HISTOIRE DE LA YOUGOSLAVIE AU XXe SIÊCLE

Un bref rappel de l'histoire yougoslave, pour essayer de mieux comprendre ce qui  a mené aux conflits dévastateurs des années nonante, des premières manifestations nationales à l'intervention au Kosovo...

 

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La rupture Tito-Staline

 
 

La rupture entre Tito et Staline reflète une situation extrêmement complexe et ambiguë. Belgrade, d'une part, opposait une résistance à l'hégémonie soviétique et, d'autre part, adoptait des mesures draconiennes traduisant le durcissement du monopole politique du Parti communiste et l'absence de changement fondamental de son cadre idéologique. Il semble que la rupture de 1948 ne soit pas le fruit de divergences idéologiques, mais bien le résultat de manœuvres politiques des deux pays au sein du mouvement communiste international. On peut penser que Staline caressait effectivement le projet d'étendre les frontières de l'U.R.S.S. et d'englober tous les pays satellites, y compris la Yougoslavie. Tito était un personnage très ambitieux et ne souhaitait en aucun cas partager le pouvoir. Les événements de 1948 influencèrent pendant plusieurs années tous les domaines de la vie politique intérieure yougoslave, économique (la question paysanne), sociale (chasse aux prosoviétiques, les « kominformistes », leur mise à l'écart et leur rééducation), ou encore la politique extérieure. Cette rupture joua également un rôle dans la réorientation socio-politique du Parti communiste yougoslave et la vision de sa participation à la construction du socialisme. Le K.P.J. fit des efforts pour se démarquer de l'U.R.S.S. afin de trouver sa spécificité externe (la troisième voie et le non-alignement) et interne. 

-Célébration de l'anniversaire de Staline à Berlin-Est-

 
 

 De par ses traditions, la Yougoslavie était à la fois un disciple fidèle de l'U.R.S.S. et un pays donnant l'impression d'une indépendance à l'égard du Kremlin plus grande que celle des autres démocraties populaires européennes. A la suite de nombreux incidents avec l'Occident, le pays s'appuyait beaucoup sur l'aide soviétique. Cependant, ce furent précisément les relations économiques avec Moscou qui firent l'objet de pressions importantes, et notamment les projets de « sociétés mixtes » qui désavantageaient fortement les Yougoslaves.

En février 1948, tout devait aller très vite. Pendant la visite de Kardelj, Djilas et Bakaric en voyage à Moscou pour discuter du montant de l'aide militaire, ainsi que des investissements industriels et de la politique étrangère yougoslave, l'ordre fut donné en Roumanie de retirer tous les portraits de Tito. Puis vinrent la rupture des négociations commerciales soviético-yougoslaves, le rappel de tous les officiers et spécialistes soviétiques en Yougoslavie (mars 1948), le refus des Yougoslaves de précipiter la réalisation de fédération yougoslavo-bulgare exigée par les Soviétiques et, enfin, une correspondance entre les deux pays de plus en plus véhémente, spécialement la lettre du 27 mars 1948. Dans celle-ci, Moscou traitait Milovan Djilas, Svetozar Vukmanovic-Tempo, Boris Kidric et Aleksandar Rankovic de « marxistes suspects ». De plus, Staline reprochait l'absence de démocratie au sein du Parti communiste yougoslave ainsi que la dérive capitaliste du pays.

Le 28 juin 1948, le Kominform se réunissait à Bucarest avec les Partis communistes soviétique, bulgare, roumain, hongrois, polonais, français, tchécoslovaque et italien. La Yougoslavie avait décliné l'invitation.

C'est lors de cette réunion que l'anathème fut jeté sur la Yougoslavie. Jdanov précisa que la preuve était faite que Tito était un espion impérialiste. On reprochait de nouveau aux dirigeants yougoslaves l'absence de démocratie au sein du K.P.J., la dérive capitaliste qui faisait de lui un parti petit-bourgeois conduisant une politique opportuniste capitaliste, la non-collectivisation des terres (ce qui était considéré comme un élément capitaliste par excellence) et l'abandon de la lutte des classes. On estimait que la Yougoslavie était en train de dégénérer en une « simple république bourgeoise ». Les autres partis communistes présents étaient invités à faire pression sur le K.P.J.

