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Perraudeau, M (1998). Echanger pour apprendre. L’entretien critique. Paris, Armand Colin

 
 
Devant une opération (par exemple de la grammaire) particulièrement difficile, un élève hésite. Ce qui intéresse le professeur est de voir quels moyens il va mettre en œuvre pour parvenir à un résultat concluant. Le rôle du professeur sera de permettre, de faciliter la construction du savoir de l’élève. Les question du professeur permettent une ouverture pour la pensée de l’élève qui est bloqué, questionner prend alors une fonction sécurisante ; l’élève devient, grâce au questionnement du professeur, un acteur premier de la construction de ses connaissances.

L’entretien, si l’on se place dans une perspective constructiviste, permet de comprendre le raisonnement. A la suite de Piaget, nous qualifions de -critique- ce genre d’entretien car il ne se contente pas d’enregistrer ce que dit l’élève, le questionnement incite à dépasser la première idée, à déployer sa pensée. L’entretien devient un outils au service de l’enseignant, il permet de savoir quel est l’état d’une notion étudiée (conservée, en cours d’acquisition, non fixée) ; il permet aussi de savoir quel est le fonctionnement cognitif de l’élève et les difficultés qui peuvent apparaître au cours de l’apprentissage. Mais l’entretien, et on l’aura compris, est aussi un instrument au service de l’élève : il peut identifier ses problèmes et s’impliquer dans leur résolution.

C’est pour ces raisons que l’entretien est plus qu’une simple technique de verbalisation, c’est une véritable démarche de construction. En général, l’entretien (en milieu scolaire) se conduit en relation individuelle mais les situations de groupe ne sont toutefois pas exclues. L’erreur de l’élève est prise en considération, c’est le premier pas vers l’élucidation du problème cognitif.  L’entretien est un outils très riche pour la construction du raisonnement, pour la construction du savoir.

Les enjeux de l’échange

Le nouveau contexte scolaire

La loi d’orientation de 1989 a largement changé le contexte scolaire, désormais l’élève est un acteur de la construction de son savoir. Une dimension sociale est aussi présente : la classe est un lieu d’interaction où deux chemins se dessinent, la coopération (entre élèves) et la médiation (entre prof et élève). Le vecteur de médiation principal est la parole. Ces multiples échanges favorisent l’élucidation des problèmes. L’élève est réhabilité en tant que personne ayant un développement cognitif propre, l’échange est le moteur déterminant de l’apprentissage. L’enseignant joue un rôle de gestionnaire entre l’individu et le collectif, le singulier et l’universel. Il y a principalement deux modalités d’accompagnement : la pédagogie et la thérapeutique (elles sont complémentaires). L’entretien critique est un mode de diagnostic et un moyen d’apprentissage.

Le rôle de l’enseignant

L’école est donc le lieu de l’interaction fondée sur l’échange. Il y a un grand principe : le raisonnement se construit dans l’échange. Toute la perspective est interactive. L’enseignant a le rôle d’un guide, d’un médiateur, c’est un « fabricant de lien ». L’interaction se réalise par différentes pratiques pédagogiques que nous verrons plus loin (ce sont les QCM = questionnement, co-opération, médiation). Le questionnement doit permettre à l’élève de se poser de réelles questions, d’aborder les vrais problèmes, ce n’est pas un jeu de devinettes. Le questionnement ne s’improvise pas, il faut instaurer des règles de fonctionnement (nous les verrons plus loin)

Les figures du raisonnement

L’entretien critique est fait pour comprendre les raisonnements. Le raisonnement peut avoir plusieurs figures : la déduction, l’induction, l’analogie.

Notons d’abord que lorsque l’échange se fait sur des notions implicites, il y a des risques qu’il n’aboutisse à aucune compréhension ; l’imaginaire comble le vide et provoque des raisonnements paradoxaux. Cette situation est une situation de pseudo-inférence dont il faut tenir compte (Piaget nommait –inconscient cognitif- cette interférence sur l’apprentissage).

Parfois aucun raisonnement ne se fait :

-          dans le cas de l’adhésion (on se réfère sans nuances ni critiques à la parole d’un autre)

-          l’égocentrisme non dépassé (c’est comme ça parce que JE le sais)

-          élément extérieur (qui paraît neutre et objectif => TV ou journaux)

Le travail de l’entretien réside dans le fait de conduire l’élève des centrations exclusives que nous venons d’indiquer, vers un vrai raisonnement.

La déduction (figure majeure)

Il s’agit de produire du vrai à partir du vrai. C’est par exemple l’activité mathématique.

Olivier Houdé a mener des études qui démontrent que chacun utilise une conduite ou une autre en fonction de la spécificité de la situation.

L’induction (figure importante)

Il s’agit de produire du vrai à partir du possible. C’est le domaine des hypothèses que l’on cherche à vérifier, l’exemple typique c’est la démarche scientifique expérimentale.  Le sujet définit des hypothèses, opère des vérifications et obtient des conclusions logiques (démarche de Britt-Mari Barth).

Le raisonnement par analogie

Il s’appuie sur la réorganisation de la mémoire, il évoque un mode de résolution précédent permettant la résolution du problème présent.

Souvent, l’enseignant considère comme déductif ce qui, en fait, est analogique. En effet, l’analogie est intéressante car économe en raisonnement, mais elle peut s’avérer trompeuse et occasionner des erreurs lorsqu’elle est confondue. Mais il convient cependant de ne pas l’écarter car elle intervient à part entière dans les processus de raisonnement.

Comprendre l’activité intellectuelle

Il faut différencier l’action et l’activité.

L’action : c’est un mode de transformation du réel, rendu possible par l’intermédiaire des schèmes moteurs.

L’activité, cognitive ou inférentielle c’est une perception, une prise d’informations relatives aux composants de l’objet de connaissance.

