e
héros particulièrement cher aux Athéniens a attiré l'attention de
bien des écrivains. Ovide, qui vivait à l'époque d’Auguste, a
raconté sa vie en détail tout comme l'a fait Apollodore au Ier ou
au IIe siècle de notre ère et Plutarque vers la fin du Ier siècle
après J.C. Euripide a choisi Thésée pour l'un des personnages les
plus importants de trois de ses oeuvres et Sophocle pour l'une des
siennes. Tout comme les poètes, bien des prosateurs font allusion
à ce héros. Dans l'ensemble, nous avons suivi Apollodore, mais
nous avons pris à Euripide les récits de l'appel à Adraste, de la
folie d’Hercule et du destin d’Hippolyte, à Sophocle celui de sa
compassion pour OEdipe, à Plutarque enfin celui de sa mort
qu'Apollodore résume en une seule phrase.
Thésée est par excellence le héros athénien. Il eut tant
d'aventures et prit part à tant de
grandes entreprises qu'un proverbe
naquit à Athènes: «
Rien sans
Thésée ».
Il était le fils d'un Roi athénien,
Egée. Toutefois, il passa
sa jeunesse dans la patrie de sa
mère, Trézène, une ville de la Grèce
méridionale. Egée revint à Athènes
avant la naissance de l'enfant mais
avant de quitter Trézène, il mit son
épée et ses chaussures dans un trou
qu'il recouvrit d'une grande pierre,
puis il dit à sa femme que lorsque
le garçon - si ce devait être un
garçon - serait assez fort pour
soulever la pierre et prendre ce
qu'elle cachait, elle devait le lui
envoyer à Athènes où il se ferait
reconnaître par son père.
Ce fut un garçon qui naquit et en grandissant il se montra
tellement plus fort que ses
contemporains, que sa mère se décida
bientôt à lui montrer la pierre,
qu'il souleva sans le moindre
effort. Elle lui révéla alors que le
temps était venu pour lui de
retrouver son père, et son
grand-père mit un bateau à sa
disposition. Mais Thésée refusa de
prendre la mer car ce genre de
voyage lui paraissait trop sûr et
trop aisé. Il caressait le rêve de
devenir au plus vite un héros et une
facile sécurité ne lui en fournirait
pas le moyen. L’image d'Héraclès, le
plus magnifique des héros de la
Grèce, ne quittait pas son esprit et
il était décidé à imiter ses
exploits, ce qui n'avait rien que de
très naturel puisqu'ils étaient
cousins.
Refusant fermement le bateau que sa mère et son grand-père le
suppliaient de prendre, il leur dit
que naviguer à son bord équivaudrait
à une fuite méprisable devant le
danger, et, par la voie terrestre,
il se mit en route pour Athènes.
Le voyage fut long et très périlleux, à cause des bandits qui
infestaient les chemins. Néanmoins,
il les tua tous, il n'en laissa
vivre aucun qui pût menacer les
futurs itinérants. Sa façon de
rendre la justice était simple mais
efficace: il infligeait à chacun ce
qu'il avait fait subir aux autres.
Sciron, par exemple, qui forçait ses
captifs à s'agenouiller devant lui
pour lui laver les pieds et les
envoyait ensuite d'un coup de pied
dans la mer, fut jeté par Thésée
dans un précipice;
Sinis, qui tuait
les gens en les attachant à deux
pins courbés jusqu'à terre et
lâchait ensuite les arbres, mourut
lui-même de la même mort.
Procuste
fut étendu sur la couche dont il
usait pour ses victimes ; il rognait
ou coupait ceux qui étaient trop
longs, il étirait ceux qui étaient
trop courts à la longueur du lit de
fer sur lequel il les enchaînait.
L'histoire ne dit pas laquelle des
deux méthodes fut employée dans son
cas, mais l'alternative ne
présentait guère d'avantage ni dans
un sens ni dans l'autre, et la
carrière de Procuste prit fin.
