Communication et expressions
Depuis
Darwin, on sait que la compréhension de certains comportements de
l'homme passe par l'appréciation de
l'évolution phylogénétique (c'est-à-dire d'après la
formation, le développement de l'espèce). Ceci est
particulièrement vrai pour la faculté de communication. Chez les
espèces animales, cette faculté existe sous des formes diverses,
avec des moyens de transmission très variés (odeurs, chants,
attitudes, gestes, mimiques, couleurs, vocalisations). Dans la
plupart des espèces, la réaction très précoce - sinon instantanée
- des petits aux signaux de l'espèce permet leur survie. Elle
fonde leurs réactions « sociales », c'est-à-dire leurs réactions d'attachement ou d'évitement, et, plus tard, organise
leur vie sexuelle et la défense de leur territoire.
Exemple: Encore dans l’oeuf,
le poussin réagit au gloussement de sa mère-poule: celui-ci
l'encouragera à briser sa coquille et sera le signe de
ralliement qui lui permettra de suivre sa mère en compagnie de
ses frères de couvée.
Chez le nouveau-né humain, il existe
des réponses génétiquement programmées pour recevoir les signaux
de communication de l'espèce. La faculté de communication du
nourrisson repose sur des modes de transmission et de réception
des informations dont on peut montrer l'extrême précocité, pour
ne pas dire l'innéité. En
effet, la plupart, sinon tous ces comportements de communication
dits innés sont affectés par les premières
interactions avec l'environnement. Parfois très tôt,
avant même la naissance, parfois à la naissance, les mécanismes cognitifs sont
déclenchés et calibrés par des facteurs ou des aspects de
l'environnement spécifiques à l'espèce. Les
mécanismes qui permettent la communication résultent aussi de
ces interactions primitives.
Dans le couple mère-enfant
s'établissent des interactions tout à fait particulières, ne
nécessitant qu'un minimum d'expérience. Le nouveau-né « connaît
» la voix de sa mère, qu'il a entendue dans l'utérus. Il préfère
écouter celle-ci plutôt que la voix d'une autre femme. Il réagit
à l'odeur maternelle, elle aussi repérée avant la naissance, en
se tournant vers le vêtement imprégné de cette odeur ; il est
sensible, dès sa naissance, aux visages humains et se tourne
vers eux. Très tôt il reconnaîtra le visage et certaines
expressions de sa mère. Dès sa naissance aussi, il interagit
avec le comportement de sa mère, l'influençant dans sa manière
de l'allaiter par de micro-mouvements auxquels la mère répond
inconsciemment. Receveurs
d'informations, les nouveau-nés en livrent aussi,
permettant ainsi une adaptation réciproque des conduites
de la mère et du nourrisson.
Les individus des espèces doivent
reconnaître et accepter leurs congénères. Des mécanismes ou des
stratégies propres à résoudre ce problème ont évolué dans
l'espèce humaine. La reconnaissance de la
figure humaine et les réponses aux sollicitations vocales,
l'expression d'émotions à travers des
mimiques font partie de ces programmes génétiques qui
permettront au nourrisson de s'intégrer dans un système de
relations. Les signaux de communication
reposent sur un répertoire inné, universel, d'expressions
faciales et de gestes. Un dispositif de
reconnaissance des expressions, tout aussi inné et universel que
le dispositif de production, en code le sens. L’étude
expérimentale de l’expression faciale des émotions montre que les mimiques émotionnelles sont
stéréotypées. Les mimiques et les expressions
fondamentales (plaisir, peur, détresse, apaisement) sont
semblables chez tous les humains quels que soient la race et
l’environnement social et éducatif. On les retrouve chez les
bébés comme chez les voyants, elles ne doivent donc rien à
l’imitation. Elles fondent les relations
sociales en permettant aux partenaires sociaux d'interpréter les
émotions de l'autre. Ces mimiques d'expression sont non
seulement précoces mais précises: des nourrissons de quelques
semaines auxquels on donne soit une cuillère de liquide sucré
soit une cuillère de liquide amer réagissent avec des mimiques
déjà bien typées: lèvres entrouvertes et petits léchages
rythmiques pour le sucre, bouche fermée avec les coins abaissés
et des clignements d'yeux pour le liquide amer.
Il ne s'agit certes pas ici de
s'aventurer dans le vaste champ des moyens et des modes de
communications du petit humain. C'est le développement d’un mode
particulier et spécial de communication qui nous intéresse: celui de la parole. Celle-ci
croît en grande partie de ses propres racines. Mais les
conduites de réciprocité et les
interprétations des émotions
ou des comportements
d'autrui dont l'évolution structure le système de communication
de l’enfant au cours de la première année, fondent le milieu naturel où s'ancrera le langage.
Des équivalences fonctionnelles entre les formes de
communication non linguistiques et certaines des premières
expressions linguistiques manifesteront le lien qui existe entre
ces aspects de la communication. Nous présenterons donc certains
modes de relations ou d'expressions non linguistiques dont
l’impact est particulièrement sensible pour établir l'enfant
comme interlocuteur.
Le regard
Les nouveau-nés fixent souvent la
bouche de l’adulte, surtout quand celui-ci parle, mais ce sont
les yeux qui retiennent particulièrement leur attention. Le
regard est un composant essentiel de la communication non
verbale. Dans la vie de tous les jours, c'est souvent à travers
le regard que nous interprétons les états émotionnels des
autres, vivacité, langueur, anxiété, gaieté, tristesse. Toutes
les émotions se lisent dans les yeux. « On
parle aux yeux bien mieux qu’aux oreilles », disait
J.-J. Rousseau. La recherche du
contact avec les yeux engage et maintient un lien de
communication très fort, qui non seulement
suscite des relations affectives mais organise la temporalité des échanges.
En face d'un nourrisson « rêveur »,
que fait une mère pour communiquer avec lui ? Elle essaye
d'établir un contact par le regard. Etablir un contact par le
regard permet une première
modification de son comportement. La mère le sait. En
l'appelant, en lui parlant, en le touchant, elle éveille
l'attention de l’enfant. Entre le nourrisson et la mère, ce lien
est d'abord fragile et intermittent, mais quand il s'établit, il
permet de capter et de retenir l'attention du bébé. Ce
comportement de recherche du regard et par le regard est lui
aussi inscrit très fondamentalement dans la nature humaine. On
retrouve un processus analogue chez le bébé né aveugle qui
tourne son visage et le garde fixé vers la voix de sa mère.
Les mères réagissent profondément
quand l'enfant, aux alentours de la quatrième semaine, commence
à rechercher systématiquement leur regard. Entre deux et trois
mois, les échanges soutenus par le regard et alimentés par des
gestes ou des expressions permettent de lier des états
émotionnels à des formes d'organisation temporelle des
relations. Ainsi, à côté des liens
affectifs, les échanges de regards préparent d'autres formes
de relations : celles qui reposent sur des conduites de
réciprocité.