Mais l’activité peut aussi emprunter la voie de l’action. Elle peut se fonder sur l’intériorisation, ce que Piaget nomme opération. Elle s’attache davantage aux attributs essentiels de l’objet en le définissant comme concept et en l’intégrant dans un réseau conceptuel.

Perception, action et opération sont des aspects de l’activité. Elles peuvent interagir ou conserver une certaine autonomie. Mais dans tous les cas l’activité mentale est quelque chose de complexe et de peu observable. Inhelder donne une définition intéressante de l’activité de l’élève :

« Une situation d’apprentissage est d’autant plus fructueuse que le sujet est actif (être actif cognitivement ne se réduit pas, bien entendu, à une manipulation quelconque ; il peut y avoir une activité mentale sans manipulation, de même qu’il peut y avoir passivité en manipulant ) » (1974, p.44)

L’élucidation de l’activité passe par la parole. L’entretien critique renseigne le prof et permet une prise de conscience progressive de l’élève.

Une question se pose : l’entretien s’intéresse-t-il à une activité singulière ou à une classe d’activités ?

Lorsque une démarche cognitive se déroule comme suit :

1. lire l’énoncé                           pour comprendre la situation.

2. écarter les données inutiles    pour sélectionner les éléments nécessaires.

3. organiser ces éléments          pour donner une représentation graphique.

4. effectuer les opérations          pour obtenir un résultat.

5. vérifier les résultats   pour mettre en parallèle le sens de la réponse et le sens de l’énoncé.

On peut dire que la démarche indique que l’élève s’intéresse moins au résultat qu’aux compétences pour y parvenir, il pense au mode de résolution plus qu’à la seule résolution. Il est déjà dans l’explication. Mais il faut faire attention à ne pas laisser stagner la verbalisation.

Ce que l’on veut dire, c’est que de nombreuses situations, classe d’activités et activité spécifique s’enchaînent car elles sont indissociables.

Conduire un entretien

L’entretien critique est un moyen d’entrer en dialogue. La méthode est née dans le cadre de l’expérimentation piagétienne. Le mode de questionnement vise à mettre en évidence le raisonnement. On s’intéresse aux processus qui font aboutir au résultat (et pas d’abord au résultat).

L’entretien critique ne se limite pas à recueillir la parole, il doit permettre la vérification argumentative de la verbalisation. L’entretien critique est aussi, mais pas seulement, un accompagnement personnalisé (on sait que les moments individuels sont relativement rare dans le milieu scolaire).

L’entretien s’inscrit dans une pédagogie de l’échange, c’est un acte de socialisation. L’élève construit son savoir accompagné par le professeur et en coopération avec les autres élèves. La pédagogie du questionnement, la coopération groupale et la mise en place d’entretiens personnalisés sont les clefs de voûte de cette nouvelle stratégie scolaire.

Le cadre de référence

L’échange et la communication

L’entretien et le questionnaire

L’entretien est un fait de parole, il met en relation un initiateur de la demande obtenant une information d’un sujet. L’entretien est différent d’autres formes de questionnaire comme les tests ou la thérapie verbale, en effet, ces dernières sont principalement fondées sur la demande du sujet. La méthode critique se différencie aussi des techniques du questionnaire car elle n’a pas pour objectif d’enregistrer les réponses : 

« le questionnaire provoque une réponse, l’entretien fait construire un discours »

L’entretien critique

L’idée de l’entretien c’est d’entretenir, c’est-à-dire de tenir ensemble. Dans l’entretien se construit un respect mutuel (en opposition avec un respect unilatéral). On parle de -critique- car il s’agit de ne pas accepter la parole sur le seul mode affectif mais de l’envisager de façon argumentative. Les arguments de l’élève sont remis en cause pour l’inciter à justifier, à vérifier, à varier son argumentation.

Il convient donc de comprendre l’entretien critique selon cette double approche :

-          climat de confiance et de respect mutuel.

-          Argumentation exigeante et rigoureuse.

 

Construire la parole

Il faut réussir à faire prendre conscience à l’élève que sa parole est construite, tout comme sa pensée. Cette orientation vers la construction de la parole mène à une objectivation ; c’est traduire en mots une activité cognitive, la mettre à distance de l’action.

La parole de l’enfant

Cette interaction verbale fait poser la question de la maîtrise du langage. Différentes variables entrent en ligne de compte (variables externes = temps, espace, contexte / variables internes = selon les styles pédagogiques). La parole de l’enfant sert aussi à transformer l’auditeur (cas de l’enfant qui dit ne pas avoir compris).

La verbalisation provoquée

La verbalisation produite durant l’entretien est rarement spontanée. En provoquant, l’expérimentateur « obtient des indicateurs de l’activité implicite ». La verbalisation est un facilitateur d’élucidation. Il faut toujours rester attentif au fait que l’adulte peut induire les réponses qu’il souhaite obtenir.

La construction de l’apprentissage

Ce que cherche à faire l’entretien, c’est comprendre le fonctionnement inférentiel de l’élève. Le constructivisme social est la théorie globale qui va permettre de comprendre l’analyse de l’organisation en structures que prend ce fonctionnement. Voyons un essais de définition du constructivisme : position selon laquelle la connaissance de la réalité n’est ni simple donnée extérieure qu’il suffirait d’observer, ni prédétermination héréditaire de l’individu. La connaissance résulte de la construction par échanges entre l’individu et le milieu.

L’un des facteurs déterminant de cette construction est le conflit cognitif : c’est parce que l’élève n’a pas l’ensemble des réponses qu’il est amené à créer, seul ou en partenariat, des réponses possibles.

D’une certaine façon la théorie de la construction est une théorie du déséquilibre, du conflit : le raisonnement est en perpétuelle évolution, la pensée n’est jamais stable (Piaget parle d’équilibration, un mécanisme tendant vers un équilibre qu’il n’atteint jamais). La dynamique du conflit cognitif s’oppose à la stabilité intellectuelle, souvent illusoire.

