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L'univers communicatif du bébé

 

D'après le livre Comment la parole vient aux enfants, de Bénédicte de Boysson-Bardies. Ed.Odile Jacob

 
 

Communication et expressions

Depuis Darwin, on sait que la compréhension de certains comportements de l'homme passe par l'appréciation de l'évolution phylogénétique (c'est-à-dire d'après la formation, le développement de l'espèce). Ceci est particulièrement vrai pour la faculté de communication. Chez les espèces animales, cette faculté existe sous des formes diverses, avec des moyens de transmission très variés (odeurs, chants, attitudes, gestes, mimiques, couleurs, vocalisations). Dans la plupart des espèces, la réaction très précoce - sinon instantanée - des petits aux signaux de l'espèce permet leur survie. Elle fonde leurs réactions « sociales », c'est-à-dire leurs réactions d'attachement ou d'évitement, et, plus tard, organise leur vie sexuelle et la défense de leur territoire.

Exemple: Encore dans l’oeuf, le poussin réagit au gloussement de sa mère-poule: celui-ci l'encouragera à briser sa coquille et sera le signe de ralliement qui lui permettra de suivre sa mère en compagnie de ses frères de couvée.

Chez le nouveau-né humain, il existe des réponses génétiquement programmées pour recevoir les signaux de communication de l'espèce. La faculté de communication du nourrisson repose sur des modes de transmission et de réception des informations dont on peut montrer l'extrême précocité, pour ne pas dire l'innéité. En effet, la plupart, sinon tous ces comportements de communication dits innés sont affectés par les premières interactions avec l'environnement. Parfois très tôt, avant même la naissance, parfois à la naissance, les mécanismes cognitifs sont déclenchés et calibrés par des facteurs ou des aspects de l'environnement spécifiques à l'espèce. Les mécanismes qui permettent la communication résultent aussi de ces interactions primitives.

Dans le couple mère-enfant s'établissent des interactions tout à fait particulières, ne nécessitant qu'un minimum d'expérience. Le nouveau-né « connaît » la voix de sa mère, qu'il a entendue dans l'utérus. Il préfère écouter celle-ci plutôt que la voix d'une autre femme. Il réagit à l'odeur maternelle, elle aussi repérée avant la naissance, en se tournant vers le vêtement imprégné de cette odeur ; il est sensible, dès sa naissance, aux visages humains et se tourne vers eux. Très tôt il reconnaîtra le visage et certaines expressions de sa mère. Dès sa naissance aussi, il interagit avec le comportement de sa mère, l'influençant dans sa manière de l'allaiter par de micro-mouvements auxquels la mère répond inconsciemment. Receveurs d'informations, les nouveau-nés en livrent aussi, permettant ainsi une adaptation réciproque des conduites de la mère et du nourrisson.

Les individus des espèces doivent reconnaître et accepter leurs congénères. Des mécanismes ou des stratégies propres à résoudre ce problème ont évolué dans l'espèce humaine. La reconnaissance de la figure humaine et les réponses aux sollicitations vocales, l'expression d'émotions à travers des mimiques font partie de ces programmes génétiques qui permettront au nourrisson de s'intégrer dans un système de relations. Les signaux de communication reposent sur un répertoire inné, universel, d'expressions faciales et de gestes. Un dispositif de reconnaissance des expressions, tout aussi inné et universel que le dispositif de production, en code le sens. L’étude expérimentale de l’expression faciale des émotions montre que les mimiques émotionnelles sont stéréotypées. Les mimiques et les expressions fondamentales (plaisir, peur, détresse, apaisement) sont semblables chez tous les humains quels que soient la race et l’environnement social et éducatif. On les retrouve chez les bébés comme chez les voyants, elles ne doivent donc rien à l’imitation. Elles fondent les relations sociales en permettant aux partenaires sociaux d'interpréter les émotions de l'autre. Ces mimiques d'expression sont non seulement précoces mais précises: des nourrissons de quelques semaines auxquels on donne soit une cuillère de liquide sucré soit une cuillère de liquide amer réagissent avec des mimiques déjà bien typées: lèvres entrouvertes et petits léchages rythmiques pour le sucre, bouche fermée avec les coins abaissés et des clignements d'yeux pour le liquide amer.

Il ne s'agit certes pas ici de s'aventurer dans le vaste champ des moyens et des modes de communications du petit humain. C'est le développement d’un mode particulier et spécial de communication qui nous intéresse: celui de la parole. Celle-ci croît en grande partie de ses propres racines. Mais les conduites de réciprocité et les interprétations des émotions ou des comportements d'autrui dont l'évolution structure le système de communication de l’enfant au cours de la première année, fondent le milieu naturel où s'ancrera le langage. Des équivalences fonctionnelles entre les formes de communication non linguistiques et certaines des premières expressions linguistiques manifesteront le lien qui existe entre ces aspects de la communication. Nous présenterons donc certains modes de relations ou d'expressions non linguistiques dont l’impact est particulièrement sensible pour établir l'enfant comme interlocuteur.

Le regard

Les nouveau-nés fixent souvent la bouche de l’adulte, surtout quand celui-ci parle, mais ce sont les yeux qui retiennent particulièrement leur attention. Le regard est un composant essentiel de la communication non verbale. Dans la vie de tous les jours, c'est souvent à travers le regard que nous interprétons les états émotionnels des autres, vivacité, langueur, anxiété, gaieté, tristesse. Toutes les émotions se lisent dans les yeux. « On parle aux yeux bien mieux qu’aux oreilles », disait J.-J. Rousseau. La recherche du contact avec les yeux engage et maintient un lien de communication très fort, qui non seulement suscite des relations affectives mais organise la temporalité des échanges.

En face d'un nourrisson « rêveur », que fait une mère pour communiquer avec lui ? Elle essaye d'établir un contact par le regard. Etablir un contact par le regard permet une première modification de son comportement. La mère le sait. En l'appelant, en lui parlant, en le touchant, elle éveille l'attention de l’enfant. Entre le nourrisson et la mère, ce lien est d'abord fragile et intermittent, mais quand il s'établit, il permet de capter et de retenir l'attention du bébé. Ce comportement de recherche du regard et par le regard est lui aussi inscrit très fondamentalement dans la nature humaine. On retrouve un processus analogue chez le bébé né aveugle qui tourne son visage et le garde fixé vers la voix de sa mère.

Les mères réagissent profondément quand l'enfant, aux alentours de la quatrième semaine, commence à rechercher systématiquement leur regard. Entre deux et trois mois, les échanges soutenus par le regard et alimentés par des gestes ou des expressions permettent de lier des états émotionnels à des formes d'organisation temporelle des relations. Ainsi, à côté des liens affectifs, les échanges de regards préparent d'autres formes de relations : celles qui reposent sur des conduites de réciprocité.

