Le fait même de qualifier une intervention de «thérapeutique»
ou d'en attendre une guérison
sous-entend qu'il est question d'une
«souffrance»
ou d'un «mal»
sur lequel on désire gagner une
maîtrise. Quels sont-ils?
Que met-on
sous ces termes? De quoi et
pourquoi veut-on guérir?
Qu'est-ce
qu'une «thérapie»? Tous ces
termes sont polysémiques et marqués
par les traditions culturelles de
leurs usages. Pourquoi d'ailleurs
prendre en compte ces deux termes:
«mal» et «souffrance»? Le second ne
nous suffit-il pas? Nous utiliserons
ici, dans notre propos, pratiquement
indifféremment l'un et l'autre car il ne peut y
avoir «mal» sans souffrance.
En effet, même dans le cas où un
«mal» serait attribué
arbitrairement, de l'extérieur, à
une personne qui n'en serait pas
porteuse, le fait même d'être
l'objet d'une telle attribution
conduit à des situations (de perte
de face, de stigmatisation,
d'exclusion, de traitement verbal,
pharmaceutique, rituel, carcéral ou
autre, etc.) qui engendrent la
souffrance
intérieure.
Comment désigner la personne qui s'adresse au thérapeute, ou
qui est conduite auprès de lui par
d'autres; voire celle qui est perçue
comme porteuse du mal mais absente
de la rencontre avec le thérapeute
(parce qu'elle n'acquiesce pas au
traitement ou parce qu'elle ne sait
pas ou n'admet pas qu'elle est
considérée comme source du trouble)?
Porteuse de la maladie, sous
l'emprise d'un démon à l'origine des
tensions psychologiques? Malade,
blessé, souffrant, client... mais
aussi «patient
désigné», bouc-émissaire
démoniaque, ensorcelé voire
ensorceleur, sorcier? Les
appellations mêmes reflètent déjà
les cadres
interprétatifs, symboliques et
culturels dans lesquels
elles se situent.
Au-delà des mots et de leur variété sémantique, ne se révèle
sans doute pas uniquement la
question de l'altérité culturelle,
mais aussi celle, plus
spécifiquement psychologique, de la
difficulté
de penser la souffrance.
La voir et donc la reconnaître, y
réfléchir et donc se la remémorer,
sont des actes en eux-mêmes
exigeants et douloureux. La
souffrance est une réalité- très
difficile à penser parce qu'elle
renvoie violemment à la fragilité
et la
vulnérabilité de l'être dans
l'une ou l'autre de ses dimensions:
corporelle, émotive, relationnelle,
spirituelle, sociale.
Voir, se représenter et donc penser la souffrance (ou le
mal), est-ce une tâche nécessaire à
qui entend agir en thérapeute? Ou au
contraire ne pourrait être
guérisseur que celui qui sait
«s'abriter» derrière certains rites
ou certaines explications? Ceux-ci
permettent-ils d'ailleurs vraiment,
à celui qui se dirait thérapeute,
d'éviter ce
face-à-face direct avec la
souffrance de l'autre,
l'impact émotionnel qu'elle peut
avoir sur lui-même et les
distorsions qu'elle est susceptible
d'amener dans les relations
interpersonnelles? Quelle est alors
la fonction de ces pratiques
rituelles et de ces explications?
Reconnaître et penser la
souffrance : entreprise difficile
qui prend à parti l'observateur -un
observateur qui est toujours, lui
aussi, marqué par les relations et
les représentations qu'il a établies
au sein de sa propre expérience et
de sa culture. Les regards portés
sur le «mal» (appelons
provisoirement ainsi l'objet de la
thérapie), ses causes et sa nature
seront donc multiples.
Des regards multiples
De quel «mal» s'agit-il ?