Le processus assimilation-accommodation

De quelle manière un élève intègre-t-il un nouveau savoir ? Nous allons étudier ce processus d’assimilation-accommodation. L’assimilation est l’intégration d’un élément de savoir à la gamme des structures mentales déjà construites. L’accommodation est  la modification ou la création de structures nouvelles. L’accommodation est déterminée par le contenu du savoir. Elle est entrée en contradiction entre conceptions initiales et réalité de la connaissance. Des processus régulateurs, parfois longs, permettent de dépasser cette contradiction. Ex : le bébé qui porte le biberon à la bouche pour le sucer, pour l’assimiler à ce qu’il connaît (le biberon). Face à l’échec, il est déstabilisé, mais doit s’accommoder.

Ce mécanisme est pris en compte par l’enseignant en renouvelant son regard sur l’erreur : elle est indicateur du mode de fonctionnement de la pensée de l’élève et s’avère un élément de renseignements précieux.

La décentration

La centration est l’ancrage du sujet à son point de vue propre. Cette conduite peut être repérée chez l’enfant, il faut alors l’aider à la dépasser. Ex : problème de l’inclusion : un garçonnet reconnaît avoir un frère, mais n’admet pas que celui-ci en ait un. L’enfant est encore incapable mentalement de se placer du point de vue de son propre frère (sur ce point voir l’ouvrage de Lewis Carroll, Sylvie et Bruno).

La pensée de l’enfant de 5 ou 6 ans, peu apte à conserver, se définit par la difficulté à quitter ses propres centrations. L’égocentrisme intellectuel est une « attitude spontanée » qui enferme l’enfant dans son propre point de vue invalidant toute capacité à se décentrer. Piaget affirme que l’égocentrisme s’oppose à l’objectivité. L‘enfant n’a pas les outils opératoires nécessaires pour se placer à un autre point de vue que le sien. La décentration est la prise de conscience progressive qu’existent d’autres points de vue. C’est coordonner sa centration à d’autres centrations (pas seulement se placer du point de  vue de l’autre).

La conservation

La conservation concerne les composants relatifs au temps, à l’espace, aux quantités physiques, au raisonnement. C’est une opération mentale indispensable à la construction de la pensée logique. Elle permet à l’objet d’exister indépendamment de la perception que le sujet en a. Piaget pense que la conservation est acquise lorsque l’enfant maîtrise l’identité, la réversibilité et la compensation.

Identité : l’enfant identifie l’objet sans être soumis à la prégnance des attributs contingents (par exemple qu’un triangle reste un triangle même si on oriente la pointe vers le bas).

Réversibilité : capacité de faire, défaire et refaire de façon intériorisée une action, en ayant conscience qu’il s’agit de la même action.

Compensation :  la réciproque de l’action.

L’enfant ne maîtrisant pas une opération logique est dit non-conservant. La première conservation acquise est la permanence de l’objet. L’identité vient ensuite, puis la compensation (vers 8 ans), la réversibilité est construite à la même période. Mais soulignons que les âges ne sont que des indicateurs et jamais des normes.

L’argumentation

Le questionnement n’est pas une simple interrogation de routine. Le questionnement vise le cœur de l’action, recherche l’explication, démonte le mécanisme, prépare la mise à distance. Il y a d’abord un premier travail d’élucidation : voir ce à quoi l’enfant s’attend, ce qui permet de faire le point sur les représentations mentales initiales de l’enfant (les conceptions selon André Giordan). Il faut cependant prendre les premières réponses avec précautions, c’est le début de la relation. Le questionnement pousse l’enfant à développer une argumentation, l’adulte pratique la contre-argumentation (par exemple : Un enfant m’a dit hier…) pour générer un conflit sociocognitif. Cette déstabilisation cognitive va amener l’enfant non-conservant à trouver de nouvelles justifications, on oblige l’enfant à reconsidérer sa position première. Le but est de s’assurer l’installation stable de l’opération (en réclamant de nouveaux arguments). Un effet négatif peut parfois subvenir : une déstabilisation trop forte peut entraîner une perte de confiance.

L’identité

L’attribut contingent (par exemple la couleur) peut primer sur l’attribut essentiel (par exemple être carré). La force de perception prime ici sur toute considération logique.

La réversibilité

Une action intérieure ne prend son statut d’opération mentale qu’une fois organisée au sein d’une structure cohérente et réversible : la réversibilité engendre la conservation. C’est un élément primordial de la construction de l’intelligence, selon Piaget. Il ne faut pas confondre réversibilité et renversabilité : la seconde est attachée au domaine moteur (faire/défaire un puzzle par exemple). Pour exercer la réversibilité, on peut utiliser les arbres généalogiques.

L‘abstraction réfléchissante

Le raisonnement se construit. La pensée hypothético-déductive, abstraite, est le fruit d’une longue élaboration à laquelle le sujet joue le rôle prédominant. L’abstraction simple ce sont des opérations où l’on construit l’objet à partir de ses propriétés spécifiques (par sensation, juxtaposition, comparaison). Ce sont des activités qui préparent à la logique, elles sont indispensables à son élaboration.  Le sujet s’approprie certains aspects de l’objet sans opérer de transformation sur celui-ci.

L’abstraction réfléchissante est l’activité mentale qui permet d’installer l’action ou l’opération dans ses dimensions relationnelles. L’abstraction est dite réfléchie lorsque la pensée devient capable, en retour, de réflexion sur la réflexion (certains appellent cela la métacognition). Exemple : la sériation de bâtonnets de différentes longueurs. Dans la théorie piagétienne, le concept de prise de conscience est directement lié à celui d’abstraction réfléchissante. La réussite précède la compréhension, réussir pour comprendre et non plus comprendre pour réussir.