Les conduites de réciprocité

L'imitation fait partie des interactions auxquelles le nourrisson participe dès les premiers jours de la vie. De nombreuses études expérimentales, dont celle de A. Meltzoff et M. Moore, ont montré qu'il tire la langue, ouvre la bouche ou ferme les yeux quand, en face de lui, un adulte produit ces gestes lentement et de façon répétitive, choisis parce qu'ils existent dans le registre de productions spontanées du nouveau-né.

Ces imitations précoces ont-elles le même statut que celles, plus tardives, que l'on trouve vers huit-neuf mois ? Cette question a fait l'objet de longs débats contradictoires. Pour Henri Wallon, elles traduisent un mécanisme mimétique qui conduira au partage des émotions. Pour A. Meltzoff et M. Moore, elles sont fondées sur la capacité des enfants à enregistrer des équivalences entre les transformations de leur propre corps; et celles qu'ils voient chez l'autre. Ces premières imitations pourraient aussi aider l'enfant à singulariser et à identifier les personnes de son entourage qu'il reconnaîtrait non seulement grâce à leur visage mais aussi par leurs gestes et leurs comportements. Ces derniers acquièrent ainsi une valeur d'identification sociale.

L'évolution des traitements intermodaux de l'environnement est aussi particulièrement importante pour l'organisation cognitive. Dès deux mois, l'enfant détecte des équivalences entre le toucher et la vue. Il peut reconnaître visuellement un objet qu'il a eu dans la main, sans le voir, un instant auparavant. A cinq mois, le bébé repère la correspondance entre des paroles et des mouvements de la bouche. Cela peut être prouvé par une simple expérience: on place l'enfant devant deux écrans de télévision, au centre desquels se trouve un haut-parleur. Sur l'un des écrans, une femme articule silencieusement un son tel que /mi/. Sur l'autre écran, la même femme articule, là encore silencieusement, le son /ta/. Le haut-parleur transmet l'un des deux sons. L'enfant choisira systématiquement de regarder l'image qui correspond au son transmis. Cette aptitude à lier la vision et l'audition est d'une importance extrême pour le développement de la parole. En regardant le visage et la bouche de sa mère lorsque celle-ci lui parle, l'enfant approfondit ses connaissances des relations entre la perception des sons et leur articulation. On a vu que les sons les plus « visibles », comme les labiales, sont parmi les plus fréquents et les plus précoces dans le babillage. Ce sont aussi les premiers que diront les enfants mal entendants.

Des formes élaborées d’imitation se développent à partir du cinquième mois. Fréquemment, c'est la mère qui les sollicite en imitant un geste ou une vocalisation du bébé. A travers ces échanges réciproques, au cours desquels il adopte tour à tour un rôle passif puis actif, l'enfant apprend à reconnaître et à partager les émotions et les connaissances du monde. Les jeux comme celui de cache-cache, les échanges d'objets prendront un peu plus tard la relève des premiers comportements interactifs et, sous des formes à peine plus élaborées, se maintiendront durant toute la vie sociale adulte.

Le turn-taking

Parmi les conduites se rapprochant de l'imitation précoce, il faut donner une place particulière aux échanges vocaux du troisième mois. Vers trois mois (entre dix et seize semaines en général), et seulement durant une courte période, apparaît la conduite étrange et assez peu étudiée jusqu'ici que l'on appelle le turn-taking, le « chacun son tour ». Elle se marque par un échange spectaculaire de vocalisations au cours duquel mère et enfant se répondent en vocalisant chacun à leur tour. L'enfant répond à la sollicitation vocale de l'adulte sous forme d' « échos », il commence à vocaliser quand l'adulte cesse de lui parler et cette situation se reproduit plusieurs fois, donnant l’impression d'une « conversation ». Cette conduite stéréotypée est fugitive, elle ne dure que deux ou trois semaines et correspond à une période très limitée du développement maturationnel. Elle s’observe aussi chez l’enfant sourd, signe qu'elle est déclenchée par l'ensemble des composants physiques qui signalent une production vocale: le son vocal certes, mais aussi la vue des mouvements de la bouche accompagnés de souffle et les échanges de regards. Le contrôle de l’éveil qui sous-tend les rythmes du « chacun son tour » chez les nourrissons est d'ailleurs essentiellement visuel : le contact intermittent des yeux règle l’attente mutuelle de la fin des vocalisations.

Part programmée du développement, la conduite de turn-taking a une fonction encore mal connue, mais on pense qu'elle détermine certaines fonctions programmées pour la communication. Sa valeur adaptative semble particulièrement riche. Elle met en jeu des stimulations intermodales pour la reconnaissance et pour la production des conduites liées à la parole. L'attention portée sur les facteurs visuels impliqués dans le turn-taking préfigure sans doute l'aptitude des bébés de cinq mois à mettre en correspondance les sons et les mouvements de la bouche. C'est une des sources du traitement intermodal de l’information sonore et visuelle. L’organisation cognitive se structure donc à travers le turn-taking mais celui-ci permet aussi à l'enfant de construire un système plus personnel d'échange dans un contexte de communication. Enfin cette conduite maximise, chez l'enfant, l'opportunité d'entendre et de répondre à la mère et, chez la mère, celle d'entendre et de répondre à son enfant. Elle fait d'eux des partenaires de parole.

Expression des émotions

Les nouveau-nés expriment leurs états physiologiques ou leurs émotions par des cris - cris de faim, de détresse ou simplement de malaise -, par des mimiques faciales, par des trépignements de bras et de jambes, par leurs regards et, très tôt, par des sourires. Ces derniers sont très précoces. Le nouveau-né, même prématuré, sourit déjà. Selon une jolie légende du Moyen Age, le ciel étoilé, dans sa rotation, produit une musique enchantée que perçoivent les petits enfants; ceux-ci croient alors entendre chanter les anges dans le Paradis et en sourient de plaisir dans leur sommeil. Mais « ce sourire aux anges », expression de la béatitude et du bien-être de l'enfant repu, à moitié endormi, n'est pas le seul. Il existe aussi un sourire spontané, un vrai sourire en état d'éveil, un sourire social de réponse. Lui aussi fait partie de ces comportements de base inscrits dans le génome de l'espèce humaine: en plus du plaisir qu'il exprime, il a une fonction sociale. Il sert à apaiser l'autre et à établir avec lui des liens affectifs. Le sourire du bébé ravit la mère et, si l'on en croit la légende de Cypselus, apaise les adultes même les plus endurcis. Selon cette légende, Cypselus, futur roi de Corinthe, aurait dû être tué à sa naissance, mais il sourit à ses assassins qui, émus et désarmés, l'épargnèrent.

