesure qu’ils deviendront accessibles à l’enfant.

Nous verrons que très vite le bébé s’avère bien trop malin pour se laisser enfermer dans un cadre aussi rigide! Dans les premiers mois, l’enfant s’est exercé à varier sa voix et ses intonations. Il a ainsi acquis un certain contrôle sur la durée, l’intensité et la hauteur de ses vocalisations. Mais qu en est-il de l’intonation dans le babillage? Un point de vue aujourd’hui dépassé considérait l’intonation comme un simple ajout surimposé aux productions phonétiques. Or la diversité des prosodies dans les langues implique une maîtrise des relations temporelles et des variations d’intonation ainsi que des modalités d’attaque ou de relâchement des sons.

Les écoutes attentives de bébés de sept-huit mois de différents pays étonnent le chasseur de babillage: certes, les babillages offrent des ressemblances, mais ils ne sont jamais les mêmes. À leur écoute, il nous semblait bien qu’existaient des caractéristiques qui définissent une qualité de voix, une manière d’articuler, de moduler des syllabes, tout à fait indépendantes de ce que l’on dit, et qui sont l’apanage de chacun. Mais cette qualité de voix, cette manière de parler n’étaient pas seulement individuelles, elles dépendaient aussi de la langue et de la culture. On trouvait chez les bébés français une manière de vocaliser, d’attaquer ou de relâcher les sons qui n’était déjà plus la même que celle des bébés arabes. Cette impression, si contraire aux positions académiques des années soixante-dix, était-elle le fruit de notre imagination? Cela demandait à être vérifié.

Une simple expérience dans laquelle nous avons présenté à des adultes "naïfs" des paires d’échantillons de babillage d’enfants de huit mois, français, arabes et cantonais, a permis de nous en assurer. Les adultes devaient indiquer, au besoin deviner, quel était, selon eux, sur deux échantillons entendus l’un à la suite de l’autre, le babillage du bébé français. Les choix, corrects à plus de 70 %, suggèrent que, chez les bébés de huit mois, des caractéristiques d’intonation et de qualité vocale, spécifiques à chaque langue, ont déjà influencé la manière de produire des sons et de les grouper en contours d’intonation. On trouve chez les bébés arabes des attaques dures, des bruits de friction dans le relâchement des sons, et des syllabes accentuées. 

Que disent les enfants entre 10 et 12 mois ?

Vers dix-onze mois, l’articulation devient plus nette, plus assurée, et les suites de syllabes variées deviennent plus nombreuses.

Après la période de babillage dit « canonique », durant laquelle les séries de syllabes répétées ont formé la majeure partie des productions, il arrive un moment où l’enfant augmente considérablement sa production de suites polysyllabiques dans lesquelles sont systématiquement variées les voyelles et les consonnes. Bien que le champ des combinaisons soit encore restreint et phonétiquement circonscrit, certains enfants affectionnent la difficulté. Cependant la majorité des productions restent mono ou bisyllabiques et les occlusives comme les nasales continuent à être prédominantes. Les productions uniquement vocaliques diminuent.

Observons un bébé de dix mois, Pierre. On a posé le micro pas trop loin de lui et on s’est éloigné dans la chambre d’à côté tout en le surveillant par la porte ouverte. Pierre joue et babille. Quand il frappe sur un cube, il produit des sons brefs, des syllabes isolées, puis il s’arrête et, tout en regardant dans le vague, produit une longue série de /bababa/, suivie d’une série de /dadada/ puis de /gagaga/. Que fait le bébé en parcourant cette gamme? Ce n’est pas par hasard si ces trois séries qui jouent sur les places d’articulation se suivent: labiale, dentale puis vélaire. Pierre a modulé ses productions d’avant en arrière en rétractant la langue et en changeant le point d’articulation dans le conduit vocal. Le lendemain, Pierre produit des séries /apff, pepff/. Cette fois, il garde la même place d’articulation, mais il joue sur le mode d’articulation. On remarque d’autres régularités: les syllabes isolées précèdent les suites de syllabes mais les suivent rarement, les séquences de sons répétés précèdent les séries de sons variés. Si nous suivons Pierre au jour le jour, nous pourrons donc remarquer, à côté de régularités dans l’ordre de ses productions, une évolution dans la façon dont il contraste les effets de la place et du mode d’articulation des sons. Entre le babillage canonique et le babillage varié que l’on trouve à cette période, le bébé a exploré assez systématiquement la gamme du jeu articulatoire et il peut s’amuser à produire des suites de variations jouant sur la position des articulateurs. Il a ainsi en quelque sorte construit un tremplin pour la parole.

