C’était la réponse d’Hermès à la prière de
leur mère.
Tandis
qu’ils traversaient le détroit qui sépare l’Europe
de
l’Asie, la petite fille — dont le nom est Hellé — glissa et
tomba
dans la mer. Elle se noya; et le détroit s’appela désormais Hellespont, la mer d’Hellé. Phryxos aborda sain et sauf
en
Colchide, pays qui confine à la Mer Inamicale (la mer
Noire,
laquelle n’était pas encore devenue Amicale). Les habitants de
cette région étaient fort sauvages; ils firent cependant bon
accueil à Phryxos et leur Roi, Aétès lui donna une de ses
filles en mariage. Si étrange que cela paraisse,
Phryxos,
en témoignage de gratitude, sacrifia à Zeus le
bélier
qui l’avait sauvé; à Aétès, il fit présent de la
précieuse
Toison d’Or.
Phryxos
avait un oncle, Aeson, qui par droit de
naissance était Roi d’Iolcos
en Thessalie, mais s’était vu dépouillé de son royaume par
son neveu Pélias. Jason, le plus jeune fils du Roi et héritier légitime
de la couronne, avait été porté secrètement dans un lieu sûr.
Devenu adulte, il revint hardiment réclamer le royaume à son méchant
cousin.
L’oracle
avait un jour prédit à Pélias, l’usurpateur, qu’il mourrait
de la main d’un de ses proches et qu’il lui fallait se défier
de quiconque se présenterait devant lui chaussé d’une seule
sandale. En temps voulu, un tel homme se montra dans la ville.
Il avait un pied nu bien qu’en toute autre manière il fût fort
bien habillé — un vêtement qui mettait en valeur sa bonne mine
et, sur les épaules, une peau de léopard. Il n’avait pas coupé
ses beaux cheveux brillants qui retombaient en ondulant sur son
dos. Il entra sans hésitation dans la ville et se dirigea sans
crainte vers la place du marché, à l’heure précisément où
les multitudes s’y rassemblaient.
Personne
ne le connaissait, mais tous s’émerveillaient à sa vue. « Serait-ce Apollon? Ou le Seigneur d’Aphrodite? Ce ne peut être
l’un de ces fils audacieux de Poséidon, puisqu’ils sont
tous morts. » Ils s’interrogeaient ainsi l’un l’autre.
Mais Pélias, venu en hâte aux nouvelles, s’effraya en ne
lui voyant qu’une sandale. Il dissimula sa terreur et
s’adressa à l’étranger: « Quel pays est le tien? Pas de
mensonges, je te prie. Dis-moi la vérité. »
L’autre répondit
courtoisement: « Je suis revenu dans ma patrie pour y recouvrer l’ancien
honneur de ma maison et ce pays que Zeus avait donné à mon père
et qui n’est plus justement gouverné. Je suis ton cousin et
l’on m’appelle Jason. Toi et moi devons suivre la loi et
respecter le droit — sans faire appel à l’épée ni aux flèches.
Garde toutes les richesses que tu as prises, les troupeaux et le bétail
au pelage fauve, et les champs, mais rends-moi le trône et le
sceptre souverain, afin que nulle vile querelle ne s’élève
entre nous à leur sujet. »
Pélias répondit avec douceur: « Qu’il en soit ainsi. Mais
auparavant une chose doit être accomplie. Phryxos, avant de
mourir, nous a priés de ramener la Toison d’Or en Grèce afin
qu’avec elle ses mânes reviennent elles aussi dans sa demeure.
L’oracle a parlé. Pour moi, la vieillesse est déjà ma
compagne, tandis que ta jeunesse commence à peine à fleurir.
Pars toi-même à la recherche de la Toison d’Or, et à ton
retour, je te rendrai le trône, j’en prends Zeus à. témoin.
»
C’est ainsi qu’il parla, persuadé dans le fond de son
coeur que nul ne pourrait tenter pareille entreprise sans y perdre
la vie. L’idée de cette grande aventure enchanta Jason. Il
acquiesça et fit répandre à la ronde l’annonce de cette
exaltante
expédition; et les jeunes gens de la Grèce l’accueillirent
avec joie; ils vinrent, tous parmi les meilleurs et les plus
nobles, s’offrir à y participer. Héraclès le plus grand
des héros, était là; et Orphée, le maître musicien,
Castor et son frère Pollux,
Pélée, père d’Achille, et bien
d’autres.