Assez vite la gamme de mimiques s'accroît. Chez l'enfant de sept ou huit mois, des mimiques variées expriment la joie, la peur, le dégoût, le plaisir, la tendresse, toutes expressions que l'adulte interprète facilement. Mais le bébé, lui, interprète-t-il les expressions fondamentales des adultes? Dès les premiers jours de vie, le nouveau-né est sensible à l'expressivité des visages. Son malaise devant un visage figé et inexpressif peut aller jusqu'à des pleurs exprimant une détresse devant l'absence d'indices de mouvement, de vie. A l’âge de dix semaines, les nourrissons réagissent de façon appropriée aux expressions de leur mère : les sourires et les encouragements vocaux provoquent des réactions positives, les visages tristes les troublent. Dès quatre mois, si on les familiarise avec des portraits de femmes souriantes, ils réagissent devant un changement d'expression sur les portraits qu'on leur présente ensuite. Dans une étude de 1930 sur les bébés d'une institution pour enfants abandonnés, C. BühIer remarque que l'enfant répond, à cinq mois, aux émotions lorsqu'elles sont exprimées à la fois par le visage et la voix, qu'à six mois la voix seule suffit, tandis qu'à sept mois une légère expression du visage l'informe de l'attitude heureuse ou fâchée de l'adulte. Mais C. Bühler ajoute qu'à huit ou neuf mois l'enfant considère parfois comme une « bonne blague » l'expression fâchée d'un visage. Sans doute ne peut-il croire à quelque culpabilité de sa part! La capacité de distanciation qui perce dans ce comportement suggère une considérable évolution cognitive. Les réponses de l'enfant ne sont plus systématiquement et, pourrait-on dire, physiquement, liées aux mimiques mais sont perçues comme pouvant être traitées de façon différente. Un autre type de communication naît avec les premières propensions à comprendre, puis bientôt à faire de « bonnes blagues ».

L'attribution d'un sens aux diverses émotions traduites par les expressions d'un visage permet-elle à l’enfant de partager cette émotion? Darwin avait remarqué que son fils âgé de six mois adoptait une expression mélancolique avec les coins de la bouche tombants quand il voyait sa nurse faire semblant de pleurer. Mais cette « copie » n’implique pas que l'enfant partage la même émotion, il peut seulement en imiter les effets sans que cela éveille la même sensation. Le vrai partage des émotions semble plus tardif, il accompagne cette capacité de distanciation que nous avons vu poindre à la fin de la première année.

Les expressions du bébé exercent un effet de régulation sur le comportement de l'adulte et les expressions de l'adulte exercent un effet de régulation des comportements du bébé. Ainsi, à un an, l’enfant interprète et prend en compte les réactions de l'adulte pour régler son comportement d'exploration du monde. Sur le point de toucher un objet nouveau, de s'aventurer sur un espace inconnu ou de réagir en face dune personne inconnue, le bébé se retourne vers sa mère pour y lire sur son visage l'approbation ou l'interdiction de ce qu'il se propose d'entreprendre. Il traite l’expression de sa mère comme un commentaire qui lui est destiné et en tient compte. Une expression positive encourage le bébé à agir ou lui fait sourire à l'inconnu, tandis qu'une expression négative le fait se rétracter et se blottir auprès de ses parents.

L'attention partagée vers le monde extérieur

Communiquer c’est aussi transmettre des informations sur le monde extérieur. Nourrisson, l’enfant communique essentiellement ses affects. Plus tard, lorsqu'il commence à s'intéresser aux objets et aux événements du monde, ses regards et ses gestes sont interprétés par les adultes en fonction de l’environnement. Les mères ont tendance à donner un sens à ces gestes et à les commenter, partageant ainsi avec l'enfant un cadre sémantique.

On peut suivre expérimentalement ce partage d’informations sur le monde extérieur à travers l'évolution des jeux de regards. Vers six mois, l'enfant suit la direction du regard de sa mère à condition toutefois que l'objet fixé par la mère soit bien en vue. A douze mois, il interprète plus précisément le regard de l'adulte: en présence de deux cibles identiques, il peut isoler celle que l'adulte fixe. Mais il est toujours incapable de localiser, sur seule indication du regard, un objet qui se trouve derrière lui ou hors de son champ visuel. Il ne pourra le faire qu’à dix-huit mois.

Mais déjà, à cet âge, la communication vocale a pris le relais et a permis bien d'autres échanges d'information sur le monde des objets! Cependant, l’interprétation des modulations de la voix, des expressions du visage, de la direction des regards sont et resteront pour l’enfant, comme pour l'adulte, des supports et des compléments d'information indispensables. L’attention partagée sous-tend aussi le geste de pointer dont on a beaucoup, et parfois trop, souligné l'importance. Ce geste repose sur la capacité d'orienter son regard dans la direction indiquée par le doigt de l'autre, et secondairement sur l'attribution à l'autre de la capacité d'orienter son propre regard vers ce que l'on indique soi-même en faisant ce geste .

A douze mois, presque tous les enfants sont capables de regarder dans la direction indiquée par le geste de l'adulte, toutefois ce n'est qu'entre onze et quinze mois que la plupart d'entre eux commencent à pointer leur doigt vers un objet lointain. Dans un premier temps, ils pointent uniquement vers des objets que peut voir un tiers. Plus tard, ce geste, destiné à indiquer une demande ou à signaler des objets intéressants, servira à demander le nom d'un objet. Le geste de pointer est fondamentalement un geste de communication, mais on ne trouve pas de relation entre le développement du langage et la précocité des enfants à pointer leur doigt vers des objets. Beaucoup d’enfants qui pointent pour se faire dire le nom de l'objet emmagasinent leur savoir et ne révéleront que plus tard le vocabulaire ainsi accumulé.