Guérison... thérapie: c'est qu'il y a mal, douleur,
souffrance, risque de non-être ou de
mort. Mais de quel mal s'agit-il et
de qui? Le mal de l'un peut servir à
cacher le mal de l'autre (habité par
exemple par une faiblesse non
assumée qu'il veut cacher, ou
entraîné par un excès de
pouvoir...). Faut-il distinguer
entre ces différents termes?
Renvoient-ils tous à des réalités
susceptibles d'être «objet» de
thérapie? Les mêmes mots
conviennent-ils pour se référer à la
douleur physique ou à celle
psychique? S'agit-il toujours d'un
mal attaché à l'individu ou
existe-t-il une souffrance de
l'entité sociale? Ou encore, ce mal
peut-il avoir pour source le monde
symbolique auquel se réfère le sujet
ou le groupe? Ce serait le cas, par
exemple, lorsque l'univers
symbolique qui devrait aider
l'individu (et le groupe) à donner
sens à ses actions et relations, et
à élaborer ses émotions, n'y
parvient plus. Désadapté, il est
alors comme un manteau rétréci qui
se met à étreindre le corps au lieu
de le protéger. Quel est le rapport
entre la douleur du corps individuel
et la dynamique de la réalité
symbolique, socio-culturelle, qui
l'entoure ?
On voit aisément que les réponses qui seront apportées à ces
questions affecteront la conception
de l'objet même de la thérapie et
donc de ses moyens. Il est donc
intéressant d'examiner les
différentes conceptions du mal et de
la souffrance pour mettre en
évidence à quel point elles
s'articulent étroitement avec les
modes d'action dont dispose la
collectivité à leur égard et avec
les rapports qui s'établissent entre
l'individu malade et les membres de
son groupe d'appartenance.
Mais au départ d'une démarche qui se dit «thérapeutique», il
n'y a pas toujours mal ou
souffrance. Parfois l'individu est
simplement considéré comme «gênant»
matériellement, physiquement,
psychiquement ou symboliquement.
Quel sera le degré de tolérance du
groupe à son égard? Ce dernier
va-t-il chercher à «normaliser», à
modifier cet individu? Sera-t-il
question de le mettre à part ou de
le réintégrer? Ceci dépendra de
l'interprétation de la «gêne»:
psychique par l'angoisse ou les
comportements désordonnés
manifestés? Ou symbolique en raison
d'une revendication identitaire ou
d'une référence à des valeurs
concurrentes, en particulier dans le
rapport au pouvoir et à l'ordre
établi? Ou est-ce la visibilité
d'une fragilité physique qui
dérange, ou encore qui éveille un
imaginaire que l'on cherche à
exorciser en stigmatisant le porteur
d'un tel signe? Et cette «gêne»
est-elle ressentie et exprimée par
la personne concernée comme étant la
sienne et en souhaite-t-elle la
disparition? Ou est-ce plutôt son
entourage qui se sent dérangé, au
creux de la vie quotidienne ou plus
abstraitement sur le plan symbolique
par ce qu'elle représente? Les
enjeux liés aux demandes de guérison
sont multiples et difficilement
saisissables. Penser cette
interdépendance des individus dans
leurs situations, leurs attitudes,
leurs émotions, voir les violences
que représentent certaines
attributions que les personnes
opèrent les unes sur les autres;
prendre conscience de la
vulnérabilité qu'occasionne cet état
d'interdépendance face à l'autre:
voilà des tâches qui sont non
seulement complexes mais
douloureuses ne serait-ce que parce
qu'elles renvoient l'observateur à
sa propre expérience. De la
rencontre avec cette souffrance,
bien sûr le chercheur risque de
vouloir se protéger et, comme le
thérapeute, comme le patient et son
entourage, sans s'en rendre compte,
de cliver
la réalité: en morcellant
l'appréhension de celle-ci en
réalités multiples, sans relation
les unes avec les autres, voire même
opposées les unes aux autres, le
chercheur s'offre alors la fausse
sécurité de l'illusion d'un abri, en
tenant au loin, par ces clivages, au
moins pour un temps, les risques
d'un contact direct avec les
tensions de sa propre souffrance.