Selon l'historien Vladimir Dedijer, le Kominform aurait été, en réalité, un instrument politique destiné à créer la discorde entre les différents partis communistes, ainsi qu'au sein du K.P.J. Dans les directions des partis communistes ou encore dans les pays communistes eux-mêmes, la chasse aux sorcières ne se fit pas attendre: les titistes ou présumés tels furent qualifiés de traîtres, renégats, agents impérialistes, assassins, fascistes, trotskistes. De nombreux procès truqués servirent à éliminer les « traîtres titistes ». Le pays fut sanctionné par un blocus économique soviétique sévère, les liens établis entre les deux pays depuis la Seconde Guerre mondiale étaient si étroits que les plans économiques et les contrats d'équipement n'avaient été élaborés et conclus qu'avec les soviets. Les relations avec les autres démocraties populaires furent rompues. 

En Yougoslavie, la répression fut féroce (délation, procès truqués, emprisonnement, camp de « rééducation » de l'île de Goli Otok), et fut non seulement idéologique et politique, mais également sociale et économique. Le principal instrument répressif était la redoutable police pour la sécurité de l'État (U.D.B.), dirigée par Aleksandar Rankovic. Toutes les formes d'exclusion du Parti, du lieu de travail, de l'administration furent utilisées. Les premiers cas d'exclusion du Parti eurent lieu au début du mois de mai 1948, soit un mois avant l'anathème public de Bucarest. Sreten Vujovic (ministre des Finances) et Andrija Hebrang (président de la Commission du plan) furent exclus du comité central et du K.P.J. le 9 mai 1948, puis arrêtés quelques jours plus tard. Ils étaient tous deux membres du bureau politique et favorables aux positions soviétiques. La répression fut d'autant plus forte que le bureau politique yougoslave craignait une révolte massive prosoviétique. 

En Bosnie-Herzégovine, des membres du comité central et de la police pour la sécurité de l'État optèrent pour le Kominform et se retranchèrent dans les forêts. Une partie des diplomates ou officiers en poste à l'étranger (dans des pays socialistes) choisirent d'y rester. En Croatie, Tito accusa le groupe de Dusan Brkic d'être l'instrument du Kominform, de jouer sur les différences nationales, de raviver la question déclarée « résolue » de la question nationale. Au Monténégro, un groupe de communistes dirigé par Ilija Bulatovic, une grande figure communiste monténégrine, prit le maquis; ses membres furent rapidement arrêtés et furent tous exécutés. Le Monténégro était la république où il y eut le plus de kominformistes, ou du moins le plus d'éléments arrêtés pour ce délit. C'est dans cette région que la confiance en Staline et en l'U.R.S.S. était la plus grande, avec la tradition russophile (tradition historique d'entente entre le Monténégro et la « mère Russie ») et l'idéalisation de la révolution d'octobre 1917.

Le Ve congrès du Parti communiste (juill. 1948) fut l'occasion de rendre public le conflit, mais aussi de montrer son adhésion au stalinisme et sa fidélité au marxisme-léninisme. Aucune critique de l'U.R.S.S. ne fut faite, ni même tolérée. En 1949, on peut considérer que la rupture était consommée, et, jusqu'en 1952, ce fut une période caractérisée par la recherche d'une nouvelle voie (l'autogestion), de solutions spécifiques pour un développement économique. Le Parti était restructuré, fortement touché par le départ de la couche moyenne paysanne, conséquence de la collectivisation des terres. Les nouveaux membres délaissaient les questions théoriques pour s'intéresser davantage aux préoccupations de la vie quotidienne et à l'augmentation du niveau de vie (surtout visible au début des années 1960), montrant que les sacrifices commençaient à être fructueux. L'excommunication de Tito par Staline était considérée en Yougoslavie comme une gloire, une rupture destinée à préserver l'indépendance yougoslave. Pourtant, le pays avait été exclu du groupe des pays socialistes et Tito n'avait pas été l'initiateur de cette rupture.

     

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