Le bébé dispose de ce langage naturel, commun à toutes les nations, qui consiste en jeux de physionomie, mimiques, gestes, ton de la voix, regards. Ces jeux de physionomie qui traduisent « les passions de l’âme » accompagnent souvent l'expression orale des adultes. Ils aideront l'enfant quand il s'agira d'interpréter des paroles. L’entourage, en comprenant et répondant aux signaux du bébé de façon pratique et/ou de façon affective, établit avec lui un courant de communication qui s'enrichit très rapidement au cours des mois. Le développement et l'épanouissement du bébé seraient compromis sans ces échanges coordonnés de messages affectifs et cognitifs. De trop nombreux exemples montrent les ravages occasionnés par le manque de soins affectueux et par l’absence d’entourage disposé à écouter et comprendre les messages corporels du bébé. Privés d'un minimum d'amour et d'interaction avec les adultes, les nourrissons souffrent et s'étiolent. Cependant le développement de la parole passe fondamentalement par son écoute. Pour s'actualiser, les capacités de l'enfant ont essentiellement besoin d'un modèle de langage, du modèle de la langue maternelle. Ce n'est pas sans raison que la langue de la société dans laquelle l'enfant grandit est appelée, en français du moins, « langue maternelle ». La mère tout spécialement, mais elle n'est pas la seule pour cela, accompagnera l'émergence du langage en fournissant ce modèle formel de la langue sous une forme à laquelle l'enfant est tout particulièrement sensible. Comment? Pourquoi?

La parole des mères

Qui n’a vu, avec un regard un peu moqueur mais attendri, une mère, un père ou une grand-mère se pencher sur un berceau et raconter au bébé d'étranges « histoires » où se mêlent des mots tendres, des onomatopées, des vocalisations, des encouragements ? Tout cela avec une voix de falsetto et de larges glissandi. Qui n’a remarqué l'application d'une mère, son articulation claire, et l'emphase sur le mot ou le message qu'elle veut transmettre lorsqu'elle explique un « fait de vie » à un jeune enfant?

Victor Hugo ne connaissait pas seulement l'art d'être grand-père, mais aussi celui de recréer, grâce aux mots, la fulgurance des images et des émotions. Dans un ravissant poème, il montre l'effet du trop plein d'amour maternel sur le vocabulaire de la mère.

 

Elle gazouille... Alors de sa voix la plus tendre

Couvant des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner

Cherchant le plus doux nom qu'elle puisse donner

A sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère:

- Te voilà réveillée, horreur, lui dit sa mère.

VICTOR HUGO (Jeanne endormie / La sieste)

Voix tendre de la mère, intonation modulée et claire des hôtesses des aérogares, baryton dynamique des annonceurs de publicité, parole sucrée des héroïnes de soap series, ton doctrinal du maître, toutes ces utilisations des registres de la voix, de l'intonation et du tempo des mots sont autant d'indications qui situent et complètent le contenu sémantique du message. Modifier la manière dont on parle fonde la plupart des interventions incitatives, érotiques ou didactiques, que celles-ci soient conscientes ou inconscientes de la part du locuteur.

Exemple: Imaginez que vous vous trouviez dans un autobus et que l'on vous demande de deviner à qui parle l'homme ou la femme qui se trouve derrière vous. Si c'est à un jeune enfant que parle l’inconnu(e), vous ne vous y tromperez pas, et nul adulte ne s’y trompera. Presque tous les adultes, quel que soit leur sexe ou leur âge, modifient leur façon de parler pour s'adresser aux nourrissons et aux très jeunes enfants. L'adulte manifeste sa sollicitude et la volonté de s'adapter aux capacités de l'enfant en réglant le registre de sa voix, en adoptant un ton affectueux et en articulant clairement et plus lentement les mots.

L’environnement linguistique des jeunes enfants est composé, en grande partie tout du moins, de formes particulières du langage appelées motherese et baby-talk dans la littérature anglaise. Si le terme « parler bébé » est utilisé en français, aucun mot ne traduit motherese dans notre langue. Ce terme renvoie plutôt aux modulations de la prosodie et de la voix de la mère ou des adultes parlant aux bébés tandis que l'expression « parler bébé » insiste sur la simplification du vocabulaire, de la syntaxe et de la forme des mots du langage adressé à l'enfant un peu plus âgé, sans pour autant négliger les modes d'intonation qui y sont joints.

Penchés sur le berceau d’un nourrisson ou s’occupant du bébé, les adultes, lorsqu'ils parlent, se proposent d'abord d'établir un contact affectif et de solliciter des vocalisations. Le poète Zanzotto a créé le néologisme « pétel » pour parler de ce langage maternel. « Le pétel.... est la langue câline par laquelle les mères s'adressent aux enfants très petits, qui voudrait coïncider avec celle par laquelle s'expriment ces derniers. » Quelles sont les caractéristiques de ce langage maternel? On y remarque particulièrement des modifications de la voix et de la prosodie: un registre de voix plus haut que d'habitude, une gamme de contours d'intonation restreinte mais aux modulations et variations de hauteur très exagérées, des formes mélodiques longues, douces, avec des glissandi abrupts et des excursions amples. L'effet de rythmicité prosodique de ces productions est amplifié par la fréquence des répétitions. Cette élévation de la hauteur de la voix, ces modulations exagérées des contours d'intonation, ces fréquences des répétitions syllabiques et des schémas prosodiques sont parfaitement adaptées aux capacités de perception et d'attention des jeunes nourrissons. D'autant plus que les mères accompagnent souvent ces modifications vocales d'expressions faciales exagérées (contacts des yeux, haussement des sourcils, grands sourires), ainsi que de mouvements rythmiques du corps ou d’ajustements de postures (prise dans les bras, rapprochement du visage) qui focalisent l'attention du bébé, accentuent son intérêt et fondent sa préférence pour cette forme de communication.

Voix maternelle

L'intérêt très spécial que manifeste l'enfant pour la parole ayant les caractéristiques mélodiques du motherese est confirmé par toutes les expériences. Les bébés de deux à quatre semaines préfèrent la voix de leur mère à celle d'une autre femme, mais seulement si la mère parle avec une intonation normale. Dès sept semaines, les bébés préfèrent écouter une femme parlant à un bébé, c'est-à-dire de la parole ayant les caractéristiques mélodiques et rythmiques du motherese, plutôt que des propos extraits de conversations entre adultes dans lesquels ces caractéristiques sont absentes ou pour le moins très atténuées. Cette préférence, très forte, se retrouve jusque chez des enfants d'âge préscolaire. Elle est indépendante de la langue utilisée par l'adulte. J. Werker et ses collègues ont étudié les réactions de bébés cantonais et américains de cinq mois quand on leur présente l'enregistrement audio-vidéo d’une femme cantonaise parlant à son bébé de quatre mois, et l’enregistrement de cette même femme parlant à un ami adulte. Les bébés anglophones, comme les bébés cantonais, ont écouté plus longtemps l’enregistrement de la mère cantonaise parlant à son bébé. Un score prenant en compte les réactions affectives des bébés a donné les mêmes résultats. Les bébés préfèrent écouter de la parole destinée à des bébés, que ce soit dans leur langue ou non, qu'il s'agisse de leur mère ou d'une femme étrangère. Le motherese a bien pour eux un statut particulier.

