Deux épisodes
de cette légende sont empruntés aux
premiers poètes. Hésiode, au VIIII
ou IXe siècle, nous parle de la
Chimère,
tandis que l'Iliade nous conte les
amours d'Antée et la triste fin de
Bellérophon. C'est
Pindare,
au début du VIe siècle, qui a le
premier et le mieux narré le reste
de l’histoire.
A Ephyre, la ville plus tard appelée
Corinthe,
Glaucos était Roi. Il
était le fils de
Sisyphe,
celui qui dans le Hadès doit à
jamais tenter de
rouler une
grande roche jusqu'au haut d'une
montagne parce qu'il avait un jour
révélé un secret de
Zeus.
Glaucos, lui aussi, s'attira le
courroux du ciel. C'était un
cavalier accompli et afin de rendre
ses chevaux plus ardents dans les
batailles, il les nourrissait de
chair humaine. Des actes aussi
monstrueux indignaient toujours les
dieux et ils lui firent subir le
traitement qu'il imposait aux
autres. Il fut précipité de son char
et ses chevaux, après l'avoir
dépecé, le dévorèrent.
Dans
la cité, un hardi et beau jeune
homme nommé
Bellérophon
passait en général pour être son
fils. Cependant, le bruit courait
aussi que Bellérophon avait pour
père un personnage bien plus
puissant encore,
Poséidon
lui-même, le Souverain de la Mer, et
l'on disait que les dons
exceptionnels d'esprit et de corps
dont l'adolescent était comblé
rendaient cette filiation très
vraisemblable. De plus,
Eurynome,
sa mère, bien que mortelle, avait
été l'élève d'Athéna
jusqu'au jour où, en intelligence
comme en sagesse, elle se révéla
l'égale des dieux. Pour toutes ces
raisons, comment ne pas s'attendre à
ce que Bellérophon parût aux yeux de
tous plus divin que mortel ? Les
grandes aventures devaient attirer
un tel être, qu'aucun péril ne
pourrait jamais faire reculer. Et
cependant l'action qui l'a fait le
plus largement connaître n'exigea
aucun courage ni même le moindre
effort. En vérité, elle prouvait
que:
|
Ce que
se promet l'homme ne peut être
accompli.
Ni même espéré - Seul le Grand
Pouvoir qui nous gouverne
Le lui met en main, avec une
facile maîtrise. |
Plus
que tout au monde, Bellérophon
voulait s'emparer de
Pégase,
un cheval merveilleux né du sang de
la Gorgone
Méduse quand elle fut tuée
par Persée.
C'était:
Un coursier
ailé, inlassable à la course
Et
qui passe dans l'air comme une
rafale de vent.
Il
opérait des prodiges. La source
favorite des poètes, l’Hippocrène,
avait jailli sur l'Hélicon, la
montagne des Muses, à l'endroit où
son sabot heurta la terre. A qui
serait-il donné de capturer et de
dresser une pareille créature ?
Bellérophon était torturé d'un désir
sans espoir.
Le
plus sage des voyants d'Ephyre
(Corinthe), auquel il avait confié
sa peine, lui conseilla de se rendre
dans le temple d'Athéna
et d'y dormir. Les dieux parlaient
souvent aux hommes dans leurs rêves.
Bellérophon s'en vint donc dans ce
lieu sacré et tandis qu'il
sommeillait près de l'autel, il crut
voir la déesse debout devant lui et
tenant un objet doré dans sa main.
Elle lui dit: «
Endormi ? Non,
réveille-toi. Voici ce qui te
permettra de charmer le coursier que
tu convoites. » Il se leva
d'un bond. Il ne vit aucune déesse
mais sur le sol, il y avait un objet
merveilleux, un mors tout en or
comme on n'en avait jamais vu. Enfin
rempli d'espoir et serrant le mors
dans sa main, il se hâta vers les
prés pour y chercher Pégase. Quand
il l'aperçut, le cheval prodigieux
s'abreuvait à la fontaine de Pyrène,
une source fameuse qui jaillissait
au pied de la citadelle de Corinthe.
Il s'approcha sans bruit;
tranquille, Pégase le regarda venir
sans effroi et se laissa docilement
brider. Le charme donné par Athéna
opérait ; Bellérophon était maître
de cette créature merveilleuse.