La représentation graphique

Nous nommons représentations la trace graphique, schématique, symbolique, traduisant la conception, la forme mentale, que l’élève se donne d’une situation. L’enfant présente sous une forme extériorisée, la conception qu’il a d’une notion. L’élucidation de la représentation permet de structurer le réel de façon plus stable. Lorsque l’on demande des réponses sous forme graphique, on peut classer les résultats obtenus en 3 catégories : les modèles figuratifs (compréhension concrète de la situation, mais pas forcément de toutes les situations), les modèles intermédiaires (trace graphique+mathématique), les modèles formels (qui montrent la maîtrise du type d’opération intellectuelle).

Synthèse de ce que nous avons développé

Lors de l’entretien critique, l’élève montre qu’il a acquis la conservation (d’un schème, d’une opération logique, d’une notion disciplinaire) lorsqu’il peu argumenter de trois façons :

  1. Son argument porte sur l’identité lorsqu’il identifie l’objet indépendamment de ses attributs contingents. Par exemple, deux triangles ont toujours la même somme des angles ; la taille ou l’orientation des figures n’interfère en rien dans cette réalité invariante.

  2. Son argument porte sur la réversibilité, possibilité de défaire et refaire une action. Par exemple, on peut écrire indifféremment les phrases : Dans le port, rentre un voilier ou un voilier rentre dans le port. Le groupe un voilier occupe la même fonction de sujet, quelles que soient les variations de son emplacement dans la proposition.

  3. Son argument porte sur la compensation, liée à la réciprocité. Par exemple, lorsque l’on a deux boules identiques de pâte à modeler, en transformer une en galette ne modifie pas la quantité de matière.

( voir tableau sur l’abstraction en page 47)

Origine et diversité des pratiques

De l'entretien clinique à l'entretien critique

(page 50, texte introductif à l’entretien critique)

En 1919, Piaget est à Paris. Il travaille au laboratoire d’Alfred Binet, il est chargé par Théodore Simon d’étudier la pensée logique chez l’enfant. Piaget va mettre au point un mode d’entretien qui rompt avec les seules méthodes en vigueur : celle des tests (tests normatifs ou observation pure).

Il écoute les enfants, leur restituant ainsi une parole qui leur avait été confisqué. Cette nouvelle démarche, Piaget la nomme d’abord méthode clinique, puis par la suite méthode critique. Bärbel Inhelder parle de méthode d’exploration critique. Selon Edouard Claparède, cette méthode « vise à noter ce qui se cache derrière les premières apparences (…) elle cherche à étaler au grand jour l’énigme de la structure de la réponse ». C’est dans les années 40 que Piaget met au point la méthode de contre-arguments, avec comme objectif de déstabiliser l’enfant afin de faciliter la décentration. Piaget avance aussi que si l’entretien renseigne l’observateur, il renseigne aussi l’enfant sur son propre raisonnement. L’entretien critique aide à la construction de la pensée en permettant à l’enfant de découvrir les propriétés qu’il applique à l’objet et les relations liant ces objets. L’entretien favorise le mécanisme d’abstraction réfléchissante ; il permet à l’enfant de construire sa pensée, en insérant le réel dans un cadre intellectuel réorganisé. En quoi la méthode est critique ? Elle l’est par la « mise en question systématique des affirmations du sujet, non pour mesurer la solidité de ses convictions, mais pour saisir son activité logique profonde, non pas seulement ses performances fonctionnelles et ses croyances spontanées, mais la structure caractéristique d’un certain stade de développement » Vinh-Bang, 1966. L’enfant peut parfois développer une conduite d’évitement qui le fait accepter, par conformité, la parole de l’adulte. Mais l’acceptation n’a pas valeur d’intégration (nous reviendrons sur ce problème).

La méthode d’exploration critique

Inhelder, Sinclair et Bovet montre pour la première fois (1974), que l’entretien n’est pas seulement le diagnostic du niveau inférentiel. Ils montrent, et en cela bousculent la pensée piagétienne, qu’il y a une possibilité d’intervenir sur le développement de la pensée logique de manière très directe. En alimentant les schèmes de l’enfant par l’usage du contre-argument, on parvient à accroître son développement cognitif. Un exemple célèbre développé par Inhelder est celui de la composition de quantité de liquide.

L’entretien critique et la recherche

Retenons trois démarches utilisant l’entretien critique comme mode d’élucidation.

Annie Chalon-Blanc

Elle insiste surtout sur la différence entre contre-suggestion et conflit cognitif. Elle met l’enfant devant ses propres contradictions afin d’obtenir une éventuelle révision de son jugement.

Anne-Nelly Perret-Clermont

Elle aborde l’entretien davantage à travers l’interaction sociale. Ses travaux ont permis de mettre en lumière qu’à certains moments du développement :

« l’action commune de plusieurs individus, nécessitant la résolution d’un conflit entre leurs diverses centrations, aboutit à la construction de nouvelles coordinations chez l’individu ».

Elle évoque aussi l’intérêt d’un questionnement ne suivant pas l’action mais l’anticipant. Elle démontre aussi l’importance du contexte, qui ne manque pas d’influencer la performance (création d’un « univers de référence »).  Nous reviendrons dans une des prochaines page de ce dossier sur les travaux de Madame Anne-Nelly Perret-Clermont (notons au passage que de nombreuses pages de ce site se constituent des notes des cours dispensés par Madame Perret-Clermont à l’université de Neuchâtel).

André Giordan

Sa méthode est voisine de la méthode critique de Piaget. Il ne considère les interprétations que comme des hypothèses qu’il faudra vérifier en prévoyant, par exemple, un entretien complémentaire. Il mène des entretiens semi-directifs. Mise en garde  L’entretien critique requière des compétences et ne peut être assimiler avec d’autres formes de verbalisation plus courantes

Les autres formes d’échange et d’entretien

Ce que l’entretien n’est pas

- L’entretien n’est pas assimilable à une discussion de type affinitaire où prime le vécu verbalisé sous une forme affective (c’est par exemple la situation matinale où les enfants narrent ce qu’ils ont fait la veille).