Héra aidait Jason et ce fut elle qui fit naître en chacun
d’eux le
désir de renoncer à une vie sans péril, sous l’aile
maternelle, pour boire — fût-ce au prix de la mort — avec
des valeureux compagnons l’élixir sans pareil du courage.
Ils montèrent à bord de l’Argo. Jason prit un gobelet
d’or dans ses mains, il versa une libation de vin dans la mer et pria
Zeus, dont l’éclair est la lance, de les mener
rapidement au but.
De grands périls
les attendaient et plusieurs payèrent de leur vie d’avoir bu cet élixir sans pareil. Ils abordèrent
d’abord à Lemnos, une île étrange habitée seulement
par des femmes. Elles s’étaient révoltées contre les
hommes et
les
avaient tous égorgés, tous sauf un seul, le vieux Roi Thoas. La
fille de celui-ci, Hypsipylé, Reine de toutes ces femmes, avait
sauvé son père en lui faisant prendre la mer dans un coffre qui
le porta jusqu’à l’île de Chio. Ces sauvages créatures réservèrent
cependant bon accueil aux Argonautes et ne les laissèrent
repartir qu’après les avoir comblés de dons: vin, nourriture
et vêtements.
Peu
après avoir quitté Lemnos, les Argonautes perdirent Héraclès.
Son écuyer, un jeune garçon nommé Hylas et
auquel il était
très attaché, plongeait sa jarre dans une source quand il fut
attiré par une dryade; celle-ci, ayant aperçu l’éclat nacré
de sa beauté, voulut l’embrasser; elle jeta ses bras autour du
cou d’Hylas et l’entraîna dans les profondeurs; on ne le
vit plus. Comme un fou, Héraclès le chercha partout, criant
son nom et s’enfonçant de plus en plus profondément dans la
forêt, s’éloignant de plus en plus de la mer. La Toison, l’Argo,
ses compagnons, il avait tout oublié, sauf Hylas. Il ne reparut
pas et le vaisseau dut appareiller sans lui.
L’aventure suivante fut leur rencontre
avec les Harpies, ces monstres allés au bec et aux griffes
crochus qui laissaient toujours derrière elles une odeur si
infecte qu’elle donnait la nausée à toute créature vivante.
Tout près de l’endroit où les héros avaient mis leur nef à
l’échouage, vivait un vieillard solitaire et misérable qu’Apollon,
le véridique, avait doué du don de prophétie; il prédisait
infailliblement l’avenir et ceci déplaisait à
Zeus qui
aimait draper ses actes de mystère — en quoi il se montrait
judicieux aux yeux de tous ceux qui connaissaient Héra.
Mécontent,
Zeus avait donc infligé un affreux châtiment au vieil homme.
Chaque fois qu’il se proposait de prendre un repas, les Harpies
— que l’on nommait aussi la meute de Zeus — s’abattaient
sur sa nourriture et la souillaient, la laissant si peu appétissante
que personne ne pouvait plus s’en approcher et moins encore la
manger. Quand les Argonautes aperçurent ce pauvre vieillard —
qui s’appelait Phineus — il ressemblait à un spectre se traînant
sur des pieds desséchés —, il tremblait de faiblesse et
seule sa peau retenait ensemble les os de son corps. Il les
accueillit avec transports et les supplia de lui venir en aide.
Son don prophétique lui avait appris que seuls deux hommes
pouvaient le sauver des Harpies — deux hommes qui se
trouvaient précisément sur l’Argo, les fils de
Borée, le
Vent du Nord. Tous
l’écoutèrent
avec pitié, et les deux frères lui promirent avec
empressement
leur concours.
Tandis
que les autres lui offraient de la nourriture, les fils de Borée
se tinrent à ses côtés, leurs épées dégainées. Il avait à
peine porté une bouchée à ses lèvres que les détestables
Harpies fondirent du ciel sur les mets, les dévorèrent et
repartirent à tire-d’aile, laissant derrière elles une odeur méphitique.
Mais les fils rapides du Vent les poursuivirent; ils les rattrapèrent,
les frappèrent de leurs épées et les auraient certainement
taillées en pièces si Iris, la
messagère des dieux, glissant
sur son arc-en-ciel, ne les en avaient empêchés. Il leur fallait
renoncer à exterminer la meute de Zeus, leur dit-elle, mais elle
jura par les eaux du Styx, le serment que nul ne peut
rompre, que
les monstres ne reviendraient plus jamais troubler Phineus. Tout
heureux, les deux frères revinrent; ils réconfortèrent le
vieillard qui, dans sa joie, festoya toute la nuit avec les héros.
