Ce récit n’est conté que par Apulée, auteur
latin du Il’ siècle de notre ère. Les noms latins des dieux seront donc
employés. C’est une histoire fort joliment dite dans la manière d’Ovide.
L’auteur se divertit à ce qu’il écrit; il n’en croit pas un mot.
Il
y avait une fois un roi, père de trois filles ravissantes.
La plus jeune, Psyché,
surpassait si grandement ses soeurs en éclat, qu’auprès
d’elles, elle paraissait être une déesse frayant avec de
simples mortelles. La renommée de sa beauté s’étendit sur
toute la terre et de tous côtés les hommes se mettaient en route
pour venir la contempler avec émerveillement et adoration, et
aussi pour lui rendre hommage comme si,
en vérité, elle était une immortelle. Ils allaient jusqu’à
dire que Vénus elle-même ne
pouvait rivaliser avec cette mortelle. Et tandis que de plus en
plus nombreux ils se pressaient autour d’elle, plus aucun
d’eux n’accordait une pensée à Vénus. Les temples de la déesse
étaient négligés, ses autels recouverts de cendres froides désertées,
ses villes consacrées tombaient en ruines. Tous les honneurs qui
lui avaient été jusque-là réservés allaient maintenant à une
simple jeune fille destinée à mourir un jour.
La
déesse, on s’en doute, ne pouvait accepter pareille façon
d’agir. Comme à chaque fois qu’elle se trouvait dans
l’embarras, elle requit l’aide de son fils, que d’aucuns
appellent
Cupidon
(Eros) et
d’autres l’Amour, et contre les flèches duquel il n’existe
aucune défense, pas plus au ciel que sur la terre. Elle lui dit
ses griefs et comme toujours, elle le trouva prêt à obéir à
ses ordres. "Use de ton pouvoir", lui dit-elle,
"et fais en sorte que cette petite effrontée
s'éprenne follement de la plus vile, de
la plus méprisable créature qui soit au monde". Il
l’aurait fait, bien certainement, si Venus, perdant de vue, dans
sa fureur jalouse, ce que tant de beauté pourrait inspirer même
au dieu de l’Amour — ne lui avait d’abord montré Psyché.
Lorsqu’il la vit, ce fut comme si lui-même s’était percé le
coeur d’une de ses propres flèches. Il ne dit rien à sa mère;
en vérité, il n’avait plus la force de proférer un mot, et Vénus
le quitta persuadée qu’il mènerait rapidement Psyché à sa
perte.
Les
choses, toutefois, se passèrent bien autrement qu’elle n’y
comptait. Psyché ne s’éprit nullement d’un scélérat; en
fait, elle ne s’éprit de personne et chose plus étrange
encore, personne ne s’éprit d’elle. Les hommes se
contentaient de la contempler, de l’admirer, de l’adorer —
puis passaient et en épousaient une autre. Ses deux soeurs, bien
qu’infiniment moins séduisantes, avaient fait des mariages
splendides — chacune d’elles avait trouvé un roi pour mari.
Psyché, la toute belle, restait triste et solitaire, toujours
admirée, jamais aimée. Aucun homme, semblait-il, ne la voulait
pour femme.
Ceci,
bien entendu, était une grande cause de souci pour ses parents.
Son père se rendit finalement auprès d’un oracle d’Apollon,
pour demander le moyen de trouver un bon mari pour Psyché.
Le dieu consentit à répondre, mais ses paroles furent terribles.
Après lui avoir raconté toute l’affaire,
Cupidon
lui aussi était venu implorer son aide. En conséquence, Apollon
décréta que Psyché, vêtue d’habits de deuil, devait être
menée sur le sommet d’une colline et y rester seule; là, le
mari qui lui était destiné, un serpent ailé,
terrifiant, et plus fort que les dieux eux-mêmes, viendrait à
elle et ferait d’elle sa femme.
