Avant de
poursuivre plus avant cet examen de
la méthode expérimentale,
arrêtons-nous un instant pour nous
demander comment il se fait que
cette démarche qui prolonge si
naturellement l'observation n'a été
systématiquement utilisée que si tardivement dans l'histoire de la
pensée humaine, puisqu'elle ne s'est
imposée, à quelques exceptions près,
qu'à partir du XVIe et XVIIe siècle
en physique et au XIXe siècle en
psychologie. Il est évident pourtant
que, comme l’observation,
l'expérimentation plonge ses racines
dans des conduites très anciennement
présentes dans l'espèce humaine,
sans lesquelles nombre d'acquis
décisifs de l'évolution culturelle
seraient impensables. L'émergence et
le développement des techniques
artisanales supposent une
exploration expérimentale du réel. C'est
dans l'artisanat, dans les
progrès de la technologie empirique
que les historiens de la science
repèrent aujourd'hui les origines de
la méthode expérimentale comme
instrument de choix de la
vérification scientifique. Elle
n'est pas issue du discours
philosophique, savant, mais est
venue le féconder de l'extérieur. Le
discours savant s'en était tenu à
l'observation raisonnée - avec des
succès remarquables tels que les
connaissances astronomiques des
civilisations anciennes - avec le
risque de laisser aller les
spéculations verbales sans les
soumettre sans cesse à l'épreuve de
la réalité, en se satisfaisant de
leur cohérence logique. Or il ne
suffit pas qu’un discours soit
logique pour être en accord avec le
réel qu’il prétend cerner.
Une confiance excessive dans les
vertus du verbe, confiance qui
remonte peut-être aux pratiques
magiques - nommer c'est posséder, ou
dominer -, a fait longtemps obstacle
au contrôle expérimental, qui
implique que l'on tourne le dos au
discours, pour agir sur les choses
et le mettre par là en question.
La
valorisation du raisonnement verbal
se trouvait encore accentuée par la soumission à l'autorité des maîtres
du passé, sans égard pour les
démentis que les faits pourraient
infliger à leur façon de voir. On
connaît l'anecdote de cette
assemblée de moines savants qui
s'interrogèrent un jour sur le
nombre de dents du cheval. Ils
répartirent l'examen des sources les
plus prestigieuses, qui se plongeant
dans Aristote, qui dans Platon, qui
dans saint Augustin, qui dans
l'Ecriture sainte. Toutes ces
recherches furent vaines, ils n'y
trouvèrent pas de réponse à leur
question, et la proclamèrent donc
insoluble. Aucun d'eux ne songea à
aller aux écuries, à ouvrir la
bouche d'un cheval et à y compter
les dents. L'histoire est
caricaturale, et un peu injuste sans
doute pour ses héros, mais elle
illustre bien une attitude qui a
entravé le recours à
l'expérimentation.
La
psychologie n'est pas entièrement
délivrée de ce type d'entraves. La
croyance au pouvoir magique du
discours et l'argument d'autorité
sont encore chose courante. Ainsi,
dans certaines branches de la
psychanalyse, on passe plus de temps
à s’interroger sur ce que Freud a
dit ou voulu dire qu’à se demander
si ce qu’il dit se vérifie. Le
travail d’exégèse a pris la place de
la critique par les faits. Il ne
manque pas en soi d'intérêt, mais il
ne peut tenir lieu de mise à
l'épreuve de la validité de la
théorie. Complaisance et croyance au discours
sont évidemment des voies tentantes
quand le réel ne se laisse pas
contrôler facilement, comme c'est le
cas en psychologie. C'est une raison
de plus pour chercher à développer
des stratégies expérimentales, qui
ne sont rien d'autre en somme que
des moyens de prendre en défaut le
discours. Cette
ambition se heurte pourtant à
certaines limitations, en vertu
desquelles il faut bien s'en tenir à
la seule observation.
But et plan de recherche
Le but de l'expérimentation est de donner une image claire, non équivoque du phénomène à
l’étude qui autorisera à tirer des conclusions légitimes à
partir des résultats recueillis. Etablir le plan de recherche
est donc nécessaire avant d’entreprendre une étude dont il
constitue l’ossature, la valeur des résultats pouvant reposer
sur celle du plan : un objectif du plan est de maximiser la
validité interne des résultats, et donc, la probabilité de
détection des effets réels. Le plan de recherche définit
essentiellement de quelle manière les sujets seront mis en
présence des différent niveaux de la (des) variable(s)
indépendante(s), afin que l’on puisse juger sans équivoque de
l’impact de cette (ces) variable(s). Le plan correspond donc à
une stratégie. Celle-ci porte, d’une part sur la manipulation
de ce dont on cherche à mesurer l’effet et, d’autre part, sur le
contrôle des variations non voulues (variables parasites).