- L’entretien ne se réduit pas à une suite d’injonctions à caractère moral dégageant une perspective volontariste (par exemple lorsque l’enseignant signifie à l’élève que ses résultats sont mauvais et qu’il doit se reprendre).

- De même, la pratique de l’entretien par l’enseignant ne doit pas se confondre avec les interventions thérapeutiques spécialisées ; l’enseignant ne doit pas vouloir se transformer en psychologue.

- La méthode critique n’est ni test ni évaluation normative.

- L’entretien n’est pas un cours particulier ou une reprise à l’identique de contenus de différents champs disciplinaires.

- Le questionnement critique n’est pas assimilable à une démarche prescriptive qui indique ce qu’il convient de faire lorsque l’élève est en échec mais sans impulser une activité ou un projet de recherche. L’entretien place l’élève en situation d’activité mentale afin de provoquer, par un questionnement adapté, un processus d’élucidation.

Ce qu’est l’entretien

L’entretien est avant tout une verbalisation de l’explication de l’action entreprise par l’enfant. La verbalisation s’appuie sur une parole explicative, qui met à distance, qui argumente, qui démontre. L’objectif est moins celui d’amener l’enfant à décrire son activité qu’à l’amener à l’expliquer, en argumentant. C’est en cela que le rôle de l’adulte est important, il peut déstabiliser l’enfant par contre-suggestion afin qu’il confirme ses arguments ou en développe de nouveaux. Le questionnement est donc flexible, adaptable. Il faut aussi favoriser les conditions de réussite par la mise en place d’activités au cours desquelles l’enfant peut développer son savoir et son savoir-faire, sans crainte de l’erreur. Mais l’action ne doit pas stagner au niveau moteur et doit se prolonger au niveau intellectuel. Car c’est bien l’intériorisation, la transformation de l’action en opération, qui assure la compréhension.

Mise en  perspective avec d’autres formes d’échange dialogué

La différence entre l’entretien critique et d’autres formes d’échange, c’est que l’entretien critique s’attache à connaître la manière dont se construit ce qui est en commun à chacun, la pensée dans sa dimension inférentielle. L’approche logique portant sur la validité du résultat et l’aspect psychologique du raisonnement qui s’intéresse aux processus producteurs d’inférences sont deux aspects qui se complètent. La construction de la structure logique du savoir dépend de la manière dont l’enfant la conduit cognitivement. Un autre facteur intervient, cette fois externe et social, la présence éventuelle d’autrui. La situation interactive peut déclencher un conflit sociocognitif permettant à l’enfant de se décentrer ; la prise en compte d’un autre point de vue peut alors faciliter l’appropriation de la notion. Si l’on prend d’un côté l’entretien critique et de l’autre le dialogue pédagogique, on se rend compte qu’ils ne sont nullement contradictoires : l’un s’intéresse à l’aspect logique et universel, l’autre à la dimension singulière et évocative, or la pensée de chaque individu se compose à la fois d’universel et de singulier. On peut distinguer quatre principaux modes d’échanges, différents dans leurs objectifs mais entretenant des rapports de proximité avec l’entretien critique : le dialogue cognitif, le dialogue philosophique, l’entretien d’explication et le dialogue pédagogique.

Le dialogue cognitif

Britt-Mari Barth utilise le dialogue pour la production et la vérification d’hypothèses, dans le cadre de la démarche inférentielle inductive. L’enseignant propose des exemples, on demande alors à l’élève de réfléchir en silence avant de formuler une hypothèse. C’est cette période de latence qui permet de prendre en compte les différents styles cognitifs. Etape préalable permettant aussi de définir la connaissance préalable de l’élève. Ensuite se déroule une phase d’émission d’hypothèses qui vont être discutées entre les élèves (par le mode argumentatif : chacun justifie les propos qu’il avance). L’enseignant joue un rôle de médiateur en donnant des exemples et des contre-exemples (mise en contextualisation du concept).

Voir:

Britt-Mari Barth,

Le Savoir en construction (p.160-162

Le dialogue philosophique

C’est Matthew Lipman qui est le promoteur de la philosophie pour les élèves de l’école primaire. Cette démarche, encore discrète en France, s’intègre au courant de la médiation fondée sur le questionnement.

L’entretien d’explication

Pierre Vermersch tente de comprendre et d’analyser le fonctionnement d’une action, tel qu’un apprentissage.  Pour cela, la verbalisation serait l’instrument principal. Selon lui, l’entretien est surtout prise de conscience.  Voir tableau en page 63.

Le dialogue pédagogique

Le dialogue pédagogique est une verbalisation de la pensée évocative. Il vise à rendre consciente la réalité mentale. Cette méthode utilise l’introspection comme instrument permettant de saisir la conscience de l’acte, en vue de sa régulation. Un autre concept important de cette méthode est l’évocation. L’outils privilégié de l’échange est la reformulation. Le dialogue pédagogique se fonde aussi sur la communication non-verbale. Voir p.65.

Convergences entre les méthodes

Le dialogue pédagogique et l’entretien critique sont des démarches différentes : il ne s’agit pas de réduire l’un à l’autre ni de dissoudre l’un dans l’autre. Chacun porte réponse à un aspect particulier des problèmes rencontrés. L’un comme l’autre sont des aides individualisées destinées à comprendre les processus mentaux mis en œuvre par l’écolier. Dans les deux démarches, l’adulte n’est plus le transmetteur de savoir, il n’a plus vocation de reproducteur de connaissances : il est médiateur entre élève et savoir.  (Tab.p66)

Echanger en classe

Le raisonnement est l’objet du questionnement critique qui permet la nouvelle mise à distance. Le jeu de l’argumentation/contre-argumentation permet à la parole de produire du sens. L’enseignant peut comprendre, l’élève peut prendre conscience. Cette mise à distance par étapes facilite l’élucidation.

