Voici
une observation faite par Piaget sur
l’un de ses propres enfants, à l’âge
de 10 mois et 29 jours. Il s’agit
d’une illustration de conduites
d’exploration spontanée de la
nouveauté, qui s’affirme à ce
moment-là.
On
relèvera la minutie de cette
description, l’une parmi des
centaines sur lesquelles Piaget a
fondé son analyse du
stade
sensori-moteur, couvrant
grosso modo les deux premières
années. L’observation est détaillée
et précise; elle est aussi guidée
par les hypothèses de travail qui se
constituent chez l’observateur à
mesure que l’observation s’enrichit,
et qui, chez Piaget, ont pris corps
très tôt dans sa démarche, pour se
consolider, parfois se nuancer, avec
le temps.
«
Obs. 142. —
Laurent examine une chaîne de montre
suspendue à mon index. Il la touche
d’abord très délicatement, sans la
saisir et en l’“explorant”
simplement. Il déclenche alors un
léger balancement et le continue
d’emblée, retrouvant ainsi une
réaction secondaire dérivée” déjà
décrite dans l’obs. 138 (schème du
balancement). Mais, au lieu de s’en
tenir là, il saisit la chaîne de la
main droite et la balance de la
gauche en essayant de quelques
combinaisons nouvelles (ici commence
la “réaction tertiaire”) : Il la
fait glisser en particulier le long
du dos de sa main gauche, pour la
voir retomber lorsqu’elle arrive au
bout. Ensuite, il retient une
extrémité de la chaîne (de son index
et de son pouce droits) pour la
faire glisser lentement entre les
doigts de sa main gauche (la chaîne
est maintenant horizontale et non
plus oblique comme précédemment); il
étudie avec soin le moment où la
chaîne tombe ainsi de sa main gauche
et recommence une dizaine de fois.
Après quoi, en retenant toujours de
sa droite une extrémité de la
chaîne, il la secoue violemment, ce
qui lui fait décrire en l’air une
série de trajectoires variées. Il en
vient ensuite à ralentir ces
mouvements pour voir comment elle
rampe sur son édredon lorsqu’il la
tire sans plus. Enfin, il la lâche
de différentes hauteurs et retrouve
ainsi le schème acquis au cours de
l’observation précédente.
Dès son
douzième mois, Laurent a multiplié
ce genre d’expériences avec tout ce
qui lui tombait sous la main mon
carnet, des “plots”, des rubans,
etc. Il s’amuse, soit à les faire
glisser ou tomber, soit à les lâcher
dans différentes positions et à
différentes hauteurs pour étudier
leur trajectoire. Il met ainsi, à O
;11 (20), un “plot” à 3 cm au-dessus
du sol, puis à 20 cm environ, etc.,
en observant chaque fois la chute
avec une grande attention ».