Etapes du projet
et de la recherche
Une
observation quantifiée et systématique peut très bien s’avérer
ininterprétable, il ne sort pas forcement quelque chose d’une
accumulation d’observation minutieuse. Toutes les méthodes
d’organisation de l’expérience reposent sur une idée générale
simple que la question posée par l’expérimentateur, et aussi
les moyens dont il dispose, lui imposent une certaine
stratégie globale rendant solidaires tous les moments de sa
démarche.
Le projet peut s'établir de la manière
suivante:
1. Exposer
le problème
2. Comment la solution peut contribuer au progrès de la
théorie ou de la pratique
3. Hypothèse de travail
4. Définition des principaux termes employés dans la
littérature
5. Première synthèse de la littérature
6. Etapes de l’observation ou de l’expérience
a. Ce qu’on
fera
b. Quelles
données on veut réunir
c. Comment on
les notera
d. Comment on
en vérifiera la validité
e. Comment on
les analysera
7. Eventuellement, calendrier de travail (nécessaire pour les
recherches
commanditées)
8. Personnel et matériel nécessaire
9. Budget
Une fois le plan du
projet établit, la recherche elle aussi peut être mise sous forme de
plan:
1. Découvrir le problème ou la faille
dans un domaine choisi. Poser le problème de façon précise.
2. Examiner ce qui connu à l'intérieur du domaine ou des
domaines connexes, que
ces connaissances soient factuelles, théoriques ou
méthodologiques.
3. Produire de nouvelles données empiriques ou inventer de
nouvelles hypothèses,
théories ou techniques pouvant contribuer à résoudre le
problème.
4. Arriver à une solution temporaire du problème, qu'elle soit
exacte ou
approximative. Ces hypothèses devront être formulées de
manière à ce qu'on
puisse les soumettre à vérification empirique.
5. Inférer ou déduire les conséquences qu'entraînent la ou les
solutions proposées.
S'il s'agit d'une théorie, on devra lui faire prédire les
résultats.
6. Mettre au point des procédés et technique adéquats pour
confirmer ou infirmer
les implication empiriques des hypothèses (+vérifier
pertinence, validité,
fidélité)
7. Soumettre les hypothèses à l'épreuve des faits et donner
l'interprétation des
résultats. Evaluer, à la lumière des résultats obtenus, la
vraisemblance des
hypothèses et des techniques employées.
8. Délimiter les domaines auxquels ces hypothèses et ces
techniques s'appliquent,
donc pour lesquels il est possible de conclure et de
généraliser.
9. Contribuer à la formation de nouveaux problèmes de
recherche. Le cycle peut
être repris)
10. Rendre publique les nouvelles connaissances
Les hypothèses
Le but
de toute recherche est de trouver une réponse à une question,
question qui conduit à une observation systématique de la
réalité ou à la recherche de relations entre des phénomènes.
Toute la difficulté consiste donc à formuler des questions à
la fois significatives et accessibles à l’investigation. Il
faut également préciser comment les variables sont mesurées et
l’hypothèse doit indiquer à quoi le chercheur s’attend sous
forme d’affirmation ou de négation. Idéalement, le but ultime
est d’atteindre le niveau de l’« hypothèse explicative » :
« il n’y a hypothèse qu’à partir du moment où on explicite une
relation entre des faits observables » (Fraisse).
L’explication porte sur la causalité et/ou, mieux encore, sur
la nature du processus qui sous-tend la relation. Les qualités
de l’hypothèse : une bonne hypothèse est
celle qui sera féconde. L’hypothèse doit proposer une réponse
adéquate à la question posée, autrement dit, si la procédure
expérimentale conduit à l’acceptation de l’hypothèse,
aura-t-on résolu, au moins partiellement, le problème dont
l’hypothèse est issue. Elle doit être « vraisemblable »,
c’est-à-dire qu’elle tienne compte des connaissances
scientifiques établies ; elle doit être vérifiable (ou
testable), ce qui signifie qu’on doit pouvoir la confronter au
faits. Pour cela elle doit donc être opérationnalisable et
finalement doit être également réfutable (falsifiable).
Il est
rare que le contrôle d’une hypothèse soit considéré comme le
terme d’une recherche, il est plutôt un passage à de nouvelles
recherches.