Les conduites de
réciprocité
L'imitation fait partie des
interactions auxquelles le nourrisson participe dès les premiers
jours de la vie. De nombreuses études expérimentales, dont celle
de A. Meltzoff et M. Moore, ont montré qu'il tire la
langue, ouvre la bouche ou ferme les yeux quand, en face de lui,
un adulte produit ces gestes lentement et de façon répétitive,
choisis parce qu'ils existent dans le registre de productions
spontanées du nouveau-né.
Ces imitations précoces ont-elles le
même statut que celles, plus tardives, que l'on trouve vers
huit-neuf mois ? Cette question a fait l'objet de longs débats
contradictoires. Pour Henri Wallon,
elles traduisent un mécanisme mimétique
qui conduira au partage des émotions. Pour A. Meltzoff et
M. Moore, elles sont fondées sur la capacité des enfants à
enregistrer des équivalences entre les transformations de leur
propre corps; et celles qu'ils voient chez l'autre. Ces
premières imitations pourraient aussi aider l'enfant à singulariser et à identifier les personnes de
son entourage qu'il reconnaîtrait non seulement grâce à leur
visage mais aussi par leurs gestes et leurs comportements. Ces
derniers acquièrent ainsi une valeur
d'identification sociale.
L'évolution des traitements
intermodaux de l'environnement est aussi particulièrement
importante pour l'organisation cognitive.
Dès deux mois, l'enfant détecte des équivalences entre le
toucher et la vue. Il peut reconnaître visuellement un objet
qu'il a eu dans la main, sans le voir, un instant auparavant. A
cinq mois, le bébé repère la correspondance entre des paroles et
des mouvements de la bouche. Cela peut être prouvé par une
simple expérience: on place l'enfant devant deux écrans de
télévision, au centre desquels se trouve un haut-parleur. Sur
l'un des écrans, une femme articule silencieusement un son tel
que /mi/. Sur l'autre écran, la même femme articule, là encore
silencieusement, le son /ta/. Le haut-parleur transmet l'un des
deux sons. L'enfant choisira systématiquement de regarder
l'image qui correspond au son transmis. Cette aptitude à lier la vision et l'audition
est d'une importance extrême pour le développement de la parole.
En regardant le visage et la bouche de sa mère lorsque celle-ci
lui parle, l'enfant approfondit ses
connaissances des relations entre la perception des sons et leur
articulation. On a vu que les sons les plus « visibles »,
comme les labiales, sont
parmi les plus fréquents et les plus précoces dans le babillage.
Ce sont aussi les premiers que diront les enfants mal
entendants.
Des formes élaborées d’imitation se
développent à partir du cinquième mois.
Fréquemment, c'est la mère qui les sollicite en imitant un geste
ou une vocalisation du bébé. A travers ces échanges réciproques,
au cours desquels il adopte tour à tour un rôle passif puis
actif, l'enfant apprend à reconnaître et à partager les émotions
et les connaissances du monde. Les jeux comme celui de
cache-cache, les échanges d'objets prendront un peu plus tard la
relève des premiers comportements interactifs et, sous des
formes à peine plus élaborées, se maintiendront durant toute la
vie sociale adulte.
Le turn-taking
Parmi les conduites se rapprochant
de l'imitation précoce, il faut donner une place particulière
aux échanges vocaux du troisième mois. Vers
trois mois (entre dix et seize
semaines en général), et seulement durant une courte période,
apparaît la conduite étrange et assez peu étudiée jusqu'ici que
l'on appelle le turn-taking, le « chacun
son tour ». Elle se marque par un échange spectaculaire
de vocalisations au cours duquel mère et enfant se répondent en
vocalisant chacun à leur tour. L'enfant répond à la
sollicitation vocale de l'adulte sous forme d' « échos », il
commence à vocaliser quand l'adulte cesse de lui parler et cette
situation se reproduit plusieurs fois, donnant l’impression
d'une « conversation ». Cette conduite stéréotypée est fugitive,
elle ne dure que deux ou trois semaines et correspond à une
période très limitée du développement maturationnel. Elle
s’observe aussi chez l’enfant sourd, signe qu'elle est
déclenchée par l'ensemble des composants physiques qui signalent
une production vocale: le son vocal certes, mais aussi la vue
des mouvements de la bouche accompagnés de souffle et les
échanges de regards. Le contrôle de l’éveil qui sous-tend les
rythmes du « chacun son tour » chez les nourrissons est
d'ailleurs essentiellement visuel : le
contact intermittent des yeux règle l’attente mutuelle de la fin
des vocalisations.
Part programmée du développement, la
conduite de turn-taking a une fonction encore mal connue, mais
on pense qu'elle détermine certaines fonctions programmées pour
la communication. Sa valeur adaptative semble particulièrement
riche. Elle met en jeu des stimulations intermodales pour la
reconnaissance et pour la production des conduites liées à la
parole. L'attention portée sur les facteurs visuels impliqués
dans le turn-taking préfigure sans doute
l'aptitude des bébés de cinq mois à mettre en correspondance les
sons et les mouvements de la bouche. C'est une des
sources du traitement intermodal de l’information sonore et
visuelle. L’organisation cognitive se structure donc à travers
le turn-taking mais celui-ci permet aussi à l'enfant de
construire un système plus personnel d'échange dans un contexte
de communication. Enfin cette conduite maximise, chez l'enfant,
l'opportunité d'entendre et de répondre à la mère et, chez la
mère, celle d'entendre et de répondre à son enfant. Elle fait
d'eux des partenaires de parole.
Expression des
émotions
Les nouveau-nés expriment leurs
états physiologiques ou leurs émotions par des cris - cris de
faim, de détresse ou simplement de malaise -, par des mimiques
faciales, par des trépignements de bras et de jambes, par leurs
regards et, très tôt, par des sourires. Ces derniers sont très précoces. Le nouveau-né, même
prématuré, sourit déjà. Selon une jolie légende du Moyen Age, le
ciel étoilé, dans sa rotation, produit une musique enchantée que
perçoivent les petits enfants; ceux-ci croient alors entendre
chanter les anges dans le Paradis et en sourient de plaisir dans
leur sommeil. Mais « ce sourire aux anges », expression de la
béatitude et du bien-être de l'enfant repu, à moitié endormi,
n'est pas le seul. Il existe aussi un
sourire spontané, un vrai sourire en état d'éveil, un
sourire social de réponse. Lui
aussi fait partie de ces comportements de base inscrits dans le
génome de l'espèce humaine: en plus du plaisir qu'il exprime, il
a une fonction sociale. Il sert à apaiser l'autre et à établir
avec lui des liens affectifs. Le sourire du bébé ravit la mère
et, si l'on en croit la légende de Cypselus, apaise les adultes
même les plus endurcis. Selon cette légende, Cypselus, futur roi
de Corinthe, aurait dû être tué à sa naissance, mais il sourit à
ses assassins qui, émus et désarmés, l'épargnèrent.