On
peut imaginer le désespoir qui s’empara de tous lorsque le père
de Psyché rapporta ces nouvelles lamentables. On para la jeune
fille comme pour ses funérailles et avec plus de lamentations
encore que s’il se fût agi de la porter à sa tombe, on la mena
sur la colline. Psyché seule gardait tout son courage. « C’est
beaucoup plus tôt que vous auriez dû pleurer sur moi », leur
dit-elle « à cause de cette beauté qui m’a valu la jalousie
du ciel. Partez maintenant, et sachez que je suis heureuse d’en
voir venir la fin ». Ils partirent donc, désespérés,
abandonnant à son destin la ravissante et malheureuse jeune
fille; ils s’enfermèrent dans leur palais
pour s’affliger sur elle tout au long de leurs jours.
Sur
la colline, dans l’obscurité, Psyché restait assise, attendant
elle ne savait quelle épouvante. Là, tandis qu’elle pleurait
et tremblait, à travers le calme de la nuit un léger souffle
parvint jusqu’à elle, la douce haleine de Zéphyre,
le plus doux des vents. Elle sentit qu’il la soulevait. Elle
glissa dans l’air, depuis la colline rocheuse jusqu’à une
prairie moelleuse comme un lit, odorante de fleurs. Il y faisait
si paisible qu’elle en oublia tous ses soucis et s’endormit.
Elle se réveilla près d’une rivière scintillante, au bord de
laquelle s’élevait un château aussi imposant et magnifique que
s’il était destiné à un dieu, avec des colonnes en or, des
murs en argent et des dallages incrustés de pierres précieuses.
On n’entendait aucun son; l’endroit semblait désert et Psyché
s’approcha, intimidée par la vue d’une telle splendeur. Comme
elle hésitait sur le seuil, son oreille perçut des sons; elle ne
voyait personne mais les mots lui parvenaient clairement. « La
maison est à toi », disaient-ils. «Entre sans crainte,
baigne-toi, rafraîchis-toi; ensuite on dressera pour toi la table
du banquet».
Jamais
elle n’avait pris de bain plus délicieux ni goûté à des mets
plus délectables. Tandis qu’elle dînait, une douce musique se
répandait autour d’elle — une harpe accompagnant un choeur
nombreux, semblait-il; elle ne faisait que les entendre, sans les
voir. Toute la journée, et sauf pour l'étrange compagnie des
voix, elle resta seule; mais sans pouvoir se l’expliquer, elle
était certaine qu’à la tombée de la nuit, son mari viendrait.
Et il en fut ainsi. Quand elle le sentit près d’elle et
qu’elle entendit sa voix murmurer doucement à son oreille,
toutes ses craintes l’abandonnèrent. Sans le voir, elle savait
qu’il n’était ni un monstre ni une forme d’épouvante, mais
bien l’amant et l’époux qu’elle avait si longuement désiré
et attendu.
Cette
demi-présence ne pouvait pleinement la satisfaire; cependant,
elle était heureuse et le temps passait vite. Mais une nuit, son
cher bien qu’invisible époux lui parla gravement et l’avertit
qu’un danger la menaçait — sous la forme de ses deux soeurs.
« Elles se rendent sur la colline où tu as disparu, afin d’y
pleurer sur toi », lui dit-il. « Mais à aucun prix il ne faut
qu’elles t’aperçoivent. Sinon, tu deviendrais pour moi la
cause d’une grande peine et pour toi, celle de ta propre
destruction ». Elle promit de ne pas se laisser voir, mais
passa toute la journée suivante à pleurer en pensant à ses
soeurs et à la défense qui lui était faite de les consoler.
Elle pleurait encore quand son mari revint et même les caresses
qu’il lui prodigua ne purent tarir ses larmes. Enfin, avec
chagrin, il céda: « Fais ce que tu veux », dit-il, « mais je
te le répète, tu prépares toi-même ta propre destruction ».
Alors, solennellement, il lui dit de ne se
laisser persuader par personne de tenter à le voir, sous
peine d’être à jamais séparée de lui. Psyché se récria.
Elle ferait comme il l’en priait. Elle préférait mourir cent
fois à vivre sans lui. « Mais accorde-moi la joie de revoir mes
soeurs », dit-elle.
Tristement, il le lui promit.
Le
lendemain, portées par Zéphyre,
les deux soeurs descendirent de la montagne. Heureuse, le coeur
battant, Psyché les attendait. Avant que toutes trois pussent se
parler, un long moment s’écoula; leur joie était trop grande
pour s’exprimer sauf par des larmes et des étreintes. Enfin,
elles entrèrent dans le palais et les deux aînées en virent
tous les trésors sans pareils; attablées devant le somptueux
festin, elles entendirent la merveilleuse musique. Et l’envie,
l’amère envie s’empara d’elles, ainsi qu’une curiosité dévorante.