Hypothèse et degré de généralité de la théorie
L’hypothèse
s’appuie souvent sur une théorie. Les théories présentent
différents niveaux de généralité. L’hypothèse destinée à
tester un aspect de la théorie ne peut se faire que si chacun
des termes est défini avec rigueur. Exemple de Travers: Voici une
proposition générale : un modèle agressif augmente
l’agressivité ; un maître agressif augmente l’agressivité des
élèves. Comment formuler une hypothèse précise ? On ne mesure
par directement l’« agressivité », mais on peut observer et
dénombrer des comportements agressifs. Quels comportements
considérera-t-on comme agressif ? Selon quel critères ?, etc.
De la réponse à ces questions dépendra la mise en forme d’une
hypothèse testable ou non. Une fois les comportements
agressifs définis, on pourra énoncer l’hypothèse suivante :
les maître qui manifestent le plus grand nombre de
comportement agressif en classe sont aussi ceux dont les
élèves manifestent le plus grand nombre de comportement
agressifs, etc.
Hypothèse
opérationnelle
Pour
organiser pratiquement une expérience, il faut décider quelles
variables (et leurs valeurs) et quels sujets bien précis
seront utilisés. Ces choix permettront de formuler une
hypothèse opérationnelle. L’opérationnalisation des hypothèses
générales est leur transposition au niveau des variables
empiriques observables et mesurables. L’opérationnalisation
est une concrétisation. En précisant les conditions de
l’expérience, le niveau de l’hypothèse opérationnelle permet
déjà une première critique de l’expérience projetée.
Les hypothèses
induites, observées et déduites, théoriques
On peut
partir des faits, on parle alors d' « hypothèse induite ».
On peut également partir de la théorie
, on parlera alors d'« hypothèse déduite ». L’hypothèse induite : la curiosité
naïve ou des observations qui ont intrigué peuvent donner lieu
à des expériences « pour voir », relativement indépendantes du
corpus théorique existant et susceptibles de le remettre en
cause. Les expériences pour voir ne se prêtent évidemment pas
à l’élaboration d’un projet de recherche tel qu’en exigent les
organismes pourvoyeurs de fonds, puisque leur cheminement
s’invente au fur et à mesure. C’est pourquoi, elles sont le
plus souvent conduites parallèlement aux recherches
« officielles ». L’hypothèse déduite : la source la plus
fréquente d’hypothèses est la littérature spécialisée sur le
sujet envisagé. En effet, nombre de recherches ne découlent
pas principalement de l’observation des faits. Leur origine
est purement théorique, se greffant sur des travaux et des
hypothèses antérieures. Plusieurs approches sont possibles :
on peut s’inspirer de la littérature pour mettre sur pied une
méthode ; plusieurs explications différentes des mêmes faits
peuvent entraîner de nouvelles questions de recherche ; on
peut également répliquer ou actualiser d’anciens travaux, etc.
Les variables
Le
premier avantage de la méthode expérimentale découle de la
possibilité qu'a le chercheur de manipuler rigoureusement une
ou plusieurs variables en précisant les conditions exactes de
leur utilisation (VI = variables indépendantes) ou de leur apparition (VD
= variables dépendantes)), de manière
que d'autres puissent reproduire l'expérience et vérifier la
véracité des résultats obtenus. Un autre avantage, peut-être
le plus important, réside dans le contrôle idéalement total
(pas seulement VI et VD) de la situation de recherche (Ex.
laboratoire…). On fait donc l'hypothèse que c'est l'influence
des variables indépendantes qui est la plus déterminante et
qui explique donc au premier chef les résultats obtenus.
Cependant, on ne peut exclure l'effet d'autres variables. Deux
catégories de variables indépendantes peuvent déjà être
distinguées : les variables invoquées et les variables
provoquées.
Les variables indépendantes
Les
variables invoquées ou organismiques : ce sont les
caractéristiques relativement stables d'un organisme, tant sur
le plan psychologique ou sur le plan culturel (sexe ; couleur
des yeux ; taille ; poids ; intelligence ; niveau
d'instruction ; anxiété ; introversion-extraversion ; culture
; religion ; etc).
Les variables provoquées (ou
variables stimulus)
Dans
une expérimentation au sens strict, la variable indépendante
peut être considérée comme un stimulus dans la mesure où ce
mot se réfère de façon très large à tout aspect de
l'environnement - physique (bruit, lumière…) ; social (nombre
de personne présentes, etc) ; interne (drogue…) qui excite des
récepteurs et provoque des modifications comportementales ou "
réponse ". En général, les variables provoquées peuvent
prendre plusieurs valeurs au gré des choix de
l'expérimentateur ; on appelle ces valeurs les modalités ou
les états de la variable.
Les variables dépendantes (ou
mesure de réponses)
Il
s'agit donc de mesurer les modifications de comportement ou
réponses à une ou des variables-stimulus. On y trouve les
aspects comportementaux les plus divers (mesurer la production
de salive, l'EEG, le temps de réaction, la résolution de
problème, l'interaction dans les groupes, le jugement moral…).
