Nombreux sont ceux sans doute, qui ont la conviction qu'une
telle interprétation rétrospective ne présente aucune valeur
objective et qu'elle doit être soupçonnée de partialité plus
encore peut-être que les résultats de l'introspection.
Toutefois, en relisant quelques vieux papiers qui datent de mon
adolescence, j'ai été frappé par deux faits apparemment
contradictoires et qui pris ensemble offrent quelque garantie
d'objectivité. Le premier est que j'avais totalement oublié le
contenu de ces productions juvéniles quelque peu naïves; le
deuxième est que malgré leur manque de maturité, elles
anticipaient d'une manière frappante ce que j'ai tenté de faire
pendant trente ans.
Il y a donc probablement quelque
chose de vrai dans le mot de
Bergson
selon lequel un esprit philosophique
est généralement dominé par une
seule idée personnelle qu'il tente
d'exprimer de multiples manières au
cours de son existence, sans jamais
y parvenir entièrement. Même si
cette autobiographie ne réussissait
pas à communiquer au lecteur une
notion parfaitement claire de ce
qu'est cette idée unique, elle aura
tout au moins aidé l'auteur à la
comprendre mieux lui-même.
I. 1896-1914.
Je suis né le 9 août 1896 à
Neuchâtel en Suisse. Mon père a
consacré ses écrits principalement à
la littérature médiévale, et dans
une moindre proportion à l'histoire
de Neuchâtel. C'était un homme à
l'esprit scrupuleux et critique, qui
n'aimait pas les généralisations
hâtives, et qui ne craignait pas
d'entamer une polémique lorsqu'il
voyait la vérité historique déformée
par le respect des traditions. Parmi
bien d'autres choses il m'a appris
la valeur d'un travail systématique,
même lorsqu'il porte sur des
détails. Ma mère était très
intelligente, énergique, et quant au
fond, d'une réelle bonté; mais son
tempérament plutôt névrotique rendit
notre vie de famille assez
difficile. Une des conséquences
directes de cette situation, fut que
très tôt je négligeai le jeu pour le
travail sérieux, tant pour imiter
mon père que pour me réfugier dans
un monde à la fois personnel et
fictif. A vrai dire j'ai toujours
détesté toute fuite de la réalité,
attitude que je mets en relation
avec le second facteur qui a
influencé le début de ma vie, soit
l'instabilité de ma mère, et qui
lorsque je commençai mes études de
psychologie dirigea mon intérêt vers
les problèmes de la psychanalyse et
de la psychologie pathologique. Bien
que cet intérêt m'ait aidé à prendre
du recul et à élargir le cercle de
mes connaissances, je n'ai jamais
ressenti le désir d'aller plus loin
dans cette direction particulière,
préférant toujours l'étude des cas
normaux et du fonctionnement de
l'intellect, à celle des malices de
l'inconscient.
Entre sept et dix ans, je
m'intéressai successivement à la
mécanique, aux oiseaux, aux fossiles
des couches secondaires et
tertiaires, et aux coquillages
marins. Comme on ne me permettait
pas encore d'écrire à l'encre, je
composai (au crayon) un petit écrit
pour faire partager au monde une
grande découverte : “ l'autovap ”,
une automobile dotée d'un moteur à
vapeur. Mais j'oubliai rapidement
cette combinaison insolite d'un char
et d'une locomotive, absorbé par la
composition (à l'encre cette fois)
d'un livre sur “ Nos oiseaux ”,
dont, après les remarques ironiques
de mon père, je dus reconnaître à
regret qu'il n'était qu'une simple
compilation.