Travailler sur le raisonnement

L’échange qui nous occupe est argumentatif, la parole est explicative. Il s’agit de comprendre et d’aider la construction du raisonnement.

Le terme de raisonnement est ambigu : il désigne le processus inférentiel aussi bien que le résultat de l’inférence et même la verbalisation du résultat. Notons aussi que le raisonnement chez l’enfant se construit, mais ne s’enseigne pas. Le raisonnement varie constamment : selon la personnalité intellectuelle de celui qui le conduit, il varie selon les objets sur lesquels il s’exerce (il y a une différence entre raisonner en mathématique ou en philosophie) ; il varie aussi selon le contexte dans lequel il se déroule. L’école est devenue le lieu privilégié pour construire un équipement cognitif qui se fonde prioritairement sur le raisonnement.

Exemples de p.69 à p.78

La pédagogie de l’échange

L’interaction à l’école ne consiste pas à appliquer telle ou telle méthode cognitive ou à pratiquer telle forme de dialogue, sans se soucier des autres conduites d’enseignement, sans l’intégrer à un projet global d’éducation. Ici Perraudeau développe ce que l'on nomme "QCM", c'est-à-dire questionnement, de la coopération et de la médiation. Nous ne développerons pas ce sujet ici.

Cependant, avec les travaux d’Anne-Nelly Perret-Clermont, on comprend que l’idée de classe dans laquelle, par souci d’égalitarisme, l’action de l’enseignant s’appuie sur un discours unique destiné à tous les élèves, cette idée se révèle inadaptée à la construction des savoirs.

L’échange mutuel, lorsque l’expression de chacun est acceptée et valorisée, est plus riche en apport cognitif. La fonction structurante du conflit pouvant survenir entre deux élèves s’exprime à travers l’échange d’opinions, de méthodes, de raisonnements facilitant la décentration cognitive réciproque, favorisant la prise de conscience (sous réserve que cet échange n’entraîne pas de blocage, d’ancrage dans une centration propre). On cerne une limite : Echanger, questionner en contexte scolaire n’ont pas une valeur en soi ; il faut susciter la curiosité, faire naître le besoin, provoquer la déstabilisation sociocognitive. Mais créer un « bain communicationnel » est une priorité qu’il importe de borner immédiatement : il y a des bains dans lesquels on se noie ! Il faut des codes partagés, des destinataires clairement identifiés.

La pratique du questionnement

Les questions de l’enseignant

Il est nécessaire, nous l’avons déjà dit, d’inscrire l’entretien, aide à la prise de conscience du fonctionnement de la pensée logique, dans une pratique pédagogique qui utilise la parole de façon émancipatrice. Gérard Vecchi et André Giordan distinguent quatre types de questions : 

-          Celles qui renferment les réponses dans l’énoncé.  Elles entraînent un simple acquiescement ou éventuellement une négation.

-          Celles qui sont fermées, car elles n’admettent qu’une seule réponse.

-          Celles qui sont ouvertes, car elles offrent plusieurs possibilités.

-          Celles qui incitent à la réflexion et nécessitent une argumentation.

Un questionnement n’est pas un questionnaire ! L’enseignant ne doit pas noyer l’élève sous un flot de questions fermées, il doit au contraire susciter sa curiosité. Il ne suffit pas non plus de donner la parole aux enfants chaque matin pendant 15 minutes puis plus rien tout au long de la journée. Il faut aussi que l’interrogation remette quelque chose en compte, qu’elle soit pertinente et pas du style « comment-ça-va-quelle-heure-est-il ? » comme Deleuze l’appelle. Une question authentique engage autant celui qui la pose que celui qui la reçoit.  Le dialogue doit être clairement installé dans le respect mutuel et l’écoute réciproque. Les règles de fonctionnement doivent être explicitement énoncées pour être partagées.

Les questions des élèves

Il y a rarement des questions anodines, les formules maladroites cachent souvent de profondes interrogations que l’adulte comprend mal. Lewis Carroll dans Sylvie et Bruno donne des exemples de cette différence de fonctionnement entre raisonnement enfant et adulte.  Accueillir toutes les questions est aussi une manière de faciliter l’émergence des conceptions. Il est important qu’il se crée un échange entre élève, il faut pourtant être attentif au fait que cette sollicitude entre élèves ne deviennent de la condescendance ou un étouffement. En guise de conclusion sur ce sujet, notons que la mise en place d’une pratique de questionnement ne se décrète pas. Elle se construit patiemment autour de règles et d’objectifs clairs auxquels sont naturellement associés les élèves.

Un mode d’échange entre élève : La coopération duale.

Le travail en interaction produit des effets positifs sur la construction des opérations mentales autant que sur les apprentissages. Cette hypothèse est reprise par de nombreux travaux : Vygotski, pour qui l’accroissement de connaissances procède du social vers l’individuel. Les travaux piagétiens sont aussi éclairants : Piaget insiste sur l’importance de l’interaction sociale dans le développement de la conscience morale et de l’intelligence. Selon lui, il y a deux types de coopération : L’une est la collaboration des élèves dans une même tâche, l’autre est la confrontation. Les travaux d’Anne-Nelly Perret-Clermont jettent un pont entre les deux points de vues : selon elle, les interactions concernent les procédures permettant de résoudre les problèmes et non le résultat de la résolution. Les praticiens savent que le travail en groupe (5-6) pose de nombreux problèmes, sauf pour qui maîtrisent parfaitement la gestion interactive. Par contre en travaillant par deux, ce que nous nommons la coopération duale, les avantages sont nombreux :

-          Limitation des parasitages relationnels.

-          Facilitation d’une première décentration.

-          Moins de possibilité de se réfugier dans l’anonymat du groupe.