Mais déjà se marque une grande variabilité entre les enfants. Ainsi, des préférences pour certaines configurations se marquent nettement dans les productions des enfants de dix-douze mois. Aucun enfant n’explore systématiquement toutes les possibilités articulatoires dont il dispose. Il choisit et privilégie certaines routines de production qui lui serviront quand il s’agira de programmer des mots. L’important demeure la faculté que lui a donné l’exercice de ses capacités articulatoires d’arrêter un cadre rythmique et syllabique qui fournira la base de la programmation articulatoire des premiers mots.

Mais pourquoi les bébés babillent-ils? Est-ce un jeu? Est-ce un prélangage?

Quand des esprits sérieux se penchent sur la nature et la fonction du babillage

Quelle est donc la fonction du babillage? Que fait l’enfant quand il babille? Est-il seulement attentif aux jeux de sa voix? Pourquoi cet intérêt pour les sons du babillage quand l’étude de celui-ci, historiquement, a longtemps laissé les psychologues et les phonéticiens relativement indifférents, à quelques remarquables exceptions près? Antoine Grégoire est une de ces exceptions. Il privilégiait l’hypothèse d’une grande précocité de l’influence des sons de la langue sur les vocalisations des bébés. Mais les moyens de vérifier ces intuitions manquaient. Sans le recours à des enregistrements qui permettent la confrontation entre des transcriptions issues de différents observateurs, il est en effet difficile de comparer les observations et notations de vocalisations de bébés appartenant à des milieux linguistiques différents, quelque méticuleuses et obstinées que soient les observations.

Les premières cent vingt pages du livre d’Antoine Grégoire, consacrées à l’analyse phonétique des sons du gazouillis et du babillage, disent toute l’importance que cet auteur attribuait aux vocalisations des bébés. Grâce à des observations systématiques des premiers mois, A. Grégoire pensait suivre ce qu’il appelait la « normalisation » phonétique. Il estimait celle-ci précoce. Selon lui en effet, le « gazouillis » n’échappe pas à l’influence du milieu et les modalités articulatoires des langues modèlent les productions du babil. « Si on suivait au jour le jour des nourrissons de divers pays, écrivait-il, on observerait à coup sûr une normalisation phonétique relative dans le sein même d’une masse de faits en apparence désordonnés. »

Les minutieuses analyses des productions du babil de ses deux fils lui faisaient prédire, en 1937: « Pour nous en tenir, une fois de plus, à l’aspect matériel de la parole, à quelle époque commencera la régularisation du système phonétique, autrement dit sa mise au point progressive, conformément aux usages du terroir? L’opinion généralement adoptée fixe une date assez tardive à cette phase nouvelle, soit la fin de la première année. Jusqu’à ce moment, le babillage de l’enfant est présumé échapper à l’influence du milieu. À cet égard, nous nous sommes déjà permis d’exprimer des doutes. Nous croyons à la vraisemblance d’effets plus précoces. »

Antoine Grégoire aurait souhaité comparer le gazouillis des bébés des Alpes bernoises à celui des jeunes Parisiens. Les Alpes bernoises n’étaient pas choisies au hasard: l’écart du registre vocal devait permettre de vérifier plus particulièrement si une différence entre l’articulation « gutturale » chez les bébés des Alpes bernoises et antérieure chez les bébés parisiens correspondait à la prononciation propre à chacun des deux endroits. Hélas les moyens pour le faire lui manquaient. Cela ne l’empêchait pas de situer les gazouillis et le babillage comme des étapes d’une normalisation phonétique précoce, une sorte de laboratoire où s’effectuait une préparation à la production des sons de la langue avec leur spécificité articulatoire.

Les approches structuralistes et générativistes ont, au contraire, mis l’accent sur les facteurs universels du développement dans le langage. Dans ce cadre, au moins dans un premier temps, la genèse du développement du langage a paru de peu d’intérêt.

