De par ses traditions, la Yougoslavie était à la fois un
disciple fidèle de l'U.R.S.S. et un pays donnant l'impression
d'une indépendance à l'égard du Kremlin plus grande que
celle des autres démocraties populaires européennes. A la
suite de nombreux incidents avec l'Occident, le pays
s'appuyait beaucoup sur l'aide soviétique. Cependant, ce
furent précisément les relations économiques avec Moscou
qui firent l'objet de pressions importantes, et notamment les
projets de « sociétés mixtes » qui désavantageaient
fortement les Yougoslaves.
En février
1948, tout devait
aller très vite. Pendant la visite de Kardelj,
Djilas et
Bakaric en voyage à Moscou pour discuter du montant de l'aide
militaire, ainsi que des investissements industriels et de la
politique étrangère yougoslave, l'ordre fut donné en
Roumanie de retirer tous les portraits de Tito. Puis vinrent
la rupture des négociations commerciales soviético-yougoslaves,
le rappel de tous les officiers et spécialistes soviétiques
en Yougoslavie (mars 1948), le refus des Yougoslaves de précipiter
la réalisation de fédération yougoslavo-bulgare
exigée par
les Soviétiques et, enfin, une correspondance entre les deux
pays de plus en plus véhémente, spécialement la lettre du
27 mars 1948. Dans celle-ci, Moscou traitait Milovan Djilas,
Svetozar Vukmanovic-Tempo, Boris Kidric et Aleksandar Rankovic
de « marxistes suspects ». De plus,
Staline reprochait
l'absence de démocratie au sein du Parti communiste
yougoslave ainsi que la dérive capitaliste du pays.
Le 28 juin 1948, le Kominform
se réunissait à Bucarest avec les Partis communistes soviétique,
bulgare, roumain, hongrois, polonais, français, tchécoslovaque
et italien. La Yougoslavie avait décliné
l'invitation.
C'est lors de cette réunion
que l'anathème fut jeté sur la Yougoslavie. Jdanov précisa
que la preuve était faite que Tito était un espion impérialiste.
On reprochait de nouveau aux dirigeants yougoslaves l'absence
de démocratie au sein du K.P.J., la dérive capitaliste qui
faisait de lui un parti petit-bourgeois conduisant une
politique opportuniste capitaliste, la
non-collectivisation
des terres (ce qui était considéré comme un élément
capitaliste par excellence) et l'abandon de la lutte des
classes. On estimait que la Yougoslavie était en train de dégénérer
en une « simple république bourgeoise ». Les autres partis
communistes présents étaient invités à faire pression sur
le K.P.J.
Selon l'historien Vladimir
Dedijer, le Kominform aurait été, en réalité, un
instrument politique destiné à créer la discorde entre les
différents partis communistes, ainsi qu'au sein du K.P.J.
Dans les directions des partis communistes ou encore dans les
pays communistes eux-mêmes, la chasse aux sorcières ne se
fit pas attendre: les titistes ou présumés tels furent
qualifiés de traîtres, renégats, agents impérialistes,
assassins, fascistes, trotskistes. De nombreux procès truqués
servirent à éliminer les « traîtres titistes
». Le pays
fut sanctionné par un blocus économique soviétique
sévère,
les liens établis entre les deux pays depuis la
Seconde
Guerre mondiale étaient si étroits que les
plans économiques et les contrats d'équipement n'avaient été
élaborés et conclus qu'avec les soviets. Les relations avec
les autres démocraties populaires furent rompues.
En
Yougoslavie, la répression fut féroce (délation, procès
truqués, emprisonnement, camp de « rééducation » de l'île
de Goli Otok), et fut non seulement idéologique et politique,
mais également sociale et économique. Le principal
instrument répressif était la redoutable police pour la sécurité
de l'État (U.D.B.), dirigée par
Aleksandar Rankovic. Toutes
les formes d'exclusion du Parti, du lieu de travail, de
l'administration furent utilisées. Les premiers cas
d'exclusion du Parti eurent lieu au début du mois de mai
1948, soit un mois avant l'anathème public de Bucarest.
Sreten Vujovic (ministre des Finances) et Andrija Hebrang (président
de la Commission du plan) furent exclus du comité central et
du K.P.J. le 9 mai 1948, puis arrêtés quelques jours plus
tard. Ils étaient tous deux membres du bureau politique et
favorables aux positions soviétiques. La répression fut
d'autant plus forte que le bureau politique yougoslave
craignait une révolte massive prosoviétique.
En Bosnie-Herzégovine,
des membres du comité central et de la police pour la sécurité
de l'État optèrent pour le Kominform et se retranchèrent
dans les forêts. Une partie des diplomates ou officiers en
poste à l'étranger (dans des pays socialistes) choisirent
d'y rester. En Croatie, Tito accusa le groupe de Dusan Brkic
d'être l'instrument du Kominform, de jouer sur les différences
nationales, de raviver la question déclarée « résolue »
de la question nationale. Au Monténégro, un groupe de
communistes dirigé par Ilija Bulatovic, une grande figure
communiste monténégrine, prit le maquis; ses membres furent
rapidement arrêtés et furent tous exécutés. Le Monténégro
était la république où il y eut le plus de kominformistes,
ou du moins le plus d'éléments arrêtés pour ce délit.
C'est dans cette région que la confiance en
Staline et en
l'U.R.S.S. était la plus grande, avec la tradition russophile
(tradition historique d'entente entre le Monténégro et la «
mère Russie ») et l'idéalisation de la révolution
d'octobre 1917.
Le Ve congrès du
Parti communiste (juill. 1948) fut l'occasion de rendre public
le conflit, mais aussi de montrer son adhésion au stalinisme
et sa fidélité au marxisme-léninisme. Aucune critique de
l'U.R.S.S. ne fut faite, ni même tolérée. En 1949, on peut
considérer que la rupture était
consommée, et, jusqu'en
1952, ce fut une période caractérisée par la recherche
d'une nouvelle voie (l'autogestion), de solutions spécifiques
pour un développement économique. Le Parti était restructuré,
fortement touché par le départ de la couche moyenne
paysanne, conséquence de la collectivisation des terres. Les
nouveaux membres délaissaient les questions théoriques pour
s'intéresser davantage aux préoccupations de la vie
quotidienne et à l'augmentation du niveau de vie (surtout
visible au début des années 1960), montrant que les
sacrifices commençaient à être fructueux. L'excommunication
de Tito par Staline était considérée en Yougoslavie comme
une gloire, une rupture destinée à préserver l'indépendance
yougoslave. Pourtant, le pays avait été exclu du groupe des
pays socialistes et Tito n'avait pas été l'initiateur de
cette rupture.