Qui était le seigneur de toute cette magnificence? Qui était
l’époux de leur soeur? Elles voulaient le savoir. Mais Psyché
tint parole. Elle se contenta de répondre que son mari était un
homme jeune et que pour le moment il participait à une expédition
de chasse. Puis, après avoir rempli leurs mains d’or et de
joyaux, elle pria Zéphyre de les ramener sur la colline. Elles
quittèrent Psyché assez volontiers, mais le feu de la jalousie
brûlait dans leurs coeurs. Comparées à celles de Psyché,
toutes leurs propres richesses et leur heureuse fortune leur
semblaient réduites à néant, et leur colère envieuse grandit
tellement en elles, qu’elles en vinrent finalement à comploter
ensemble la perte de leur soeur.
Cette
nuit-là, l’époux de Psyché la mit une fois de plus en garde.
Mais elle ne voulut rien écouter quand il la supplia de ne pas
laisser revenir ses soeurs. Elle lui rappela qu’elle ne pouvait
jamais le voir. Fallait-il qu’on lui interdît de voir qui que
ce soit, même ses soeurs qui lui étaient si chères? Il céda de
nouveau, et bientôt les deux méchantes femmes arrivèrent, leur
complot soigneusement mis au point. Les mots hésitants de leur
soeur et ses réponses pleines de contradictions quand elles lui
avaient demandé de leur décrire son mari avaient alerté leur
attention, et elles étaient maintenant convaincues que non
seulement Psyché n’avait jamais posé les yeux sur lui mais
qu’elle ignorait aussi ce qu’il était en réalité. Elles ne
lui dirent rien de tout ceci mais elles lui reprochèrent de
dissimuler sa désolante condition à ses propres soeurs. Elles
avaient appris, ajoutèrent-elles, et elles étaient maintenant
assurées du fait, que son mari n’était pas du tout un homme
mais bien l’affreux serpent annoncé par l’oracle d’Apollon.
Il se montrait doux pour l’instant, mais une nuit viendrait où
il se jetterait sur elle pour la dévorer.
Psyché,
consternée, sentait que la terreur envahissait son coeur et en
chassait l’amour. Elle-même s’était si souvent demandé
pourquoi il ne lui permettait pas de le voir. Il devait y avoir à
cela une terrible raison. Que savait-elle de lui, en réalité? Et
s’il n’était pas affreux, pourquoi avait-il la cruauté de se
dérober à sa vue? Misérable à l’excès, troublée,
balbutiante, elle laissa entendre à ses soeurs qu’elle ne
pouvait nier ce qu’elles lui avaient dit car jusqu’ici, son
mari ne l’avait rejointe que dans l’obscurité la plus
profonde. « Il doit y avoir quelque chose d’horrible en lui
pour qu’il craigne ainsi la lumière du jour », dit-elle en
sanglotant, et elle les pria de lui donner un conseil.
Elles
le tenaient tout prêt, l’ayant préparé à l’avance. Cette
nuit-là, Psyché devrait cacher un couteau bien effilé et une
lampe à côté de son lit. Quand son mari serait profondément
endormi, elle se lèverait, elle allumerait la lampe et se
saisirait du couteau, puis, rassemblant toutes ses forces, elle le
plongerait vivement dans la forme affreuse que la lueur de la
lampe lui révélerait certainement. « Nous serons tout près de
toi », dirent-elles, « et nous t’emmènerons avec nous dès
qu’il sera mort ».
Elles
la quittèrent, la laissant déchirée par le doute et éperdue,
ne sachant que faire. Elle l’aimait; il était son cher époux.
Non, il était un horrible serpent et elle le haïssait. Elle le
tuerait elle n’en ferait rien. Il lui fallait une certitude —
elle ne voulait pas de certitude. Et ainsi tout le jour ses pensées
luttèrent entre elles. Quand vint le soir, elle avait abandonné
le combat. Mais elle était bien décidée à une chose: elle le
verrait.