Voir le «mal»...
Le clivage le plus simple sans doute
sépare d'emblée l'individu et
son mal pour centrer
l'attention prioritairement, voire
exclusivement sur le mal. On en
cherchera la localisation et les
causes, et on tentera de développer
des moyens d'emprise à son égard. On
peut croire percevoir le mal sous
des formes multiples: blessures,
maladies, fièvres ou folies. Et
trouver pour origine les causes les
plus diverses: mauvais oeil, démons,
sorts, mais aussi gestes ou paroles
blessantes, intrusion d'éléments
externes (microbes, virus,
parasites, poisons),
dysfonctionnements internes, ou
processus psychologiques
(culpabilités, angoisses, etc.). Les
moyens d'action? Ils dépendront bien
sûr des représentations des causes
de ces maux qui justifient ou non
des modes d'intervention: plantes,
médicaments, incisions, prières,
paroles, musiques, rites, danses,
etc.
… ou regarder l’«individu malade»
... et son thérapeute
Mais le regard peut se déplacer du
mal sur l'individu ou plus
exactement sur l'individu malade
(ou déclaré tel). Les questions qui
se posent changent alors un peu de
nature et deviennent: est-il malade
dans son corps ou ailleurs, par
exemple dans ce qu'on pourrait
appeler sa «vie psychique»? Et
celle-ci comprend-elle différents
registres: affectif, intellectuel,
spirituel, relationnel? Comment, au
cas où des registres sont
distingués, s'articulent-ils entre
eux? Là aussi il est bien plus
facile pour le chercheur, comme pour
le thérapeute et le patient,
d'opérer des clivages que de prendre
en compte toute la personnalité dans
son interdépendance avec les
différentes dimensions de sa vie.
D'ailleurs le thérapeute qui
s'occupe de la personne souffrante
peut-il considérer la globalité de
cette dynamique et penser ces
interdépendances sans être écrasé
par des sentiments d'impuissance?
Avec cette question, le regard
préalablement centré sur l'individu
malade se déplace sur le thérapeute:
quels moyens ce dernier a-t-il à
disposition? Sont-ils propres à sa
personne ou acquis par formation,
transmission ou initiation? Quelles
sont ses relations: a-t-il des
confrères; s'agit-il d'une
profession? Quels sont les rapports
entre le thérapeute et le groupe
social au sein duquel il agit?
Comment se situe-t-il par rapport à
d'autres figures professionnelles et
d'autres champs de pouvoir?
L'observation de l'évolution de la
profession d'orthophoniste-logopédiste
peut fournir un bon exemple d'un tel
changement de regard: depuis une
centration initiale uniquement
portée sur l'individu et son trouble
jusque vers une prise en compte
conjointe de l'ensemble du
fonctionnement psychique de la
personne et des ressources du
thérapeute. Initialement les
orthophonistes traitaient les
troubles langagiers comme des
difficultés instrumentales
d'utilisation, par le sujet, des
ressources de son propre corps.
Celui-ci était alors soumis à des
exercices systématiques pour
entraîner ses capacités d'écoute, de
production sonore et verbale,
d'articulation, etc. La pratique des
soins dans ce domaine évolua ensuite
vers une prise
en compte plus large des fonctions
psychiques (mémoire,
perception sélective, capacités de
représentation symbolique,
structuration des relations
temporelles, etc.). Intervint alors
également une attention grandissante
au rôle du
langage dans la dynamique affective
et relationnelle du sujet.
Parallèlement, la formation des
logopédistes changeait de nature:
initialement considérés comme des
«répétiteurs scolaires spécialisés»
ou des «auxiliaires paramédicaux»
faisant faire des exercices
prescrits par les médecins, ils
deviennent peu à peu des
professionnels à part entière, au
bénéfice d'une formation
universitaire, capables de prendre
place dans des équipes
pluridisciplinaires. La clientèle se
transforme aussi: aux enfants
s'adjoignent des adultes
(accidentés, opérés) et des
personnes âgées. Les
symptomatologies se diversifient.