Comme on peut se l'imaginer, la Grèce entière chantait les
louanges du jeune homme qui avait
débarrassé le pays de ces fléaux.
Quand enfin il atteignit Athènes, sa
réputation de héros était bien
établie et le Roi l'invita à un
banquet - sans savoir, bien entendu,
que Thésée était son fils. En fait,
la grande popularité du jeune homme
l'effrayait ; il craignait qu'elle
n'incitât le peuple à en faire son
souverain et c'est avec
l'arrière-pensée de l'empoisonner
qu'il le convia au festin. L'idée ne
venait pas de lui mais de
Médée,
l’héroïne de la
Conquête de la
Toison d'Or qui grâce à sa magie
connaissait l'identité réelle de
Thésée. En quittant Corinthe sur son
char ailé, elle s'était réfugiée à
Athènes et s'y était assuré une
grande influence sur Egée, une
influence qu’elle ne voulait pas
perdre au profit d'un fils retrouvé.
Mais quand elle lui tendit la coupe,
Thésée, qui voulait se faire
reconnaître au plus vite par son
père, tira son épée. Le Roi la
reconnut aussitôt et d'un geste
brusque fit tomber la coupe sur le
sol. Comme toujours, Médée réussit à
se sauver et se réfugia saine et
sauve en Asie. Dans une proclamation
au peuple, Egée déclara alors que
Thésée était son fils et son futur
successeur. Le nouvel héritier
présomptif eut bientôt l'occasion de
se rendre cher aux Athéniens.
Bien des années avant son arrivée à Athènes, un terrible
malheur s'était abattu sur la cité.
Androgée, fils unique de
Minos, le
puissant Roi de Crète, perdit la vie
au cours d’une visite qu’il faisait
au Roi athénien. Celui-ci, au mépris
de toutes traditions, avait envoyé
son hôte dans une expédition pleine
de périls - il s'agissait de
tuer un
taureau redoutable. Ce fut le
taureau qui tua l’adolescent et
Minos, en représailles, envahit le
pays, prit Athènes et déclara qu'il
raserait la ville jusqu'au sol à
moins que les Athéniens ne
s'engagent à lui livrer tous les
neuf ans un tribut de sept jeunes
gens et autant de jeunes filles. Un
sort affreux attendait ces
malheureux. Dès leur arrivée en
Crète, ils étaient
donnés en pâture
au Minotaure. C'était un monstre mi-taureau, mi-homme, rejeton de la femme
de Minos, Pasiphaé, et d'un taureau
d'une beauté merveilleuse.
Poséidon
avait un jour donné ce taureau à
Minos afin que celui-ci le lui
offrît en holocauste, mais Minos ne
put se décider à le sacrifier et le
garda pour lui. En guise de
châtiment, Poséidon rendit Pasiphaé
amoureuse de la bête.
Quand naquit le Minotaure, Minos ne le tua pas. Il ordonna à
Dédale, le grand architecte et
inventeur, d'édifier un lieu de
réclusion d'où il serait impossible
de s'enfuir, et Dédale construisit
le Labyrinthe, devenu fameux dans le
monde entier. Une fois entré dans
cet enchevêtrement de méandres, on
n'en pouvait sortir. C'est là
qu'étaient menés les jeunes
Athéniens destinés à devenir les
victimes du Minotaure. Ils n’avaient
aucun moyen de lui échapper car
s'ils couraient, ils risquaient de
rencontrer le monstre à chaque
détour de l'enclos comme il pouvait
surgir à tout moment s'ils restaient
immobiles. Tel était le destin
funeste promis aux quatorze jeunes
Athéniens et Athéniennes quelques
jours après l'arrivée de Thésée dans
la cité. L'heure avait sonné d'une
nouvelle livraison du tribut. Aussitôt Thésée se présenta et offrit de se ranger parmi les
victimes. Tous apprécièrent sa
générosité et admirèrent sa grandeur
d'âme, mais personne ne soupçonna
qu'il se proposait de tuer le
Minotaure. Cependant, il confia son
intention à son père et lui promit,
en cas de réussite, de changer en
voile blanche la voile noire que
l'on hissait toujours sur le bateau
transportant la lamentable cargaison
-, ainsi Egée apprendrait bien avant
qu'il ne touche terre que son fils
lui revenait sain et sauf.