Le grand linguiste structuraliste Roman Jakobson, dans son fameux livre Langage enfantin et aphasie, publié en 1941, établit une discontinuité de nature radicale entre les productions du babillage et celles qui appartiennent au langage. Selon lui, ces productions n’ont aucune relation avec le répertoire des premiers mots. D’emblée, il élimine l’intérêt de toutes les études des sons du babillage pour l’acquisition de la parole. Le babillage ne serait qu’un exercice donnant lieu à des suites de sons, aléatoires et extrêmement variés. Une période de silence séparerait d’ailleurs ces productions, qui seraient non linguistiques, de la production des premiers sons linguistiques apparaissant avec les premiers mots.

Une opinion aussi radicale, venant d’un esprit aussi respecté que R. Jakobson a, durant des années, figé les opinions des chercheurs vis-à-vis des productions prélinguistiques. Et cela d’autant plus que son analyse rejoignait celle de E. Lenneberg, de N. Chomsky ainsi que de la plupart de leurs disciples dans les années soixante. Pour eux, les productions de babillage correspondent à un stade donné de la maturation et évoluent selon des processus de maturation. Leurs formes sont universelles et doivent se retrouver chez tous les enfants d’un même âge, même chez les enfants sourds. Cela avant que ne se manifestent des régularités "phonologiques".

L’avantage des propositions de Jakobson tenait dans la possibilité de les vérifier. Elles ont stimulé les recherches, et les études sur le développement phonologique se sont multipliées, bientôt suivies par des études portant sur les formes  prélinguistiques. Or les données empiriques qui devaient appuyer les propositions de Jakobson se sont révélées fort peu convaincantes. Ni l’affirmation que le babillage n’a aucun rapport avec les productions plus tardives ni les schémas universels proposés pour le développement phonologique n’ont été vérifiés par l’analyse des productions des enfants.

Dans les années soixante-dix, une autre approche de la nature du babillage se dessine. Un groupe de linguistes met alors l’accent sur les contraintes biomécaniques de l’appareil articulatoire et sur les relations de celles-ci avec la perception. Si cette position semble rejoindre celle de E. Lenneberg en insistant sur la biologie du développement, elle s’en distingue en fait par son rejet de mécanismes privilégiés spécialisés pour le langage, et par son interprétation de la nature et de la fonction du babillage.

Selon cette approche, tous les mouvements issus de l’équipement biologique de l’être humain possèdent des caractéristiques structurales fondamentales ayant des formes d’organisation comparables fondées sur un assemblage de mouvements coordonnés. Un geste fondamental sous-tend toutes les productions articulatoires du babillage. Il implique un mouvement cyclique alterné d’ouverture et de fermeture du conduit vocal, produit d’abord par l’ouverture et la fermeture de la bouche. Cette configuration motrice qui rend compte des syllabes canoniques du babillage ne requiert pas un contrôle moteur spécifique. Un simple mécanisme fournit les régularités qui rendent compte des syllabes que l’on trouve dans tous les babillages de tous les enfants, quel que soit leur groupe linguistique. L’explication causale des schémas prélinguistiques ainsi que des schémas des premiers mots, repose donc sur la biomécanique. Les changements anatomiques seront un facteur essentiel sinon suffisant du développement. Avec le modèle biomécanique, les auteurs cherchent à montrer que les systèmes phonétiques émergent en tant qu’adaptations aux contraintes de production et de réception du langage.

Cette approche rejoignait les travaux de phonéticiens sur la nature des inventaires phonétiques de langues parlées dans le monde. Selon eux, les aspects généraux du babillage pouvaient s’expliquer par la présence, en chaque langue, d’un « coeur » commun de sons, ou d’un sous-ensemble d’articulations qui formerait la base des systèmes de sons que les enfants devraient apprendre. Ce coeur se développerait plus tôt et plus systématiquement que les combinaisons de segments plus rares ou plus élaborés.

Ces approches réduisent les possibilités pour un enfant d’échapper à l’universalité des schémas de babillage. La variabilité que l’on remarque entre les vocalisations des enfants s’expliquerait par des préférences individuelles pour certains de ces schémas, à l’intérieur des limites imposées par les tendances biomécaniques.