Assez vite la gamme de mimiques
s'accroît. Chez l'enfant de sept ou huit mois, des mimiques
variées expriment la joie, la peur, le dégoût, le plaisir, la
tendresse, toutes expressions que l'adulte interprète
facilement. Mais le bébé, lui,
interprète-t-il les expressions fondamentales des adultes?
Dès les premiers jours de vie, le nouveau-né est sensible à
l'expressivité des visages. Son malaise devant un visage figé et
inexpressif peut aller jusqu'à des pleurs exprimant une détresse
devant l'absence d'indices de mouvement, de vie. A l’âge de dix
semaines, les nourrissons réagissent de façon appropriée aux
expressions de leur mère : les sourires et les encouragements
vocaux provoquent des réactions positives, les visages tristes
les troublent. Dès quatre mois, si on les familiarise avec des
portraits de femmes souriantes, ils réagissent devant un
changement d'expression sur les portraits qu'on leur présente
ensuite. Dans une étude de 1930 sur les bébés d'une institution
pour enfants abandonnés, C. BühIer remarque que l'enfant répond,
à cinq mois, aux émotions lorsqu'elles sont exprimées à la fois
par le visage et la voix, qu'à six mois la voix seule suffit,
tandis qu'à sept mois une légère expression du visage l'informe
de l'attitude heureuse ou fâchée de l'adulte. Mais C. Bühler
ajoute qu'à huit ou neuf mois l'enfant considère parfois comme
une « bonne blague » l'expression fâchée d'un visage. Sans doute
ne peut-il croire à quelque culpabilité de sa part! La capacité
de distanciation qui perce dans ce comportement suggère une
considérable évolution cognitive.
Les réponses de l'enfant ne sont plus systématiquement et,
pourrait-on dire, physiquement, liées aux mimiques mais sont
perçues comme pouvant être traitées de façon différente. Un
autre type de communication naît avec les premières propensions
à comprendre, puis bientôt à faire de « bonnes blagues ».
L'attribution
d'un sens aux diverses émotions traduites par les expressions
d'un visage permet-elle à l’enfant de partager cette émotion?
Darwin avait remarqué que son fils âgé de six mois adoptait une
expression mélancolique avec les coins de la bouche tombants
quand il voyait sa nurse faire semblant de pleurer. Mais cette «
copie » n’implique pas que l'enfant partage la même émotion, il
peut seulement en imiter les effets
sans que cela éveille la même sensation.
Le vrai partage des émotions semble plus tardif, il accompagne
cette capacité de distanciation que nous avons vu poindre à la
fin de la première année.
Les expressions du bébé exercent un
effet de régulation sur le comportement de l'adulte et les
expressions de l'adulte exercent un effet de régulation des
comportements du bébé. Ainsi, à un an, l’enfant interprète et
prend en compte les réactions de l'adulte pour régler son
comportement d'exploration du monde. Sur le point de toucher un
objet nouveau, de s'aventurer sur un espace inconnu ou de réagir
en face dune personne inconnue, le bébé se retourne vers sa mère
pour y lire sur son visage l'approbation ou l'interdiction de ce
qu'il se propose d'entreprendre. Il traite
l’expression de sa mère comme un commentaire qui lui est destiné
et en tient compte. Une expression positive encourage le
bébé à agir ou lui fait sourire à l'inconnu, tandis qu'une
expression négative le fait se rétracter et se blottir auprès de
ses parents.
L'attention partagée
vers le monde extérieur
Communiquer c’est aussi transmettre
des informations sur le monde extérieur.
Nourrisson, l’enfant communique essentiellement ses
affects. Plus tard, lorsqu'il commence à s'intéresser
aux objets et aux événements du monde, ses regards et ses gestes
sont interprétés par les adultes en fonction de l’environnement.
Les mères ont tendance à donner un sens
à ces gestes et à les commenter,
partageant ainsi avec l'enfant un cadre
sémantique.
On peut suivre expérimentalement ce
partage d’informations sur le monde extérieur à travers
l'évolution des jeux de regards. Vers six mois, l'enfant suit la
direction du regard de sa mère à condition toutefois que l'objet
fixé par la mère soit bien en vue. A douze mois, il interprète
plus précisément le regard de l'adulte: en présence de deux
cibles identiques, il peut isoler celle que l'adulte fixe. Mais
il est toujours incapable de localiser, sur seule indication du
regard, un objet qui se trouve derrière lui ou hors de son champ
visuel. Il ne pourra le faire qu’à dix-huit mois.
Mais déjà, à cet âge, la
communication vocale a pris le relais et a permis bien d'autres
échanges d'information sur le monde des objets! Cependant,
l’interprétation des modulations de la voix, des expressions du
visage, de la direction des regards sont et resteront pour
l’enfant, comme pour l'adulte, des
supports et des compléments d'information indispensables.
L’attention partagée sous-tend aussi le geste de pointer dont on
a beaucoup, et parfois trop, souligné l'importance. Ce geste
repose sur la capacité d'orienter son
regard dans la direction indiquée par le doigt de l'autre,
et secondairement sur l'attribution à
l'autre de la capacité d'orienter son propre regard vers
ce que l'on indique soi-même en faisant ce geste .
A douze
mois, presque tous les enfants sont capables de
regarder dans la direction indiquée par le geste de l'adulte,
toutefois ce n'est qu'entre onze et quinze mois que la plupart
d'entre eux commencent à pointer leur doigt vers un objet
lointain. Dans un premier temps, ils pointent uniquement vers des objets que peut voir
un tiers. Plus tard, ce geste, destiné à indiquer une
demande ou à signaler des objets intéressants, servira à
demander le nom d'un objet. Le geste de pointer est
fondamentalement un geste de
communication, mais on ne
trouve pas de relation entre le développement du langage et la
précocité des enfants à pointer leur doigt vers des objets.
Beaucoup d’enfants qui pointent pour se faire dire le nom de
l'objet emmagasinent leur savoir et ne révéleront que plus tard
le vocabulaire ainsi accumulé.
Le bébé dispose de ce langage
naturel, commun à toutes les nations, qui consiste en jeux de
physionomie, mimiques, gestes, ton de la voix, regards. Ces jeux
de physionomie qui traduisent « les passions de l’âme »
accompagnent souvent l'expression orale des adultes. Ils
aideront l'enfant quand il s'agira d'interpréter des paroles. L’entourage,
en comprenant et répondant aux signaux du bébé de façon pratique
et/ou de façon affective, établit avec lui un courant de communication qui
s'enrichit très rapidement au cours des mois.