Il y a aussi des limites évidentes :

-          Incompatibilité.

-          Risque de dépendance.

-          Acceptation passive.

Mais il est plus facile d’y remédier que dans d’autres structures groupales. (voir tableau page 87). Dans la coopération duale l’enseignant est médiateur, pourtant il n’est pas dans une neutralité le rendant insaisissable. Il accompagne l’élève dans la construction du sens, mais sans agir à sa place.

Mettre en place l’entretien

Le contexte, la conduite des élèves, l’expérience du professeur sont des variables qui déterminent la forme que prend l’entretien ; il existe aussi des constantes : la nécessité d’amener l’élève à justifier et à vérifier en utilisant une argumentation, l’utilisation d’un vocabulaire clair et précis par l’enseignant.

De l’épistémologie à l’apprentissage

L’entretien dans le contexte scolaire

Dans un texte publié en 1966, Marianne Denis-Prinzhorn et Jean-Blaise Grize évoquent la possibilité d’utiliser la méthode clinique dans le champ pédagogique. Ils n’emploient pas encore l’adjectif critique, pourtant en vigueur chez Piaget depuis 1947. Il s’agit cependant bien de la méthode qui nous occupe. Ces auteurs placent l’utilisation de la démarche piagétienne dans le cadre d’une pédagogie de la construction de la connaissance, en rupture avec les pratiques cumulatives. Il s’agit là d’un document  fondateur qui justifie l’application innovante de l’entretien au contexte de la classe.

L’objectif

L’entretien critique peut être utilisé à trois moments bien différents :

-          L’entretien permet d’établir un diagnostic préalable à l’apprentissage.

-          L’entretien accompagne et facilite la construction.

-          L’entretien est utilisé en mode de remédiation.

Le mode

Les psychologues piagétiens ont utilisé l’entretien critique en mode individuel. Mais il est possible, dans certaines situations d’entraîner un groupe dans un échange collectif. Notamment avec le mode dual que nous avons vu.

La représentation graphique

L’entretien ne se limite pas à la verbalisation de l’action, il peut solliciter la représentation graphique qui devient alors un mode privilégié d’élucidation. La représentation graphique est une traduction imagée de la conception mentale de l’élève, qui peut emprunter plusieurs formes comme nous l’avons vu. Il ne faut pas privilégier un mode de représentation plus qu’un autre (dessin, symbolisation de type mathématique…). L’enseignant doit accueillir toutes les propositions sans imposer un mode de représentation unique. L’entretien s’adresse particulièrement aux élèves qui éprouvent le plus de difficultés. Il permet de faire le point sur la construction des opérations logiques et principalement de mettre en lumière les dysfonctionnements. Cependant, l’entretien n’est pas réservé aux seuls élèves en difficulté. C’est, plus largement, un accompagnement destiné à la prise de conscience du fonctionnement des opérations mentales.

Retour sur les objectifs de l’entretien en classe

Etablir un diagnostic à propos du raisonnement

L’enseignant n’est ni un psychologue, ni un rééducateur. Ce que ne l’empêche pas de pouvoir souhaiter vouloir connaître les opérations logiques dont ses élèves disposent. Il ne s’agit aucunement pour lui d’établir des critères normatifs, pas plus d’étiqueter ou de ranger l’écolier selon ses compétences. Il s’agit de pointer les ressources et d’identifier les schèmes conservés.

Accompagner un apprentissage

Le premier des objectifs est d’effectuer un diagnostic sur l’état du raisonnement ou la conservation d’une opération logique, nous venons de le voir.  C’est la fonction la plus fréquente puisqu’elle permet de vérifier si un schème est installé ou non. Cependant, en contexte scolaire, l’entretien est souvent mené en cours d’apprentissage. Il s’agit alors d’aider ponctuellement l’élève (ou un groupe d’élèves). L’entretien critique facilitant le franchissement de l’obstacle cognitif.

Conduire une remédiation

C’est le troisième des objectifs. La méthode critique peut être utilisée en remédiation. Deux cas de figures :

-          Aide concernant un élève éprouvant une difficulté ponctuelle.

-          Aide concernant un élève éprouvant un dysfonctionnement plus profond, mais pour lequel l’intervention d’un spécialiste n’est pas requise.

Dans le premier de ces deux cas, l’enseignant cherche à savoir si l’écolier est conservant pour le schème ou la notion abordée en classe. Dans le second cas, l’activité n’est plus ponctuelle mais structurée en une progression rigoureuse. Il y aura alors plusieurs entretiens. Dans les trois fonctions présentées - diagnostic, accompagnement, remédiation – le moment de l’entretien peut être différent : préalable à la tâche, simultané ou consécutif.

L’environnement de l’entretien

Par environnement, nous entendons ce qui est relatif à la pose de repères élémentaires : la structuration de temps et du lieu. L’entretien n’excède en général pas une vingtaine de minute. Il est nécessaire d’instaurer une « temporalité rigoureuse ». L’élève doit savoir quand l’entretien se terminera, cette précision facilitant l’inscription dans l’activité et permet de s’approprier entièrement le temps réservé à l’échange.

Aucun environnement n’est neutre ! Cependant, la classe est le lieu naturel de l’entretien. Il est cependant nécessaire de créer un lieu spécifique pour l’entretien (orienter les tables différemment, conserver une table à cette usage…). Il convient d’éviter le face-à-face, adulte-élève, situation difficile à assumer et symbole de confrontation. Il faudrait également éviter le placement côte à côte, conférant un statut identique aux deux partenaires. C’est le placement en angle droit qui est généralement recommandé.

