Introduction
Il
est établit que ce qui détermine principalement la formation d'une
impression au sujet d'une tierce personne est le sentiment qu'a
l'observateur d'être en position de juger ce tiers, ce sentiment
étant clairement subjectif. Il ressort également de la vie de tous
les jours que la personne jugeant ne se sent pas le droit de le
faire si elle ne dispose, au sujet du tiers sur lequel elle a se
prononcer, des informations qui ne sont que de type stéréotypique.
Les expérimentateurs se proposent donc de nous montrer, au travers
d'une première expérience, l'impact de la croyance illusoire qui est
celle de détenir des informations individualisantes sur le sujet que
l'on juge. Nous verrons par la suite que les sujets de l'expérience
expriment un jugement de type stéréotypique lorsqu'ils pensent être
en possession d'informations individualisantes alors que ce n'est
pas le cas. Puis, lors d'une seconde expérience, les
expérimentateurs s'attacheront aux résultats que provoque le fait
que les sujets soient persuadés que l'expérimentateur les considère
comme ayant reçu l'information nécessaire pour rendre un jugement
alors qu'eux-mêmes sont conscients que cela n'est pas le cas. Nous
verrons que les sujets suspendent alors leur jugement bien qu'ils
sachent que cette suspension de jugement va à l'encontre de ce que
l'on attend d'eux.
Pour poser la
problématique une question peut suffire : Par quoi notre
jugement sera-t-il essentiellement déterminé lorsque nous
percevons une personne et devons nous faire une impression à
son sujet ? Des réponses possibles sont les caractéristiques
individuelles de la personne, ses comportements, ou encore
selon nos diverses croyances au sujet, par exemple, de sa
catégorie sociale, ethnique, nationale… De nombreuses
expériences ont déjà été menées qui ont mis en évidence
l'existence de l'influence des stéréotypes sur les jugements;
d'autres ont montré que cette influence pouvait être supprimée
par la présence d'une information individualisante. Différents
facteurs sont à prendre en compte pour déterminer si les
stéréotypes auront une influence; c'est par exemple la
motivation et la capacité cognitives des sujets, ou encore le
caractère ambigu des informations. Les expérimentateurs
mettent alors en avant l'importance du rapport entre
l'observateur social et son jugement; c'est-à-dire qu'un
jugement ne sera émis avec confiance que si l'observateur
pense être en droit de juger. Les stéréotypes ne sont, et des
études le démontrent, pas des bases pour juger considérées
comme valides.
La question qui
se pose alors est "comment un observateur en arrive à estimer
qu'une impression sur un sujet est valide ?", comment un tel
contrôle se fait-il ? Les rédacteurs de l'article avancent que
c'est de façon indirecte qu'un observateur peut faire ce
contrôle, car il ressort que nous sommes "peu conscients
des déterminants de nos comportements et de nos jugements.".
Le doute sur cet accès direct au processus vient du fait que
dans diverses expériences les explications des sujets sur leur
comportement sont fort éloignées des processus réels.
Donc, selon ce
qui vient d'être établit, l'observateur a des règles lui
indiquant comment un jugement valide a été élaboré mais il ne
peut pas directement accéder à ses processus de jugement, il
peut décider si une impression est fondée qu'en ayant recours
à une compréhension indirecte de celle-ci. L'observateur a
donc besoin de deux éléments :
- Le contenu
d'un jugement.
- Une
estimation des paramètres de la situation de jugement montrant
que le "droit" de juger est atteint.
Pour que
l'observateur s'arroge ce "droit" il faut par exemple: la
connaissance de la quantité ou de la provenance de
l'information reçue. Ces indications sont dites "méta-informationnelles",
car ce sont des informations sur des informations. Par exemple
un observateur saura que son jugement ne peut être rendu s'il
ne dispose que d'informations de type stéréotypique sur un
sujet individualisé. Et, au contraire, si l'observateur se
croit correctement informé il pourra penser que son impression
est fondée et qu'il peut donc juger.
Hypothèses
Première recherche: L'hypothèse générale
des chercheurs est que les sujets tendront davantage à émettre des
jugements stéréotypés s'ils croient avoir reçu de l'information au
sujet de la personne cible. Les sujets ayant l'illusion d'être
informés croiront que l'impression générale qu'ils ont de la
personne cible provient de l'information valide qu'ils pensent
détenir, et cette croyance les amènera à émettre le seul jugement à
leur disposition : celui qui découle du stéréotype professionnel.
Seconde recherche:
La seconde expérience
va vérifier si les observateurs se préoccupent d'évaluer le
bien-fondé de leur jugement et non pas simplement d'estimer si leur
jugement paraîtra fondé ou non aux yeux d'un tiers.
