Sa beauté et sa douceur semblaient telles que la jeune fille,
surmontant son appréhension, s’approcha de lui et suspendit des
guirlandes de fleurs à ses cornes; puis elle monta sur le dos de
l’animal qui n’attendait que ce moment pour l’entraîner, agrippée
de la main droite à une de ses cornes, vers le grand large. Le
couple parvint ainsi à Gortyne, en Crète, où Zeus passa à l’acte,
non loin d’une source, sous des platanes qui, dès lors, cessèrent
de perdre leurs feuilles. De cette union naquirent trois fils, Minos,
Sarpédon et
Rhadamante. Avant de marier sa bien-aimée au roi de Crète,
Astérion — qui n’avait pas
d’enfants —, Zeus fit à celle-ci trois présents: il lui offrit
Talos (l’impitoyable gardien des
côtes de la Crète, qui, dans cette version, se présente comme une
sorte de robot de bronze — dont seule
Médée, dans la légende des
Argonautes, parviendra à trouver
la faille), un chien et un épieu de chasse qui, ni l’un ni
l’autre, ne manquaient jamais la proie.
Le récit
Ce récit, qui ressemble tellement à
l’idée que la Renaissance se faisait
du classique - fantastique,
délicatement orné, brillamment
coloré - est tout entier emprunté à
un poème de Moschos, qui
vivait au, IIIe siècle à Alexandrie
et qui fut, de loin, le meilleur
narrateur de cette légende.
Io
ne fut pas la seule jeune fille qui
dut à l'amour de
Zeus
d'accéder à une renommée
géographique. Il y en eut une autre,
beaucoup plus connue - Europe, fille
du Roi de
Sidon. Mais alors que
l'infortunée Io paya fort cher
d'être ainsi distinguée. Europe au
contraire s'en trouva fort bien.
Sauf pour les quelques instants de
terreur qu'elle éprouva à se trouver
traversant la mer sur le dos d'un
taureau, elle ne souffrit jamais.
L'histoire ne dit pas à quoi
s'occupait
Héra dans le même temps,
mais il est clair que sa vigilance
était singulièrement endormie et son
mari, en conséquence, libre d'agir à
sa fantaisie.
Par
une belle matinée printanière et
tandis que du haut des cieux il
observait nonchalamment la terre,
Zeus aperçut soudain un spectacle
charmant. Europe s'était ce jour-là
réveillée fort tôt, troublée comme
Io l'avait été avant elle par un
rêve ; seulement, il ne s'agissait
pas cette fois d'un dieu qui serait
devenu amoureux d'elle mais de deux
continents dont chacun, sous la
forme d'une femme, tentait de la
posséder, l'Asie prétendant avoir
droit de propriété puisqu'elle lui
avait donné naissance, et l'autre -
sans nom encore - déclarant que Zeus
lui donnerait l'adolescente. Libérée
du sommeil en même temps que de
cette étrange vision qui lui était
venue à l'aube - moment où le plus
souvent les vrais rêves viennent aux
mortels - Europe décida de ne pas se
rendormir mais d'appeler ses
compagnes, toutes nées la même année
qu'elle et toutes de noble origine,
et de leur proposer une escapade
dans les prés fleuris en bordure de
la mer. C'était leur lieu de réunion
favori, soit pour y danser, soit
pour s'y baigner, ou encore pour y
cueillir des fleurs. Cette fois,
sachant que les fleurs avaient
atteint le moment de leur
perfection, toutes se munirent de
paniers. Celui d'Europe était en or
délicatement ciselé de silhouettes
qui, racontaient - le fait est à
souligner - l'histoire d'lo, ses
voyages sous la forme d'une vache,
la mort d'Argus, et enfin Zeus la
touchant légèrement de sa main et
lui rendant sa forme humaine.
C'était, on s'en doute, une
merveille digne d'admiration et
l'oeuvre d'un personnage qui n'était
rien moins qu’Héphaistos,
le céleste ouvrier de l'Olympe. Si
le panier était charmant, les fleurs
destinées à le remplir ne l'étalent
pas moins, narcisses odorants,
jacinthes, violettes et crocus
jaunes, et par-dessus tout la
splendeur cramoisie de la rose
sauvage. Enchantées, les fillettes
poursuivaient leur cueillette,
passant d'une prairie dans l'autre.