Quand ils débarquèrent en Crète et avant d'être menés au
Labyrinthe, les jeunes Athéniens
durent défiler devant les habitants
de l'île. Ariane, la fille de Minos,
se trouvait parmi les spectateurs ;
elle vit passer Thésée et s'en éprit
à première vue. Elle fit venir
Dédale et lui demanda de lui
indiquer un moyen de sortir du
Labyrinthe; puis elle envoya
chercher Thésée ; elle lui dit
qu'elle assurerait sa fuite à la
condition qu'il lui promette de
l'emmener avec lui à Athènes pour
l'épouser. On se doute qu'il ne fit
aucune difficulté pour y consentir ;
alors elle lui donna ce qu'elle
avait reçu de Dédale, un
peloton de
fil qu'il devait attacher par une
extrémité à l'intérieur de la porte
et dérouler au fur et à mesure de
son avance. Ce qu'il fit, et
désormais assuré de pouvoir
retourner sur ses pas, il partit
hardiment à la recherche du
Minotaure. Le monstre dormait quand
il le trouva; Thésée s'élança l'épée
levée et le cloua au sol ; alors,
avec ses poings - il n'avait plus
d'autre arme,- il martela la bête à
mort:
Comme un chêne tombe sur la colline
Ecrasant tout sous son poids
Ainsi fit Thésée. Il exprima la vie
De la brute sauvage et maintenant elle est morte.
Seule la tête bouge encore mais les cornes sont inutiles.
Quand Thésée se redressa après ce combat terrifiant, le
peloton de fil était encore où il
l'avait laissé tomber ; il ne lui
restait plus qu'à reprendre le
chemin de la sortie. Les autres
suivirent, et emmenant Ariane avec
eux, ils coururent au bateau qui
revint à Athènes après avoir
traversé la mer.
En cours de route, ils relâchèrent dans l'île de Naxos et ce
qu'il advint alors nous est relaté
avec quelques variantes. Un récit
veut que Thésée y ait abandonné
Ariane. Elle dormait et il en aurait
profité pour reprendre la mer, sans
elle. Dionysos l'aurait alors
rencontrée et consolée. L'autre
version est beaucoup plus favorable
à Thésée. Ariane souffrant d'un
violent mal de mer, le héros la fit
déposer à terre pour qu'elle y prît
un court repos tandis que lui-même
remontait à bord pour y vaquer à
quelque tâche urgente. Un vent de
tempête entraîna le navire au large,
l'y retenant longtemps. A son
retour, le héros apprit qu'Ariane
avait succombé et il en fut
grandement affligé. Les deux versions conviennent qu'il oublia de hisser la voile
blanche en approchant d'Athènes
;
peut-être sa joie du succès de son
voyage avait-elle chassé toute autre
pensée de son esprit, ou encore son
chagrin d'avoir perdu Ariane. Quoi
qu'il en soit, la voile noire resta
fixée au mât et de l'Acropole où
depuis des jours il s'abîmait les
yeux à observer la mer, son père
l'aperçut. C'était pour lui le signe
de la mort de son fils ; du haut
d'un rocher il se précipita dans les
flots et mourut.
Et depuis lors la
mer dans laquelle il tomba porte son
nom, Egée.