Il
leur donna aussi de sages conseils au sujet des dangers qui les
attendaient et il les mit tout particulièrement en garde contre
les Symplègades, ces écueils mobiles qui s’entrechoquent
perpétuellement tandis que la mer bouillonne autour d’eux. La
seule façon de procéder, leur dit-il, était de tenter un
premier essai avec une colombe. Si celle-ci forçait saine et
sauve le passage, ils auraient eux aussi de grandes chances d’y
parvenir. Mais si elle échouait, il ne leur resterait plus
qu’à revenir en arrière en abandonnant tout espoir de
retrouver la Toison d’Or.
Ils
levèrent l’ancre le lendemain matin, emmenant une colombe,
naturellement, et ils arrivèrent bientôt en vue des Symplègades.
Se frayer un chemin entre ces grands écueils semblait une
entreprise impossible, mais ils lâchèrent la colombe et la
suivirent des yeux. Elle vola entre les écueils et passa, saine
et sauve. Seul le bout de ses ailes avait touché les grands
rocs mobiles et ceux-ci s’étaient aussitôt écartés. Forçant
l’allure, les héros suivirent la colombe. Les écueils s’écartèrent,
les rameurs employèrent toute leur énergie et à leur tour réussirent
à passer sans dommage. Il était temps, car lorsque les rochers
se rapprochèrent, l’extrémité de la poupe fut emportée et ils échappèrent de justesse à la destruction.
Mais depuis le
passage de l’Argo, les écueils se sont scellés les uns aux
autres et jamais plus ils n’ont causé de désastre aux marins.
Non loin de là se trouvait le pays de ces
femmes guerrières,
les
Amazones —
si étrange que cela paraisse, elles étaient
filles de cette nymphe tellement éprise de paix, la douce Harmonie. Mais leur père était
Arès, le dieu terrible de la
guerre et elles tenaient bien plus de lui que de leur mère. Les héros
se seraient volontiers arrêtés pour leur livrer bataille et la
lutte n’aurait pas été sans effusion de sang, car les Amazones
étaient des adversaires sans pitié, mais le vent se montrant
favorable, ils estimèrent plus sage de poursuivre leur route.
Comme ils passaient à toutes voiles au large du Caucase, ils
entrevirent Prométhée sur son roc et
entendirent le battement
d’ailes du grand aigle qui se précipitait à son sanglant
festin. Ils ne s’arrêtèrent nulle part et au
crépuscule de
ce même jour, ils atteignirent la Colchide, le pays où se
trouvait la Toison d’Or.
Ils
passèrent la nuit dans l’attente d’ils ne savaient quel péril
et tous avaient le sentiment qu’ils ne pouvaient espérer de
secours que dans leur seule valeur. Dans l’Olympe cependant,
on délibérait à leur sujet. Héra, émue du danger qu’ils
couraient, s’en était allée demander l’aide d’Aphrodite.
La déesse de l’Amour s’étonna de cette démarche car Héra
n’était guère de ses amies, mais le fait que la Reine de l’Olympe
implorât son concours l’impressionna et elle promit de faire
tout ce qui était en son pouvoir. Ensemble, les deux divinités
tissèrent un plan; il fut convenu que
Cupidon, le fils d’Aphrodite,
rendrait la fille du Roi de Colchide amoureuse de Jason. Ce plan
était excellent — pour Jason. La jeune fille, qui se nommait
Médée,
possédait un grand pouvoir magique et si elle en usait au profit
des Argonautes, elle parviendrait sans aucun doute à les sauver.
Aphrodite s’en fut donc trouver Cupidon et lui dit qu’elle lui
donnerait un jouet ravissant, un ballon d’or brillant et d’émail
bleu, s’il consentait à faire ce qu’elle lui demandait.
Enchanté, Cupidon saisit son arc et son carquois et prit son vol
à travers les vastes espaces qui séparent l’Olympe de la
Colchide.
Entre-temps
les héros s’étaient mis en route pour la ville afin de prier
le Roi de leur remettre la Toison d’Or. Aucun obstacle ne se
dressa sur leur chemin car Héra les enveloppa d’un brouillard
épais, ce qui leur permit d’atteindre le palais sans être vus.
Quand ils arrivèrent devant les grilles, Le brouillard se dissipa
et les gardiens, apercevant soudain cette troupe d’étrangers
jeunes et splendides, les firent entrer fort civilement et envoyèrent
prévenir le Roi de leur arrivée.
