
- Présentation en 1886 d'un
cas de "grande hystérie" par Charcot. Gravure de A.
Lurat, réalisée d'après le tableau de A. Brouillet,
intitulé "Une leçon clinique à la Salpêtrière"-
Brillant
conférencier, excellent écrivain, il fut élu membre de l'Académie
de médecine (1873) et de l'Académie des sciences (1883). Ses
cours, à la Salpêtrière, étaient des événements
scientifiques et mondains. Son ouvrage le plus important est le
recueil de ses Leçons sur les maladies du système nerveux faites
à la Salpêtrière , qui ont été publiées en trois volumes en 1885-1887,
puis traduites dans toutes les langues.
Sous
son influence, la maladie mentale commença à être systématiquement
analysée; et l'hystérie, à
l'étude de laquelle il se consacra à partir de 1870, fut
distinguée des autres affections de l'esprit.
Ses
travaux ont conduit à écarter le soupçon
de simulation de la part des malades dans la manifestation
des crises ou des symptômes hystériques, et il a été le
premier à employer l'hypnose
comme moyen de traitement. Il demeurait convaincu que la cause
fondamentale de l'hystérie résidait dans une
dégénérescence, d'origine héréditaire, du système
nerveux; interprétation que
Sigmund
Freud, qui fut son élève d'octobre 1885 à février 1886,
devait définitivement réfuter.
Jean-Martin
Charcot est le père du célèbre médecin et explorateur français Jean-Baptiste Charcot, auteur
de campagnes et travaux océanographiques dans les régions
polaires, mort en mer sur le "Pourquoi-Pas"
Charcot
et l'école de la Salpetrière (1878-1884)
Lorsqu'il
commence à s'intéresser à l'hypnose en 1878, Charcot est
arrivé au faîte de sa carrière. Il est l'une des gloires de la
médecine française. Ses travaux de neurologie lui ont valu une
réputation internationale et l'on créera pour lui en 1882, la
première chaire mondiale de neurologie. A cette période de sa
vie, Charcot fut attiré par la philosophie, la psychologie, et
l'étude des mécanismes des fonctions cérébrales.
ll
choisit en dehors de ses élèves des collaborateurs
appartenant aux disciplines philosophiques et écrivit ces
lignes: "Jusqu'à présent, on s'est habitué à
mettre la psychologie à part, on l'enseigne au collège,
mais c'est une psychologie à l'eau de rose qui ne peut
servir beaucoup. C'est une autre psychologie qu'il faut
créer, une psychologie renforcée par les études
pathologiques auxquelles nous nous livrons."
Charcot
était essentiellement neurologue, il n'était pas
psychiatre; en
tant que neurologue, il s'occupait de la physiologie de
l'hypnotisé, de ses mouvements, de ses réflexes et il passait
complètement à côté des phénomènes psychologiques. Charcot,
qui expérimentait surtout chez les hystériques, considérait l'état hypnotique développé chez eux comme une véritable
névrose constituée essentiellement par trois états
différenciés que l'on peut transformer, l'un en l'autre, au
moyen de différents artifices techniques. Ces
trois états sont ...
Le
premier : l'état de léthargie. Il s'obtient par
fascination, soit par compression des globes oculaires à travers
les paupières baissées.
Le
second : l'état cataleptique. Les membres
restent immobilisés dans l'attitude qu'on leur donne.
Le
troisième : l'état somnambulique qui peut être
obtenu par fixation du regard et par diverses pratiques.
Ces
trois phases constituent ce que Charcot a appelé: le grand
hypnotisme ou la grande névrose
hypnotique. A
côté du grand hypnotisme, il y a de petits hypnotismes dont les
phénomènes sont moins tranchés, comme il y a la grande
hystérie et les états hystériques mineurs. Charcot
parlait de transfert, sans l'intervention de la suggestion, par un
simple phénomène physique et physiologique dû à l'aimant.
Critiques
Malheureusement,
si les travaux de Charcot sur l'hystérie et les névroses furent
fréquemment l'objet de critiques erronées, ses recherches sur
l'hypnose, la rnétalloscopie, la métallothérapie, publiées par
lui-même ou par ses collaborateurs, ont soulevé des objections
souvent justifiées. Certains de ses élèves parmi les plus
brillants, s'ils ne tarissent pas d'éloges sur la valeur du
maître ont été cependant critiques.
Par
exemple, Bernheim a démontré formellement que l'hypnotisme de la
Salpêtrière avec ses trois phases et ces phénomènes
caractéristiques de léthargie, de catalepsie et de
somnambulisme, les phénomènes de transfert n'existent
pas, que
ces phénomènes divers ne se produisent pas tant que le sujet ne
sait pas s'ils doivent se produire. La suggestion seule et
l'imitation les ont réalisés. De
son côté, le Professeur Guilain a écrit très justement
: "Charcot a eu le tort de ne pas surveiller ses
expériences. Il assurait le matin son service d'hôpital
avec une régularité et une conscience exemplaires. Mais,
comme tous les médecins de cette génération, il ne revenait pas
dans son service l'après-midi. Ce furent donc ses chefs de
clinique, ses internes, ses assistants qui préparaient les
malades, les hypnotisaient, organisaient les expériences."
