Brillamment
reçu à l’agrégation de philosophie, Pierre Gréco appartient au
petit groupe de très proches collaborateurs non genevois de
Jean Piaget
qui ont accompagné celui-ci tout au long de l’aventure du Centre
international d’épistémologie génétique. Tous ceux qui l’ont connu
ont pu apprécier son humour et sa grande finesse d’esprit et de
langage. Gréco a été l’assistant de Piaget dès 1952, dans le cadre
des cours de psychologie que celui-ci donnait à la Sorbonne. Dans
les années qui suivent la création du Centre, en 1955, il
participera de la manière la plus étroite aux recherches qui y
sont entreprises, d’abord celles sur l’apprentissage des
structures logiques élémentaires, puis celles sur la genèse des
conduites numériques. Les écrits qu’il rédige pour les Etudes
d’épistémologie génétique sont de véritables modèles pour la
recherche en psychologie génétique dans la mesure où, plus que
tout autre, Gréco parvient à allier un questionnement
épistémologique et psychologique fécond et subtil avec une
méthodologie très rigoureuse d’enquête empirique. Dès le milieu
des années soixante, il se consacrera de plus en plus à
l’enseignement qu’il donne à l’Ecole pratique des hautes études à
Paris, ce qui ne l’empêchera nullement de garder d’étroits
contacts avec les chercheurs genevois.
Si Gréco est l’un
des rares chercheurs en psychologie
génétique qui connaissait et pouvait
exposer sans les déformer les thèses
psychologiques et épistémologiques
de Piaget, il possédait par ailleurs
un esprit critique lui permettant de
ne pas ignorer les difficultés
soulevées par la théorie classique
du développement cognitif telle
qu’elle ressort des travaux des
années quarante et cinquante.
L’attention première
portée par Piaget à la mise en
évidence des structures opératoires
l’avait conduit à laisser dans
l’ombre les questions théoriques
liées à des problèmes tels que celui
des décalages
horizontaux. Pourquoi, par
exemple, les enfants résolvent-ils
plus tard les épreuves de
conservation du poids par rapport à
celle de la substance? Certes
Piaget
et
Inhelder
suggéraient des pistes pour répondre
à ce type de question dans leurs
travaux classiques sur la genèse des
principes de conservation chez les
enfants. Mais en raison de la
priorité accordée à la problématique
de la genèse des structures
opératoires, ces pistes restaient
alors en friche.
Gréco a très tôt
souligné l’intérêt qu’il y aurait à
se pencher sur les questions de
signification des contenus,
puisque c’est à ce niveau que l’on
devrait pouvoir trouver des
explications plus complètes au
problème des décalages. D’un autre
côté, il a également très tôt
suspecté que le recours aux modèles
de groupement et de groupe pour
rendre compte des compétences
logiques des enfants devrait être
reconsidéré, dans la mesure où des
structures autres que celles
détectées dans les recherches
classiques pourraient intervenir
dans la résolution par l’enfant des
problèmes intellectuels rencontrés
lors de son développement. Piaget
lui-même a d’ailleurs admis cette
nécessaire ouverture lorsque, sous
la pression de Garcia, il a fini par
engager des recherches sur la
logique des significations.
Cependant,
c’est dès ses
recherches sur le nombre
réalisées au centre dans les années
cinquante que Gréco avait manifesté
une ouverture par rapport aux
anciennes analyses structurales. Sa
découverte du "nombre-quotité",
sorte d’intermédiaire entre le
nombre empirique ou perceptif des
enfants les plus jeunes, et le
nombre comme quantité opératoire,
construit par les enfants de
sept-huit ans environ, en est
l’illustration. Mais si Gréco avait
su garder son esprit critique par
rapport aux thèses classiques de la
psychologie et de l’épistémologie
génétiques, ce n’était pas pour
adopter les thèses des multiples
écoles néo-piagétiennes qui ont
fleuri un peu partout dès les années
septante. La préface au livre de J.
Bideaud sur "Logique et bricolage"
(1988) manifeste une ironie et une
causticité sans réserve face à des
tentatives souvent trop sommaires de
dépasser les lacunes de la
psychologie génétique classique.