A quoi sert le motherese ? Destinés, d'une part, à capter l’attention de l’enfant et d'autre part, à le motiver pour favoriser les échanges, ces premiers « messages vocaux » convoient d'abord, à travers des contours mélodiques, des valeurs affectives. Chez les nourrissons, la voix, plus que tout autre stimulus, provoque des sourires, attire le regard, permet de maintenir un face-à-face avec l’enfant et enfin motive des échanges de communication verbale. Ces précoces échanges vocaux avec la mère orientent le bébé vers un mode de communication oral. Il en va ainsi, vers la fin du deuxième mois, du comportement de turn-taking durant lequel le nourrisson réagit aux sollicitations vocales de la mère en gazouillant quand elle s'arrête.

L’utilisation par les parents d'une hauteur de voix plus élevée, plus proche de celle du bébé, indique à celui-ci qu'il en est le bénéficiaire. Les bébés sont si sensibles à cette « identification » par la hauteur de la voix que, dès cinq mois, nous l'avons vu, ils répondent à leur père avec une voix plus basse que celle qu'ils utilisent pour vocaliser en présence de leur mère. La façon dont les adultes modifient les patterns mélodiques; en fonction du contexte de l'échange avec le bébé est « si régulière et si consistante que les contours mélodiques sont la première catégorie de messages vocaux que l'enfant peut traiter et imiter avant d'être capable de produire les premières syllabes ». Aussi, dès quatre mois, le bébé répond avec des signes affectifs plus positifs aux vocalisations gratifiantes qu'aux vocalisations neutres ou à celles dont le ton est plus répréhensif.

Le parler bébé

Les attitudes parentales, le style et le contenu du « langage maternel » se modifient avec l'évolution du nourrisson mais les principales caractéristiques prosodiques du motherese se retrouveront jusqu'à la troisième année de l'enfant.

Dans nos civilisations, à partir de six-sept mois, la nature et la forme des propos que tiennent les parents changent nettement. Les « sujets de conversation » des mères avec les tout petits consistent en commentaires sur les sensations que pourrait ressentir l'enfant et sur ses états internes. A partir de six mois, les mères parlent plus du monde extérieur et s'intéressent plus à l'activité de l'enfant. Lorsque leur bébé atteint sept-huit mois, les parents se rendent compte qu'il commence à reconnaître puis à comprendre des mots: les propos qui lui sont destinés se doivent alors de d'y préparer. Ils deviennent plus clairs, mieux articulés, les énoncés sont plus courts et dits plus lentement, avec des pauses plus longues. Les adultes cherchent à se faire comprendre. Les caractéristiques prosodiques restent importantes. La voix continue à être plus élevée, les intonations sont très marquées, les fins de phrases aussi. L'organisation prosodique tend ainsi à valoriser la structure phonétique et rythmique des mots et des phrases. Ces dernières sont simples, courtes, avec des répétitions. La fréquence des mots comprenant des syllabes redoublées est importante. Au Moyen Age déjà, Barthélemy l'Anglais conseillait à la nourrice de « faire ses paroles comme si elle était bègue » : le redoublement des syllabes devait permettre à l'enfant de mieux apprendre! A la même époque, au XIIIe siècle, Aldebrandin de Sienne donne quelques conseils aux mères pour que l'enfant puisse commodément dire ses premiers mots: « Lui frotter la bouche au sel gemme ou au miel, lui laver la bouche au lait d'orge surtout s'il tarde à parler. Qu'on lui fasse dire des mots où il n'y ait pas trop de lettres qui fassent mouvoir la langue comme maman, papa, baboir. » Ces conseils sont liés à l’idée que les dents sont nécessaires pour parler, mais montrent déjà des observations fines sur les tendances articulatoires des bébés. Elles rejoignent les analyses actuelles montrant la plus grande fréquence des labiales et des syllabes n'impliquant pas trop de mouvements des articulateurs supérieurs dans les premières productions des bébés et dans le vocabulaire des mères! Celles-ci emploient spontanément plus de mots commençant par des labiales (m, b, f, v,) quand elles parlent aux enfants. Dans tous les groupes linguistiques que nous avons étudiés, le répertoire phonétique des mères inclut plus de labiales que ne le prédit le répertoire de la langue. Les parents ont plus de chance en effet d'obtenir de « bons » résultats en proposant pour modèles des mots faciles à prononcer et dont la prononciation est bien visible. De tels mots sont particulièrement représentés dans le lexique utilisé avec les enfants. Ainsi, en français, on relève parmi les mots les plus fréquents du vocabulaire enfantin: maman, papa, poupée, bébé, bravo, pain, bain, poum, boum, balle, biberon, miam, etc.; en anglais, on retrouve une série du même genre avec: mummy, baby, ball, bunny, bottle; en suédois: pappa, mamma, blomma, bil, bulle, etc. Mais ce n'est pas tant la façon de parler de chaque mère en particulier qui structurera la parole de l'enfant que les formes du langage destiné aux enfants dans leur environnement linguistique et culturel. Une analyse de l'influence de la structure phonétique des mots utilisés par les mères d'enfants d’un an appartenant à quatre groupes culturels montre qu’il n’y a pas de relation directe entre le répertoire phonétique de la mère et celui de l’enfant dans chacune des dyades mère-enfant. Le répertoire de l’enfant reflète celui de la langue parlée dans son entourage plus que tel aspect particulier du répertoire phonétique de la mère.

Cultures et modes de parler aux bébés

En étudiant « l’universalité » de ce comportement langagier des parents, Charles Ferguson a relevé une vingtaine de caractéristiques retrouvées dans diffèrent groupes linguistiques à travers le monde: répétition des mots ou de la phrase, exagération des contours d'intonations ralentissement de la prononciation, accentuation d’une consonne ou d'une voyelle importante par l'allongement ou le redoublement, jeu sur le déplacement de l'accent dans les homonymes, forte présence des consonnes labiales ou palatales qui rendent « plus douce » la prononciation, effacement des clusters et des consonnes plus difficiles à réaliser telles que les [r] et les [l], « harmonisation » consonantique ou vocalique par des structures simplifiées de type consonne-voyelle-consonne-voyelle (exemple du français: dodo), harmonie nasale (on rajoute une consonne nasale dans un mot qui n’en contenait qu’une). La généralité de ces processus a fait penser qu'ils rendaient compte d'un comportement universel des adultes, et plus particulièrement des parents quand ceux-ci s'adressaient à leurs « petits ». Qu'en est-il ?