Les modèles biomécaniques de l’articulation ont eu le mérite de replacer le babillage dans le cours du développement phonétique général. Avec ce type de modèle, les formes du babillage canonique sont en effet liées à des gestes qui fondent les structures de base de l’articulation dans les langues. Leur valeur pour le développement de la parole est ainsi reconnue. Mais, avec ces approches, l’influence du milieu linguistique sur le babillage a continué à être sous-estimée. Curieusement, c’est au moment où étaient mises en évidence les capacités perceptives des nourrissons qu’un courant de pensée très puissant a minimisé leur effet sur la production.

Les propositions d’une interprétation essentiellement bio­mécanique du babillage contiennent une part de réalité. Elles rendent compte de la fréquence de certains types de productions dans le babillage. Cependant elles sous-estiment le rôle des processus de sélection qui permettent le réaménagement des capacités précoces de perception. Certes, ces propositions ne rejettent pas le rôle des sources d’information (auditives, visuelles, pro­prioceptives) qui établissent une autorégulation entre l’écoute et la production, mais elles ne situent ce rôle que tardivement et avec timidité.

Et cependant le seul fait d’entendre des paroles modifie déjà le comportement vocal de l’enfant! Des preuves en sont données par la différence que l’on trouve entre les enfants sourds et les enfants entendants. Les premiers ne commencent à babiller que plusieurs mois après les enfants entendants.

Le traitement perceptif est-il donc sans influence sur les productions? Cela paraît bien surprenant quand on considère à quel point le bébé est une remarquable machine à établir des correspondances! Ce bébé si attentif à la parole, qui dès les premiers jours "préfère" sa langue maternelle, ce bébé qui, dès les premiers mois, imite les gestes de la bouche et, à quatre-cinq mois, fait correspondre des sons à des mouvements de la bouche, ce bébé qui au même âge reproduit des contours d’intonation, est-il vraiment passif devant ce qu’il entend, voit et ressent, lorsqu’il s’agit de gérer ses propres productions?

Dans les années quatre-vingt, l’hypothèse d’une interaction précoce a vu le jour (ou plutôt a été relancée, si l’on considère que certains psycholinguistes comme A. Grégoire la prédisaient). Cette hypothèse stipule un jeu d’ajustement entre l’équipement génétique et physiologique des enfants d’une part, et les effets de l’expérience avec la langue parlée par les parents d’autre part. Avant la naissance, cette interaction module les capacités perceptives pour la prosodie. Dans le deuxième quart de la première année, nous l’avons vu, elle remplit le même rôle pour la phonétique. En production, cette interaction se marque par l’évolution de l’organisation phonétique et intonative du babillage. Le mécanisme qui la régit est biologiquement déterminé, donc universel; c’est celui qui permet aux enfants de faire des sélections parmi les données de l’environnement. Le cerveau de l’enfant produit constamment des variations internes, que l’on peut assimiler à des hypothèses grâce auxquelles il teste le monde. Le processus de développement repose ainsi sur la sélection des données empiriques qui permettent de fixer certaines des hypothèses. Petit à petit se bâtissent des niveaux d’organisation de plus en plus adaptés au monde extérieur.

Les productions vocales des enfants sont ainsi modelées par des processus de sélection. Les formes phonétiques et les schémas d’intonation spécifiques à la langue de l’environnement sont progressivement retenus aux dépens des formes non pertinentes pour le système phonologique de la langue. Ce processus commence dès la naissance, sinon avant. Cependant, les premiers effets sur les performances vocales en sont retardés particulièrement par le cours lent du développement moteur.

Les réponses aux propositions issues de ces différents modèles (maturationnel, biomécanique, interactif) se trouvent dans les données empiriques. Mais des réponses vocales ou  circonstanciées des bébés ne sont pas faciles à obtenir et leur fantaisie brouille parfois les pistes! Heureusement, les faits sont têtus et les appels des enfants se sont faits de plus en plus insistants pour nous obliger à revenir à la compréhension chaleureuse d’un Antoine Grégoire à l’égard de leurs productions vocales.

Les bébés français babillent-ils en frnaçais et les bébés yoruba en yoruba ?

Quand Mary, petite fille anglaise de dix mois, babille, on croirait entendre Madame Thatcher. Les séries qu’elle dit avec un ton un peu pincé seraient invraisemblables chez un bébé français ou chez un bébé cantonais! Mais des exemples aussi caricaturaux suffisent-ils à montrer l’influence de la langue sur les vocalisations? Mary est peut-être tout simplement une bonne imitatrice de quelque lady de son entourage.