Mais le champ de l'orthophonie-logopédie n'est pas le seul où
peut s'observer un tel déplacement
du regard. C'est le cas aussi de la
pratique médicale. Même chez les
professionnels les plus portés à
définir leur fonction comme celle de
diagnostiquer des troubles
somatiques auxquels il peut être
porté remède à travers des moyens
techniques qui semblent très
«objectifs»: analyses, médicaments,
interventions chirurgicales, etc.-
on voit également se déplacer le
regard vers une prise en compte de
la nature des relations que le
médecin établit avec son patient. A
titre d'exemple citons cette
question maintes fois entendue:
pourquoi si souvent les malades ne
suivent-ils pas l'entièreté des
prescriptions qui leur sont faites
par le médecin, alors qu'elles
devraient faciliter leur guérison?
Ceci renvoie non seulement à la
compétence du médecin mais aussi à
la nature de
la relation interpersonnelle
qui s'établit entre lui et le
patient. La confiance et la
conviction d'une part, l'écoute et
la qualité de la transmission de
l'information d'autre part,
deviennent des composantes
importantes de la situation qui, à
son tour, devient objet d'une
attention particulière. L'avancement
des techniques d'accompagnement des
malades, et en particulier des
malades chroniques, transforme le
rôle du médecin et la nature des
consultations.
En psychanalyse et en psychothérapie, cette prise en compte
non seulement du symptôme du client
mais aussi de la relation
qui s'établit avec le thérapeute,
tient une place primordiale. La
découverte des mécanismes du
transfert est en bonne partie à
l'origine du développement de ces
disciplines. Et il est intéressant
de noter que ce n'est,
historiquement, que dans un second
temps que le contre-transfert du
thérapeute sur le patient est devenu
un objet important d'analyse et un
instrument de la thérapie.
Si le regard ne porte plus exclusivement sur le mal, ni sur
celui qui le porte, s'il ne se
limite plus à considérer le savoir
technique ou personnel du
thérapeute, mais
se déplace
pour embrasser la relation même qui
organise ces termes,
alors entre dans le champ de vision
un autre plan: celui de la dimension
temporelle et spatiale. En
effet, les relations se déroulent
dans le temps, elles ont une
dynamique et donc une histoire.
Celles-ci sont marquées par les
antécédents du mal et du traitement,
et continuent à évoluer dès la
demande de guérison.
Un champ relationnel
Ce regard porté sur la relation change le niveau d'analyse:
au-delà du mal de l'individu et de
son thérapeute apparaît alors, sous
un autre éclairage, l'ensemble des
relations au sein desquelles se
situe la demande de guérison. Le
patient est alors plus largement
découvert comme membre d'une
famille, voire d'un groupe social.
Ces entités ont aussi leur histoire
(de migration par exemple, de
luttes, de deuils, etc.). Elles
appartiennent à des contextes
socio-culturels qui leur fournissent
une symbolique pour rendre compte de
la réalité qu'elles vivent:
croyances, mythes, idéologies,
représentations sociales et valeurs
qui affectent, à leur tour, les
termes et gestes mêmes dans lesquels
sont vécues les tensions et exprimés
les maux. Diverses traditions
théoriques (par exemple en
psychanalyse, ethnologie, analyse
systémique) se sont maintenant
développées qui aident à percevoir
le patient dans son contexte, en
particulier au sein de systèmes de
comportements, de relations et de
croyances.
Mais cette vision multidimensionnelle et contextuelle n'est
pas aisée. Force est de constater
que si le mal et le malade sont
ainsi replacés, du moins
théoriquement, dans leur contexte
socio-culturel plus large, tel n'est
pas encore souvent le cas pour le
thérapeute qui a pourtant lui aussi
un univers institutionnel,
professionnel, familial et culturel.