L'utilisation d'un registre distinct pour parler aux enfants semble bien attestée - sinon vérifiée - dans de nombreuses cultures aussi diverses que celles où l’on parle l'arabe, l’espagnol, le marathi, etc. La prosodie des mères a été systématiquement étudiée, analyses acoustiques à l'appui, en anglais américain, en japonais, en chinois mandarin et dans des études interlangues: anglais américain, anglais britannique, français, italien et japonais. Dans toutes ces études, on a retrouvé des différences significatives entre la parole destinée aux enfants et celle qui l’est à des adultes. Toutes les mères et tous les pères, dans ces cultures, augmentent la hauteur de leur voix, produisent des énoncés plus courts incluant des pauses plus longues. Mais on trouve des différences assez nettes entre groupes culturels dans l'utilisation des diverses caractéristiques : les modifications de l'intonation chez les parents américains sont systématiquement plus extrêmes que celles des parents dans les autres pays. Il en est de même pour l'exagération des expressions faciales qui les accompagnent. Les parents japonais - les mères comme les pères - ainsi que les pères français modulent relativement peu leur intonation lorsqu'ils s'adressent à leurs enfants.

On peut alors se poser la question de savoir si cette adaptation du comportement langagier des adultes à l'égard des enfants est vraiment un phénomène universel, biologiquement induit, pour les communications adultes-enfants dans l'espèce humaine.

Quelques études culturelles remettent en cause l’universalité des caractéristiques relevées par C. Ferguson. L'élévation de la hauteur de la voix n'est pas de règle dans certaines langues non occidentales, particulièrement dans les langues à tons où prévalent les contours tombants, telles que le mandarin et le thaï. Il n’y a pas de registre prosodique spécial pour les bébés et les jeunes enfants chez les Indiens parlant le quiché maya. L'élévation de la hauteur de la voix est un signe général de déférence qui n'est pas de mise avec les enfants. Au contraire, les mères réduisent souvent leur voix jusqu'au murmure lorsqu'elles s'adressent aux bébés. D'autres cultures font dépendre l'élévation de la voix du sexe de l'enfant auquel on s'adresse. Dans des populations indiennes du Guatemala, les adultes usent d'un ton monotone avec les enfants. En revanche, ils sont prêts à répéter autant qu'il est nécessaire pour faciliter la compréhension. Dans ces cultures, la pratique de répétitions pourrait remplacer les modifications prosodiques.

Exemple: Chez les Kwara'ae des Iles Salomon, les mères parlent peu directement à leurs nourrissons: un comportement fréquent consiste à parler de lui ou pour lui, en le tournant vers la personne à qui l'on s'adresse; l’objectif de ces civilisations est d'intégrer le plus tôt et le mieux possible l'enfant dans la communauté sociale, plutôt que d'en faire un locuteur précoce. Chez les Kaluli de Nouvelle-Guinée, les adultes parlent rarement aux nourrissons et les regardent peu en face. Les bébés ne sont pas censés comprendre. A six-huit mois, ils reçoivent quelques directives. On les empêche de toucher un objet en leur « faisant honte », et en disant: « Est-ce qu’il est à toi? » ou: « Pour qui te prends-tu ? » Certes, les bébés de cette société vivent en communauté et entendent beaucoup parler autour d'eux, mais la parole leur est rarement transmise autrement que sous forme d'ordres avant qu'ils sachent parler. Quand ils commencent à parler, en particulier quand ils disent certains mots qui marquent leur entrée dans le langage tels que les mots : « no » (maman) et « bo » (sein), les adultes Kaluli appliquent une technique d'apprentissage très directive. Après chaque phrase, ils ajoutent « éléma » ce qui veut dire: « Dis comme ça ». Les fautes de prononciation de l'enfant sont corrigées, ainsi que les fautes sur le « fond ». Les mères n'essaient pas de montrer des objets et d'en enseigner le nom, elles font répéter des mots ou des phrases. Il serait intéressant de connaître les formes que prennent les acquisitions du langage chez les enfants Kaluli. Malheureusement, les auteurs ne se sont pas particulièrement penchés sur ce point et signalent simplement que dans la deuxième année les enfants répètent très bien.

Dans nos sociétés, lorsque les enfants atteignent un an, les particularités du motherese, tout en conservant les fonctions qu'elles avaient jusqu'alors, se remodèlent pour faciliter aux enfants l'apprentissage de nouveaux mots et la compréhension du sens des phrases qu'ils entendent. Les parents continuent à exagérer la prosodie de leurs phrases tout en cherchant à élargir l'horizon linguistique de l'enfant. Dans une étude, R. Aslin montre que pour apprendre des mots nouveaux à leurs enfants, les mères présentent ces mots dans des phrases et non comme des mots isolés. Les enfants doivent donc extraire le mot à apprendre. Ils sont pour cela aidés par des stratégies maternelles. La première stratégie est prosodique: dans plus de deux tiers des cas, les mères américaines mettent plus d'emphase sur les mots qu'elles désirent faire apprendre. La deuxième stratégie est syntaxique: les mères placent les mots nouveaux en fin de phrase dans 89 % des cas. Cette position facilite l'extraction des mots. On retrouve cette stratégie même chez les mères turques, bien que dans la langue turque il ne soit pas grammatical de placer un nom en fin de phrase, l’ordre canonique imposant le verbe dans cette position.

On attend alors de l’enfant qu’il réponde aux messages qu'il reçoit des adultes. Il lui faut donc en analyser le contenu et la forme. Les mères utilisent plusieurs « astuces » pour se faire comprendre. L'une d'elles consiste en la répétition des phrases. Les psycholinguistes qui ont analysé le discours des mères ont trouvé qu’un tiers des phrases de leurs productions consistent en des répétitions, souvent simplifiées, de l’énoncé précédent. D'autres mères reformulent leur énoncé ou celui de l'enfant sous une forme différente. Les mères japonaises reformulent assez systématiquement les énoncés des enfants pour les rendre culturellement acceptables. D'autres mères choisissent d'expliciter leurs propos en les commentant. Cette technique est beaucoup plus rentable pour l'enfant.

Dans l'ensemble les phrases des adultes sont courtes et grammaticalement correctes, quoique souvent inachevées; contrairement à une idée reçue, relativement peu de phrases adultes dans le langage adressé aux enfants sont non grammaticales. Les sujets évoqués concernent des objets ou des événements présents dans le champ de vision, ce qui facilite le travail de compréhension de l'enfant. Dans nos cultures occidentales, les enfants sont en général considérés comme autonomes dans le choix de leurs activités. On leur pose donc beaucoup de questions auxquelles ils ont le choix de répondre par « oui » ou « non ». Dans les propos des parents, les phrases interrogatives sont d’autant plus nombreuses qu'elles marquent aussi une formule polie de ce qui dans d'autres cultures apparaît sous forme d'ordres: « Peux-tu faire cela pour moi? » Les phrases interrogatives convoient aussi fréquemment le sens d'une phrase déictique : «Tu vois ce ballon ?».