Thésée devint donc Roi d'Athènes, et un souverain sage et
désintéressé s'il en fut. Il déclara
aussitôt qu'il n'avait aucun désir
de régner mais souhaitait un
gouvernement du peuple par le
peuple, où tous seraient égaux. Il
renonça donc au pouvoir royal et
instaura la république ; il fit
édifier une salle du conseil où tous
les citoyens se réuniraient
désormais et voteraient. Il ne garda
pour lui-même que la charge de
Commandant en Chef. Et ainsi Athènes
devint de toutes les cités du monde
la plus heureuse et la plus
prospère, l'unique foyer d'une
réelle liberté, le seul endroit sur
la terre où les hommes se
gouvernaient eux-mêmes. Et ce fut
pour cette raison que pendant la
grande Guerre des Sept contre
Thèbes, quand les Thébains
victorieux refusèrent la sépulture à
ceux de leurs ennemis qui avaient
succombé, les vaincus se tournèrent
vers Thésée et Athènes, persuadés
que des hommes libres conduits par
un tel homme ne consentiraient
jamais à une telle injustice envers
les morts. Leur prière ne fut pas
vaine. Thésée mena son armée contre
Thèbes, conquit la cité et l'obligea
à accorder la sépulture aux morts.
Mais le héros triomphant refusa de
rendre aux Thébains le mal pour le
mal et se conduisit en parfait
chevalier. Il interdit à ses soldats
d'entrer dans la ville et de la
piller ; il n'était pas venu pour
châtier les Thébains mais pour
enterrer les morts argiens et son
devoir accompli, il ramena son armée
à Athènes.
Il fait preuve des mêmes qualités dans bien d'autres récits
encore. Il accueillit
OEdipe
vieillissant que tous avaient rejeté
; il resta à son côté quand il
mourut, le soutenant et le
réconfortant. Il protégea les deux
filles sans appui du même OEdipe et
à la mort de leur père les renvoya
saines et sauves dans leur, pays.
Quand, dans un accès de folie,
Héraclès tua sa femme et ses enfants
et voulut ensuite se tuer en
retrouvant la raison, Thésée seul
demeura près de lui. Craignant
d'être contaminés par la présence
d'un homme coupable d'un tel crime,
tous les autres amis d'Héraclès
avaient fui, mais Thésée lui tendit
la main, releva son courage, lui fit
comprendre que se donner la mort
serait une lâcheté et enfin le
ramena avec lui à Athènes.
Cependant tous les devoirs d'Etat et tous les exploits requis
d'un chevalier-errant pour défendre
les faibles et les opprimés ne
pouvaient suffire à refréner
la
passion de Thésée pour le danger en
soi. Il se rendit au pays de ces
femmes guerrières, les
Amazones, -
les uns disent avec Héraclès, les
autres, seul - et il enleva leur
Reine, parfois nommée
Antiope et
parfois
Hippolyte. Il est certain
que le fils qu'elle donna à Thésée
s'appelait Hippolyte et qu'après sa
naissance les Amazones envahirent
l'Attique, le pays qui entoure
Athènes, et réussirent même à
pénétrer dans la cité. Elles furent
finalement vaincues et tant que
vécut Thésée, nul autre ennemi
n'entra jamais plus dans Athènes.
Il eut bien d'autres aventures. Il fut de ceux qui
s'embarquèrent sur l'Argo et
partirent à la
Conquête de la Toison
d'Or. Il prit part à la
grande
Chasse Calydonienne, quand le Roi de
Calydon fit appel aux princes les
plus nobles de la Grèce pour l'aider
à exterminer le terrible sanglier
qui ravageait son pays. Ce fut alors
que Thésée sauva la vie de
Pirithoüs, son téméraire et
impétueux ami, comme il devait
encore le faire bien souvent par la
suite. Si Pirithoüs était tout aussi
aventureux que Thésée, il ne
remportait certes pas les mêmes
succès et se trouvait ainsi
perpétuellement en difficulté.
Thésée, qui lui était fort attaché,
l'aidait chaque fois à se tirer
d'affaire. Cette amitié naquit à
l'occasion d'un acte particulièrement
irréfléchi - même de la part de
Pirithoüs. Un jour, l'idée lui vint
de se rendre compte par lui-même si
Thésée méritait bien sa réputation;
il pénétra donc en Attique et vola
une partie du bétail du héros. Quand
il apprit que Thésée le poursuivait,
loin de se hâter de fuir, il revint
en arrière à sa rencontre, dans
l'intention de se mesurer avec lui
et de décider en champ clos lequel
des deux était le plus brave. Mais
tandis qu'ils se tenaient face à
face, Pirithoüs, impulsif comme
toujours, se laissa emporter par son
admiration pour l'autre et en oublia
tout le reste. Il tendit la main et
s'écria - " Je me soumettrai à toute
pénalité qu’il te plaira de
m'imposer. Je te laisse juge!