Il
vint aussitôt et leur souhaita la bienvenue. Ses serviteurs
s’empressèrent, allumant de grands feux, chauffant de l’eau
pour les bains, préparant le repas. Curieuse d’apercevoir les
visiteurs, la Princesse Médée se glissa furtivement sur ce théâtre
d’intense activité et comme ses yeux se posaient sur Jason,
Cupidon leva prestement son arc et lança une flèche dans le
coeur de la jeune fille. Elle y brûla comme une flamme. Une douce
souffrance attendrit le coeur de Médée et son visage pâlit et
rougit tour à tour. Interdite, décontenancée, elle se retira
sans bruit dans sa chambre.
Ce
fut seulement après que les héros se furent baignés et rafraîchis
que le Roi AEétès put leur demander qui ils étaient
et la raison de leur venue. Dans ces temps-là, il était fort
discourtois de poser la moindre question à un hôte avant qu’il
ait satisfait à ses désirs. Jason répondit qu’ils étaient
tous hommes de la plus grande naissance, fils et petits-fils des
dieux, et qu’ils avaient quitté la Grèce dans l’espoir que
le Roi leur donnerait la Toison d’Or en échange de tout service
qu’il lui plairait de leur demander. Ils vaincraient ses ennemis
pour lui et rempliraient toute condition qu’il jugerait à
propos de leur imposer.
Comme
il écoutait, une grande colère envahissait le coeur du roi AEétès.
Pas plus que les Grecs, il n’aimait les étrangers, il préférait
les tenir éloignés de son pays, et il se disait: « Si ceux-ci
n’avaient mangé à ma table, je les tuerais.» II réfléchissait
en silence et un projet germait en lui.
Il
dit à Jason qu’il ne saurait en vouloir à des hommes
courageux; s’ils faisaient la preuve de leur valeur, il leur
donnerait la Toison d’Or. « Et pour mesurer votre bravoure, je
ne vous demanderai rien de plus que je n’aie fait moi-même »,
ajouta-t-il. Il s’agissait de mettre sous le joug deux taureaux
qui avaient les pieds en airain et qui vomissaient des flammes,
puis de leur faire défricher un champ; ensuite, les dents d’un
dragon devaient être semées comme des graines dans les sillons
et elles donneraient à l’instant une moisson d’hommes armés
qu’il fallait aussitôt exterminer. « Tout ceci, je l’ai
accompli moi-même et je ne remettrai la Toison qu’à un homme
aussi brave que moi », dit-il. Jason resta d’abord muet. L’épreuve
semblait impossible, bien au-delà des forces de quiconque.
Enfin,
il répondit: « Toute monstrueuse qu’elle paraisse,
j’accepte cette épreuve, même s’il est dans mon destin d’y
succomber. » Alors il se leva et ramena ses compagnons au
navire pour y passer la nuit. Mais les pensées de Médée le
suivaient; tout au long de cette interminable nuit, elle crut le
voir dans toute sa grâce et sa beauté, elle se figurait entendre
encore les mots qu’il avait prononcés. Son coeur était
tourmenté de crainte pour lui, car elle devinait ce que son père
préparait au héros. Revenus au vaisseau, les Argonautes tinrent
conseil et l’un après l’autre, ils supplièrent Jason de leur
laisser prendre sa place; mais en vain; Jason ne voulut céder
à aucun d’eux. Comme ils parlaient encore, survint un
petit-fils du Roi que Jason avait un jour sauvé et qui leur révéla
le pouvoir magique de Médée. « Il n’y a rien qui lui soit
impossible », dit-il. « Elle peut arrêter la course des étoiles
et même celle de la lune. » Si on parvenait à la persuader de
leur prêter son concours, elle aiderait Jason à vaincre les
taureaux
et les hommes-dragons.
Ce plan de campagne
semblait le seul qui
parût offrir quelque espoir et tous supplièrent Jason de
retourner au palais pour tenter de
convaincre Médée. Ils
ignoraient que le dieu de l’Amour s’en était déjà chargé.
Elle était seule dans sa chambre; elle pleurait et se reprochait
de s’être à jamais couverte de honte en s’éprenant à tel
point d’un étranger qu’elle se sentait toute prête à céder
à sa passion et à s’opposer à son propre père. «Mieux vaut
mourir», se dit-elle.