Le développement et l'épanouissement du
bébé seraient compromis sans ces échanges coordonnés de messages
affectifs et cognitifs. De trop nombreux exemples
montrent les ravages occasionnés par le manque de soins
affectueux et par l’absence d’entourage disposé à écouter et
comprendre les messages corporels du bébé. Privés d'un minimum
d'amour et d'interaction avec les adultes, les nourrissons
souffrent et s'étiolent. Cependant le
développement de la parole passe fondamentalement par son écoute.
Pour s'actualiser, les capacités de l'enfant ont essentiellement
besoin d'un modèle de langage,
du modèle de la langue maternelle. Ce n'est pas sans raison que
la langue de la société dans laquelle l'enfant grandit est
appelée, en français du moins, « langue maternelle ». La mère
tout spécialement, mais elle n'est pas la seule pour cela,
accompagnera l'émergence du langage en fournissant ce modèle
formel de la langue sous une forme à laquelle l'enfant est tout
particulièrement sensible. Comment?
Pourquoi?
La parole des mères
Qui n’a vu, avec un regard un peu
moqueur mais attendri, une mère, un père ou une grand-mère se
pencher sur un berceau et raconter au bébé d'étranges «
histoires » où se mêlent des mots tendres, des onomatopées, des
vocalisations, des encouragements ? Tout cela avec une voix de
falsetto et de larges glissandi. Qui n’a remarqué l'application
d'une mère, son articulation claire, et l'emphase sur le mot ou
le message qu'elle veut transmettre lorsqu'elle explique un «
fait de vie » à un jeune enfant?
Victor Hugo
ne connaissait pas seulement l'art d'être grand-père, mais aussi
celui de recréer, grâce aux mots, la fulgurance des images et
des émotions. Dans un ravissant poème, il montre l'effet du trop
plein d'amour maternel sur le vocabulaire de la mère.
Elle gazouille...
Alors de sa voix la plus tendre
Couvant des yeux
l'enfant que Dieu fait rayonner
Cherchant le plus
doux nom qu'elle puisse donner
A sa joie, à son
ange en fleur, à sa chimère:
- Te voilà
réveillée, horreur, lui dit sa mère.
VICTOR HUGO (Jeanne endormie / La
sieste)
Voix tendre de la mère, intonation
modulée et claire des hôtesses des aérogares, baryton dynamique
des annonceurs de publicité, parole sucrée des héroïnes de soap
series, ton doctrinal du maître, toutes ces utilisations des
registres de la voix, de l'intonation et du tempo des mots sont
autant d'indications qui situent et
complètent le contenu sémantique du message. Modifier la
manière dont on parle fonde la plupart des interventions
incitatives, érotiques ou didactiques, que celles-ci soient
conscientes ou inconscientes de la part du locuteur.
Exemple: Imaginez que vous
vous trouviez dans un autobus et que l'on vous demande de
deviner à qui parle l'homme ou la femme qui se trouve derrière
vous. Si c'est à un jeune enfant que parle l’inconnu(e), vous ne
vous y tromperez pas, et nul adulte ne s’y trompera. Presque
tous les adultes, quel que soit leur sexe ou leur âge, modifient
leur façon de parler pour s'adresser aux nourrissons et aux très
jeunes enfants. L'adulte manifeste sa sollicitude et la volonté
de s'adapter aux capacités de l'enfant en réglant le registre de
sa voix, en adoptant un ton affectueux et en articulant
clairement et plus lentement les mots.
L’environnement linguistique des
jeunes enfants est composé, en grande partie tout du moins, de
formes particulières du langage appelées
motherese et
baby-talk dans la
littérature anglaise. Si le terme « parler bébé » est utilisé en
français, aucun mot ne traduit motherese dans notre
langue. Ce terme renvoie plutôt aux
modulations de la prosodie et de la voix de la mère ou des
adultes parlant aux bébés tandis que l'expression «
parler bébé » insiste sur la
simplification du vocabulaire, de la syntaxe et de la
forme des mots du langage adressé à l'enfant un peu plus âgé,
sans pour autant négliger les modes d'intonation qui y sont
joints.
Penchés sur le berceau d’un
nourrisson ou s’occupant du bébé, les adultes, lorsqu'ils
parlent, se proposent d'abord d'établir un contact affectif et
de solliciter des vocalisations. Le poète
Zanzotto a créé le néologisme «
pétel » pour parler de ce langage maternel. «
Le pétel.... est la langue câline par
laquelle les mères s'adressent aux enfants très petits, qui
voudrait coïncider avec celle par laquelle s'expriment ces
derniers. » Quelles sont les caractéristiques de ce
langage maternel? On y remarque particulièrement des
modifications de la voix et de
la prosodie: un registre de voix plus haut que
d'habitude, une gamme de contours d'intonation restreinte mais
aux modulations et variations de hauteur très exagérées, des
formes mélodiques longues, douces, avec des glissandi abrupts et
des excursions amples. L'effet de rythmicité prosodique de ces
productions est amplifié par la fréquence des répétitions. Cette
élévation de la hauteur de la voix, ces modulations exagérées
des contours d'intonation, ces fréquences des répétitions
syllabiques et des schémas prosodiques sont parfaitement
adaptées aux capacités de perception et d'attention des jeunes
nourrissons. D'autant plus que les mères
accompagnent souvent ces modifications vocales d'expressions
faciales exagérées (contacts des yeux, haussement des
sourcils, grands sourires), ainsi que de mouvements rythmiques
du corps ou d’ajustements de postures (prise dans les bras,
rapprochement du visage) qui focalisent l'attention du bébé,
accentuent son intérêt et fondent sa préférence pour cette forme
de communication.
Voix maternelle
L'intérêt très spécial que manifeste
l'enfant pour la parole ayant les caractéristiques mélodiques du
motherese est confirmé par toutes les expériences. Les bébés de deux à quatre semaines
préfèrent la voix de leur mère à celle d'une autre femme,
mais seulement si la mère parle avec
une intonation normale. Dès sept semaines, les bébés
préfèrent écouter une femme parlant à un bébé, c'est-à-dire de
la parole ayant les caractéristiques mélodiques et rythmiques du
motherese, plutôt que des propos extraits de
conversations entre adultes dans lesquels ces caractéristiques
sont absentes ou pour le moins très atténuées. Cette préférence,
très forte, se retrouve jusque chez des enfants d'âge
préscolaire. Elle est indépendante de la langue utilisée par
l'adulte. J. Werker et ses collègues ont étudié les réactions de
bébés cantonais et américains de cinq mois quand on leur
présente l'enregistrement audio-vidéo d’une femme cantonaise
parlant à son bébé de quatre mois, et l’enregistrement de cette
même femme parlant à un ami adulte. Les bébés anglophones, comme
les bébés cantonais, ont écouté plus longtemps l’enregistrement
de la mère cantonaise parlant à son bébé. Un score prenant en
compte les réactions affectives des bébés a donné les mêmes
résultats. Les bébés préfèrent écouter de la parole destinée à
des bébés, que ce soit dans leur langue ou non, qu'il s'agisse
de leur mère ou d'une femme étrangère. Le motherese a
bien pour eux un statut particulier.