" Thésée, ravi de ce geste
chaleureux, répondit: "
Je ne demande qu'une
chose, t'avoir pour ami et frère
d'armes ". Et ils se jurèrent une
amitié éternelle.
Quand Pirithoüs, qui était Roi des Lapithes, se maria, Thésée
se trouvait bien entendu parmi les
convives et se montra fort utile en
la circonstance. Ce festin de noces
est peut-être l'un des plus
malheureux qui aient jamais eu lieu.
Des Centaures, créatures dont chacune
avait le corps d'un cheval et la
tête et le tronc d'un homme, étaient
parents de la fiancée et à ce titre
invités au mariage. Ils s'enivrèrent
et décidèrent de s'emparer des
femmes présentes. Thésée bondit au
secours de la mariée et tua le
centaure qui tentait de l'enlever.
Une mêlée terrible suivit mais les
Lapithes furent vainqueurs et avec
l'aide de Thésée, qui combattit avec
eux jusqu’à la fin,
ils chassèrent
du pays toute la race des Centaures.
Mais dans la dernière aventure qu'ils entreprirent ensemble,
Thésée ne put sauver son ami. Après
la mort de l'épousée de ce
désastreux festin de noces,
Pirithoüs, par un trait bien typique
de son caractère, décida que sa
seconde femme devait être la dame la
mieux protégée de l'univers, nulle
autre que Perséphone elle-même.
Thésée accepta bien entendu de lui
prêter secours, mais probablement
stimulé par la perspective d'une
entreprise si magnifiquement
dangereuse, il déclara qu’il voulait
lui-même d'abord enlever
Hélène, la
future héroïne de Troie alors encore
une enfant pour l'épouser plus tard,
quand elle aurait grandi. Ceci, bien
que moins hasardeux que le rapt de
Perséphone, présentait assez de
péril cependant pour satisfaire le
plus ambitieux. Hélène avait deux
frères, Castor et
Pollux, qui
étaient de taille à lutter contre
n'importe quel mortel. Thésée
réussit ; on ne nous dit pas comment
- à enlever la petite fille, mais
les deux frères marchèrent contre la
ville où elle avait été menée et la
délivrèrent. Heureusement pour lui,
ils n'y trouvèrent pas Thésée; avec
Pirithoüs, il était en route pour le
monde souterrain.
Nous ne connaissons rien des détails de leur voyage et de
leur arrivée - sauf le fait que le
Seigneur du Hadès était parfaitement
au courant de leur intention et se
divertissait fort de la contrarier
d'une façon originale. Il ne les tua
pas, bien entendu, puisqu'ils
étaient déjà parvenus dans le
royaume des morts, mais en geste
amical il les convia à s'asseoir en
sa présence. Ils prirent donc place
sur le siège qu'il leur désignait -
et Ils y demeurèrent.
Ils ne
pouvaient s'en relever. Ce siège
était appelé la
Chaise de l'Oubli.
Celui qui s'y asseyait était figé
dans l'immobilité, son esprit se
vidait, Il perdait toute mémoire.
C'est là que Pirithoüs est fixé à
jamais, mais Thésée fut délivré par
son cousin. Quand
Héraclès descendit
dans le monde souterrain, il souleva
Thésée du siège et le ramena sur
terre. Il tenta de faire de même
pour Pirithoüs mais en vain. Le Roi
des Morts, sachant que celui-ci
avait formé le projet d'enlever
Perséphone, n'allait pas le
relâcher.