A l'âge de dix ou onze ans, aussitôt
après entré au “ collège latin ”, je
décidai d'être plus sérieux. Ayant
aperçu un moineau partiellement
albinos dans un parc public,
j'envoyai un article d'une page, à
un journal d'histoire naturelle de
Neuchâtel. Mon article fut publié,
et j'étais “ lancé ”! J'écrivis
alors au directeur du Musée
d'histoire naturelle pour lui
demander la permission d'étudier ses
collections d'oiseaux, de fossiles
et de coquillages en dehors des
heures d'ouverture du musée. Le
directeur, Paul Godet, un homme
charmant, se trouvait être un grand
spécialiste des mollusques. Il
m'invita immédiatement à venir
l'assister deux fois par semaine —
comme, disait-il, le “ famulus ” de
Faust — et je l'aidai à coller des
étiquettes sur ses collections de
coquillages terrestres et d'eau
douce. Pendant quatre ans je
travaillai pour ce naturaliste
consciencieux et érudit, il me
donnait en échange à la fin de
chaque séance un certain nombre
d'espèces rares pour ma propre
collection, et me fournissait
surtout la détermination exacte des
échantillons que j'avais recueillis
moi-même. Ces rencontres
hebdomadaires dans le bureau privé
du directeur me stimulèrent à tel
point que je passai tout mon temps
libre à la recherche de mollusques
(il y en a cent trente espèces, et
des centaines de variétés à
Neuchâtel); tous les samedis
après-midi j'attendais mon maître
une demi-heure à l'avance!
Cette initiation précoce à la
malacologie eut sur moi une
influence profonde. Quand, en 1911,
M. Godet mourut, j'en savais assez
sur ce sujet pour commencer à
publier sans aide (les spécialistes
sont rares dans ce domaine) une
série d'articles sur les mollusques
de Suisse, de Savoie, de Bretagne et
même de Colombie. Cela me valut
quelques expériences amusantes.
Certains de mes “ collègues ”
étrangers voulurent me voir, mais
comme je n'étais qu'un écolier, je
n'osais pas me montrer et je dus
décliner ces invitations flatteuses.
Le directeur du Museum d'histoire
naturelle de Genève, Monsieur Bedot,
qui avait publié plusieurs de mes
articles dans la “ Revue suisse de
Zoologie ”, m'offrit un poste de
conservateur de sa collection de
mollusques (la collection Lamarck,
parmi d'autres, est à Genève). Je
dus répondre qu'il me restait deux
ans d'études avant mon baccalauréat.
Après qu'un autre éditeur eût refusé
un de mes articles parce qu'il avait
découvert l'embarrassante vérité sur
mon âge, je l'envoyai à M. Bedot
qui répondit avec bonté et bonne
humeur : “
C'est la première fois que j'entends
même parler d'un directeur de
périodique qui juge de la valeur
d'un article par l'âge de son
auteur. Peut-être ne dispose-t-il
d'aucun autre critère ? ”
Bien entendu les divers articles que
je publiai à cet âge étaient loin
d'être parfaits. Ce ne fut que
beaucoup plus tard, en 1929, que je
fus capable de faire quelque chose
de plus sérieux dans ce domaine.
Ces études, pour prématurées
qu'elles fussent, furent néanmoins
très utiles à ma formation
scientifique; de plus, elles
fonctionnèrent si je puis dire comme
instruments de projection contre le
démon de la philosophie. Grâce à
elles, j'eus le rare privilège
d'entrevoir la science et ce qu'elle
représente avant de subir les crises
philosophiques de l'adolescence.
Avoir eu l'expérience précoce de ces
deux types de problématiques a
constitué, j'en suis convaincu, le
mobile secret de mon activité
ultérieure en psychologie.
Cependant, au lieu de poursuivre
tranquillement la carrière de
naturaliste qui me paraissait si
normale et si simple après ces
heureuses expériences, je subis
entre quinze et vingt ans une série
de crises dues à la fois aux
conditions familiales et à la
curiosité intellectuelle
caractéristique de cet âge si
productif. Mais je le répète, je ne
pus dominer ces crises que grâce aux
habitudes mentales que j'avais
acquises au cours de mes contacts
initiaux avec la zoologie.