Cette prise en
compte du contexte du thérapeute est-elle plus aisée lorsqu'on
l'observe dans une altérité sociale,
par exemple dans un autre contexte
professionnel ou culturel? Ou est-il
néanmoins possible au praticien,
psychothérapeute en particulier, de
se donner à penser ce marquage des
identités et des relations et de
travailler avec elles. L'ouvrage
L'espace thérapeutique, cadres et contextes
repose sur le pari d'une réponse affirmative, non exclusive,
à ces deux questions.
Ethnologues et psychologues sociaux y auront pour tâche de
donner à voir et à penser l'espace
symbolique et social dans lequel se
meuvent maux, patients et
guérisseurs. Ils feront apparaître
par leurs analyses des aspects de
cet espace qui restent généralement
implicites tant ils sont familiers
et tant ils se donnent pour certains
aux yeux de leurs «habitants». En
effet, chacun fonctionne dans sa
propre culture et dans ses lieux de
vie sur des présupposés qui sont si
ancrés dans la situation qu'ils
restent, dans une large mesure,
inconscients. Les psychologues et
les psychanalystes, quant à eux,
tenteront de faire apparaître
comment le «balisage» de l'espace
thérapeutique opéré consciemment par
le thérapeute est lié au processus
thérapeutique lui-même.
Ces différentes approches, qui ne sont donc pas
nécessairement concurrentes, ni
complémentaires, devraient révéler
au lecteur la
multi-dimensionalité de
la problématique qu'ouvre une
observation attentive des processus
dits «thérapeutiques». Les éléments
dont ces derniers sont composés
(nature des maux, dynamiques des
relations, jeux des identifications,
rôles et enjeux sociaux, etc.)
peuvent être appréhendés dans
différentes perspectives. Surgit
alors une autre question: le client
est-il vraiment malade? Ou s'agit-il
d'un «patient désigné»? Ou est-il
l'un et l'autre? Bouc émissaire,
déviant ou membre d'un groupe
minoritaire non reconnu comme tel?
Est-ce lui qui souffre ou est-il
porte-douleur ou victime volontaire?
Est-ce sa souffrance qui attire
l'attention, ou bien est-ce
l'expression de sa personnalité, de
son initiative ou de son statut (ou
autre) qui est stigmatisée par une
répression du groupe à son égard? Le
malade se sent-il malade? De la
réponse à ces questions dépendra ce
que l'on considérera être ou non la
portée du traitement, sa valeur
«thérapeutique».
De l'analyse de la demande... à
celle de la réponse
La compréhension du mal et de sa nature affecte la manière
d'y répondre. On peut décrire
quelques grands scénarios en
fonction du mode de diagnostic (par
essais et erreurs, de façon
délibérée, par apriori, etc.) et de
l'auteur de celui-ci. Ainsi, par
exemple, on peut voir des
guérisseurs afficher leurs
compétences et les maux qu'ils
peuvent traiter et c'est alors le
client lui-même qui pose le
diagnostic par le fait même qu'il
s'adresse à tel guérisseur
signifiant par là qu'il se croit
porteur du mal pour lequel l'autre a
remède. Dans d'autres cas, sans que
cela n'exclue d'ailleurs que le
scénario évoqué ne soit aussi à
l'oeuvre, le thérapeute (ou l'équipe
thérapeutique) revendique comme
faisant partie intégrante de son
travail le fait de diagnostiquer
lui-même la nature de la demande,
allant parfois jusqu'à situer a
priori la source du problème dans
une zone de l'inconscient ou d'un
monde invisible qui agirait à l'insu
du patient.