Seules des analyses interlangues systématiques peuvent apporter des réponses. Elles doivent permettre de séparer ce qui est universel des modifications systématiques dues à l’expérience d’une langue particulière.

L’influence des langues maternelles sur le babillage des enfants a été mise en évidence à partir d’expériences et d’observations parallèles d’enfants appartenant à des communautés linguistiques différentes. Des traits généraux, communs à tous les enfants, caractérisent les premières productions de babillage, mais la variabilité qui apparaît durant le dernier trimestre de la première année montre qu’un simple niveau biomécanique de production n’est plus seul en jeu. Cette variabilité idique-t-elle simplement la présence de possibilités aléatoires de productions plus nombreuses ou rend-elle compte de processus de sélection révélant un certain niveau d’organisation phonétique? Autrement dit, la variabilité phonétique des vocalisations des enfants est-elle réelle et si oui, quelle est, dans cette variabilité, la part de la structure phonétique spécifique de la langue de l’environnement?

À une approche comparative doit s’adjoindre une approche prédictive. Le système phonologique des langues peut-il permettre d’élaborer des prédictions sur les processus épigénétiques qui sous-tendent le développement des formes prélinguistiques? Nous avons mentionné plus haut comment, dès huit mois, l’organisation prosodique et rythmique des productions de babillage permet à des adultes d’identifier, parmi différents échantillons, ceux appartenant à des enfants de leur propre communauté linguistique. La question restait posée d’une influence de l’organisation phonologique de la langue de l’environnement sur la structure phonétique du babillage.

L’étude systématique comparative interlangue du babillage doit commencer par l’étude des voyelles. Celles-ci en effet sont perceptivement saillantes dans la chaîne parlée, elles demandent moins de précision que les consonnes dans le contrôle articulatoire. Dès 1980, P. Lieberman a mis en évidence, pour les bébés anglais, l’émergence d’une cohérence de l’espace vocalique dans le dernier quart de la première année. Il était intéressant de voir si, au cours de ce développement, s’affirmait une influence précoce de l’environnement linguistique. Une étude des voyelles produites par des enfants de dix mois appartenant à des groupes linguistiques très différents devait le montrer.

Chaque langue a en effet un "espace vocalique" qui lui est propre; le nombre des voyelles dans les langues peut être extrêmement différent: il varie entre trois à plus de seize dans certaines langues. On peut étudier le système vocalique d’une langue au moyen de l’analyse spectrale des voyelles produites par les locuteurs de cette langue : une voyelle est en quelque sorte un son musical produit par la vibration des cordes vocales modulée par la configuration du conduit vocal qui amplifie certaines fréquences et en atténue d’autres. Les voyelles ont chacune un timbre, une "couleur", qui leur est propre. Ce timbre est lié au schéma des formants. En bref, la couleur ou le timbre d’une voyelle dépend de la configuration du conduit vocal qui est définie par la position des différents articulateurs: lèvres, langue, larynx, etc.

S’il y a influence précoce de l’environnement sur la sélection phonétique dans le babillage, on doit trouver des différences systématiques dans la distribution des sons vocaliques selon les groupes linguistiques. Ces différences doivent en outre refléter celles que l’on trouve dans le répertoire vocalique des langues adultes.

La réponse devait être recherchée aux quatre coins du monde. Il fallait d’abord trouver des langues ayant des espaces vocaliques bien différents. Ainsi des bébés français, anglais, cantonais et algérois ont été étudié. Les Anglais adultes ont plus de voyelles d’avant, les Français plus de voyelles arrondies, les Cantonais plus de voyelles d’arrière, les Algériens n’ont que trois voyelles dans leur système phonologique et les réalisations de ces voyelles sont surtout centrales. Les bébés sont si sensibles aux sons du langage qu’il est nécessaire de les interroger dans leur pays d’origine où l’on peut espérer qu’ils n’ont pas entendu d’autres langues. 

Chacun des cinq enfants de chaque communauté linguistique a été enregistré durant soixante minutes et les productions ont fourni entre cinquante et soixante voyelles analysables par enfant.

