Les équivoques pesant sur la
naissance du royaume n'ont pas tardé à éclater au grand
jour. La réforme agraire décidée
par le gouvernement Protic
en février 1919 a été bien
accueillie en Serbie et en Croatie. Mais, quand il s'est agi
d'élaborer la future constitution du royaume, le conflit a
surgi entre centralistes et fédéralistes,
c'est-à-dire entre les vieux radicaux panserbes de Pasic et
les precani, les gens de « l'autre côté » de
l'ancienne frontière, Slovènes, Croates et Serbes de
Hongrie. Aucune majorité ne peut se dessiner en mars 1919,
puis en novembre 1920, à l'Assemblée constituante.
Finalement le boycottage de l'Assemblée
par le Parti paysan croate de
Stjepan Radic, plus attaché que jamais à la démocratie
agraire et à un vague projet d'« Internationale verte »,
en accord avec le Parti agrarien bulgare d'Alexandre
Stamboliski, fait le jeu de Pasic. Celui-ci réussit à
imposer un régime centraliste
par la Constitution du 28
juin 1921, dite de la Saint-Guy (Vidovdan).
Les nouvelles institutions
sont en principe de type parlementaire. Pasic et le Parti
radical, nationaliste et de plus en plus conservateur,
gardent le pouvoir, à part une brève interruption, jusqu'à
la mort du leader serbe en 1926,
face à une opposition démocrate qui rassemble les mécontents.
En fait, le régime parlementaire est de pure façade. La
vie politique offre un affligeant spectacle d'élections
truquées, de marchandages, de corruption sous un masque de
fictive unité nationale et sur un fond de violence
chronique: attentats terroristes, mise hors la loi du Parti
communiste, arrestation en 1924 de Radic, dont le parti est
près de subir le même sort que le Parti communiste.
La confusion du régime
atteint son paroxysme lorsque Pasic va trouver dans sa
prison un Radic devenu moins intransigeant pour négocier
avec lui une alliance contre l'opposition démocrate! La
farce devient tragédie en juin
1928, quand Radic, retourné à l'opposition, mais
cette fois légale, est assassiné
en même temps que son neveu en pleine
séance de la Skupstina (Chambre des députés) par
un député monténégrin.
Le royaume semble alors à la
veille de l'éclatement. Le fossé entre Belgrade et Zagreb
est plus profond que jamais et l'on s'attend à une sécession.
Mais personne n'ose prendre la responsabilité de la
rupture, et une espèce de consensus s'établit pour laisser
le roi restaurer un ordre politique établi sur des bases
nouvelles.