Quelque soit le phénomène étudié, il faut s'efforcer de
mesurer la réponse de manière aussi précise que
possible. On peut mesurer les réponses de différentes façons:
1.
précision : examiner quelle précision est possible mais aussi
utile, c'est-à-dire conserve un sens. Ex. division pour les
tirs sur une cible ; nombre de panier au basket ; nombre
d'échelons d'une échelle d'évaluation, durée au dixième, au
centième de seconde…)
2.
intensité : on cherche à quantifier la réponse. Ex. amplitude
de la réaction électro-dermale ; de la réponse de sursaut,
quantité de nourriture ingérée…
3.
latence : c'est le temps écoulé entre le début du stimulus et
le début de la réponse. Ex. étude des temps de réaction ;
temps entre pistolet-starter et moment où le pied du coureur
ne touche plus le starting-block…
4.
vitesse : temps écoulé depuis le début jusqu'à la fin de la
réponse. Il peut être très court (pousser sur un bouton dès
qu'on a perçu un signal sonore) ou assez long (résolution d'un
problème)
5.
fréquence (taux) : c'est le nombre de réponse par unité de
temps. Ex. taxe d'incitation ou de modération ; technique de
marketing des grandes surfaces. C'est une notion dont
l'importance est capitale dans la problématique du
conditionnement opérant. Le taux de réponses est une
indication directe de la probabilité que de nouvelles réponses
soient émises par la suite. Le taux de réponses révèle le mode
d'adaptation de l'organisme aux conditions du milieu.
6.
persistance des réponses après extinction : comment et jusqu'à
quand les réponses persistent-elles après l'arrêt des
conditions stimulante ? Ex. décours de l'extinction
7.
rester à l'affût de réponses inattendues : l'organisme produit
un grand nombre de réponses. L'expérimentateur va choisir d'en
mesurer une qu'il a retenue comme variable indépendante.
Chaque variable-stimulus induit le plus souvent plusieurs
réponses et, pour se donner les meilleures chances,
l'expérimentateur doit choisir la plus adéquate comme variable
dépendante.
8.
validité de la (des) VD : mesure-t-elle bien ce qu'elle est
censée mesurer ? C'est un problème extrêmement important dont
dépend la pertinence de la recherche. La VD choisie
convient-elle pour mettre à l'épreuve l'hypothèse qu'on veut
tester ? C'est aussi un problème d'opérationnalisation. Ex.
Quelles informations faut-il prendre pour mesurer l'anxiété ou
la créativité ? Il y a là une difficulté quant à la manière de
traduire un concept général, complexe et parfois mal défini en
comportements mesurables (VD). La sélection que l'on opère est
souvent partielle et discutable.
9.
Fidélité de la ou des VD : c'est une mesure de la constance
des résultats lors de répétition d'une expérience. Elle ne
garantit nullement la validité. Ex. mesurer une capacité avec
récipient mal gradué à fidèle, mais pas valide.
Il y a
donc les variations « invoquées » sur lesquelles l’expérimentateur
ne peut rien (âge, sexe, milieu social...) et les variations
délibérément « provoquées » par l’expérimentateur manipulant
directement les variables indépendantes (brillance d’une
source lumineuse, temps précisément défini...).
Les variables
parasites
Le
terme de variable parasite est plutôt réservé à des variables
moins faciles à identifier et à circonscrire. On distingue
deux niveaux de variables parasites : a) Les variables
parasites aléatoire : des individus différents placés dans les
mêmes conditions ne produisent pas des résultats identiques :
la variabilité interindividuelle est faite de multiple
facteurs qui se surajoutent à la relation VI-VD et viennent
influencer les résultats. Il devient malaisé de savoir quelle
part des résultats revient à la VI proprement dite. En
réalité, il s'avère impossible de contrôler toutes les
variables imaginables.
Les
variables parasites systématiques : ce sont celles que
l'expérimentateur craint le plus. En effet, elles faussent
systématiquement les résultats d'une expérience dans un sens
déterminé, toujours le même.
Autres variables
Les
variables intermédiaires :
soit deux types différents d'apprentissage (VI) dont on veut
comparer les effets (VD). Entre VI et VD viennent s'intercaler
une série de variables intermédiaires. En effet, des
apprentissages dépendront aussi de la motivation des sujets,
de leur QI, de leur fatigue, etc. Dans cette catégorie, on met
ainsi les grosses variables dont on peut aisément suspecter
l'influence sur le phénomène étudié. Cette situation se résout
de deux manières :
a) si on a tiré un nombre suffisant de sujets au hasard, on
peut estimer que chacun des deux groupes a toutes les chances
de présenter la même composition quant à la distribution des
valeurs de ces variables intermédiaires.
b) Si on a des plus petits groupes alors on a tout intérêt à
les faire changer de statut : de variables intermédiaire, on
les transforme en variables indépendantes incluses dans le
plan de l'expérience.