La distribution des voyelles apparaît bien différente pour les quatre groupes. Les enfants anglais ont tendance à produire plus de voyelles hautes et d’avant alors que les Cantonais, à l’extrême opposé, favorisent les voyelles basses d’arrière. Les Algériens ont un espace vocalique plus centralisé que les Français.

Ces variations reflètent-elles les caractéristiques des voyelles dans les langues de chaque enfant? Pour le savoir l'équipe de Bénédicte de Boysson-Bardies a choisi de se pencher sur le caractère plus ou moins compact des voyelles pour chaque groupe, et de comparer le degré de compacité pour l’espace vocalique des adultes et des enfants des différents groupes: le rapport des deux premiers formants des voyelles caractérise la compacité des voyelles ou, par opposition, leur caractère diffus. 

On observe un parallélisme des rapports de compacité entre voyelles des enfants des différents groupes et voyelles des langues adultes. Ce parallélisme montre qu’il existe déjà chez l’enfant une représentation de l’espace vocalique de la langue qui lui permet de réaliser les voyelles en fonction des caractéristiques des voyelles perçues.

Les travaux de P. Kuhl sur les catégorisations perceptives, menés aux États-Unis et en Suède, ont montré ultérieurement qu’il existait bien, dès six mois, une plus grande sensibilité des bébés aux voyelles prototypiques de leur langue. Ce codage précoce des catégories vocaliques de la langue parlée dans l’environnement est en accord avec les données montrant des différences précoces dans les productions. Et, en retour, ces différences témoignent d’une utilisation du codage perceptif des voyelles pour la production dès le babillage. Cette convergence montre bien qu’une interaction entre le traitement perceptif et le codage d’éléments du répertoire phonétique a lieu au cours de la première année.

Il restait à vérifier qu’une influence du répertoire de la langue se retrouvait pour les consonnes et les syllabes. De fortes résistances s’opposaient à cette idée. La prédominance marquée des occlusives — particulièrement des labiales et des dentales — dans le babillage des bébés et dans les premiers mots fondait les approches articulatoires: les consonnes sont plus complexes à produire que les voyelles, qui sont plus stables, et requièrent donc plus d’habileté motrice. L’idée prévalait d’une détermination uniquement articulatoire des consonnes.

Dans les données de babillage, comme dans celles des premiers mots, le pourcentage important des consonnes labiales et dentales, la prépondérance des occlusives, la rareté des fricatives et des latérales rendent compte de tendances générales universelles prédîtes par des considérations de nature physiologique. Cependant on trouve des différences nettes dans la distribution des places et modes articulatoires des consonnes entre les différents groupes d’enfants. Ainsi, dès l’âge de dix mois, les enfants français produisent plus de labiales que les enfants japonais ou suédois.

Les analyses interlangues confirment aussi que le répertoire des consonnes, aussi bien dans le babillage que dans les premiers mots, se rapproche de la distribution que l’on trouvera plus tard dans les mots habituels des enfants: le processus consistant à construire des représentations phonétiques spécifiques à la langue a commencé. Les enfants, dès dix mois, ont déjà sélectionné un répertoire de consonnes qui reflète des tendances statistiques du répertoire de la langue de l’environnement.

La distribution des consonnes ne change pas de façon significative entre le babillage et les premiers mots. On trouve cependant quelques différences. Le répertoire des premiers mots est plus simple, il inclut un pourcentage encore plus élevé d’occlusives et de labiales. En effet, la production d’un mot demande l’élaboration d’un programme moteur spécifique, qui implique des contraintes sur les formes et sur l’ordre des séquences articulatoires. Si ces contraintes sont trop fortes, l’enfant revient à des formes plus simples et tente de les adapter au mot qu’il veut produire. Cela entraîne des « stratégies » différentes selon les enfants.

La syllabe, en tant qu’unité de production, fonde l’organisation de la parole. Les structures possibles de syllabes Varient avec les langues. Mais, chez les jeunes enfants, les contraintes motrices impliquent des contraintes dans la structure des syllabes. Les structures prédominantes dans le babillage sont simples: essentiellement consonne-voyelle et parfois consonne-voyelle-consonne. On trouve fréquemment des suites syllabiques voyelle-consonne-voyelle et consonne-voyelle-consonne-voyelle.