Dans les dernières années de sa vie, Thésée épousa la soeur
d'Ariane, Phèdre, et par là il
attira bien des malheurs sur
lui-même, sur sa femme et sur
Hippolyte, le fils que lui avait
donné l'Amazone. Il avait envoyé
Hippolyte, encore enfant, dans la
vieille cité méridionale où il avait
lui-même passé sa jeunesse. Le jeune
garçon devint un jeune homme
splendide, un athlète accompli et un
grand chasseur n'ayant que mépris
pour ceux qui vivent dans un luxe
facile et plus encore pour ceux qui
sont assez sots et faibles pour
succomber à l'amour. Il dédaignait
Aphrodite et ne vénérait qu'Artémis,
la belle et chaste chasseresse. Les
choses en étaient là lorsque Thésée
revint à son ancienne demeure,
amenant Phèdre avec lui. Une grande
affection unit aussitôt le père et
le fils ; ils n'étaient jamais aussi
heureux que lorsqu'ils se trouvaient
ensemble. Quant à Phèdre, son
beau-fils ne s'aperçut même pas de
sa présence; jamais il ne remarquait
les femmes. Mais il en allait tout
autrement avec elle. Follement,
désespérément, elle s'éprit du jeune
homme ; bien "accablée par la honte
d'un tel amour", elle se sentait tout
à fait incapable d'y résister.
Aphrodite, qui en voulait à
Hippolyte et était bien résolue à le
châtier durement, était à
l'arrière-plan de cette sinistre
situation.
Désespérée, épouvantée, ne voyant nulle part où trouver du
secours, Phèdre prit la décision de
se donner la mort sans en révéler la
raison à personne. Thésée était
alors absent mais la vieille
nourrice de Phèdre - qui lui était
toute dévouée et n'aurait pu blâmer
le moindre de ses désirs - découvrit
tout, sa passion secrète, son
désespoir, et ses projets de
suicide. N'ayant qu'une pensée en
tête, celle de sauver sa maîtresse,
elle s'en fut droit chez Hippolyte.
- Elle meurt d'amour pour vous, lui dit-elle.
Rendez-lui la
vie. Rendez-lui amour pour amour.
Hippolyte recula avec horreur. L’amour de n'importe quelle
femme lui aurait répugné mais cette
passion coupable lui donnait la
nausée et le révoltait. Il se
précipita dans la cour du palais,
elle sur ses talons, le suppliant
toujours. Phèdre s'y trouvait assise
mais il ne la vit pas. Avec une
colère indignée, il se tourna vers
la vieille femme:
- Scélérate, qui veut me faire trahir mon père! dit-il. -
D'entendre de telles paroles, déjà
je me sens souillé. Oh femmes, viles
femmes - chacune d'elles est vile!
Jamais plus je n'entrerai dans cette
maison en l'absence de mon père.
Il s'enfuit; la nourrice regarda Phèdre qui s'était levée et
dont le visage avait une expression
qui effraya la vieille femme.
- Je t'aiderai encore, bégaya-t-elle.
- Tais-toi, dit Phèdre.
Je m'occuperai moi-même de mes
propres affaires.
Sur ces mots, elle entra dans la maison et la nourrice,
tremblante, s'y glissa derrière
elle. Quelques minutes plus tard, on entendit des voix d'hommes qui
accueillaient le maître de céans, et
Thésée entra dans le vestibule. Des
femmes en pleurs vinrent à sa
rencontre. Elles lui dirent que
Phèdre était morte. Elle s'était
tuée ; elles venaient de la trouver,
sans vie, mais sa main tenait encore
une lettre adressée à son époux.
- 0 très chère, dit Thésée, - m'aurais-tu écrit là tes
derniers désirs ?
Voici ton sceau -
le sceau de celle qui jamais plus ne
me sourira.
Il ouvrit la lettre, la lut, la relut. Puis il se tourna vers
les serviteurs groupés dans le
vestibule.
- Cette lettre clame à grands cris, dit-il. -
Les mots
parlent ; ils ont une voix. Sachez
tous que mon fils a porté les mains
sur ma femme. O Poséidon, ô dieu,
entends ma malédiction et charge-toi
de l'accomplir.