Si les regards sur le mal et la
souffrance sont multiples, les
démarches que sont susceptibles
d'entreprendre les thérapeutes pour
définir la nature de la demande
concernant leur client le sont
aussi. On peut observer des
tentatives de localiser le mal ou du
moins de l'attribuer à des causes
précises. Si une vision occidentale
organiciste serait sans doute
encline à placer la source de la
souffrance dans l'individu, voire
même plus spécifiquement dans son
corps, d'autres approches par contre
situent d'emblée au-delà de cette
matérialité les origines des
tensions qui amènent au
déséquilibre. L'élément corporel
revêt alors une dimension
symptomatique, susceptible d'être
prise en compte, mais non unique. Où
est le mal alors? Les réponses
varient: dans la vie émotive et
affective, ou dans des combats avec
des personnes, présentes ou
absentes, connues ou inconnues, qui
agissent dans le champ des
relations, dans la mémoire, ou dans
d'autres espaces invisibles.
Certaines perspectives revendiquent
un relatif effacement des frontières
entre les vivants, voire entre les
vivants et les morts, ces derniers
pouvant habiter (posséder,
manipuler, «dévorer», etc.) les
autres. La souffrance manifestée par
le patient est alors perçue comme le
signe --ou devient l'occasion- d'un
appel à un rétablissement de la
«santé» de l'ensemble de la personne
(au-delà des symptômes physiques ou
psychiques), voire de l'ensemble de
la communauté dans laquelle s'insère
-ou ne s'insère justement plus- le
souffrant. Si l'individu est malade,
ce n'est pas tant -ou pas seulement-
parce qu'un microbe l'aurait
agressé, parce qu'il se serait
blessé ou parce qu'il aurait été
soumis à des tensions trop
violentes, mais parce que se
manifesteraient ainsi en lui des
tensions qui le dépassent et qui
trouvent leur source dans d'autres
lieux de son univers: il est peut
être porteur du mal d'un autre ou
cible de sa méchanceté; ou placé
dans un statut qui ne lui confère
pas les moyens d'expression et de
reconnaissance dont il a besoin; ou
attaqué par des esprits venus d'un
monde invisible; ou soumis à un
mauvais oeil ou à un autre sort
encore jeté sur lui. Il peut être en
train d'exprimer le souvenir
traumatisant d'expériences
personnelles ou de celles des
générations qui l'ont précédé
(déportation, esclavage, massacres,
etc.). Mais dans tous les cas, il
est pris dans une rupture du
sens qui ne lui permet plus de gérer
ses émotions et ses relations:
le thérapeute cherche alors à reconstruire
le sens tant sur le plan individuel
que collectif. Pour
l'observateur d'un tel système de
croyances, d'actions et
d'expériences, l'unité d'observation
peut alors devenir le système de
relations concernant ce mal et c'est
dans cet espace que l'observateur
situe le guérisseur et ses
interventions pour rétablir du sens.
Si les appréhensions du mal et de la souffrance fondent, chez
certains thérapeutes, des pratiques
faisant appel à un inconscient
ou à un
invisible qui échapperait au
patient, on peut se demander en
retour, si celui qui agit en vue de
la guérison de l'autre ne serait pas
lui-même
aussi manipulé par des forces qui
échappent à son contrôle conscient.
A quelles conditions un thérapeute
peut-il rester thérapeute et
admettre de telles limites? Il est
intéressant d'observer les processus
de «blindage» et de protection
auxquels le guérisseur fait recours
et d'autre part la variété des
éléments qui peuvent être utilisés
par la communauté pour situer le
thérapeute dans un «ailleurs»
(extériorité du champ social acquise
par une initiation ou des conditions
de vie, neutralité du statut, don
particulier reçu du monde des
esprits, etc.) ou pour le faire
percevoir comme un être «à part»
dans le champ des forces qui
s'exercent sur le patient. Mais
malgré l'altérité qu'offre un
statut, une expérience de vie, un
charisme ou une technique pour gérer
une relation thérapeutique, il
demeure frappant de constater, dans
des contextes socio-culturels très
différents, combien la plupart des
thérapeutes rapportent d'expériences
de combat (contre les esprits
mauvais, contre le mal qu'ils
«prennent sur eux», contre la
«résistance au changement» du
patient) nécessitant une vigilance
attentive (par exemple lors
d'apparitions de crises), des
démarches pour se représenter
l'impensable, et des efforts de
lucidité sur leurs propres défenses
(ou contre-transferts). Les
expressions sont fort différentes et
les significations attribuées aux
processus en jeu parfois opposées,
mais toutes reflètent un effort
conscient du soignant pour rétablir
des équilibres et faire triompher un
sens susceptible de ramener un état
de bien-être du client.