Il y avait le problème de la
religion. Quand j'eus environ quinze
ans, ma mère qui était une
protestante convaincue, insista pour
que je suive ce qu'on appelle à
Neuchâtel une “ instruction
religieuse ”, c'est-à-dire un cours
de six semaines sur les fondements
de la doctrine chrétienne. Mon père,
en revanche, n'allait pas à
l'église, et je sentis très vite que
pour lui la foi courante et une
honnête attitude historique étaient
incompatibles. Par conséquent je
suivis mon “ instruction religieuse
” avec un vif intérêt, mais en même
temps avec un sens critique éveillé.
Deux choses me frappèrent à cette
époque : d'une part la difficulté de
concilier un certain nombre de
dogmes avec la biologie; de l'autre
la fragilité des “ cinq preuves de
l'existence de Dieu ”. On nous en
enseignait cinq, et j'ai même passé
un examen là-dessus! Bien que je
n'eusse même pas rêvé nier
l'existence de Dieu, le fait que
l'on put raisonner sur de si minces
arguments (je ne me souviens que de
la preuve par la finalité de la
nature, et de la preuve ontologique)
me semblait d'autant plus
extraordinaire que mon pasteur était
un homme intelligent, qui
s'intéressait lui-même aux sciences
naturelles!
A cette époque, j'eus la bonne
fortune de trouver dans la
bibliothèque de mon père La
philosophie de la religion fondée
sur la psychologie et l'histoire
d'Auguste Sabatier. Je dévorai ce
livre avec un immense plaisir. Les
dogmes réduits à la fonction de “
symboles ” nécessairement
inadéquats, et par-dessus tout la
notion d'une “ évolution des dogmes
” — voilà un langage qui m'était
beaucoup plus compréhensible et
satisfaisant pour l'esprit. Ainsi
une nouvelle passion s'empara de
moi : la philosophie.
Il s'en suivit une seconde crise.
Mon parrain, Samuel Cornut, un homme
de lettres romand, m'invita, environ
à cette époque, à passer mes
vacances avec lui au lac d'Annecy.
Je garde encore un excellent
souvenir de cette visite : nous nous
promenions, nous allions à la pêche,
je cherchais des mollusques et
écrivis une Malacologie du lac
d'Annecy qui fut publiée peu
après dans la “ Revue savoisienne ”.
Mais mon parrain avait un but. Il me
trouvait trop spécialisé et voulait
m'enseigner la philosophie. Entre
les ramassages de mollusques il me
parlait de L'évolution créatrice
de Bergson. Ce fut la première fois
que j'entendis parler de philosophie
par quelqu'un d'autre qu'un
théologien; le choc fut immense, je
dois l'admettre.
Premièrement ce fut un choc émotif;
je me souviens d'un soir de
révélation profonde :
l'identification de Dieu avec la Vie
même était une idée qui me remua
presque jusqu'à l'extase parce
qu'elle me permettait dès lors de
voir dans la biologie l'explication
de toutes choses et de l'esprit
lui-même.
En second lieu, ce fut un choc
intellectuel. Le problème de la
connaissance (à proprement parler,
le problème épistémologique)
m'apparut soudain dans une
perspective entièrement nouvelle et
comme un sujet d'étude fascinant.
Cela me fit prendre la décision de
consacrer ma vie à l'explication
biologique de la connaissance.
La lecture de
Bergson
lui-même, que je ne fis que quelques
mois plus tard (j'ai toujours
préféré réfléchir à un problème
avant de lire à son sujet) fortifia
ma décision mais me déçut quelque
peu. Au lieu d'y trouver le dernier
mot de la science, comme mon bon
parrain m'y avait préparé, j'eus
l'impression d'une ingénieuse
construction dénuée de base
expérimentale : entre la biologie et
l'analyse de la connaissance, il me
fallait quelque chose de plus que la
philosophie. Je crois que c'est à ce
moment que je découvris un besoin
qui ne pouvait être satisfait que
par la psychologie.