Elle prit une cassette qui contenait des
herbes meurtrières, puis, la tenant toujours dans ses mains, elle
s’assit et se prit à songer à la vie, à toutes ces choses délicieuses
qui existent dans le monde; et le soleil lui parut plus doux que
jamais auparavant. Elle déposa la cassette; sans plus hésiter,
elle résolut d’employer son pouvoir pour secourir l’homme
qu’elle aimait. Elle possédait un onguent magique qui rendait
invulnérable pour la journée celui qui s’en enduisait tout le
corps. La plante dont il provenait avait jailli à l’endroit où
le sang de Prométhée s’était pour la première fois répandu
sur la terre. Elle cacha l’onguent dans son sein et s’en fut
à la recherche de son neveu, le Prince que Jason avait autrefois
secouru.
Elle le rencontra alors
que lui-même venait la trouver pour la supplier de faire ce
qu’elle venait précisément de décider. Elle acquiesça aussitôt à toutes ses demandes et l’envoya dire à Jason de la
rejoindre sans délai au lieu qu’elle lui indiquait. A peine
avait-il entendu le message que Jason quittait le navire, et Héra
l’enveloppa d’un tel halo de grâce radieuse que tous, à sa
vue, étaient émerveillés. Quand il l’approcha, Médée crut
que son coeur la quittait pour aller au-devant de lui; un nuage
passa devant ses yeux et elle n’eut plus la force de faire un
geste. Tous deux se tenaient face à face, sans un mot, comme des
grands pins par un jour sans vent, qui se mettent à murmurer
doucement quand la brise se lève. Ainsi ces deux-là, mus par le
souffle de l’Amour, étaient eux aussi destinés à se confier
l’un à l’autre leur histoire. Il parla le premier et il
l’implora de se montrer secourable. Il lui était facile d’espérer,
lui dit-il, car la beauté de Médée montrait clairement
qu’elle excellait aussi à faire le bien. Elle, de son côté,
ne savait comment lui parler; elle aurait voulu lui dire dès cet
instant tout ce qu’elle ressentait. Silencieusement, elle prit
l’onguent et le lui tendit; elle lui aurait donné son âme
s’il la lui avait demandée. A présent, décontenancés,
chacun d’eux fixait le sol puis jetait un regard à l’autre,
avec un sourire rempli d’amoureux désir.
Enfin, Médée parla;
elle lui dit comment employer le charme, d’abord sur lui-même
puis sur ses armes, qui deviendraient elles aussi invincibles
s’il les aspergeait. Et s’il était assailli par un trop grand
nombre d’hommes-dragons, il devait lancer une pierre dans leurs
rangs; elle les ferait se tourner les uns contre les autres et
s’entretuer jusqu’au dernier. « Il faut maintenant que je
rentre au palais », ditelle. « Mais lorsque tu seras revenu
sain et sauf à ta demeure, souviens-toi de Médée comme elle
se souviendra de toi, à jamais. » Il répondit avec passion:
«De
jour et de nuit, toujours je me souviendrai de toi. Et si jamais
tu viens en Grèce, tu y seras vénérée pour tout ce que tu as
fait pour nous, et la mort seule pourra nous séparer. » Ils
partirent, elle vers le palais pour y pleurer sa trahison envers
son père, lui vers le vaisseau pour envoyer deux de ses
compagnons réclamer les dents du dragon.
Lui-même, dans le même
temps, étendit l’onguent sur son corps et aussitôt un
pouvoir terrible, irrésistible, le pénétra, et tous les héros
exultèrent. Néanmoins, quand ils arrivèrent au champ où les
attendaient le Roi et ses sujets, et quand ils virent les taureaux
s’élancer en crachant des flammes, ils furent tous envahis par
la terreur. Mais Jason supporta l’assaut de ces terrifiantes créatures
comme dans la mer un grand rocher résiste à l’assaut des
vagues. Il força d’abord l’un puis l’autre à plier les
genoux et fixa le joug sur leur nuque, tandis que tous autour de
lui s’émerveillaient de cette prouesse. Il leur fit labourer le
champ, lui-même pesant fermement sur le soc et semant les graines
dans les sillons. Quand le labour prit fin, la moisson jaillit,
des hommes en armures qui fondirent sur lui.
Mais Jason se
souvint des mots de Médée et il jeta une pierre parmi eux.