Peut-on conclure que les types de phrases varient selon que les adultes s'adressent à l'enfant ou à un autre adulte? E. Newport a comparé le pourcentage des formes de phrases dans les deux situations. Elle a relevé moins de phrases déclaratives (30%) à l'égard des enfants que pour les adultes (87%), plus d'impératives, 18 % contre 2 % et beaucoup plus d'interrogatives, 44 % contre 9 %.

Exemple: Dans nos sociétés, les phrases impératives sont relativement peu fréquentes et ce aussi bien quand on parle aux petites filles; que lorsqu'on parle aux petits garçons. Ce n'est pas toujours le cas! Dans certaines cultures, les formes des phrases varient aussi selon que l'on parle à un homme ou à une femme, à un petit garçon ou à une petite fille. Chez les Luo, on trouve 3 % de phrases à l'impératif chez un père parlant à son fils de deux ans et demi et 43 % lorsque le père s'adresse à une petite fille du même âge ! Dans la société luo, dans la plupart des circonstances, I’homme donne des ordres à la femme. Les adultes s'adressant à une petite fille, spécialement les hommes, emploieront donc tout naturellement un plus grand nombre de phrases à l'impératif qu'en s'adressant à un petit garçon. D'autre part, dans cette culture comme dans beaucoup d'autres, les enfants sont considérés comme des interlocuteurs « inférieurs », sans initiative dans leurs activités : on leur pose des questions ou bien on leur donne des instructions. Le pourcentage des phrases déclaratives qui leur sont adressées est faible (10%).

Les variations culturelles ne doivent cependant pas masquer des comportements langagiers spécifiques que les adultes emploient en s'adressant aux bébés pour les faire entrer dans la communauté du langage. Ce qui est très général, sinon universel, est un mode spécial de communication verbale adulte-enfant. Les caractéristiques de celle-ci peuvent varier. Certains groupes sociaux ont ritualisé l'apprentissage de la parole avec pour objectif principal d'intégrer l'enfant à un groupe social très fortement organisé et structuré. L'enfant doit avant tout y connaître sa place et savoir y jouer son rôle. Dans d'autres cultures, les mères favorisent les relations affectives et les performances individuelles de l'enfant. Cependant, dans toutes les cultures, la transmission du langage accompagne l'insertion de l’enfant dans une communauté sociale. Aussi est-elle assujettie aux attentes et aux règles de celle-ci. En dépit des variations culturelles touchant aux modes de présentation du langage, tous les bébés du monde apprennent à parler à peu près aux mêmes âges. En outre, la plupart des études montrent qu'il y a peu de corrélations entre le langage de la mère et le développement linguistique de l'enfant. Les parents « n'enseignent pas » la langue à leurs enfants, ils leur fournissent des modèles: modèle de la langue et modèle culturel. Les enfants s'attachent à relever dans le modèle de leur langue les indices qui leur permettront de saisir la structure et le sens des énoncés. Ils relèvent dans le modèle de leur culture, les formes sociales de leur statut d'interlocuteur. Plus tard sans doute, la qualité et la richesse de l'environnement linguistique influeront plus directement sur le développement langagier des enfants. Mais, lorsqu'il s'agit des fondements du langage, le dispositif génétique est assez puissant pour atténuer des disparités « normales » de réception. Il permettra parfois de remédier à certaines lacunes. Ainsi les enfants élevés dans des milieux parlant un langage appauvri, tel que le « pidgin », tendent-ils à utiliser des formes plus grammaticales que celles de leurs parents. Ce dispositif génétique puissant ne connaît-il donc pas de contraintes ?

Périodes sensibles

On utilise les termes « période sensible » ou « période critique » pour parler de la fenêtre temporelle durant laquelle l'influence de l'expérience a un effet significatif sur un comportement. L'expérience peut avoir plusieurs fonctions: grâce à elle, certaines capacités se maintiennent qui disparaîtraient sans elle; dans d'autres cas seul le rythme du développement est affecté par un défaut d'expérience, enfin, dans un troisième cas de figure, l'expérience peut être indispensable à l'apparition du comportement. Dans les espèces animales, de nombreux exemples prouvent le rôle indispensable de l'environnement dans le déclenchement du développement normal de mécanismes spécifiques à l'espèce. C'est le cas du chant dans nombre d'espèces d'oiseaux chanteurs : les jeunes oiseaux ne développent le chant de l'espèce que s'ils l'ont entendu de leurs congénères durant les premières semaines de vie. Existe-t-il aussi chez les humains une période critique pour apprendre à parler ?

On sait trop bien, par expérience personnelle, qu'il existe des périodes critiques chez les humains pour certaines aptitudes! Prenons l'exemple de l'apprentissage des secondes langues. Alors que les enfants apprennent sans mal une ou plusieurs langues étrangères, les adultes ont souvent grand mal à le faire, et ce d'autant plus qu'ils sont âgés et sont restés plus longtemps monolingues. L'aptitude à apprendre une langue étrangère et plus encore celle de la parler sans accent, déclinent fortement avec l'âge. On pense qu'une langue étrangère apprise après l'adolescence sera toujours parlée avec un accent.

En présentant les capacités perceptives des bébés, nous avons vu que ceux-ci commencent à perdre, vers onze mois, leur talent pour discriminer les contrastes phonétiques non pertinents dans leur langue maternelle. Les enfants japonais de deux ans, comme les adultes japonais, sont incapables de discriminer le /r/ du /l/. Ils auront le plus grand mal à distinguer ces sons lorsqu'ils voudront apprendre une langue étrangère et leurs difficultés deviendront quasi insurmontables lorsqu'il s'agira de les reproduire.

Il existe donc des périodes sensibles pour certaines aptitudes linguistiques. Ces périodes critiques ne sont pas une propriété de la croissance en tant que telle mais traduisent la perte de plasticité qui se produit quand les liaisons neuronales se sont spécialisées.