Quand
enfin il s’endormit paisiblement, elle rassembla son courage et
alluma la lampe. Sur la pointe des pieds, elle s’approcha du lit
et élevant la lampe, elle regarda celui qui était étendu sous
ses yeux. Oh, de quel soulagement et de quelle extase son coeur
fut rempli! La lueur n’éclairait pas un monstre mais la plus
belle des créatures. Envahie par la honte de sa folie et de son
manque de confiance, Psyché tomba à genoux et s’il n’était
tombé de ses mains tremblantes, elle aurait plongé le couteau
dans son propre sein. Mais ces mêmes mains mal assurées qui
l’avaient sauvée la trahirent aussi, car tandis qu’elle
restait penchée sur lui, incapable de se refuser la joie de
contempler tant de beauté, une goutte d’huile brûlante tomba
de la lampe sur l’épaule du bel endormi. Il s’éveilla en
sursaut ; il vit la lumière - et la déloyauté de Psyché; et
sans un mot, il s’enfuit.
Elle
courut derrière lui dans la nuit. Elle ne pouvait le voir mais
elle entendait sa voix qui lui parlait. Il lui apprit son nom et
tristement lui dit adieu. « L’amour ne peut vivre sans
confiance », et sur ces derniers mots, il la quitta. « Le dieu
de l’Amour », pensa-t-elle. « Il était mon époux, et moi,
misérable, j’ai manqué de foi en sa parole. Est-il parti à
jamais? De toute façon... », se dit-elle encore, le courage lui
revenant, « je peux passer le reste de ma vie à sa recherche.
S’il n’éprouve plus aucun amour pour moi, je saurai, moi, lui
montrer combien je l’aime ». Et elle se mit en route. sans
aucun but bien précis; elle ne savait qu’une chose, jamais elle
ne renoncerait à le retrouver.
Lui,
cependant, était allé rejoindre sa mère dans sa chambre, pour
lui demander de panser sa blessure; mais quand Vénus entendit son
histoire et quand elle apprit qu’il avait choisi Psyché, elle
le quitta avec colère, le laissant seul avec sa peine; et elle
partit en quête de cette jeune fille dont il l’avait rendue
plus jalouse encore. Vénus était
décidée à montrer à Psyché ce qu’il en coûte de
s’attirer le courroux d’une déesse.
La
pauvre Psyché, dans ses vagabondages désolés, tentait de se
concilier les dieux. Elle leur adressait perpétuellement des prières
ardentes, mais aucun d’eux ne voulut faire quoi que ce soit qui
pût attirer l’inimitié de Vénus. Elle comprit enfin qu’il
n’y avait aucun espoir pour elle de ce côté et elle prit une
grande décision. Elle s’adresserait à Vénus elle-même; elle
s’offrirait humblement à la servir et elle essaierait
d’apaiser sa colère. « Et qui sait », se ditelle, « qui
sait s’il n’est pas lui-même dans la maison de sa mère ».
Elle se mit donc en route pour retrouver la déesse qui elle-même
la cherchait partout.
Quand
enfin elles se rencontrèrent, Vénus se mit à rire et lui
demanda avec mépris si elle cherchait un mari, celui qu’elle
avait eu refusant de la voir depuis qu’il avait failli mourir de
la brûlure qu’elle lui avait infligée. «Mais, en vérité »,
dit la déesse, « tu es si laide et tu paies si peu de mine que
jamais tu ne trouveras un amoureux, si ce n’est en te rendant
utile avec diligence et peine. Pour te montrer ma bonne volonté,
je vais donc t’enseigner comment t’y prendre » Elle prit une
quantité des graines les plus petites de
blé, de coquelicot, de millet, et d’autres encore - et les mélangeant
toutes ensemble, elle en fit un grand tas. « Dans ton propre intérêt,
veille à ce que tout ceci soit trié pour ce soir », dit-elle.
Et sur ces mots, elle s’en alla.