Aussitôt les combattants se tournèrent les uns contre les autres
et tombèrent sous leurs propres lances et javelots tandis que les
sillons se gorgeaient de sang. L’épreuve de Jason s’achevait
en triomphe, à l’amère déconvenue du roi AEétès. Le Roi
revint dans son palais en ruminant de nouvelles traîtrises à
l’encontre des héros et en se jurant que jamais ils
n’auraient la Toison d’Or. Mais Héra travaillait pour eux.
Elle fit tant que
Médée, égarée par son amour et son
chagrin,
décida de fuir avec Jason. Cette même nuit, elle quitta
furtivement la maison et courut tout au long du sentier obscur
jusqu’au vaisseau où les héros, sans penser à mal, fêtaient
leur bonne fortune. Elle tomba à genoux devant eux et les supplia
de l’emmener. Il leur fallait tout de suite s’emparer de la
Toison d’Or, leur dit-elle, puis appareiller en toute hâte,
sinon ils seraient tous tués. Un serpent
monstrueux veillait
sur la Toison, mais elle l’assoupirait avec un charme et il ne
leur ferait aucun mal.
Elle parlait avec
angoisse mais Jason, lui, se réjouit de l’entendre; il la
releva avec douceur, l’embrassa et lui promit le mariage dès
leur retour en Grèce. Après l’avoir fait monter à bord, ils
se dirigèrent sous sa conduite vers le bosquet sacré où la
Toison était suspendue à un hêtre. Le serpent qui la gardait était
certes terrible, mais Médée l’approcha sans trembler et elle
l’endormit en lui chantant une douce mélopée magique. Alors
Jason enleva la merveille dorée de l’arbre qui la retenait et
en hâte ils revinrent tous au navire comme l’aube se levait.
Les plus vigoureux se mirent aux avirons et ramant de toutes leurs
forces, ils descendirent la rivière jusqu’à la mer.
Mais à
cette heure, le Roi avait appris ce qui s’était passé. Il lança
son fils Absyrtos — le frère de Médée — à la
poursuite
des héros, avec une armée si nombreuse qu’il semblait exclu
que le petit groupe put la vaincre ou même lui échapper. Ici
encore Médée intervint; elle sauva les Argonautes et cette fois
par une action horrible. Elle tua son frère.
D’après les uns, elle lui aurait fait savoir qu’elle désirait
ardemment revenir dans sa demeure et qu’elle lui apporterait la Toison s’il consentait à venir la retrouver, la nuit
suivante, dans un endroit qu’elle lui désignait. Sans rien soupçonner,
Absyrtos serait venu au rendez-vous et Jason l’aurait alors
égorgé;
et la robe de Médée aurait été souillée du sang de son frère.
Privée de son chef, l’armée se serait débandée, ouvrant
ainsi aux héros la route de la mer. D’autres disent — mais
sans en donner la raison — qu’Absyrtos s’embarqua avec Médée
sur l’Argo et que le Roi en personne les poursuivit. Comme son
vaisseau les gagnait de vitesse, Médée aurait elle-même égorgé
son frère, puis l’ayant coupé en morceaux, elle aurait semé
ses membres dans la mer; le Roi ralentit sa course pour
recueillir les restes de son fils et l’Argo fut ainsi sauvé.
Cependant, les aventures des Argonautes touchaient à leur terme.
Une dangereuse épreuve les attendait encore lors de leur passage
du détroit qui sépare le roc nu de Scylla du gouffre de
Charybde, où la mer rugit et rejaillit à jamais, où les vagues
furieuses montent jusqu’à toucher les nues. Mais Héra
veillait; à sa demande, Téthys et ses nymphes guidèrent le
navire qui poursuivit sa route sans encombre ni dommage.
Ensuite,
ce fut la Crête — où ils auraient abordé s’il n’y avait
eu Médée. Elle leur dit que Talos vivait en cet
endroit, le
dernier homme de la race d’airain, une créature faite tout entière
de ce métal sauf au-dessus de la cheville, seul point où il était
vulnérable. Elle parlait encore quand il se montra, menaçant
d’écraser leur navire sous des rocs s’ils approchaient de la
côte. Ils s’arqueboutèrent sur leurs rames pour freiner, et Médée,
s’agenouillant, pria les chiens courants de Hadès de le détruire.
Les pouvoirs du mal l’entendirent.