Si on pense que l’influence de la langue de l’environnement joue, les prédictions sont fonction des langues. Ainsi les petits Nigérians parlant le yoruba, langue dans laquelle la plupart des mots commencent par une voyelle, devraient très tôt produire plus de formes voyelle-consonne-voyelle que les Français. Et en effet les petits Yorubas se moquent joyeusement des contraintes mécaniques et produisent bien plus de formes voyelle-consonne-voyelle que de formes consonne-voyelle. Ils ont avant tout à apprendre à parler yoruba! Les petits Français, Anglais et Suédois produisent entre 65 et 75 % de dissyllabes consonne-voyelle-consonne-voyelle alors que les enfants yorubas ont 38 % de consonne-voyelle-consonne-voyelle et 62 % de voyelle-consonne-voyelle dans leurs productions dissyllabiques.

Certes des tendances communes se retrouvent, mais les associations consonne-voyelle à dix et douze mois montrent que les associations prédites par l’approche biomécanique et son principe d’articulation « minimale » ne se retrouvent dans les babillages que quand elles sont aussi prédites par la structure de la langue maternelle. Les bons apprentis que sont les bébés tendent à préférer les associations les plus fréquentes dans les mots courants de leur langue maternelle. 

Cette dernière étude montre encore la précocité des sélections effectuées par l’enfant. Entre neuf et douze mois, l’interaction entre la perception et les performances motrices a permis aux enfants d’organiser leur babillage. Cela révèle une adéquation entre la réorganisation de la perception et les premières productions. Les expériences sur les capacités de discrimination suggèrent que vers dix-douze mois, les bébés se sont désintéressés des sons qui n’appartiennent pas au système phonologique de leur langue. Au même moment, on voit que les performances des enfants s’orientent vers la production de voyelles, consonnes et syllabes privilégiées dans leur langue.

Certes les différences entre les modes d’acquisition et la variabilité des formes que l’on trouve chez quelques enfants d’un même groupe linguistique rendent prudent sur les généralisations que l’on pourrait faire pour tous les enfants de ce groupe linguistique. Cependant le fait que les variations individuelles n’arrivent pas à masquer les tendances spécifiques des différents groupes linguistiques renforce l’idée de processus sélectifs organisant dès neuf-dix mois un niveau phonétique dans la production.

Ils commencent à parler leur langue sans accent

Nous l’avons vu, les adultes français distinguent les vocalisations d’enfants français de huit mois des échantillons de vocalisations de bébés étrangers. Lorsqu’ils tentent d’expliquer leur choix, les adultes invoquent des indices d’intonation, de rythme. Mais cette coloration donnée très tôt aux vocalisations est-elle reliée à des caractéristiques d’organisation prosodique spécifiques du français? Les indices prosodiques facilitent le découpage des énoncés, et dès deux mois les enfants y sont sensibles. Mais les utilisent-ils avant que leurs productions soient organisées en mots ou en phrases?

A. Levitt & Q. Wang ont analysé, chez des enfants français et américains de sept à onze mois, des formes de babillage consistant en syllabes répétées. Elles ont pu mettre en évidence, dès ces âges, des schémas de hauteur et d’organisation temporelle de la syllabe terminale qui tendent à la rapprocher des formes caractéristiques des syllabes terminales du langage ambiant.  

Une des perspectives les plus intéressantes qui restent encore à étudier pour comprendre comment la parole vient aux enfants est certainement l’étude de l’organisation de l’intonation et du rythme à cinq-six mois, c’est-à-dire avant même les premières productions de babillage mais quand l’enfant maîtrise sa phonation. Si la prosodie a le rôle qu’on lui attribue dans la segmentation de la parole continue, la possibilité de vérifier sa participation au traitement perceptif des formes organisées à travers les productions des enfants paraît extrêmement importante. Des factures de postures orales ou de positionnements laryngés globaux, en relation avec les modes de production caractéristiques de certaines langues, ainsi que de l’organisation de contours d’intonation se rapprochant de ceux de la langue maternelle pourraient se manifester avant six mois. Cela confirmerait une évolution parallèle, quoique décalée, du traitement perceptif et de l’organisation des productions pour la prosodie.

Les enfants ne commencent pas à parler avec le rythme et l’intonation d’un espéranto universel. Certes, les voix d’enfants ont des points communs tout autour du monde mais l’écoute des babillages et des premiers mots montre que la couleur et le ton caractéristiques de la langue ont déjà été bien saisis par nos jeunes apprentis.