Restée
seule, Psyché s’assit et
contempla le tas de graines. Elle ne savait où donner de la tête
tant la cruauté de cet ordre la désorientait, — et vraiment,
il semblait bien inutile de s’atteler à une tâche aussi
manifestement impossible. Mais celle qui n’avait su éveiller la
compassion ni chez les mortels, ni chez les immortels, fut, dans
cet instant pénible, prise en pitié par les plus petites des créatures,
par les fourmis, ces ouvrières infatigables. « Venez, ayez pitié
de cette pauvre jeune fille; aidons-la avec diligence », se
criaient-elles les unes aux autres. Elles répondirent toutes
aussitôt à l’appel; elles vinrent par vagues successives, et
elles travaillèrent avec acharnement, séparant, triant,
amoncelant; et ce qui n’avait été qu’une masse confuse
devint une série de monticules bien ordonnés, chacun composé
d’une seule variété de semence. C’est ce que trouva Vénus
à son retour et cette vue la mit fort en colère. « Ton travail
n’en est pas pour autant terminé », dit-elle. Elle donna une
croûte de pain à Psyché et lui ordonna de dormir à même le
sol, tandis qu’elle-même s’en allait s’étendre sur sa
couche molle et parfumée.
Si
elle pouvait lui imposer longtemps un travail dur et pénible et
aussi l’affamer à demi, la beauté odieuse de cette fille ne
pourrait y résister. En attendant, elle veillerait à ce que son
fils ne quittât pas la chambre où il se trouvait encore,
souffrant de sa blessure. Dans l’ensemble, Vénus était
satisfaite de la tournure que prenaient les événements.
Le
matin suivant, elle trouva une nouvelle tâche pour Psyché, une tâche
dangereuse, cette fois. « En bas, près de la rivière, là où
poussent ces épais buissons, se trouvent des moutons dont la
toison est d’or, » lui dit-elle. « Va me chercher un peu de
leur laine brillante. » Quand la jeune fille, exténuée,
atteignit le gracieux cours d’eau, un grand désir lui vint de
s’y jeter et d’amener ainsi la fin de ses peines et de son désespoir.
Mais comme elle se penchait, elle entendit une petite voix qui
s’élevait du sol, et baissant les yeux, elle comprit que la
voix provenait d’un roseau. Il lui disait qu’elle ne devait
pas se noyer; les choses ne se présentaient pas mal à ce point.
Les moutons étaient, certes, très violents et méchants, mais si
Psyché consentait à attendre le moment où, vers le soir, ils
sortaient des broussailles pour se reposer et s’abreuver au bord
de la rivière, il ne lui resterait plus qu’à entrer dans
les fourrés et à y récolter toute la laine dorée accrochée
aux ronces.
Ainsi
parla le doux et gentil roseau, et Psyché, ayant suivi ses
conseils, fut à même de rapporter une grande quantité de fils
d’or à sa cruelle maîtresse. Vénus s’en saisit avec un
sourire plein de fiel. « Quelqu’un t’a aidée », dit-elle
d’un ton brusque. « Seule tu n’aurais pu en venir à bout. Je
vais te donner une nouvelle occasion de prouver que tu as le coeur
aussi résolu que tu le prétends. Vois-tu cette eau noire qui
descend de cette colline? C’est la source du fleuve terrible et
haï, le Styx. Tu y rempliras le flacon que voici. » C’était
la plus dure des tâches imposées jusqu’ici; Psyché s’en
aperçut en arrivant à la cascade. Les rochers qui
l’entouraient de tous côtés étaient si escarpés et si
glissants, l’eau s’y précipitait d’une façon si
terrifiante, que seule une créature ailée eût pu s’en
approcher. Mais dès à présent il devient évident à tous les
lecteurs de cette histoire (et peut-être Psyché, dans le fond de
son coeur, en avait-elle conscience elle aussi) que tout
impossibles et incroyablement dures que parussent ces épreuves,
un excellent moyen de les surmonter lui était toujours fourni au
moment voulu. Son sauveur, cette fois, fut un aigle qui planait
sur ses grandes ailes non loin de là. Avec son bec, il lui prit
le flacon des mains, le remplit d’eau noire et le lui rapporta.
Mais
Vénus s’entêtait. On ne
peut s’empêcher de la soupçonner d’un peu de stupidité.
Tout ce qui se passait avait pour seul effet de l’inciter à de
nouvelles tentatives. Elle donna une boîte à Psyché avec pour
consigne de la porter dans le monde souterrain et de prier Proserpine
d’y mettre un peu de sa beauté. Psyché devait insister et
faire comprendre à Proserpine que Vénus en avait un urgent
besoin, car elle s’était usée et épuisée
à soigner son fils malade. Obéissante comme toujours, Psyché
s’en fut à la recherche du chemin conduisant au Hadès.