Revêtu de son armure d'airain, il se
hissa sur son dos et le fit parader;
et le cheval semblait tout autant
que lui-même se complaire à ce jeu.
Maintenant il était le maître de
l'air, il volerait au gré de son
désir, envié de tous. Comme les
événements le démontrèrent par la
suite, Pégase se révéla une aide
tout autant qu'une joie, car de
dures épreuves attendaient
Bellérophon.
Sauf
que ce fut par accident, on ne nous
dit pas de façon précise comment
Bellérophon eut le malheur de tuer
son frère; il se réfugia ensuite à
la Cour du Roi d'Argos,
Proetos,
qui le purifia. Et c'est là que
commencèrent ses épreuves et aussi
ses actions d'éclat.
Antéia,
la femme de Proetos, s'éprit de lui,
mais quand il l’écarta de lui et
refusa de répondre à ses sentiments,
elle en conçut un vif dépit. Devant
son mari, elle l'accusa d'avoir
voulu la séduire et demanda sa mort.
Malgré sa colère, Proetos refusa.
Bellérophon avait mangé et bu à sa
table, il ne pouvait donc user de
violence envers lui. Cependant, il
tissa un plan qui devait en fin de
compte amener le même résultat. Il
pria le jeune homme de porter une
lettre à
Iobatès, Roi de Lycie en
Asie, et Bellérophon accepta de
bonne grâce. Sur le dos de Pégase,
tout voyage devenait facile. Le Roi
de Lycie le reçut avec toute
l'hospitalité des temps antiques et
pendant neuf jours lui offrit
festins et réjouissances, avant de
demander à voir la lettre. Alors
seulement il lut que Proetos lui
demandait de faire tuer le jeune
homme.
Mais
Iobatès y répugnait pour la même
raison que Proetos: l'hostilité bien
connue de
Zeus
envers ceux qui trahissaient les
lois de l'hospitalité. Néanmoins,
aucune objection ne s'opposait à
envoyer l'étranger, et avec lui son
cheval ailé, au-devant d'une
aventure. Et c'est pourquoi,
persuadé qu'il n'en reviendrait pas,
il pria Bellérophon d'aller
combattre la
Chimère.
Celle-ci passait pour invincible.
C'était un monstre des plus
singulier, lion par-devant, serpent
par-derrière, chèvre entre les deux.
Une créature terrifiante, immense,
au pied rapide, et forte, dont
l’haleine était une flamme
impossible à éteindre.
Mais
pour Bellérophon monté sur Pégase,
point n’était nécessaire de
s'approcher du monstre embrasé. Sans
aucun risque pour lui-même, il le
survola et le tua de ses flèches.
Quand
il retourna chez Proetos, celui-ci
dut aviser à d'autres moyens de se
défaire de ce jeune homme. Il le
persuada de s'engager dans une
expédition contre les
Solymes,
des guerriers renommés, et quand
Bellérophon fut revenu en vainqueur,
dans une guerre contre les
Amazones,
qui obtint le même succès. Proetos
fut enfin gagné par tant de
vaillance et peut-être aussi par
tant d'heureuse fortune; il se
réconcilia avec Bellérophon et lui
donna sa fille en mariage.
Dès
lors et pendant de longues années,
Bellérophon vécut dans la félicité ;
puis il s'attira la colère des
dieux. Sa dévorante ambition jointe
à l'orgueil de ses grands succès le
portèrent à "
des pensées trop grandes pour un
homme ", la chose entre
toutes qui déplaisait le plus aux
dieux. Toujours monté sur Pégase, il
voulut s'élever jusqu'à l'Olympe. Il
se croyait digne de prendre place
parmi les immortels. Le cheval
montra plus de sagesse. Il refusa
l'ascension et désarçonna son
cavalier. De ce jour et jusqu'à sa
mort, haï des dieux et solitaire,
Bellérophon erra ici et là, évitant
les sentiers suivis par les hommes
et « dévorant
son âme ».
Pégase trouva asile dans les écuries
célestes de l'Olympe, parmi les
coursiers de Zeus. Entre tous, il
venait en tête, ainsi que le prouve
le fait extraordinaire rapporté par
les poètes et selon lequel, lorsque
Zeus
voulait user de son foudre, c'était
Pégase qui lui apportait l'éclair et
le tonnerre.