Comme l’homme d’airain
soulevait un quartier de roc pour le précipiter sur l’Argo, une
veine de sa cheville se rompit dans l’effort et le sang jaillit
à gros bouillons; il mourut peu après et les héros purent
aborder et se reposer en prévision de la route qu’il leur
restait encore à parcourir. A leur retour en Grèce, ils se
dispersèrent, chaque héros regagnant sa demeure. Jason,
accompagné de Médée, se dirigea vers le palais pour remettre
la Toison à Pélias. Ils apprirent alors les événements affreux
qui s’y étaient déroulés. Pélias avait forcé le père de
Jason à se tuer et sa mère en était morte de chagrin. Résolu
à punir ces crimes, Jason pria Médée de lui apporter ici encore
l’aide qu’elle ne lui avait jamais refusée. Et cette fois,
elle employa la ruse. Elle dit aux filles de Pélias qu’elle
connaissait un secret qui rendait la jeunesse aux vieillards et
pour preuve de ses dires, elle dépeça devant elles un bélier
chargé d’ans et en jeta les morceaux dans une chaudière
remplie d’eau bouillante. Elle récita alors une formule
magique et de la chaudière sauta un agneau qui se sauva en
gambadant. Les jeunes filles furent convaincues. Médée fit boire
à Pélias un puissant soporifique et persuada les filles d’égorger
leur propre père et de le couper ensuite en morceaux. Malgré
tout leur désir de le voir recouvrer sa jeunesse, elles durent se
faire violence, mais enfin l’affreuse besogne fut accomplie et
les restes jetés dans la chaudière; elles se tournèrent alors
vers Médée pour qu’elle prononçât les mots magiques qui
leur rendraient leur père, dans sa jeunesse retrouvée. Mais Médée
avait disparu — elle avait quitté le palais et la ville;
horrifiées, les malheureuses comprirent qu’elles avaient
elles-mêmes tué leur père. Jason était bien vengé, en vérité.
Une autre légende veut que Médée ait rendu la vie au père de
Jason en même temps que sa première verdeur, et qu’elle ait
donné à Jason le secret de la perpétuelle jeunesse. Mais quoi
qu’elle ait fait, en bien ou en mal, elle l’accomplit pour lui
seul et il la récompensa en la trahissant lâchement. Après la
mort de Pélias, tous deux s’en vinrent à Corinthe. Deux fils
leur étaient nés et leur sort paraissait heureux. L’exil lui-même
ne semblait pas peser à Médée; la perte de sa famille et de son
pays lui était peu de chose en regard de son immense amour pour
Jason. Mais tout héros qu’il fût ou prétendît être, Jason
montra alors la bassesse qu’il portait en
lui: il s’éprit
de la fille du Roi de Corinthe et l’épousa. C’était pour
lui une alliance splendide et il oublia tout sentiment d’amour
ou de gratitude pour ne plus penser qu’à satisfaire son
ambition. Sous l’emprise de sa surprise et de son angoisse
devant cette trahison, Médée laissa échapper des mots qui
firent croire au Roi de Corinthe qu’elle se vengerait sur sa
fille — il devait être un homme singulièrement dépourvu de
défiance pour n’y avoir pas pensé plus tôt — et il signifia à
Médée qu’elle devait aussitôt
quitter le pays avec ses deux fils. C’était un sort bien pire
que la mort. Exilée, une femme chargée de petits enfants ne
pouvait
espérer aide et protection de personne. Immobile, prostrée, Médée
songeait sombrement à ce qu’il lui restait à faire, à ses
griefs, à son destin misérable, appelant la mort qui mettrait
un terme à une vie qu’elle ne se sentait plus la force de
supporter; parfois, avec des larmes, elle pensait à son père, à
son pays, elle frissonnait au souvenir de son frère et de cette
tache sanglante que rien ne pouvait effacer; mais toujours, elle
restait consciente de cette passion sauvage et violente, cause de
tout ce mal et de son propre malheur — et soudain, Jason parut
devant elle.
Sans un mot, elle le regarda. Il était là, tout près
d’elle, et cependant elle était loin de lui, seule avec son
amour outragé et sa vie détruite. Mais Jason ne se sentait pas
contraint au silence par la violence de ses sentiments; il lui
dit avec froideur qu’il avait toujours su combien elle était
peu maîtresse de son caractère. Sans les paroles insensées,
venimeuses qu’elle avait laissé échapper, sans ses menaces
envers la nouvelle épouse, rien ne l’aurait empêchée de
vivre paisiblement à Corinthe. Lui-même avait fait de son mieux
pour lui trouver des excuses et c’était à lui seul et à son
intercession qu’elle devait de n’être qu’exilée et non tuée.