Variables cachées :
l'observation directe n'est pas possible car les "constructs"
ne se manifeste que de façon indirecte dans le comportement.
Résistances et
limites de l'emploi de la méthode expérimentale
La
dimension spatio-temporelle des
phénomènes
Une
première limitation tient simplement
à la dimension des phénomènes. Elle
n'est pas propre à la psychologie :
pas plus que le géologue ne peut
expérimenter sur la formation de la
croûte terrestre, le psychologue ne
peut le faire sur les phénomènes de
groupe importants, de l'ordre d'une
culture entière par exemple. La
sociologie et l'anthropologie
culturelle restent, pour cette
raison, essentiellement sciences
d'observation. Certains événements
survenant au début du développement
peuvent avoir des répercussions
beaucoup plus tard. Si la longévité
de l'organisme est de l'ordre de un
à deux ans, il est possible
d'expérimenter. Si elle est proche
de celle de l'expérimentateur, ou la
dépasse, l'expérimentation n'est
guère praticable. De nombreux
problèmes de psychologie
développementale portant à la limite
sur la vie entière des individus
échappent ainsi à la méthode
expérimentale.
Limitations morales
La
morale impose un second type de
limitation à l'expérimentation
psychologique, spécialement sur
l'espèce humaine. Sans entrer ici
dans des domaines plus subtils de
relations entre éthique et
recherches sur le comportement qui
seront abordés plus loin,
on admettra que l'expérimentation ne
doit entraîner chez le sujet qui s'y
soumet - le plus souvent
volontairement - aucune atteinte
physique ou morale. La définition de
l'atteinte physique ou morale prête
à de nombreuses discussions' mais
pour notre propos nous pouvons nous
en tenir à des exemples sans
équivoque : on ne songera pas à
provoquer une lésion cérébrale pour
étudier le rôle des structures
lésées dans les conduites d'un être
humain ; non plus qu'à le priver
d'oxygène pour juger des effets de
cette variable sur sa mémoire ; ou à
l'exposer à des explosions de bombes
pour analyser ses émotions.
Rien n'interdit
cependant de tirer parti des cas mis
à notre disposition par les
accidents de la nature ou les
imperfections de la société. Les
accidents de la route ou du travail,
les guerres produisent, hélas, un
contingent suffisant d'atteintes
cérébrales pour occuper les
chercheurs qui s'intéressent à la
neuropsychologie et
leur permettre d'élucider peu à peu
les rapports entre cerveau et
comportement. Assez d'êtres humains
sont exposés à des stress violents
de tout genre pour nous permettre
d'en étudier les effets sur leurs
émotions. On a recours ici à ce que Claude Bernard appelait les expériences invoquées, faute de
pouvoir se servir des expériences
provoquées. On parle aussi de méthode pathologique pour désigner
cette manière de suppléer à
l'impossibilité morale
d'expérimenter en utilisant les
accidents ou maladies qui se
présentent sans notre intervention.
La
maladie n'est pas étudiée ici pour
elle-même, elle n'est qu'un moyen de
comprendre certains phénomènes. Il
va de soi, néanmoins, que cette
démarche s'accompagne toujours d'un
intérêt pour le malade ou pour la
victime, et que si l'on éclaire le
normal à partir du pathologique, on
éclaire aussi ce dernier, et que par
là on contribue, à échéance brève ou
longue, à le traiter. La méthode
dite pathologique n'est nullement
une astuce douteuse imaginée pas les
scientifiques pour contourner une
règle morale - n'a-t-on pas accusé
parfois ceux qui y recourent de se
faire les complices des responsables
des atteintes étudiées - ; elle
s'insère dans une perspective de
recherche qui vise à venir en aide
non moins qu'à comprendre, à venir
en aide en comprenant, et elle
apparaît dès lors d'un point de vue
éthique comme un véritable devoir.
Limitations d'ordre épistémologique
Une
troisième limitation est d'ordre
épistémologique. La psychologie,
comme toute science de la nature (ou
de la culture, qui la prolonge), se
donne pour objet d'étudier les
phénomènes tels qu'ils se déroulent
d'eux-mêmes. Or l’intervention expérimentale fait irruption dans ce
déroulement, lui fait violence et
crée à la limite un objet différent
de celui qu'on se proposait
d’étudier.
