Dirigée depuis 1945 par des
gouvernements communistes mais, à partir de la rupture de 1948,
selon une ligne politique indépendante
de celle de l'U.R.S.S., la Yougoslavie s'était dotée
d'institutions autogestionnaires originales et avait noué d'étroites
relations avec de nombreux pays du Tiers Monde au sein du mouvement
des Non-Alignés, dont elle fut l'un des membres
fondateurs. État associé au Comecon,
elle participait également aux travaux de l'O.C.D.E.
La Yougoslavie était une république
socialiste fédérative composée de six républiques
socialistes: Bosnie-Herzégovine,
Croatie, Macédoine,
Monténégro, Serbie
et Slovénie. La Serbie
comportait deux provinces socialistes
autonomes: Kosovo
et Vojvodine. Belgrade était
à la fois la capitale de la fédération et celle de la république
de Serbie.
A la veille de la Première
Guerre mondiale, sur un peu plus de 10 millions de
Yougoslaves, les deux tiers environ étaient
sujets de l'Empire austro-hongrois. Parmi ceux-ci, les
uns relevaient de l'administration autrichienne: Slovènes de
Carniole, de Styrie, de Carinthie, d'Istrie, soumis de longue
date aux
Habsbourg
et à une forte pression germanisatrice, Croates d'Istrie et
de Dalmatie, sujets de Venise jusqu'en 1797, catholiques comme
les précédents et bénéficiant comme eux d'une situation économique
relativement privilégiée. Les autres étaient administrés
par Budapest: Croates catholiques de la province de
Croatie-Slavonie, possédant depuis 1868 leur Ban et leur Diète
à Zagreb, mais soumis néanmoins à une très forte
magyarisation, et Serbes orthodoxes de l'ancienne Vojvodine,
immigrés de Serbie méridionale au temps de la conquête
ottomane. Un troisième groupe était formé par les Serbes
(et la minorité croate) de Bosnie-Herzégovine, annexés
en 1908, partagés entre trois confessions, catholique,
orthodoxe et musulmane, et administrés en commun par Vienne
et Budapest.
Les Yougoslaves indépendants
(mais moins avancés sur le plan économique), tous
orthodoxes, se partageaient entre le royaume du Monténégro,
resté sous l'autorité de princes-évêques,
à l'abri du joug turc, et le royaume de Serbie, héritier
du grand empire médiéval d'Étienne
Dusan, qui avait conquis son autonomie au début du
XIXe siècle. A la suite des guerres balkaniques,
la Macédoine slave, qui, au XIVe siècle, avait
fait partie de l'Empire de Dusan, est jointe à la Serbie,
mais fortement marquée d'influences bulgares, pour avoir
appartenu depuis 1870 à l'exarchat bulgare.
En dépit de cette dispersion,
un panslavisme yougoslave, aux racines déjà anciennes,
subsiste à l'état latent dans le peuple et dans la
conscience des lettrés.
Une première étincelle
jaillit avec la propagation de la Réforme
en Slovénie. La Bible traduite en slovène par Primoz
Trubar est diffusée dans les provinces serbes et
croates de la monarchie habsbourgeoise. Mais la Contre-Réforme
stoppe ce premier mouvement national.
La brève existence des Provinces
Illyriennes (1809-1813),
créées par Napoléon aux
dépens de Venise et de l'Autriche (et qui comprenaient la
Carniole, la Carinthie, le Frioul, l'Istrie, la Croatie méridionale,
la Dalmatie avec Raguse), aura des effets beaucoup plus
importants. Indépendamment des progrès apportés par
l'administration de Marmont, les
imaginations resteront frappées par l'esquisse
d'un État national yougoslave, car tel est le
sens que le poète slovène Valentin
Vodnik donne à l'Illyrie dont il chante la résurrection.
Le goût de l'érudition
historique et philologique, lié dans toute l'Europe au réveil
romantique de l'idée nationale, donne des bases plus solides
au panslavisme yougoslave. Un très grand pas vers
l'unification linguistique est accompli grâce à l'œuvre
convergente du Slovène Jernej Kopitar
(1780-1844), du Croate Ljudevit Gaj
(1809-1872) et du Serbe Vuk Karadzic
(1787-1864). La grammaire slovène du premier montre comment bâtir
une langue littéraire sur un parler populaire. Karadzic, avec
ses travaux lexicographiques, sa réforme de l'orthographe et
son anthologie de chants populaires, applique cette méthode
au serbe. Mais Gaj fait œuvre vraiment unificatrice en
choisissant d'édifier la langue littéraire croate sur le
dialecte stokavien, très largement répandu en Serbie. Si le
slovène reste à part, Serbes et
Croates disposent désormais d'une langue commune, le
serbo-croate, même si ceux-ci l'écrivent en caractères
latins, les autres en cyrilliques.
Sur le plan politique, l'illyrisme,
comme on dit alors, poursuit sa carrière malgré la mauvaise
volonté des autorités, grâce à la gazette de Gaj et, plus
tard, au rayonnement de l'université de Zagreb, fondée par
Mgr Strosmajer. Des efforts sont
faits pour aplanir le fossé séparant les Églises. Malgré
tout, cet illyrisme reste très occidental et un peu
condescendant à l'égard des Serbes de l'extérieur. Son
ambition est d'abord de rassembler les Slaves de la Monarchie
et se satisferait d'un statut d'autonomie sous le sceptre des
Habsbourg, comme il ressort des déclarations des Croates
Frano Supilo et Ante Trumbic à Fiume et à Zara (1905).
Toutefois la situation évolue
rapidement au début du XXe siècle. D'une part, le
mécontentement des Slaves de la Monarchie contre le régime
dualiste devient de plus en plus vif et fait oublier aux
Croates leurs préventions contre leurs voisins orthodoxes.
D'autre part, le prestige de la Serbie grandit depuis la révolution
démocratique de 1903 qui a porté sur le trône
la famille des Karagjorgjevic.
Non seulement la Serbie tient
courageusement tête aux pressions autrichiennes, mais sa
force militaire se révèle dans les victoires des guerres
balkaniques de 1912-1913. Les Slaves de la
Monarchie s'interrogent: trialisme avec les Habsbourg ou
regroupement des peuples yougoslaves autour du « Piémont »
serbe? En choisissant la solution de force au lendemain de l'attentat
de Sarajevo, l'Autriche-Hongrie apporte la réponse.