Le silence qui suivit fut rompu par un bruit de pas rapides.
Hippolyte entra.
- Que s'est-il passé ? s'écria-t-il. -
Comment est-elle morte
? Père, apprends-le moi toi-même. Ne
me cache pas ta peine.
- On devrait pouvoir mesurer l'affection à son aune, dit
Thésée. - Il devrait exister un
moyen de reconnaître à qui se fier,
de qui se défier. Vous tous ici,
regardez mon fils que la main de la
morte accuse. Il lui a fait violence
- les mots que voici l'emportent sur
tous ceux qu'il pourrait prononcer.
Va-t'en. Tu es banni de ce pays. Va
vers ta ruine, à l'instant même.
- Père, répondit Hippolyte, -
je n'ai aucun talent pour les
mots et il n'existe aucun témoin
pour te dire mon innocence ; la
seule qui pourrait le faire est
morte. Je ne peux que jurer sur
Zeus, le très haut, que jamais je n'ai porté la main sur ton épouse,
jamais je n'ai souhaité le faire,
jamais je ne lui ai accordé une
pensée. Que je meure dans les
tourments si je suis coupable !
- Morte, elle en donne la preuve, dit Thésée. -
Va-t-en. Tu
es banni.
Hippolyte partit, mais non en exil; pour lui aussi la mort
était proche. Comme il se dirigeait
vers la route longeant la mer et
s'éloignait du foyer qu'il quittait
à jamais, la malédiction de son père
s'accomplit. Un monstre surgit des
flots et les chevaux, terrifiés,
échappant au ferme contrôle de leur
conducteur, s'emballèrent. Hippolyte
tomba du char fracassé, blessé à
mort.
Thésée ne fut pas épargné. Artémis lui apparut et lui révéla
la vérité.
Ce n'est pas un secours que je t'apporte mais seulement de la
peine
Afin de te convaincre de l’honneur de ton fils.
Ta femme était coupable; folle d'amour pour lui,
Elle lutta contre sa passion et elle mourut.
Mais ce qu'elle a écrit n'est que mensonge.
Thésée l'écoutait encore, accablé par une telle accumulation
d'événements affreux, quand on
apporta Hippolyte. Il haleta:
-
J'étais innocent.
Artémis, te voilà
?
Ma déesse, ton chasseur se meurt.
- Et nul autre ne peut te remplacer, toi qui m'es le plus
cher des mortels, lui dit-elle.
Hippolyte détourna les yeux de cette vision radieuse pour les
porter sur son père effondré.
- Père, cher père, dit-il. -
Rien de tout ceci n'est de ta
faute.
- Si seulement je pouvais mourir pour toi, s'écria Thésée.
La voix douce et calme de la déesse se fit entendre. Prends
ton fils dans tes bras, Thésée. Ce
n'est pas toi mais
Aphrodite qui l'a
tué. Apprends ceci: jamais Hippolyte
ne sera oublié. Toujours les hommes
se souviendront de lui dans leurs
chants et leurs récits. Elle disparut, mais Hippolyte lui aussi les avait quittés.
Déjà il cheminait sur la route qui
mène au royaume de la Mort.
La fin de Thésée fut, elle aussi, pitoyable. Il se trouvait à
la cour d'un ami, le Roi
Lycomède,
celle-là même où quelques années
plus tard Achille devait chercher
refuge sous un déguisement féminin.
Les uns disent que Thésée s'y était
rendu parce qu'Athènes l'avait
banni. Quoi qu'il en soit, le Roi
son hôte et ami, le tua, sans qu'on
nous dise pourquoi.
Banni ou non par les Athéniens, ceux-ci, après sa mort,
l'honorèrent plus qu'aucun autre
mortel. Ils lui élevèrent un superbe
tombeau et décrétèrent que ce lieu
serait désormais le sanctuaire de
tous les esclaves, de tous les
pauvres et opprimés, en mémoire de
celui qui toute sa vie s'était fait
le protecteur des êtres sans
défense.