Procédure
Sujets
Dans la
première expérience ce sont 40 étudiants volontaires, recrutés
dans la rue, qui auront le rôle de sujet. Seul les résultats
d'un sujet ont dû être écartés. Dans la seconde expérience ce
sont 217 étudiants qui ont participé à la recherche, les
expérimentateurs les ont divisés en 6 groupes. Les résultats
de 12 questionnaires ont été écartés.
Situation
Dans la première expérience:
Les sujets sont invités à participer à une expérience dont ils
savent qu'elle s'intéresse à "l'impact des activités
quotidiennes sur les processus de jugement social et de
formation d'impression". L'expérimentateur avertit
clairement les sujets que "nous sommes placés dans des
situations qui réclament de notre part une grande attention
mais que pourtant nous continuons à percevoir et à interagir
avec les autres personnes, le sujet est donc mis au courant
que les expérimentateurs s'intéressent à voir comment l'on
perçoit une autre personne alors que nous sommes occupés par
une autre tâche. L'expérience a trois parties:
- Les sujets
sont informés de la profession d'une personne-cible. La moitié
apprenant qu'il s'agissait d'un archiviste, profession choisie
pour le caractère introverti que l'on prête à ce type de
métier. L'autre moitié apprenait que la personne-cible était
un gérant de café, ici profession choisie pour le caractère
extraverti que l'on prête à ce type de personne. Ainsi les
sujets formaient déjà un stéréotype déterminé. Les sujets
étaient introduits un à un dans un laboratoire et placés
devant un ordinateur et un enregistreur. Ils entendaient alors
l'enregistrement d'un entretien psychologique concernant la
personne-cible. Les voix de la personne-cible et du
psychologue occupant respectivement 30 et 70 %, l'interviewé
était donc clairement individualisé, sans qu'aucune
information diagnostique le concernant n'ait été fournie.
- Puis les
sujets se soumettent à une "tâche de vigilance" présentée
comme l'équivalent de la pression cognitive des activités
quotidiennes. Les expérimentateurs s'appliquant à éveiller
l'intérêt du sujet pour la rapidité et l'exactitude de la
réalisation de la tâche. La manipulation avait lieu à la fin
de la tâche de vigilance, une moitié des sujets apprenaient
que de l'information concernant la personne-cible leur avait
été fournie de manière subliminale au cours de la tâche de
vigilance. Alors que l'autre moitié après cette tâche
passaient directement à la troisième partie.
- Dans la
troisième partie les sujets fournissent leurs impressions au
sujet de la personne-cible en remplissant des questionnaires.
Les résultats
devant confirmés l'hypothèse que nous avons décrite plus haut
(à savoir que les sujets émettront davantage de jugements
stéréotypés s'ils croient avoir reçu de l'information au sujet
de la personne-cible.). Les sujets qui auront "l'illusion
d'être informés" croiront que l'impression qu'ils ont de la
personne-cible provient d'informations valides, et cette
croyance les mènera à juger la personne-cible au travers du
stéréotype relevant de sa profession.
Dans la seconde expérience:
Dans
cette expérience les chercheurs ont amené les sujets à croire
que l'expérimentateur pensait qu'ils avaient été informés
alors qu'eux-mêmes savaient ne pas l'avoir été. Le but de
cette manipulation étant de faire remarquer aux sujets qu'une
information valide est nécessaire pour juger et qu'ils n'ont
pas eu accès à ce type d'information, les sujets ne se
sentiront pas vraiment informés. Les expérimentateurs
rappellent plus ou moins implicitement aux sujets que leur
accès à l'information n'est pas suffisant pour émettre un
jugement, le sujet saisit qu'il faut disposer d'information
individuelle pour pouvoir émettre un jugement valide. Les
sujets sont répartis en groupe ce qui oblige à remplacer
l'enregistrement de la première expérience par un matériel
écrit, les sujets recevaient une page qui leur était présentée
comme la première page du rapport concernant un entretien
entre la personne-cible et le psychologue. La moitié des
sujets apprenaient que la personne-cible était un archiviste,
l'autre apprenaient qu'il s'agissait d'un comédien. Les sujets
étaient ensuite soumis à une tâche de vigilance, la tâche
était interrompue plus vite qu'il ne fallait pour la terminer
(aucun sujet n'est allé au-delà du tiers). Les
expérimentateurs informent alors la moitié des sujets que la
tâche comportait des informations sur la personne-cible et que
donc ils étaient informés sur cette personne sans pourtant en
être conscient. L'autre moitié des sujets passaient
directement au questionnaire.
Là aussi
l'hypothèse que nous avons déjà mentionnée vise donc à montrer
que les sujets "informés" vont émettre encore moins de
jugement stéréotypiques que les sujets non-informés.