Ce
problème n'a pas échappé aux
physiciens eux-mêmes, mais on peut
dire qu'il ne les a pas empêchés de
poursuivre leur travail ; il les a
plutôt conduits à ajuster en
conséquence l'idée qu'ils se
faisaient de leur démarche ; il les
a amenés à réfléchir sur le statut
épistémologique de leurs méthodes,
non à les changer, moins encore à
les abandonner. Le problème est
demeuré aigu en psychologie. Le
sujet, animal ou humain, ne
devient-il pas un sujet artificiel
dès l'instant où il franchit les
portes du laboratoire ? Ne
devient-il pas radicalement
différent de celui que nous nous
proposions d'étudier ? L'objection a
été maintes fois soulevée, pour ce
qui est de l'animal, par les
éthologistes, et pour ce qui est de
l'homme, par les psychologues
cliniciens.
Les
éthologistes se situent dans la
tradition biologique, qui les
habitue à envisager les êtres
vivants par référence aux pressions
sélectives du milieu, qui retient ou
élimine, favorise ou exclut telle ou
telle morphologie. Le comportement,
qui est par essence interaction de
l'organisme avec son environnement,
ne peut se comprendre que si on
l'observe là où il se déroule
normalement, dans le milieu naturel.
Cette insertion dans le milieu
naturel est indispensable pour
saisir les véritables structures et
fonctions des conduites propres à
chaque espèce animale. Pour peu que
l'on s'en écarte, par exemple en
transférant l'animal dans un zoo ou
dans un laboratoire, les
comportements deviendront anormaux
et perdront leur signification
adaptative. Il est clair que le
milieu naturel fournit à des
activités vitales comme la
nidification, la reproduction, les
soins aux jeunes, l'accouplement, la
recherche de la nourriture, non pas
un simple décor, mais un réseau de
stimulations caractéristiques qui
tantôt les déclenche, tantôt en
régule le décours temporel, tantôt
en assure le substrat matériel -
telle espèce creuse un terrier (il y
faut la terre), telle autre
construit un nid de branchages (il y
faut des fragments de végétaux),
etc.
Les
éthologistes donneront donc la
préférence aux méthodes
d'observation de terrain, et
veilleront à perturber le moins
possible par leur présence les
animaux qu'ils regardent. Cependant,
comme tout spécialiste d'une
discipline qui se fonde
exclusivement sur l’observation, ils
viennent tôt ou tard à souhaiter expérimenter, pour trancher plus
rapidement, ou avec plus de rigueur,
un problème issu de l’observation.
Une première voie se présente à eux,
qui consiste à introduire la
manipulation expérimentale dans le
milieu naturel, en infligeant à
celui-ci une distorsion minimale.
Les travaux de von Frisch sur les
communications chez les abeilles
offrent des exemples classiques de
cette expérimentation de terrain:
|
Exemple: Le
démontage des mécanismes de
communication de l'information
chez les abeilles reste un
exemple classique de
l'expérimentation en milieu
naturel. En aménageant les
ruches pour permettre
l'observation des éclaireuses,
préalablement marquées, Karl von
Frisch, puis son élève Martin
Lindauer ont pu montré la
façon dont se code, dans
l'activité motrice, les
informations utiles aux
compagnes ouvrières sur la
direction et sur la distance
d'une source de nourriture. Une
danse circulaire, décrivant un
cercle sur la surface des
alvéoles, signale une source
proche; une danse dite
frétillante correspond à une
source éloignée. Dans cette
danse, la direction, par rapport
à la position du soleil, est
indiquée par l'orientation prise
par la messagère dans le plan du
rayon d'alvéoles, ce qui suppose
une transposition du plan
horizontal au plan vertical,
l'orientation vers le haut
correspondant à la direction du
soleil, et les écarts angulaires
simulant des écarts comparables
sur le terrain. La vitesse de la
danse traduit la distance. Cette
activité de l'éclaireuse
déclenche une activité associée
chez ses « interlocutrices »,
qui recueillent en outre des
informations olfactives par
frottement d'antennes. Ces
découvertes des éthologistes
allemands sont classiquement
invoquées dans les débats sur
les systèmes de communication et
les langages, et plus
précisément sur la spécificité
du langage humain. La danse des
abeille présente en effet des
propriétés intrigantes : elle
est faite d'éléments codés,
symboliques, qui fonctionnent
comme des outils lexicaux; elle
porte sur des événements absents
au moment où se tient l'échange
d'informations. Il lui manque
cependant d'autres
caractéristiques du langage
humain, et notamment la richesse
combinatoire, qui
autorise la construction
d'énoncés nouveaux à l'infini.
