Daphné
était une autre de ces jeunes chasseresses indépendantes
et réfractaires au mariage et à l’amour que nous
rencontrons si souvent dans les récits mythologiques. Elle fut,
dit-on, le premier amour d’Apollon,
et qu’elle l’ait fui n’a rien de surprenant. L’une après
l’autre, ces infortunées jeunes filles se voyaient forcées
soit de tuer secrètement leur enfant, soit de mourir elles-mêmes.
Au mieux, elles pouvaient s’attendre à l’exil et bien des
femmes estimaient ce sort pire encore que la mort. Les Néréides
qui rendaient
visite
à Prométhée sur son pic
rocheux du Caucase, témoignaient d’un élémentaire bon sens
quand elles lui disaient:
Puissiez-vous
ne jamais oh, jamais me voir
Partageant
la couche d’un dieu.
Que
jamais ne m’appartienne
L’amour
que connaissent les dieux.
La
lutte contre un amant divin n’est pas une lutte,
C’est
le désespoir.
Daphné
aurait sans réserve partagé ce point de vue. Mais en vérité,
elle refusait aussi tout amant mortel. Son père, le dieu-fleuve Pénée,
se chagrinait beaucoup de la voir éconduire l’un après
l’autre tous les jeunes gens beaux et acceptables qui la
recherchaient. Il la grondait gentiment et gémissait: «N’aurai-je
donc jamais un petit-fils ?» Mais elle jetait ses bras
autour du cou de Pénée et le cajolait : « Père
chéri, laissez-moi suivre l’exemple de Diane. » Alors
il cédait et elle retournait courir dans les forêts profondes,
ravie de sa liberté.
Mais
un jour
Apollon
l’aperçut et pour elle tout s’acheva. Elle chassait; sa robe
courte lui venait aux genoux, ses bras étaient nus et ses cheveux
en désordre. Sa beauté, malgré cela, restait enchanteresse et
Apollon pensa: «Que serait-ce si elle était
convenablement vêtue et si ses cheveux étaient coiffés ?»
A cette idée, le feu qui dévorait son coeur brûla plus vif
encore et il s’élança à la poursuite de
Daphné. Celle-ci fuyait; elle excellait à la course et
Apollon lui-même eut quelque peine à la rattraper, mais bien
entendu il y parvint bientôt. Tout en courant, il lançait sa
voix devant lui, suppliante, persuasive, rassurante: « Ne
crains rien », criait-il. « Arrête,
reconnais-moi. Je ne suis ni un rustre ni un berger, je suis le
Seigneur de Delphes et je t’aime. »
Mais
Daphné fuyait toujours, plus effrayée que jamais. Si c’était
bien Apollon qui la poursuivait, son sort devenait désespéré,
cependant elle était bien décidée à
lutter jusqu’au dernier moment. Il n’était plus loin;
déjà elle sentait le souffle du dieu sur sa nuque, lorsque
devant elle les arbres s ‘écartèrent et elle vit le fleuve de
son père. Elle cria:
«
Père, aide-moi, sauve-moi ! » A ces
mots, une torpeur la prit, elle sentit que ses pieds s’enracinaient
dans ce sol qu’un instant plus tôt elle foulait si légèrement
et avec tant de célérité. Une écorce l’enveloppait
maintenant et des feuilles jaillissaient. Elle était transformée
en arbre, en laurier.
Avec
consternation, Apollon suivait des yeux la métamorphose. « O
la plus belle des jeunes filles, tu es perdue pour moi »,
gémit-il. « Mais du moins tu seras mon
arbre. Le front de mes vainqueurs sera ceint de tes feuilles. Tu
prendras part à tous mes triomphes. Apollon et son laurier seront
unis partout où des chants s’élèveront, où des poèmes
seront dits.»
Bruissante
et ondoyante, la tête du bel arbre aux feuilles
luisantes
parut acquiescer joyeusement.