Résultats
Le plan
expérimental est donc un plan factoriel 2x2 (archiviste vs
gérant de café et information placébique vs pas
d'information.). C'est au travers de la réponse du
questionnaire au sujet de la personne-cible "je ne sais pas"
que l'effet significatif de la variable de l'information
individuelle va être démontré. Lorsque les sujets croient être
informés ils sont plus prêts à répondre à des questions
concernant la personne-cible. Une autre prédiction, découlant
directement de la prédiction générale, est que les sujets
informés jugeront la personne-cible dans le sens du
stéréotype. Cette attente est confirmée, respectivement
l'archiviste est jugé plus introverti et le gérant de café
plus extraverti. De plus la comparaison entre les deux métiers
démontre que les sujets donnent plus souvent une réponse
concernant l'archiviste quand ils croient avoir reçu de
l'information, ce qui n'est pas le cas pour le gérant de café.
De même l'archiviste apparaît comme plus introverti quand
l'information placébique est mentionnée que quand elle ne
l'est pas. Cette différence ne se retrouve pas au sujet du
gérant de café bien que les résultats aillent dans le sens
attendu.(voir annexe 1).
Dans la seconde
expérience les réponses "je ne sais pas" sont plus employées
par les sujets "informés" mais qui n'ont pas eu accès à
l'ensemble de l'information que par les "non-informés". Ici
cette réponse est plus souvent utilisée, ce qui veut dire que
les sujets prennent d'autant plus position quant à
l'introversion/extraversion de la personne-cible, lorsque la
cible est un comédien que lorsque c'est un archiviste. Les
sujets informés (lorsqu'ils estiment pouvoir émettre un
jugement) se montrent moins influencé par le stéréotype que
les sujets "non-informés". Le stéréotype reste plus affirmé
lorsqu'il s'agit de juger le comédien que lorsqu'il s'agit de
juger l'archiviste. L'interaction n'est pas significative
comme elle l'était dans la première recherche; les sujets
jugent l'archiviste comme moins introverti et le comédien
comme moins extraverti lorsqu'ils croient avoir reçu de
l'information individuelle qu'en l'absence de cette croyance.
Discussion
Cette
expérience peut facilement être reproduite. Le caractère de la
recherche ne suppose pas un déploiement de moyens, que ce soit
au niveau de la mise en place ou du nombre des sujets, qui ne
sauraient être reproduit. C'est le caractère même du sujet de
l'expérience qui l'a rend facilement reproductible, en effet
la jugeabilité sociale et les stéréotypes sont le lot commun
de la vie quotidienne.
Dans la première expérience:
Les résultats correspondent à l'attente des expérimentateurs,
lorsque les sujets croient avoir été informés ils répondent
davantage à des questions que quand ils ne le sont pas. De
même en possession de cette information les sujets donneront
des réponses allant dans le sens du stéréotype. Nous avons vu
la différence des résultats entre l'archiviste et le gérant de
café, une explication peut être avancée. Lors des entretiens
post-expérimentaux il est ressorti qu'il y avait pour certains
sujets une confusion au sujet de la signification de "gérant
de café", en effet certains pensaient qu'il s'agissait du
propriétaire du café et non du tenancier. Donc l'attente
d'extraversion au sujet du gérant de café pouvait être moins
importante qu'escomptée. Les chercheurs soulèvent eux-mêmes le
point "faible" de leur expérience, en effet les sujets
informés peuvent croire qu'il était permis et même souhaité
qu'ils émettent des réponses stéréotypées, pourtant les
expérimentateurs se défont de cette accusation en avançant les
précautions prises : l'expérimentateur veillait à se montrer
aussi intéressé par les réponses "je ne sais pas" que par les
autres.
Dans la seconde expérience:
Les résultats sont fort différents de la première expérience.
Les sujets croyants avoir reçu de l'information n'ont pas
exprimé des jugements plus stéréotypiques que ceux n'en ayant
pas reçu. Mais il y avait deux différences essentielles entre
les deux expériences; d'une part l'anonymat des jugements et
d'autre part le fait que les sujets informés savaient ne pas
avoir eu vraiment accès à l'information individuelle. Les
sujets informés en sont donc arrivés à conclure qu'ils
n'avaient pas assez été informés ! Ils ne pouvaient fonder
leur jugement sur l'information catégorielle, car celle-ci
n'est pas valide pour le jugement d'un individu, et ne pouvait
donc justifier leur jugement. D'où la suspension du jugement
ou du moins le faible impact de l'information stéréotypique
sur le jugement.
Les deux
expériences qui nous ont été présenté démontrent que les
sujets évaluent d'abord dans quelle mesure ils peuvent rendre
un jugement, ils se rapportent à ce qui les a menés à un tel
jugement. On a constaté que le sujet voulait vraiment
connaître la validité de son jugement et pas seulement le
justifier aux yeux des autres, pourtant le sujet reste
ignorant de ses mécanismes de jugement, il procède par
inférence pour fonder ses impressions. Ce que veulent mettre
en évidence les chercheurs ce n'est pas que le sujet qui émet
un jugement "hâtifs" est facilement manipulables mais, au
contraire, que le sujet tient compte de la manière dont il est
arrivé à un jugement.