Le déroulement de l’entretien critique

L’accord

Si beaucoup d’élèves éprouvent de la difficulté à s’intégrer à une activité scolaire, c’est parce qu’il ne leur est pas expliqué de quoi il s’agit. Il convient donc d’interroger l’élève en lui demandant par exemple : « Est-ce que tu sais pourquoi nous nous retrouvons ? », « Peux-tu me rappeler ce que nous allons faire ? »…bref, il faut un échange préalable. La qualité de l’entretien dépend de la qualité de l’échange, rappelons-le. Les modalités de l’accord doivent être simples (en général). L’accord doit préciser ce que chacun attend de l’autre surtout au niveau du respect des règles définies : aide, écoute, respect mutuel, droit à l’erreur, confidentialité… L’accord se rapporte aussi aux procédures suivies (temps, espace…) et aux finalités. Chaque fin de rendez-vous est un instant important qui vérifie le respect de l’accord initial. Il faut aussi synthétiser ce qui s’est dit durant l’entretien, il est intéressant de faire faire ce travail par l’élève. La demande d’accord induit de ne pas imposer l’entretien. Il permet d’instaurer un climat de confiance réciproque. Mais la confiance n’exclut pas la vigilance, une question mal posée ou mal interprétée peut amener l’élève à se désinvestir. Il ne faut pas non plus que l’élève se sente « pris au piège » dans une sorte d’obligation morale, c’est pour cela qu’il est nécessaire de rappeler fréquemment les règles de l’accord.

Ecouter et questionner

L’écoute est d’abord écoute des sens. L’erreur est ainsi riche de sens, elle traduit l’état du raisonnement en phase de construction. Les questions doivent être simples et directes, sans céder à des facilités langagières non plus. Si des termes complexes sont utilisés, il faut laisser à l’enfant la possibilité de signifier son incompréhension. Il convient de dédramatiser l’erreur lorsqu’elle survient, montrer que l’échec n’est qu’une étape transitoire. Utiliser des formules positives est nécessaire. Il faut aussi essayer de centrer la parole sur la pensée inférentielle et le sens qu’elle donne à l’activité, ne pas envahir le questionnement de croyances ou d’opinions. Il faut inciter à l’implication personnelle (Que penses-tu de… ? A ton sens, quel est… ?).  Les formes de questions se trouvent chez Perraudeau, page 110.    

Les différentes phases de l’entretien

Le déroulement d’un entretien ne saurait être considéré comme linéaire. Le déroulement peut varier.

On peut cependant dégager quatre axes :

-          L’anticipation : l’élève émet des hypothèses sur l’action à venir

-          L’activité : l’élève engage la manipulation, l’intériorisation, la représentation.

-          La justification argumentative : l’adulte agit en contre-argumentant.

-          La vérification : ne pas se satisfaire d’une seule réponse valide et chercher à faire produire d’autres procédures.

La gestion des difficultés survenant lors d’un entretien

Deux cas de figures sont principalement envisageables :

-          Mauvaise ou non-compréhension de la question posée par l’enseignant.

-          Hésitation ou blocage de l’élève (se traduit généralement par un long silence).

L'entretien est un moyen de s'assurer que les deux partenaires se réfèrent au même langage. Le traitement d'une difficulté n'empêche pas de chercher à comprendre de quel mécanisme le blocage est indicateur.

L'analyse post-entretien

L'entretien ne constitue pas une finalité. Un travail post-entretien peut s'avérer nécessaire. Mise en lumière de point pas apparus durant entretien.

Entretien critique, critique de l'entretien

L'échange verbal est producteur d'effet. Certains sont indéniablement positifs. Le mode critique facilite l'émergence du raisonnement de l'élève et permet à l'enseignant de l'accompagner dans sa construction. Il permet aussi à l'écolier d'être personnellement associé à cette construction. Cependant, il nous semble nécessaire de cerner d'autres effets, moins lisibles, et d'identifier des limites possibles. Mieux les connaître permet d'être en capacité de les dépasser.

La mise en cause du principe d'échange individualisé

La représentation graphique nous semble d'une grande pertinence, en complément de la verbalisation, pour comprendre les processus inférentiels en oeuvre, en les objectivant pas une mise à distance non orale. La conduite de l'enseignant qui mène l'échange est sujette à des paramètres qui parasitent son action: elle varie en fonction de ses attentes plus ou moins conscientisées, en fonction de sa personnalité cognitives, en fonction de son expérience. La verbalisation modifie l'exécution de l'activité par l'élève et, de ce fait, influence la performance.

Les limites liées à la technique de l'entretien

Le vocabulaire

Certaines formulations sont trop suggestives. Il faut renoncer à tout questionnaire fixe (afin de faire varier les questions et faire des contre-suggestions). Il ne peut exister de questionnaire codifié, conducteur d'un entretien standarisé.

Le moment

L'échange oral peut se tenir simultanément à la tâche, réduisant ainsi la vitesse d'exécution et risquant de perturber le déroulement de la tâche en détournant l'attention. L'échange oral peut avoir lieu après la tâche, le risque est de conduire à des distorsions. L'échange oral peut aussi avoir lieu avant la tâche, mais là aussi d'inévitables effets parasites peuvent survenir. L'enseignant doit en être conscient.

Le mode relationnel

Ne pas occulter la relation enseignant-élève. Attirance ou rejet de part et d'autre peuvent survenir.

Les difficultés survenant d'une différence d'univers de référence

Hétérogénéité : Certains élèves agissent plus par conformité que par réflexivité (ils s'attachent à l'attente de l'adulte). Leurs réponses sont donc peu en adéquation avec l'état réel de leur raisonnement.  L'éloignement cognitif : si l'entretien se fait sur des bases langagières ou cognitives trop éloignées.

Divers compléments

Il convient d'engager l'entretien dans un esprit de confiance et de prudence. La finalité de l'entretien est de comprendre le raisonnement personnel pour en accompagner la construction. L'égocentrisme intellectuel est une attitude spontanée qui enferme l'enfant dans son propre point de vue en rendant invalide toute capacité à se décentrer. Voir la conclusion page 145-146-147. Plus le glossaire.

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