Elles étaient toutes ravissantes
mais Europe brillait parmi elles
comme la déesse de l'Amour dépasse
les Grâces en éclat. Et ce fut
précisément cette déesse de l'Amour
qui provoqua ce qui allait ensuite
se passer. Tandis qu'accoudé aux
célestes balcons, Zeus observait ce
joli spectacle, celle qui seule
avait le pouvoir de subjuguer le
dieu - seule, mais avec le concours
de son fils, le malicieux
Cupidon
- celle-là, donc, prit son arc et
d'une flèche perça le coeur de Zeus
qui à l'instant même s'éprit d'un
fol amour pour Europe. Bien qu'Héra
fût pour l'instant absente, il pensa
qu'il valait mieux montrer quelque
prudence, aussi jugea-t-il plus sage
de se changer en taureau pour
paraître devant Europe. Non de ces
taureaux que l'on voit dans une
étable ou paissant dans un pré mais
un taureau superbe, comme on n'en
avait jamais vu et comme on n'en
verra jamais plus, avec une robe
couleur de châtaigne, un front
marqué d'un disque d'argent et
surmonté d'une corne en croissant de
lune. Il semblait si doux que les
jeunes filles ne s'effrayèrent pas
de le voir approcher; elles
l'entourèrent et le caressèrent à
l'envi, respirant avec délices le
parfum qui venait de lui, un parfum
plus odorant encore que celui des
fleurs de la prairie. Ce fut vers
Europe qu'il se tourna et tandis
qu'elle le flattait gentiment de la
main, il meugla si harmonieusement
que même une flûte n'eût pu rendre
un son plus mélodieux. Alors il se
coucha à ses pieds, semblant lui
offrir son large dos, et elle cria
aux autres de la rejoindre et de le
monter avec elle,
Car,
j’en suis sûre, il pourrait nous
porter toutes;
Et
il semble si doux, si gentil à voir,
Il
ressemble plus à un homme qu'à un
taureau
Sauf
qu'il ne parle pas.
Elle
s'assit en souriant sur le vaste
dos, mais les autres, toutes vives
qu'elles fussent, n'eurent pas le
temps de l'imiter. Le taureau fit un
bond et s'en fut à toute allure vers
la mer, puis, non dedans mais
au-dessus de la grande étendue
d'eau. Et tandis qu'il les foulait,
les vagues se calmaient sous lui, et
toute une procession surgit des
profondeurs et le suivit - les
étranges divinités marines,
Néréides
chevauchant des dauphins,
Tritons
soufflant dans des conques, et le
puissant Seigneur de la Mer
lui-même, le propre frère de Zeus.
Effrayée tout autant par ces
étonnantes créatures que par les
eaux mouvantes qui l'entouraient de
toutes parts, Europe se retenait
d'une main à la corne du taureau et
de l'autre relevait sa robe pourpre
pour éviter de la mouiller, et les
vents :
En
gonflaient les plis comme une voile
Gonfle sur un bateau, et avec
douceur
Ils
la faisaient voguer.
Ce
ne peut être un taureau, mais
certainement un dieu, pensait Europe
; et elle l'implora d'avoir pitié
d'elle et de ne pas l'abandonner,
seule, sur quelque terre étrangère.
Il répondit, montrant ainsi qu'elle
avait justement deviné ce qu'il
était en réalité. Il lui dit de ne
pas s'épouvanter. Il était
Zeus,
le plus grand de tous les dieux, et
tout ce qu'il faisait en ce moment
lui était inspiré par son amour pour
elle. Il l'emmenait en Crète, son
île, où sa mère l'avait caché dès sa
naissance pour le soustraire à
Cronos,
son père, et là, elle lui donnerait
:
Des
fils glorieux dont les sceptres
exerceraient leur pouvoir
Sur
tous les hommes de la terre.
Bien
entendu, tout se passa comme Zeus
l'avait dit. La Crète fut bientôt en
vue ; ils abordèrent et les
Saisons,
ces gardiennes des portes de
l'Olympe, parèrent la jeune fille
pour ses noces. Ses fils furent
célèbres non seulement en ce monde
mais dans l'autre - où deux d'entre
eux, Minos
et Rhadamanthe,
devinrent les juges des morts, en
récompense de la justice qu'ils
avaient montré sur la terre. Mais
c'est le nom d'Europe qui demeure à
jamais le mieux connu.
Conclusion
À la légende d’Europe se rattache la
création de la
constellation du Taureau, qui
figure parmi les signes du Zodiaque,
ainsi que la fondation par ses
frères, partis en vain à sa
recherche, d’un certain nombre de
royaumes et de cités dont la plus
célèbre est
Thèbes,
qui fut fondée par
Cadmos.
Il n’est pas impossible qu’Europe,
qui reçut après sa mort les honneurs
divins et dont le nom signifie
probablement: «au
large visage» (eurus
ou eureia ôps ), soit une
personnification de la pleine lune.
Le mythe raconterait alors l’aufhebung
des vieux cultes de la déesse Lune
par la religion grecque, tout en
participant lui-même de ce mouvement
d’aufhebung — interprétation
qu’on ne peut mentionner qu’avec la
plus grande prudence.