A quoi sert le
motherese ? Destinés, d'une part, à
capter l’attention de l’enfant
et d'autre part, à le motiver pour
favoriser les échanges, ces premiers « messages
vocaux » convoient d'abord, à travers des contours mélodiques,
des valeurs affectives. Chez
les nourrissons, la voix, plus que tout autre stimulus, provoque
des sourires, attire le regard, permet de maintenir un
face-à-face avec l’enfant et enfin motive des échanges de
communication verbale. Ces précoces échanges vocaux avec la mère
orientent le bébé vers un mode de communication oral. Il en va
ainsi, vers la fin du deuxième mois, du comportement de
turn-taking durant lequel le nourrisson réagit aux
sollicitations vocales de la mère en gazouillant quand elle
s'arrête.
L’utilisation par les parents d'une
hauteur de voix plus élevée, plus proche de celle du bébé,
indique à celui-ci qu'il en est le bénéficiaire. Les bébés sont
si sensibles à cette « identification
» par la hauteur de la voix que, dès cinq mois, nous l'avons vu,
ils répondent à leur père avec une voix
plus basse que celle qu'ils utilisent pour vocaliser en présence
de leur mère. La façon dont les adultes modifient les
patterns mélodiques; en fonction du contexte de l'échange
avec le bébé est « si régulière et si
consistante que les contours mélodiques sont la première
catégorie de messages vocaux que l'enfant peut traiter et imiter
avant d'être capable de produire les premières syllabes
». Aussi, dès quatre mois, le bébé répond avec des signes
affectifs plus positifs aux vocalisations gratifiantes qu'aux
vocalisations neutres ou à celles dont le ton est plus
répréhensif.
Le parler bébé
Les attitudes parentales, le style
et le contenu du « langage maternel » se modifient avec
l'évolution du nourrisson mais les principales caractéristiques
prosodiques du motherese se retrouveront jusqu'à la
troisième année de l'enfant.
Dans nos civilisations, à partir de
six-sept mois, la nature et la forme des propos que tiennent les
parents changent nettement. Les « sujets de conversation » des
mères avec les tout petits consistent en commentaires sur les sensations que pourrait ressentir
l'enfant et sur ses états internes. A partir de six mois,
les mères parlent plus du monde extérieur et s'intéressent plus à l'activité
de l'enfant. Lorsque leur bébé atteint sept-huit mois,
les parents se rendent compte qu'il commence à reconnaître puis
à comprendre des mots: les propos qui lui sont destinés se
doivent alors de d'y préparer. Ils
deviennent plus clairs, mieux articulés, les énoncés sont plus
courts et dits plus lentement, avec des pauses plus longues.
Les adultes cherchent à se faire
comprendre. Les caractéristiques prosodiques restent
importantes. La voix continue à être plus élevée, les
intonations sont très marquées, les fins de phrases aussi.
L'organisation prosodique tend ainsi à valoriser la structure
phonétique et rythmique des mots et des phrases. Ces dernières
sont simples, courtes, avec des répétitions. La fréquence des
mots comprenant des syllabes redoublées est importante. Au Moyen
Age déjà, Barthélemy l'Anglais
conseillait à la nourrice de « faire ses
paroles comme si elle était bègue » : le redoublement des
syllabes devait permettre à l'enfant de mieux apprendre! A la
même époque, au XIIIe siècle, Aldebrandin
de Sienne donne quelques conseils aux mères pour que
l'enfant puisse commodément dire ses premiers mots: «
Lui frotter la bouche au sel gemme ou au
miel, lui laver la bouche au lait d'orge surtout s'il tarde à
parler. Qu'on lui fasse dire des mots où il n'y ait pas trop de
lettres qui fassent mouvoir la langue comme maman, papa, baboir.
» Ces conseils sont liés à l’idée que les dents sont nécessaires
pour parler, mais montrent déjà des observations fines sur les
tendances articulatoires des bébés. Elles rejoignent les
analyses actuelles montrant la plus grande fréquence des
labiales et des syllabes n'impliquant pas trop de mouvements des
articulateurs supérieurs dans les premières productions des
bébés et dans le vocabulaire des mères! Celles-ci emploient
spontanément plus de mots commençant par des labiales (m, b, f,
v,) quand elles parlent aux enfants. Dans tous les groupes
linguistiques que nous avons étudiés, le répertoire phonétique
des mères inclut plus de labiales que ne le prédit le répertoire
de la langue. Les parents ont plus de chance en effet d'obtenir
de « bons » résultats en proposant pour modèles des mots faciles à prononcer et dont la
prononciation est bien visible. De tels mots sont
particulièrement représentés dans le lexique utilisé avec les
enfants. Ainsi, en français, on relève parmi les mots les plus
fréquents du vocabulaire enfantin: maman, papa, poupée, bébé,
bravo, pain, bain, poum, boum, balle, biberon, miam, etc.; en
anglais, on retrouve une série du même genre avec: mummy, baby,
ball, bunny, bottle; en suédois: pappa, mamma, blomma, bil,
bulle, etc. Mais ce n'est pas tant la
façon de parler de chaque mère en particulier qui structurera la
parole de l'enfant que les formes du langage destiné aux enfants
dans leur environnement linguistique et culturel. Une
analyse de l'influence de la structure phonétique des mots
utilisés par les mères d'enfants d’un an appartenant à quatre
groupes culturels montre qu’il n’y a pas de relation directe
entre le répertoire phonétique de la mère et celui de l’enfant
dans chacune des dyades mère-enfant. Le répertoire de l’enfant
reflète celui de la langue parlée dans son entourage plus que
tel aspect particulier du répertoire phonétique de la mère.
Cultures et modes de
parler aux bébés
En étudiant « l’universalité » de ce
comportement langagier des parents,
Charles Ferguson a relevé une vingtaine de
caractéristiques retrouvées dans diffèrent groupes linguistiques
à travers le monde: répétition des mots ou de la phrase,
exagération des contours d'intonations ralentissement de la
prononciation, accentuation d’une consonne ou d'une voyelle
importante par l'allongement ou le redoublement, jeu sur le
déplacement de l'accent dans les homonymes, forte présence des
consonnes labiales ou palatales qui rendent « plus douce » la
prononciation, effacement des clusters et des consonnes plus
difficiles à réaliser telles que les [r] et les [l], «
harmonisation » consonantique ou vocalique par des structures
simplifiées de type consonne-voyelle-consonne-voyelle (exemple
du français: dodo), harmonie nasale (on rajoute une consonne
nasale dans un mot qui n’en contenait qu’une). La généralité de
ces processus a fait penser qu'ils rendaient compte d'un
comportement universel des adultes, et plus particulièrement des
parents quand ceux-ci s'adressaient à leurs « petits ». Qu'en
est-il ?
