Logicien
renommé, élève de Carnap et grand connaisseur du pragmatisme de Perelman, Léo Apostel appartient, avec Bresson, Gréco, Grize
et Papert, à ce petit groupe de
collaborateurs non genevois qui ont accompagné
Piaget
tout au long de l’aventure du Centre
international d’épistémologie. Chacun de ces
auteurs a contribué par sa propre personnalité scientifique et
ses intérêts particuliers de recherche, non pas à modifier les
conceptions du fondateur de l’épistémologie génétique, mais
à en explorer les conséquences dans des directions non toujours
aperçues par lui.
De
toute l’équipe des compagnons de Piaget, Apostel est
certainement celui qui, au départ, était
le plus éloigné des thèses constructivistes. Sa
formation en logique, en théorie de l’argumentation et en
philosophie analytique ne l’aurait peut-être jamais conduit à
croiser le chemin de Piaget si celui-ci n’avait eu besoin d’un
bon connaisseur de cette philosophie pour donner au Centre une
dimension réellement scientifique, c’est-à-dire ouverte à
toutes les hypothèses possibles en ce qui concerne la nature des
connaissances, pour autant que leurs défenseurs s’engagent à
les soumettre à l’épreuve des faits. Dans les recherches
qu’il réalisera dans ce cadre, Apostel se distinguera par
l’insistance mise sur des définitions les plus claires
possibles des notions utilisées, ainsi que par des études
critiques approfondies sur les travaux théoriques les plus avancés
en rapport avec les différentes sciences de la connaissance (la
logique, la sémiologie, l’intelligence artificielle, etc.).
En
ce qui concerne le premier type d’apports, la façon dont il
poussait son interlocuteur,
Piaget
compris, dans ses derniers retranchements afin que celui-ci précise
de manière maximale sa pensée avait quelque chose à la fois de
socratique et de pathétique: de socratique, parce qu’Apostel traquait
de façon redoutable les lacunes ou les imprécisions de la pensée;
mais aussi de pathétique, parce qu’il semblait conserver de ses
premières amours intellectuelles la croyance en l’existence
de définitions absolument claires et distinctes.
Pourtant
c’est avant tout par ses études critiques et par sa grande
connaissance des théories formelles en logique et en épistémologie
qu’Apostel a contribué aux efforts collectifs du centre. Sa
grande curiosité intellectuelle lui a permis de réaliser dès la
fin des années cinquante des études théoriques incluant des
notions d’avant-garde, comme celle de système ouvert ou celle
d’auto-organisation. Une première étude sur "Equilibre,
logique et théorie des graphes" fut ainsi publiée dans le
volume deux des Etudes d’épistémologie génétique; une
seconde, sur "Structure et genèse", le fut dans le
volume quinze des mêmes études. Un dessein commun les sous-tend:
tirer des théories formelles les plus avancées des instruments
pour l’élaboration d’une logique dialectique ou d’une théorie
formelle d’où puisse se déduire tout processus évolutif, et
plus particulièrement la genèse des systèmes cognitifs.