Y a-t-il une période sensible pour apprendre à parler, pour apprendre un premier langage ? Il est difficile de répondre à cette question. Dans ce domaine, l'expérimentation est impossible et l'on doit s'appuyer sur des observations plus ou moins pertinentes pour fixer une éventuelle période critique au-delà de laquelle on ne pourrait accéder au langage. Personne actuellement n’est prêt à renouveler les tentatives que l'on prête au pharaon Psantik I et à Frédéric de Prusse. Ces souverains, d'esprit curieux, ont fait élever des bébés dans un lieu isolé avec interdiction de leur parler. L’idée était de savoir quelle était la langue « originelle » qu'ils développeraient « spontanément ». On voit par là combien est anciennement ancrée l'idée d’un don ou d'un instinct de parole! La petite histoire dit que les « sujets expérimentaux » du pharaon ont parlé phrygien: le berger qui prenait soin deux était phrygien et, pris de pitié, avait désobéi aux consignes du pharaon! Quant aux bébés isolés de tout contact linguistique sur ordre de Frédéric III, ils ont dépéri faute de contacts relationnels.

On a en général répondu « oui » à la question de savoir s'il existait une période sensible après laquelle on ne pouvait plus apprendre le langage. Eric Lenneberg pensait que la période sensible s’étendait jusqu'à la puberté. Actuellement, on pense qu'elle se situe plutôt aux alentours de sept ans. Des enfants au-delà de cet âge, qui n'auraient entendu aucune langue humaine dans leur enfance, seraient inaptes à accéder au langage plus tard. Sur quels faits se base-t-on pour avancer cet âge?

Les cas des enfants dits « enfants sauvages » ou « enfants loups » sont heureusement relativement rares, quoique plus d'une dizaine aient été rapportés depuis le XVIIe siècle. Découverts dans des endroits très isolés, ces enfants sont censés avoir grandi hors de tout contact humain. Ils ne produisent aucune vocalisation humaine, marchent à quatre pattes et se nourrissent comme des animaux. Les exemples dramatiques de ces enfants ne sont pas faciles à exploiter scientifiquement. Le livre de Jean Itard raconte le cas de Victor, « enfant loup » découvert au XVIIIe siècle, à l’âge d’environ dix-douze ans, dans l'Aveyron. Malgré les efforts prolongés et intelligents de son éducateur, Victor n'est jamais parvenu à acquérir le langage. Mais dans ce cas, comme dans les rares autres que l'on connaît, on ignore si l'abandon n’était pas causé par la présence préalable de handicaps, tels qu'une profonde débilité ou un autisme. De toute façon, les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces enfants ont été si anormales qu’on peut difficilement en tirer des conclusions valables sur leur incapacité à apprendre à parler. Le cas des enfants séquestrés, élevés dans des ciconstances extrêmes de privation, est un peu différent. Ils ont entendu parler, bien que pour la plupart de façon très minimale. Tous, sauf Genie, ont été remis dans un milieu normal avant sept ans et presque tous, à l’exception de ceux chez lesquels ont été trouvées des atteintes sensorielles ou cognitives graves, ont récupéré un langage normal ou quasi normal. Le cas de Genie est spécial. Genie n’a été découverte qu’à treize ans. Elle avait été privée d’écoute normale du langage depuis l'âge d'un an et demi. Malgré un considérable travail de la part des éducateurs qui l'ont prise en charge lors de sa découverte, elle n'a jamais appris à parler normalement. Elle a acquis un certain vocabulaire mais est demeurée incapable de faire des phrases syntaxiquement correctes. Le cas de Genie pourrait confirmer qu’il existe une limite temporelle pour l'acquisition du langage. Mais les conditions atrocement pénibles qui ont été celles de sa vie durant treize ans lui ont laissé des troubles psychologiques et cognitifs importants et l'on ne peut dire si elle était vraiment « normale » avant sa séquestration. Son cas, comme celui de Victor de l’Aveyron, permet cependant de penser qu’il y a une période sensible au-delà de laquelle les aptitudes pour le langage s'amenuisent ou disparaissent lorsqu’il n'y a pas eu de modèle linguistique.

Les sourds congénitaux, exposés dès leur naissance à la langue des signes, comme les enfants aveugles, tout naturellement exposés au langage parlé, acquièrent le langage au même rythme ou à un rythme proche de celui des enfants sans handicaps sensoriels. Si l'on sait que la surdité profonde a des conséquences sévères pour l'acquisition d'un langage parlé, on est souvent moins conscient que des niveaux plus modérés de perte d'audition ou des otites moyennes répétées durant les deux premières années entraînent parfois un déficit durable de la réception du langage. Elles affecteraient les capacités de traitement de la parole et montreraient ainsi qu'une écoute appauvrie ou biaisée, même de façon intermittente, dans les deux premières années, gauchit le développement phonologique.

Pour parler, les enfants ont besoin d'être dans un environnement linguistique. L'apport linguistique peut n’être pas très riche, il n’est nul besoin qu'il repose sur un enseignement directif, mais il faut que le modèle reçu soit suffisant pour que l'enfant puisse catégoriser les sons de parole et spécifier les principaux paramètres de sa langue. Il faut aussi que cet environnement linguistique soit humain, c'est-à-dire fourni par des êtres humains physiquement présents: on croit savoir, ou l'on préfère penser, qu’entendre parler à travers la radio ou la télévision ne permettrait pas d'accéder au langage. Le modèle linguistique doit être présenté dans un cadre de communication interactive entre l’enfant et ceux qui l'entourent.

Nous avons volontairement évité d’insister ici sur l'importance des apports affectifs; ce n’est pas pour en amoindrir le rôle fondamental. Les bébés élevés en isolation par Frédéric de Prusse sont morts et l'on sait combien sont essentiels pour la survie et l’intégrité psychique du jeune enfant l'amour et la tendresse des adultes. On sait aussi l'importance d'une insertion sociale normale. Même s'ils n'en sont pas une conséquence inéluctable, des troubles durables d'acquisition du langage naissent de conditions psychologiques ou sociales déficientes. Nous ne nous étendrons pas non plus sur les souffrances psychologiques qui entraînent des mutismes passagers. Nous voulons insister en revanche sur la robustesse du dispositif génétique pour l'acquisition du langage. Un dispositif « intact » permet en général aux enfants, en dépit de handicaps sensoriels, affectifs ou cognitifs parfois graves, d'accéder au langage à la seule condition nécessaire et suffisante d'être avec un ou des êtres humains qui communiquent à l’aide d'une des langues parlées par l'espèce humaine. Cela est aussi remarquable que réconfortant.

 

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A consulter

 - Wallon H. , De l'acte à la pensée, Paris, Flammarion, 1942.

- Puthas V. et Jouen F., Les Comportements du bébé: expression de son savoir ?, Paris, Fayard, 1983.

- Cyrulnik B., «Les Nourritures affectives», Paris, Odile Jacob

 

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