L'utilisation d'un registre distinct
pour parler aux enfants semble bien attestée - sinon vérifiée -
dans de nombreuses cultures aussi diverses que celles où l’on
parle l'arabe, l’espagnol, le marathi, etc. La prosodie des
mères a été systématiquement étudiée, analyses acoustiques à
l'appui, en anglais américain, en japonais, en chinois mandarin
et dans des études interlangues: anglais américain, anglais
britannique, français, italien et japonais. Dans toutes ces
études, on a retrouvé des différences
significatives entre la parole destinée aux enfants et celle qui
l’est à des adultes. Toutes les
mères et tous les pères, dans ces cultures, augmentent la
hauteur de leur voix, produisent des énoncés plus courts
incluant des pauses plus longues. Mais on trouve des
différences assez nettes entre groupes culturels dans
l'utilisation des diverses caractéristiques : les modifications
de l'intonation chez les parents américains sont
systématiquement plus extrêmes que celles des parents dans les
autres pays. Il en est de même pour l'exagération des
expressions faciales qui les accompagnent. Les parents japonais
- les mères comme les pères - ainsi que les pères français
modulent relativement peu leur intonation lorsqu'ils s'adressent
à leurs enfants.
On peut alors se poser la question
de savoir si cette adaptation du comportement langagier des
adultes à l'égard des enfants est vraiment
un phénomène universel, biologiquement induit, pour les
communications adultes-enfants dans l'espèce humaine.
Quelques études culturelles
remettent en cause l’universalité
des caractéristiques relevées par C. Ferguson. L'élévation de la
hauteur de la voix n'est pas de règle dans certaines langues non
occidentales, particulièrement dans les langues à tons où
prévalent les contours tombants, telles que le mandarin et le
thaï. Il n’y a pas de registre prosodique spécial pour les bébés
et les jeunes enfants chez les Indiens parlant le quiché maya.
L'élévation de la hauteur de la voix est un signe général de
déférence qui n'est pas de mise avec les enfants. Au contraire,
les mères réduisent souvent leur voix jusqu'au murmure
lorsqu'elles s'adressent aux bébés. D'autres cultures font
dépendre l'élévation de la voix du sexe de l'enfant auquel on
s'adresse. Dans des populations indiennes du Guatemala, les
adultes usent d'un ton monotone avec les enfants. En revanche,
ils sont prêts à répéter autant qu'il est nécessaire pour
faciliter la compréhension. Dans ces cultures, la
pratique de répétitions pourrait remplacer les
modifications prosodiques.
Exemple: Chez les Kwara'ae
des Iles Salomon, les mères parlent peu directement à leurs
nourrissons: un comportement fréquent consiste à parler de lui
ou pour lui, en le tournant vers la personne à qui l'on
s'adresse; l’objectif de ces civilisations est d'intégrer le
plus tôt et le mieux possible l'enfant dans la communauté
sociale, plutôt que d'en faire un locuteur précoce. Chez les
Kaluli de Nouvelle-Guinée, les adultes parlent rarement aux
nourrissons et les regardent peu en face. Les bébés ne sont pas
censés comprendre. A six-huit mois, ils reçoivent quelques
directives. On les empêche de toucher un objet en leur « faisant
honte », et en disant: « Est-ce qu’il est à toi? » ou: « Pour
qui te prends-tu ? » Certes, les bébés de cette société vivent
en communauté et entendent beaucoup parler autour d'eux, mais la
parole leur est rarement transmise autrement que sous forme
d'ordres avant qu'ils sachent parler. Quand ils commencent à
parler, en particulier quand ils disent certains mots qui
marquent leur entrée dans le langage tels que les mots : « no »
(maman) et « bo » (sein), les adultes Kaluli appliquent une
technique d'apprentissage très directive. Après chaque phrase,
ils ajoutent « éléma » ce qui veut dire: « Dis comme ça ». Les
fautes de prononciation de l'enfant sont corrigées, ainsi que
les fautes sur le « fond ». Les mères n'essaient pas de montrer
des objets et d'en enseigner le nom, elles font répéter des mots
ou des phrases. Il serait intéressant de connaître les formes
que prennent les acquisitions du langage chez les enfants Kaluli.
Malheureusement, les auteurs ne se sont pas particulièrement
penchés sur ce point et signalent simplement que dans la
deuxième année les enfants répètent très bien.
Dans nos sociétés, lorsque les
enfants atteignent un an, les particularités du motherese,
tout en conservant les fonctions qu'elles avaient jusqu'alors, se remodèlent pour faciliter aux
enfants l'apprentissage de nouveaux mots et la compréhension du
sens des phrases qu'ils entendent. Les parents continuent
à exagérer la prosodie de leurs phrases tout en cherchant à
élargir l'horizon linguistique de l'enfant. Dans une étude, R. Aslin montre que pour apprendre
des mots nouveaux à leurs enfants, les mères présentent ces mots
dans des phrases et non comme des mots isolés. Les enfants
doivent donc extraire le mot à apprendre. Ils sont pour cela
aidés par des stratégies maternelles. La première stratégie est
prosodique: dans plus de deux tiers des cas, les mères
américaines mettent plus d'emphase sur les mots qu'elles
désirent faire apprendre. La deuxième stratégie est syntaxique:
les mères placent les mots nouveaux en fin de phrase dans 89 %
des cas. Cette position facilite l'extraction des mots. On
retrouve cette stratégie même chez les mères turques, bien que
dans la langue turque il ne soit pas grammatical de placer un
nom en fin de phrase, l’ordre canonique imposant le verbe dans
cette position.
On attend alors de l’enfant qu’il
réponde aux messages qu'il reçoit des adultes. Il lui faut donc
en analyser le contenu et la forme. Les mères utilisent
plusieurs « astuces » pour se faire comprendre. L'une d'elles
consiste en la répétition des phrases. Les psycholinguistes qui
ont analysé le discours des mères ont trouvé qu’un tiers des
phrases de leurs productions consistent en des répétitions,
souvent simplifiées, de l’énoncé précédent. D'autres mères
reformulent leur énoncé ou celui de l'enfant sous une forme
différente. Les mères japonaises reformulent assez
systématiquement les énoncés des enfants pour les rendre
culturellement acceptables. D'autres mères
choisissent d'expliciter leurs propos en les commentant.
Cette technique est beaucoup plus rentable pour l'enfant.
Dans l'ensemble les phrases des
adultes sont courtes et grammaticalement correctes, quoique
souvent inachevées; contrairement à une idée reçue, relativement peu de phrases adultes dans
le langage adressé aux enfants sont non grammaticales.