Comme elle passait devant une tour, celle-ci s’offrit à la
guider; elle lui donna un itinéraire détaillé qui la mènerait
au palais de Proserpine: il fallait passer d’abord par un grand
trou dans la terre, puis par la rivière de la mort où elle
donnerait une obole au nocher Charon
afin qu’il la déposât sur l’autre rive. De là, la route
descendait droit au palais. Cerbère,
le chien aux trois têtes, gardait la porte, mais si
elle lui offrait un gâteau, il s’apprivoiserait et la
laisserait entrer.
Tout
se passa bien entendu comme la tour l’avait annoncé. Proserpine
ne demandait pas mieux que de rendre service à Vénus; Psyché,
grandement encouragée, reprit la boite et s’en revint avec bien
plus de célérité qu’elle était venue.
Par
sa curiosité, et plus encore par sa vanité, elle provoqua elle-même
l’épreuve suivante. Elle voulait voir le charme de beauté que
contenait la boite et peut-être en user un peu pour elle-même.
Aussi bien que Vénus, elle savait que son apparence souffrait de
tout ce qu’elle endurait, et l’idée ne la quittait pas qu’à
tout instant elle pourrait rencontrer Cupidon. Si seulement elle
pouvait se rendre plus belle pour lui ! Elle fut incapable de résister
à la tentation; elle ouvrit la boîte. A son grand désappointement,
elle n’y trouva rien; la boîte paraissait vide. Cependant, une
langueur mortelle la prit aussitôt et elle tomba dans un profond
sommeil.
A
ce moment critique, le dieu de l’Amour intervint. La blessure de
Cupidon était maintenant
cicatrisée et il désirait ardemment retrouver Psyché. Il est
difficile d’emprisonner l’Amour. Vénus avait verrouillé les
portes, mais il restait les fenêtres. Rien de plus aisé pour
Cupidon que de s’envoler par l’une d’elles et de se mettre
ensuite à la recherche de sa femme. En un instant, il enleva le
sommeil des yeux de Psyché pour le remettre dans la boîte. Puis
il réveilla sa femme en la piquant légèrement de la pointe
d’une de ses flèches; il la gronda un peu pour sa curiosité,
il lui dit de porter à sa mère la boîte de Proserpine et enfin
lui affirma que tout se passerait bien désormais.
Tandis
que l’heureuse Psyché s’empressait d’obéir, le dieu de
l’Amour s’envolait vers l’Olympe. Il voulait s’assurer que
Vénus ne leur causerait plus de difficultés, et il porta
l’affaire devant
Jupiter
lui-même. Le Père des dieux et des hommes consentit aussitôt à
tout ce que Cupidon lui demandait - « Bien que» lui dit-il, «
tu m’aies fait grand tort dans le passé - tu as sérieusement
endommagé ma réputation et ma dignité en m’obligeant à me
changer en taureau, en cygne et j’en passe... Néanmoins, je ne
peux rien te refuser. »
Il
convoqua les dieux en assemblée plénière; il leur annonça
(à Vénus comme aux autres) que Cupidon et
Psyché étaient officiellement mariés et il proposa d’accorder
l’immortalité à l’épousée. Mercure
enleva Psyché au ciel et la déposa dans le palais des dieux;
Jupiter lui-même la fit goûter à l’ambroisie qui la rendit
immortelle. Ceci, naturellement, changeait complètement la
situation, Vénus ne pouvait trouver à redire à ce qu’une déesse
devint sa belle-fille; cette alliance était maintenant éminemment
sortable. Elle se dit aussi que Psyché, vivant au ciel avec un
mari et des enfants dont il lui faudrait s’occuper, n’aurait
plus guère le temps de descendre sur la terre pour y tourner la tête
aux hommes et s’immiscer dans son propre culte.
Tout
se termina donc le plus heureusement du monde. L’Amour et l’Ame,
(car c’est là ce que signifie Psyché en grec) s’étaient
cherchés et après de dures épreuves s’étaient enfin trouvés.
Et cette union ne devait jamais plus se briser.