Par
ailleurs, Babinski, reconnaît que Charcot : "eut le tort de
faire ses cliniques sur la grande hystérie et sur l'hypnotisme
non seulement pour des médecins mais aussi pour un public non
médical; ses leçons attiraient les gens du monde, des acteurs,
des littéraires, des magistrats, des journalistes, des hommes
politiques et quelques médecins. La présentation des sujets en
état de léthargie, de catalepsie, de somnambulisme, de sujets
présentant des crises violentes, ressemblaient trop à de la mise
en scène théâtrale".
Axel
Munthe écrivain suédois qui, dans sa jeunesse, fit une partie de
ses études de médecine à Paris, raconte dans le livre de San
Michele ses souvenirs de la Salpêtrière au temps de Charcot. Les
chapitres 18 et 19, il est vrai, ont été expurgés dans
certaines éditions françaises pour ne pas nuire à la mémoire
du grand homme. Axel Munthe y décrit parfaitement l'ambiance de
l'amphithéâtre de Charcot qui était devenu le rendez-vous
mondain du Tout-Paris comme autrefois l'hôtel particulier de
Mesme, ou plus récemment dans le domaine de la psychanalyse le
Professeur Lacan.
Enfin,
Freud évoquant sa rencontre avec
Charcot dans son ouvrage
"Ma vie et la psychanalyse" rapporte: "en octobre
1885, j'entrai comme élève à la Salpêtrière, mais j'y fus, au
début, perdu parmi tous les élèves accourus de l'étranger,
donc peu considéré. Un jour j'entendis Charcot regretter que le
traducteur allemand de ses leçons n'eût plus donné signe de vie
depuis la guerre. Il aimerait que quelqu'un entreprît la
traduction de ses "Nouvelles Leçons". Je lui écrivis
pour m'offrir à lui, je me souviens même que la lettre contenait
ce bout de phrases: je n'étais affecté que de l'aphasie motrice,
mais non de l'aphasie sensorielle du français. Charcot m'agréa,
m'introduisit dans son intimité et depuis lors j'eus ma pleine
part de tout ce qui avait lieu à la clinique".
Freud
dit encore: "de tout ce que je vis chez
Charcot, ce qui me
fit le plus d'impression, ce furent ses dernières recherches,
poursuivies en partie encore sous mes yeux. Aussi, la constatation
de la réalité et de la légalité de phénomènes hystériques,
la présence fréquente de l'hystérie chez l'homme, la production
de paralysies et de contractures hystériques de par la suggestion
hypnotique, et ceci que ces productions artificielles
présentassent jusque dans le détail les mêmes caractères que
les manifestations spontanées. Bien
des démonstrations de Charcot avaient chez moi, comme
chez d'autres élèves étrangers, éveillé d'abord de
l'étonnement et une tendance à la contradiction. Charcot
répondait toujours à nos objections avec affabilité et
patience, mais aussi avec beaucoup de décision ; dans
l'une de ces discussions, il laissa tomber ces mots:
"Ca n'empêche pas d'exister", paroles qui
devaient s'imprimer en moi de façon inoubliable.".
Et
encore: "On
sait que tout ce que Charcot nous enseignait alors ne s'est pas
maintenu. Une partie en est devenue incertaine, une autre n'a
évidemment pas subi l'épreuve du temps. Mais il est demeuré
assez de cette oeuvre pour pouvoir constituer un patrimoine
durable de la science. Avant que je ne quittasse Paris, je
concertai avec le Maître le plan d'un travail ayant pour but la
comparaison entre les paralysies hystériques et les organiques. Je
voulais y démontrer la thèse que, dans l'hystérie, les
paralysies et anesthésies des diverses parties du corps sont
délimitées suivant la représentation populaire (non
anatomique), que s'en font les hommes. Il était d'accord avec
moi, mais on pouvait aisément voir qu'au fond il n'avait aucune
prédilection pour une étude psychologique approfondie de la
névrose. Il était venu de l'anatomie pathologique."
"Je
ne puis dissimuler une question qui s'est posée souvent à mon
esprit. Il y avait autour de Charcot des assistants d'une haute
valeur scientifique, doués d'un esprit critique pénétrant,
d'une valeur morale absolue. Il me paraît impossible que
plusieurs d'entre eux n'aient pas eu de doute sur la sincérité
des sujets, n'aient pas compris l'invraisemblance de certains
faits. Pourquoi n'ont-ils pas mis en garde Charcot ? La seule
explication que je conçois avec toutes les réserves qu'elle
comporte, c'est qu'ils n'ont pas osé alerter Charcot, craignant
les réactions violentes du Maître, que l'on appelait le César
de la Salpêtriêre."
Charcot
lui-même, un peu tardivement d'ailleurs, finit par se rendre
compte, peu avant sa mort, que le terrain sur lequel il s'était
engagé était fort peu solide, aussi prit-il la décision de
reprendre dans son ensemble la question de l'hystérie et de l'hypnose. Malheureusement, souffrant d'une insuffisance
coronarienne chronique sévère, il devait mourir à peu de temps
de là en 1893 d'un infarctus du myocarde.