Les sujets évoqués concernent des objets ou des événements
présents dans le champ de vision, ce qui facilite le travail de
compréhension de l'enfant. Dans nos cultures occidentales, les
enfants sont en général considérés comme autonomes dans le choix
de leurs activités. On leur pose donc beaucoup de questions
auxquelles ils ont le choix de répondre par « oui » ou « non ».
Dans les propos des parents, les phrases interrogatives sont
d’autant plus nombreuses qu'elles marquent aussi une formule
polie de ce qui dans d'autres cultures apparaît sous forme
d'ordres: « Peux-tu faire cela pour moi? » Les phrases
interrogatives convoient aussi fréquemment le sens d'une phrase
déictique : «Tu vois ce ballon ?».
Peut-on
conclure que les types de phrases varient selon que les adultes
s'adressent à l'enfant ou à un autre adulte? E. Newport a
comparé le pourcentage des formes de phrases dans les deux
situations. Elle a relevé moins de phrases déclaratives (30%) à
l'égard des enfants que pour les adultes (87%), plus
d'impératives, 18 % contre 2 % et beaucoup plus
d'interrogatives, 44 % contre 9 %.
Exemple: Dans nos sociétés,
les phrases impératives sont relativement peu fréquentes et ce
aussi bien quand on parle aux petites filles; que lorsqu'on
parle aux petits garçons. Ce n'est pas toujours le cas! Dans
certaines cultures, les formes des phrases varient aussi selon
que l'on parle à un homme ou à une femme, à un petit garçon ou à
une petite fille. Chez les Luo, on trouve 3 % de phrases à
l'impératif chez un père parlant à son fils de deux ans et demi
et 43 % lorsque le père s'adresse à une petite fille du même
âge ! Dans la société luo, dans la plupart des circonstances,
I’homme donne des ordres à la femme. Les adultes s'adressant à
une petite fille, spécialement les hommes, emploieront donc tout
naturellement un plus grand nombre de phrases à l'impératif
qu'en s'adressant à un petit garçon. D'autre part, dans cette
culture comme dans beaucoup d'autres, les enfants sont
considérés comme des interlocuteurs « inférieurs », sans
initiative dans leurs activités : on leur pose des questions ou
bien on leur donne des instructions. Le pourcentage des phrases
déclaratives qui leur sont adressées est faible (10%).
Les
variations culturelles ne doivent cependant pas masquer
des comportements langagiers spécifiques que les adultes
emploient en s'adressant aux bébés pour les faire entrer dans
la communauté du langage. Ce qui est très général,
sinon universel, est un mode spécial de communication verbale
adulte-enfant. Les caractéristiques de celle-ci peuvent varier.
Certains groupes sociaux ont ritualisé l'apprentissage de la
parole avec pour objectif principal d'intégrer l'enfant à un
groupe social très fortement organisé et structuré. L'enfant
doit avant tout y connaître sa place et savoir y jouer son rôle.
Dans d'autres cultures, les mères favorisent les relations
affectives et les performances individuelles de l'enfant.
Cependant, dans toutes les cultures, la
transmission du langage accompagne l'insertion de l’enfant dans
une communauté sociale. Aussi est-elle assujettie aux
attentes et aux règles de celle-ci. En dépit des variations
culturelles touchant aux modes de présentation du langage, tous
les bébés du monde apprennent à parler à peu près aux mêmes
âges. En outre, la plupart des études
montrent qu'il y a peu de corrélations entre le langage de la
mère et le développement linguistique de l'enfant. Les parents « n'enseignent pas » la langue
à leurs enfants, ils leur
fournissent des modèles: modèle de la langue et
modèle culturel. Les enfants s'attachent à relever dans le
modèle de leur langue les indices qui leur permettront de saisir
la structure et le sens des énoncés. Ils relèvent dans le modèle
de leur culture, les formes sociales de leur statut
d'interlocuteur. Plus tard sans doute, la qualité et la richesse
de l'environnement linguistique influeront plus directement sur
le développement langagier des enfants. Mais, lorsqu'il s'agit
des fondements du langage, le dispositif génétique est assez
puissant pour atténuer des disparités « normales » de réception.
Il permettra parfois de remédier à certaines lacunes. Ainsi les
enfants élevés dans des milieux parlant un langage appauvri, tel
que le « pidgin », tendent-ils à utiliser des formes plus
grammaticales que celles de leurs parents. Ce dispositif
génétique puissant ne connaît-il donc pas de contraintes ?
Périodes sensibles
On utilise les termes « période sensible » ou «
période critique » pour parler
de la fenêtre temporelle durant laquelle
l'influence de l'expérience a un effet significatif sur
un comportement. L'expérience peut avoir plusieurs
fonctions: grâce à elle, certaines capacités se maintiennent qui
disparaîtraient sans elle; dans d'autres cas seul le rythme du
développement est affecté par un défaut d'expérience, enfin,
dans un troisième cas de figure, l'expérience peut être
indispensable à l'apparition du comportement. Dans les espèces
animales, de nombreux exemples prouvent le rôle indispensable de
l'environnement dans le déclenchement du développement normal de
mécanismes spécifiques à l'espèce. C'est le cas du chant dans
nombre d'espèces d'oiseaux chanteurs : les jeunes oiseaux ne
développent le chant de l'espèce que s'ils l'ont entendu de
leurs congénères durant les premières semaines de vie.
Existe-t-il aussi chez les humains une
période critique pour apprendre à parler ?
On sait trop bien, par expérience
personnelle, qu'il existe des périodes critiques chez les
humains pour certaines aptitudes! Prenons l'exemple de
l'apprentissage des secondes langues. Alors que les enfants
apprennent sans mal une ou plusieurs langues étrangères, les
adultes ont souvent grand mal à le faire, et ce d'autant plus
qu'ils sont âgés et sont restés plus longtemps monolingues.
L'aptitude à apprendre une langue étrangère et plus encore celle
de la parler sans accent, déclinent fortement avec l'âge. On
pense qu'une langue étrangère apprise après l'adolescence sera
toujours parlée avec un accent.
En présentant les capacités
perceptives des bébés, nous avons vu que ceux-ci commencent à perdre, vers onze mois,
leur talent pour discriminer les contrastes phonétiques non
pertinents dans leur langue maternelle. Les enfants
japonais de deux ans, comme les adultes japonais, sont
incapables de discriminer le /r/ du /l/. Ils auront le plus
grand mal à distinguer ces sons lorsqu'ils voudront apprendre
une langue étrangère et leurs difficultés deviendront quasi
insurmontables lorsqu'il s'agira de les reproduire.
Il existe donc
des périodes sensibles pour certaines aptitudes linguistiques.
Ces périodes critiques ne sont pas une propriété de la
croissance en tant que telle mais traduisent la perte de
plasticité qui se produit quand les liaisons neuronales se sont
spécialisées.