Un babillage en langue des signes

L’importance du babillage dans l’accession au langage se voit dans l’universalité de cette étape qui transcende les modes de réalisation du langage. Jusqu’à cinq ou six mois, le bébé sourd congénital vocalise comme le bébé entendant. La rupture ne se marque qu’au moment du babillage : le bébé sourd ne babille pas, c’est-à-dire qu’il ne commence pas à produire des syllabes ou des suites syllabiques à l’âge où commence à le faire le bébé entendant, vers sept mois. Au contraire, à partir de cet âge, les vocalisations du bébé sourd tendent à diminuer. Ce n’est qu’après un an qu’on trouve un babillage composé principalement de syllabes labiales que l’enfant peut « voir » prononcer. Les bébés sourds qui grandissent dans un milieu où l’on parle une langue des signes sont, comme les bébés entendants, plongés dès leur naissance dans un monde linguistique. La forme du langage que reçoit l’enfant et les modalités sensorielles impliquées sont radicalement différentes: les informations linguistiques sont transmises à travers des gestes manuels et elles sont reçues visuellement. Le contrôle moteur des articulateurs oraux et manuels met enjeu des circuits distincts. Quoique la tâche qui attende l’enfant diffère dans sa réalisation physique, l’accès au langage se fait selon des étapes de développement très similaires à celles que l’on trouve chez les enfants non sourds qui apprennent à parler. Ainsi remarque-t-on que les bébés sourds babillent manuellement vers huit mois. Laura Petitto, qui a étudié ces formes de babillage, pense que les gestes sont assimilables aux syllabes du babillage de l’enfant entendant. Comme celui-ci, le bébé sourd produit des gestes « gratuits » qui évoquent des éléments sublexicaux de la structure des signes servant à représenter des mots. Ces gestes sans signification se distinguent à la fois des gestes habituels dans d’autres activités manuelles et des gestes de communication que l’on peut retrouver chez l’enfant entendant, tel que le geste de montrer du doigt. Ils consistent en des mouvements rythmiques d’ouverture et de fermeture et en des configurations particulières de la main. Ces gestes effectués dans un espace délimité et dans des circonstances particulières se rattachent clairement aux gestes utilisés dans la langue des signes. Des comparaisons systématiques avec la gestuelle des enfants entendants en confirment clairement la spécificité.

Ainsi, très tôt, les bébés subissent l’influence du langage parlé par leur entourage. Dans les limites que leur impose leur manque d’habileté articulatoire, ils sélectionnent un répertoire phonétique et accentuel approprié à leur langue. Comme l’écrivait Antoine Grégoire dans son étude sur ses deux enfants « dès une époque qu’il est difficile de préciser, mais assez rapprochée de la naissance, les deux enfants donnaient l’impression de pratiquer dans les traits généraux, la prononciation du français ». Depuis, les études expérimentales ont confirmé la réalité de ces impressions et montré qu’au moins dans la seconde moitié de la première année -sinon avant- l’intonation et la phonétique des productions des enfants tendaient vers celles de leur langue. L’idée de productions prélinguistiques complètement indépendantes des premiers mots n’est aujourd’hui plus guère soutenable.

Il n’existe pas de solution de continuité nette entre la phonétique et l’intonation des productions de babillage d’une part et celles des premières formes reconnues comme mots d’autre part. Cependant la survenue de mots ou d’expressions possédant un sens, marque une étape essentielle dans le mode de développement. Les sélections ne seront désormais plus «statistiques»mais dirigées vers un but. Commence alors un processus d’adaptation au cours duquel l’intérêt du chercheur se déplace vers de nouvelles questions; comment va se faire l’acquisition du lexique? et à travers elle celle du système phonologique de la langue? Comment se constitue le sens des mots? Quelles relations peut-on établir entre la cognition et l’apprentissage des mots? Autant de questions auxquelles les enfants, dans le cours de leur deuxième année, vont nous aider à répondre.

 

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A consulter

- Grégoire A., L’Apprentissage du langage. Les deux premières années, Paris, Feux Alcan, 1937.

- Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris, Fayard, 1983.

- Changeux J.-P. & Dehaene S., «Neuronal models of cognitive functions», Cognition, 1989, 33, p. 63-110.

 

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