Nous
avons compris au travers de la
lecture du premier chapitre que les structures sensori-motrices
constituent
la source des opérations
ultérieures de la pensée. On peut en déduire que l’intelligence,
l’acquisition de la connaissance est essentiellement assimilation
active et opératoire.
Elle dépend de l’action en tant que transformant les objets
et le réel. La tradition empiriste soutenait que
l’intelligence tire ses origines de la perception seule, mais
c’était oublier un peu vite l’action. La perception
constitue un cas particulier des activités sensori-motrices.
L’action transforme le réel et la perception est un aspect
figuratif de la connaissance du réel. Il importe évidemment de
déterminer le rôle des perceptions dans l’évolution
intellectuelle de l’enfant, par rapport au rôle de
l’action.
Il
faudrait bien sûr commencer par une analyse des perceptions dès
la naissance et au cours de la période sensori-motrice, mais
rien n’est plus difficile que d’atteindre les perceptions du
nouveau-né et du nourrisson. Cependant, deux célèbres problèmes
de perception peuvent être mis en relation avec les réactions
sensori-motrices de la première année : celui des
constances
et celui de la causalité
perceptive.
On
appelle constance de la grandeur la perception de la grandeur réelle
d’un objet situé à distance ; cette constance apparaît
dès la seconde moitié de la première année et se développe
jusqu’à 10-12 ans et plus. On peut se demander quelles
relations il y a avec les schèmes sensori-moteurs et en
particulier avec celui de l’objet permanent.
La
constance de la forme
aurait une certaine parenté avec la permanence de l’objet.
Si on présente à un bébé (vers 7-8 mois) son biberon retourné
il le mettra à l’endroit s’il aperçoit une partie de la tétine ;
à partir de 9 mois le bébé recherche les objets derrière les
écrans et s’il aperçoit la tétine il retournera le biberon.
Il y aurait donc une interaction entre la perception et le
schème sensori-moteur.
Elle débute
vers 6 mois ; une fois l’enfant dressé à choisir la
plus grande de deux boîtes, il continuera à choisir la plus
grande même si on l’éloigne et qu’elle correspond donc à
une image rétinienne plus petite. Cela débute donc avant la
constitution de l’objet permanent, mais après la coordination
de la vision et de la préhension (vers 4 mois ½). On peut
alors se demander pourquoi il existe une constance perceptive
des grandeurs, et qu’avec l’éloignement l’intelligence
suffit à faire connaître la grandeur ? La réponse est
sans doute que la grandeur d’un objet est variable à la
vision mais
constante au toucher
et que le développement
sensori-moteur met en relation le perceptif visuel et le
tactilo-kinesthésique. La constance des grandeurs dépendrait
des schèmes sensori-moteurs d’ensemble ce qui expliquerait
pourquoi elle débute après la coordination de la vision et de
la préhension.
Avec
la constance de la forme et la constance de la grandeur on a
montré l’irréductibilité du sensori-moteur par rapport au
perceptif. Cette perception est enrichie par l’activité
sensori-motrice et ne saurait suffire à la constituer, ni à se
constituer elle-même indépendamment de l’action (voir les
travaux de Michotte
pour voir les nuances).
C'est
Michotte qui a conduit les expériences les plus connues sur la
causalité perceptive (notion de lancement, d'entraînement, et
de déclenchement d'un mobile A sur un immobile B).
Les
activités perceptives se développent bien sûr avec l'âge,
l'enfant de 9-10 ans tiendra compte de références et de
coordonnées perceptives dont ne tient pas compte l'enfant de
5-6 ans ; il explorera mieux les figures, anticipera
davantage. Mais dans le même temps il peut arriver que les
activités perceptives engendrent des erreurs systématiques qui
vont alors augmenter avec l’âge (au moins jusqu’à un
certain niveau). Les
effets des champs, quoiqu’en gros adéquats, sont toujours en
partie déformants (on ne peut pas tout voir uniformément en même
temps). Pour pousser plus avant cette notion pointue des champs
vous pouvez consulter les pages 30 à 33 du livre.
Les
activités perceptives se développent progressivement,
contrairement aux champs qui demeurent relativement constants.
La plus importante des activités perceptives est le déplacement
plus ou moins systématique du regard et de ses points de
fixation (centrations).
L’intelligence,
à partir de 7 ans environ, va aider l’activité perceptive. Elle
ne se substitue pas à elle mais elle structure le réel et
contribue donc à indiquer ce qu’il convient de regarder avec
plus d’attention. D’une
manière générale on voit que les activités perceptives se développent
avec l’âge jusqu’à pouvoir se plier aux directives suggérées
par l’intelligence. Il ne faut pas considérer les activités
perceptives comme étant le résultat d’une simple extension
des effets de champ, ce serait même le contraire ; les
effets de champ apparaissant comme des sédimentations locales
d’activités perceptives de niveaux variés.
Le
développement des perceptions suffit-il à expliquer le développement
de l’intelligence ou alors est-ce que le sensualisme a oublié
le rôle de l’action et de son schématisme sensori-moteur,
celui-ci pouvant être à la fois source des perceptions et
point de départ des opérations ultérieures de la pensée ? De
façon générale on ne peut concevoir les notions de
l’intelligence comme étant abstraites des perceptions par des
processus de généralisation (et d’abstraction) ; car
les notions de l’intelligence comportent d’une part des
informations perceptives et d’autre part des constructions spécifiques
de nature plus ou moins complexe.