Y a-t-il une
période sensible pour apprendre à parler, pour apprendre un
premier langage ? Il est difficile de répondre à cette
question. Dans ce domaine, l'expérimentation est impossible et
l'on doit s'appuyer sur des observations plus ou moins
pertinentes pour fixer une éventuelle période critique au-delà
de laquelle on ne pourrait accéder au langage. Personne
actuellement n’est prêt à renouveler les tentatives que l'on
prête au pharaon Psantik I
et à Frédéric de Prusse. Ces
souverains, d'esprit curieux, ont fait élever des bébés dans un
lieu isolé avec interdiction de leur parler. L’idée était de
savoir quelle était la langue « originelle » qu'ils
développeraient « spontanément ». On voit par là combien est
anciennement ancrée l'idée d’un don ou d'un instinct de parole!
La petite histoire dit que les « sujets expérimentaux » du
pharaon ont parlé phrygien: le berger qui prenait soin deux
était phrygien et, pris de pitié, avait désobéi aux consignes du
pharaon! Quant aux bébés isolés de tout contact linguistique sur
ordre de Frédéric III, ils ont dépéri faute de contacts
relationnels.
On a en général répondu « oui »
à la question de savoir s'il existait une période sensible après
laquelle on ne pouvait plus apprendre le langage.
Eric Lenneberg pensait que la
période sensible s’étendait jusqu'à la puberté. Actuellement, on
pense qu'elle se situe plutôt aux alentours de sept ans. Des enfants au-delà de
cet âge, qui n'auraient entendu aucune langue humaine dans leur
enfance, seraient inaptes à accéder au langage plus tard. Sur
quels faits se base-t-on pour avancer cet âge?
Les cas des enfants dits « enfants
sauvages » ou « enfants loups » sont heureusement relativement
rares, quoique plus d'une dizaine aient été rapportés depuis le
XVIIe siècle. Découverts dans des endroits très isolés, ces
enfants sont censés avoir grandi hors de tout contact humain.
Ils ne produisent aucune vocalisation humaine, marchent à quatre
pattes et se nourrissent comme des animaux. Les exemples
dramatiques de ces enfants ne sont pas faciles à exploiter
scientifiquement. Le livre de Jean Itard raconte le cas de
Victor, « enfant loup » découvert au XVIIIe siècle, à l’âge
d’environ dix-douze ans, dans l'Aveyron. Malgré les efforts
prolongés et intelligents de son éducateur, Victor n'est jamais
parvenu à acquérir le langage. Mais dans ce cas, comme dans les
rares autres que l'on connaît, on ignore si l'abandon n’était
pas causé par la présence préalable de handicaps, tels qu'une
profonde débilité ou un autisme. De toute façon, les conditions
de vie, ou plutôt de survie, de ces enfants ont été si anormales
qu’on peut difficilement en tirer des conclusions valables sur
leur incapacité à apprendre à parler. Le cas des enfants
séquestrés, élevés dans des ciconstances extrêmes de privation,
est un peu différent. Ils ont entendu parler, bien que pour la
plupart de façon très minimale. Tous, sauf Genie, ont été remis
dans un milieu normal avant sept ans et presque tous, à
l’exception de ceux chez lesquels ont été trouvées des atteintes
sensorielles ou cognitives graves, ont récupéré un langage
normal ou quasi normal. Le cas de Genie est spécial. Genie n’a
été découverte qu’à treize ans. Elle avait été privée d’écoute
normale du langage depuis l'âge d'un an et demi. Malgré un
considérable travail de la part des éducateurs qui l'ont prise
en charge lors de sa découverte, elle n'a jamais appris à parler
normalement. Elle a acquis un certain vocabulaire mais est
demeurée incapable de faire des phrases syntaxiquement
correctes. Le cas de Genie pourrait
confirmer qu’il existe une limite temporelle pour l'acquisition
du langage. Mais les conditions atrocement pénibles qui
ont été celles de sa vie durant treize ans lui ont laissé des
troubles psychologiques et cognitifs importants et l'on ne peut
dire si elle était vraiment « normale » avant sa séquestration.
Son cas, comme celui de Victor de l’Aveyron, permet cependant de penser qu’il y a une période sensible
au-delà de laquelle les aptitudes pour le langage s'amenuisent
ou disparaissent lorsqu’il n'y a pas eu de modèle linguistique.
Les sourds congénitaux, exposés dès
leur naissance à la langue des signes, comme les enfants
aveugles, tout naturellement exposés au langage parlé,
acquièrent le langage au même rythme ou à un rythme proche de
celui des enfants sans handicaps sensoriels. Si l'on sait que la
surdité profonde a des conséquences sévères pour l'acquisition
d'un langage parlé, on est souvent moins conscient que des
niveaux plus modérés de perte d'audition ou des otites moyennes
répétées durant les deux premières années entraînent parfois un
déficit durable de la réception du langage. Elles affecteraient
les capacités de traitement de la parole et montreraient ainsi
qu'une écoute appauvrie ou biaisée, même de façon intermittente,
dans les deux premières années, gauchit le développement
phonologique.
Pour
parler, les enfants ont besoin d'être dans un environnement
linguistique. L'apport linguistique peut n’être pas
très riche, il n’est nul besoin qu'il repose sur un enseignement
directif, mais il faut que le modèle reçu soit suffisant pour
que l'enfant puisse catégoriser les sons
de parole et spécifier les principaux paramètres de sa langue.
Il faut aussi que cet environnement linguistique soit humain,
c'est-à-dire fourni par des êtres humains
physiquement présents: on croit savoir, ou l'on préfère
penser, qu’entendre parler à travers la radio ou la télévision
ne permettrait pas d'accéder au langage. Le modèle linguistique
doit être présenté dans un cadre de
communication interactive entre l’enfant et ceux qui
l'entourent.
Nous avons volontairement évité
d’insister ici sur l'importance des apports affectifs; ce n’est
pas pour en amoindrir le rôle fondamental. Les bébés élevés en
isolation par Frédéric de Prusse sont morts et l'on sait combien
sont essentiels pour la survie et l’intégrité psychique du jeune
enfant l'amour et la tendresse des adultes. On sait aussi
l'importance d'une insertion sociale normale. Même s'ils n'en
sont pas une conséquence inéluctable, des troubles durables
d'acquisition du langage naissent de conditions psychologiques
ou sociales déficientes. Nous ne nous étendrons pas non plus sur
les souffrances psychologiques qui entraînent des mutismes
passagers. Nous voulons insister en revanche sur la robustesse
du dispositif génétique pour l'acquisition du langage. Un
dispositif « intact » permet en général aux enfants, en dépit de
handicaps sensoriels, affectifs ou cognitifs parfois graves,
d'accéder au langage à la seule condition nécessaire et
suffisante d'être avec un ou des êtres humains qui communiquent
à l’aide d'une des langues parlées par l'espèce humaine. Cela
est aussi remarquable que réconfortant.