Elle montre néanmoins comment,
chez d'autres espèces que la
nôtre, et d'une manière plus
locale, plus strictement liée à
un contexte d'action, la nature
a résolu le problème de la
transmission de l'information
entre congénères. |
Cependant, cela n'est pas toujours
réalisable, soit parce que
l'équipement requis ne se prête pas
à une installation dans le milieu
naturel, ou que le plan d'expérience
ne s'accommode pas des aléas de
l'évolution des sujets dans leur
environnement habituel. Faut-il alors
renoncer à poursuivre, sous prétexte
que l'on violerait un principe ?
Un tel dogmatisme méthodologique
serait évidemment ridicule, et les
éthologistes n'hésitent pas à amener
l'animal dans une situation
expérimentale qui, selon les cas,
sera une réplique acceptable du
biotope ou l'ambiance aseptisée du
laboratoire de psychophysiologie.
Cette artificialisation plus ou
moins poussée n'exclut nullement,
comme le démontrent les recherches
de l'éthologie contemporaine, les
découvertes intéressantes,
susceptibles, insistons-y, de
résoudre des problèmes posés sur le
terrain.
L'objection du clinicien porte
exclusivement sur le sujet humain,
mais elle n'est pas dans son
principe vraiment différente, à ceci
près que l'écart entre la situation
de laboratoire et la situation de
vie réelle y est perçu en termes
d'opposition entre simplification
outrancière et complexité, plutôt
que d'opposition entre
artificiel-naturel. En effet, le
milieu humain est si diversifié, si
polymorphe, qu'on serait bien en
peine de définir un milieu naturel.
On doit concéder au clinicien, comme
à l'éthologiste, que certaines
conduites ne se prêtent pas à une
analyse en dehors des situations de
vie habituelles et appellent par
conséquent la mise en oeuvre de
techniques adéquates d'observation :
ainsi la genèse de la communication
non verbale puis verbale chez le
jeune enfant est si subtilement
intégrée dans le déroulement
quotidien des interactions avec la
mère à l'occasion de la toilette,
des repas, des jeux, qu'il est vain
de vouloir la saisir dans une
situation de laboratoire. On
concédera aussi que, dans certains
cas, un certain état du sujet peut
rendre infiniment difficile voire
impossible la rupture momentanée
avec le milieu habituel qu'exige une
expérimentation, même limitée à un
domaine très accessible du
comportement. Voici un exemple, bien
connu des psychologues de l'enfant
qui sont amenés à étudier des bébés
à l'époque (aux environs de huit
mois) où se manifeste l'angoisse de
séparation : le bébé a peur des
étrangers et présente, en leur
présence, une émotion si intense que
toute expérimentation est impossible
; la présence de la mère ne suffit
pas toujours à neutraliser la peur
et de toute manière introduit dans
la situation une variable
perturbatrice. Ceci dit, il reste
une infinité de problèmes de
psychologie humaine où l'étude en
laboratoire se révèle instructive,
même décisive, et où, moyennant
certaines précautions techniques et
éthiques (voir chap..XV et XVII),
l'extrapolation au milieu réel est
parfaitement fondée. On ajoutera que
le sujet humain, par sa bonne
volonté et son aptitude à comprendre
des consignes verbales, constitue à
certains égards un sujet
d'expérimentation idéal, véritable
collaborateur parfois du
psychologue, plutôt que sujet. Ceci
entraîne des avantages et des
inconvénients qui seront discutés
plus loin.
Exemples des recherches
Dans
toute expérience, on aura défini la
variable dépendante, le phénomène auquel on
s'intéresse, dont on cherchera à observer
les variations en fonction de certaines conditions, la ou
les variables indépendantes
que l'on tient sous contrôle, que
l'on modifie à volonté. Si nous voulons savoir si
une tige de métal change de longueur en fonction de la
température, nous la soumettons à des températures différentes et
en mesurons chaque fois la longueur. Celle-ci est notre variable
dépendante, la température la variable indépendante.
Voici un exemple d'expérience
psychologique faisant bien apparaître la distinction:
Le
Temps de Réaction [TR] se
définit comme le temps minimum
nécessaire pour fournir une
réponse motrice volontaire à
un stimulus spécifié. Ce
dernier est dénommé stimulus
impératif. Pour ne pas
prendre le sujet au dépourvu,
car l'on vise à obtenir la
performance la meilleure
possible, on fait précéder le
stimulus impératif d'un
stimulus avertisseur qui lui
permet de se préparer.