Il n’avait épargné aucun effort pour persuader le Roi, et
s’il venait à elle maintenant, c’est qu’il n’était pas
homme à abandonner ses amis; il veillerait à ce qu’on lui donnât
de l’or et tout le nécessaire pour le voyage.
C’en
était trop. Médée laissa jaillir le torrent de ses griefs.
«
Tu viens à moi », dit-elle...
A
moi, de toute la race humaine? Mais
tu as bien fait de venir,
Car
je libérerai mon coeur de son fardeau
Si
je parviens à rendre ta vilenie manifeste.
Je
t’ai sauvé. Tout homme, en Grèce, le sait.
Les
taureaux, les hommes-dragons, le serpent qui gardait la
Toison,
Je
les ai tous vaincus. Je t’ai rendu victorieux.
J’ai
tenu le flambeau qui a permis ton salut.
Père,
foyer — j’ai tout quitté pour une terre étrangère,
J’ai
dispersé tes adversaires
Et
mené Pélias vers une mort hideuse.
Maintenant
tu me trahis.
Où
irai-je? Retournerai-je dans la maison de mon père?
Vers
les filles de Pélias? Pour toi je suis devenue
L’ennemie
de tous.
Avec
aucun de ceux-là je n’avais moi-même de querelle.
Ah,
j’ai trouvé en toi
Un
époux loyal, digne d’être admiré des hommes.
Me
voici exilée — ô Dieu, ô Dieu,
Personne ne peut m’aider. Je suis seule.
La
réponse de Jason fut qu’il n’avait pas été sauvé par elle
mais bien par
Aphrodite qui l’avait rendue amoureuse de lui, et
qu’elle devait lui être reconnaissante de l’avoir
amenée
en Grèce, un pays civilisé. Elle pouvait encore le
remercier
d’avoir raconté partout combien elle avait aidé les
Argonautes,
ce dont chacun maintenant la louait. Si seulement elle avait eu
quelque bon sens, elle se serait réjouie de ce mariage qui en fin
de compte lui aurait été profitable, à elle-même et à ses
enfants. Elle ne pouvait vraiment que s’en prendre à elle-même
si elle était maintenant exilée. Médée manquait peut-être de
bon sens mais certainement pas d’intelligence. Sauf pour refuser
son or, elle ne perdit plus de temps à lui parler. Elle
n’accepta rien de lui, pas même son aide. Jason s’écarta
d’elle avec colère. Ton orgueil obstiné, lui dit-il:
Éloigne
de toi tous ceux qui te veulent du bien,
Tu
ne t’en repentiras que davantage.
Mais
dès cet instant Médée savait qu’elle emploierait tout son
pouvoir à sa vengeance. Elle décida de tuer sa rivale, et alors
— alors? Mais elle ne voulait pas penser à ce qui l’attendait
alors. « Sa mort, avant toute autre chose », se dit-elle. Dans
un coffre, elle prit une robe ravissante, qu’elle aspergea
d’un suc mortel ; puis elle la mit dans une cassette et la fit
porter par ses fils à la nouvelle épousée, en leur recommandant
de la prier de s’en vêtir aussitôt en signe d’acceptation.
La princesse les reçut gracieusement et acquiesça à leur
demande. A peine avait-elle revêtu la robe qu’un feu dévorant
l’enveloppa. Elle tomba, morte, sur le sol, la chair calcinée.
Quand Médée apprit la fin de sa rivale, elle prit une nouvelle
résolution, plus atroce encore. Pour ses enfants, elle ne pouvait
espérer aucune aide, aucune protection, tout au plus
l’esclavage. « Je ne les laisserai pas vivre pour être
maltraités par des étrangers », se dit-elle,
Ni
mourir d’une main plus cruelle que la mienne.
Non;
moi qui leur ai donné la vie, je leur donnerai aussi la
mort.
Oh,
pas de lâcheté, à présent; il me faut oublier leur jeune
âge
Combien
ils sont mignons, et leur premier cri.
Pas
cela — j’oublierai pour un instant,
Pour
un court instant, qu’ils sont mes fils — Puis, à jamais, la
douleur.
Quand
Jason revint, rempli de fureur et résolu à tuer sa femme, les
deux petits garçons étaient morts et Médée, du toit de la
maison, montait dans un char traîné par des dragons. A travers
l’espace, ils l’emportèrent hors de sa vue, tandis qu’il la
maudissait. Mais ses épreuves l’avait brisé et jamais plus il
ne fut ce qu’il avait été.