Pour ce faire, le thérapeute n'opère pas ex nihilo, mais dans
un contexte
socio-culturel qui étaye
sa démarche par les règles et les
normes qu'il fournit, par la
symbolique qu'il met à disposition
avec ses répertoires langagiers,
imagiers, gestuels, musicaux, mais
aussi parfois alimentaires,
vestimentaires, et autres encore.
Investi de son statut, il négociera
un espace au sein de ce contexte
socioculturel pour y façonner cette
reconstruction du sens. Cet
espace comprend toujours une dimension
de matérialité: le lieu
du traitement avec ses ouvertures et
ses clôtures, ses objets (du divan
au feu, en passant par les animaux,
les herbes, les images, les écrits,
les jouets, ... ). Cet espace a des frontières
temporelles (heures et
fréquences des rendez-vous diurnes
ou nocturnes, de durées préétablies
ou négociées). Il est marqué par des
paroles ou des symboles qui ont pour
fonction d'y représenter, et donc
d'y faire entrer, des personnes et
des événements bien précis.
Sur cette
scène, on peut
observer comment s'établit, se
modifie, évolue et se termine la
rencontre entre thérapeute et
patient, et examiner les
modalités de réalisation du sens
dans cette rencontre.
Parler d'une réalité qu'il y a des
raisons de filtrer
Ruptures de sens, crises dans la gestion des émotions et des
relations, possessions, dérèglements
psychiques ou somatiques... si telle est
la souffrance, celui qui part
rejoindre l'autre risque de s'en
trouver affecté. La lutte qui
s'engagera se fait-elle contre des
résistances à l'équilibre ou au
déséquilibre? Ces résistances,
peuvent-elles être explicitées,
nommées, débusquées, révélées,
rendues conscientes sans être
exacerbées et sans compromettre
d'autres équilibres que protègent
refoulements, secrets ou tabous?
Les thérapeutes ont à disposition des
systèmes fort différents
d'explication ou d'interprétation de ces résistances, et sont
susceptibles de prendre différentes
positions plus ou moins explicites
et conscientes à leur égard. D'autre
part le sujet (ou le groupe familial
ou communautaire) tend à refouler
la conscience d'une réalité quand
celle-ci est trop douloureuse ou
menaçante, et en conséquence
celle-ci devient indicible et donc
impensable. Alors par quels
processus patients et thérapeutes
peuvent-ils néanmoins définir
l'objet du traitement et en faire un
objet de pensée prenant sens à leurs
yeux?
Et qu'en est-il du chercheur? Affronter des doutes, devoir
restructurer le sens à partir
d'observations qui mettent parfois
en crise les interprétations
habituelles, conduire des
observations systématiques et faire
des analyses qui s'efforcent de ne
pas s'enfermer dans des clivages, ce
sont toutes là des activités qui en
elles-mêmes comportent une part de
difficulté et d'aridité, voire de
douleur et de souffrance:
la prise de conscience d'aspects
nouveaux de la réalité ne se fait
pas sans perturber l'équilibre
préexistant. Douleur de la
connaissance... encore plus
paradoxale ici puisque ce qui se
dévoile -à qui cherche à connaître
l'univers psychologique des
relations qui se tissent autour du
mal et de la souffrance- c'est
justement la perception interne de
la force des violences.