Demandons-nous si le TR varie
en fonction de l'intensité du
stimulus impératif, choisi
dans le domaine auditif, un
son pur. Cette intensité sera,
dans notre expérience, la variable
indépendante. Le TR
lui-même est évidemment la variable
dépendante. Nous
procéderons à une série de
mesures du TR en réponse à des
niveaux d'intensité différents
du stimulus auditif. Nous
aurons naturellement choisi
notre équipement : le son sera
produit par un générateur de
sons permettant de calibrer
parfaitement la fréquence et
l'intensité, et sera transmis
aux oreilles du sujet par des
écouteurs ; on choisira
plusieurs valeurs d'intensité
(disons six valeurs), depuis
une valeur proche du seuil
absolu, c'est-à-dire à peine
audible, jusqu'à des valeurs
très largement supérieures ;
la réponse requise sera
l'appui de l'index droit sur
un bouton poussoir, la main du
sujet étant soigneusement
positionnée selon un repère
avant chaque mesure afin de
maintenir constant le trajet
des phalanges ; le TR sera
mesuré par l'intermédiaire du
chronomètre fourni par la base
de temps d'un ordinateur qui
enregistrera les mesures
faites en mémoire en vue de
leur traitement.
On
voit que, à côté de la
variable indépendante, que
l'on fait varier
systématiquement, on veille à
tenir
aussi constantes que
possible plusieurs
autres conditions, telles
l'amplitude du mouvement
impliqué dans la réponse, la
préparation, la réception
acoustique. Ces facteurs
pourraient vraisemblablement
avoir leur influence sur le
TR, mais ils ne nous
intéressent pas dans cette
expérience, et nous pouvons
les
neutraliser en les
maintenant constants. D'un
autre côté, il est d'autres
variables qui pourraient
également jouer un rôle,
mais que nous supposons nul ou
négligeable - nous pourrions
toujours revenir sur cette
estimation ultérieurement: la
pression barométrique, le
degré d'humidité de la pièce,
la couleur des murs, etc.
Enfin, il est des variables
dont nous avons des raisons de
penser qu'elles pourraient
être importantes mais que nous
ne sommes pas en
mesure de contrôler. Ce
sont notamment les variables
inhérentes à la physiologie du
sujet, son rythme cardiaque,
son rythme respiratoire, les
fluctuations de son attention
liées à son état de fatigue,
etc. On choisira de les
neutraliser en prenant, non
pas une mesure unique du TR
pour chaque valeur d'intensité
de notre variable
indépendante, mais une série
de mesures dont nous prendrons
la valeur moyenne comme
expression de notre variable
dépendante. Nous reviendrons
plus loin sur cet usage de la
statistique dans
l'expérimentation
psychologique.
Voir les travaux suivants pour
d'autres exemples de recherches faisant appel
à l'expérimentation :
Marcos,
H., Verba, M., Schourcheh, F. (1999).
Influence de l’interlocuteur sur la forme linguistique des
demandes à deux ans et demi : le message initial et ses
reformulations chez des enfants français et iraniens.
Archives de psychologie, Volume 67, No 261, pp145-159.
Schadron,
G., Yzerbyt, V. Leyens, J.-P, Rocher, S.
Jugeabilité sociale et stéréotypes : l’estimation de l’origine
d’une impression comme déterminant de l’impact des stéréotypes
dans le jugement social.
Revue internationale de psychologie sociale, 1994
(no.2), pp. 53-71
Conclusion
Les
conclusions que l'on peut tirer de l'observation laissent
malheureusement souvent l'homme de science insatisfait. Il est
rare qu'il puisse les tenir pour vérifiées, qu'il soit en mesure
de les soutenir face à certaines objections. Il faudrait, pour
cela, les soumettre à des épreuves que la
nature ne lui fournit pas, quelque sagacité qu'il mette a
l'observer. C'est ici qu'entre en scène la démarche expérimentale. En
passant à cette démarche plus
élaborée, le
chercheur ne se borne plus à scruter
la nature, il la provoque
pour lui arracher une réponse à une
question précise, et pour cela il la manipule,
de façon
limitée certes, mais rigoureuse.
Il ne se contente pas de laisser se
dérouler les phénomènes sous ses
yeux, il les contrôle
afin d'en cerner les conditions
d'apparition, il crée une situation
permettant de tester l'hypothèse à
laquelle l'aura conduit le
raisonnement sur les données de
l’observation. Cette intervention
n'a de sens que si elle est
rigoureuse, ce qui implique, entre
autres, la mise en oeuvre de
procédures et de techniques aussi
parfaitement adaptées que possible
au problème posé. L'expérimentateur
a, sous cet angle, quelque chose de
l'artisan : pour arriver à ses fins,
il se forge des outils,
des
instruments qu'il saura
ensuite
employer correctement.
Expérimenter, c'est donc placer un
phénomène
sous contrôle rigoureux,
dans le but
d'en déterminer les conditions
d'apparition.