Les
faits saillants de l'histoire du
Val-de-Travers n'abondent pas dans
le XIVe siècle. A Amédée succéda
Rollin
ou Raoul, son fils, qui en 1311
rendit hommage à Jean de Châlons. En
1337, Raoul accorda aux habitants de
sa terre de Mijoux (Verrières) et de
la Côte-aux-Fées certains
privilèges; il les déclara
quittes de la
taille et de la main-morte.
Il leur demanda seulement «
le lods au
douzième denier; deux sols pour
chaque cheval ou chaque boeuf, un
sol par vache et quatre deniers par
chèvre ou mouton; ceux qui n'auront
pas de bétail payeront deux sols
». A ce moment-là les
Verrières se composaient de maisons
isolées. D'après les reconnaissances
dressées à la fin du règne de Raoul,
on distinguait six classes
d'habitants : les
nobles
en très petit nombre; les
francs
ou hommes libres, descendants des
gens de guerre ; les
bourgeois,
créés par la Charte de 1214 et qui
avaient acquis la bourgeoisie de la
ville; les
francs habergeants, qui
n'étaient autres que les étrangers
reçus ou habergés par le seigneur
suivant l'expression de l'époque;
les
francs-sergents dont
l'obligation principale était la
garde du Châtelard; enfin, les
taillables
qui devaient l'usage et la taille.
Le comte
Louis, comte et seigneur
de Neuchâtel, ayant vendu en 1343,
du consentement de Catherine, sa
femme, les biens qu'elle avait eus à
titre de douaire (droit
qu'avait
la veuve sur les biens de son mari),
lui assure le capital de cette vente
en lui assignant le Châtelard du
Vauxtravers et toutes les villas qui
dépendent de la seigneurie de ce
lieu qui s'étendait «
depuis le lieu
appelé Bayhiart (Bayards) jusqu'au
lieu appelé la Clusate (la Clusette
entre Rochefort et Noiraigue) ».
C'était la
ruine politique du prieuré,
ruine à laquelle devait bientôt
succéder la ruine matérielle.
Jusqu'alors les limites de l'ancien
domaine du Prieuré ne s'étendaient
pas au delà de la Combe et de la
Tour Bayard d'un côté et de la
Clusette de l'autre. Les Verrières
faisaient partie de la terre de
Joux. Mais déjà sous le comte
Rodolphe
(1337) une partie de cette terre,
c'est-à-dire Mijoux, la
Côte-aux-Fayes et les Verrières
Suisses avaient passé aux sires de
Neuchâtel. Le comte Louis, toujours
pressé d'argent, quelques mois après
avoir vendu le Val-de-Travers à sa
femme
Catherine vendit aussi à
Guidon de
Romont, comme fief, la villa
appelée la bonne villa "des
Verreyres... depuis le lieu dit
Bayar jusqu'à la villa des Verreyres
du sire de Joux". Il
faut cependant que ce fief ait été
racheté par le comte Louis, car nous
verrons plus loin qu'en 1372 il en
disposa en faveur de Girard, bâtard
de feu Jean son fils.
En 1366,
le comte Louis
attaqua
Philippe, duc de Bourgogne,
et, dévasta ses terres près de
Besançon. Le duc pour se venger vint
brûler le Val-de-Travers, fit
prisonnier le comte Louis avec
d'autres et ne les relâcha qu'après
avoir obtenu ce qui lui avait été
pris. Louis mourut en 1373. En 1367,
le comte Louis ayant acquis de
l’empereur plusieurs droits
régaliens, on prétend qu'il établit
au Vallon une
justice criminelle, présidée
par un châtelain, la justice civile
devint sédentaire. Un événement
malheureux valut quelques franchises
à cette contrée. Jean, fils du comte
Louis, fut fait prisonnier en
Bourgogne : il fallut trouver la
grosse somme promise pour sa rançon
et ce fut à cette occasion que le
comte Louis
vendit des franchises à ses sujets
du Val-de-Travers, entre autres son
droit d'Ohmgeld (ou de Tavernage)
pour 650 florins, droit que les
communes revendirent ensuite à la
maison Du Terreaux. A cette occasion
le comte Louis voulut que ses
successeurs jurassent l'observation
des franchises de ces peuples, et
c'est là que se trouve l'origine des
serments réciproques qui se
célèbrent à Môtiers à l'avènement
d'un nouveau souverain et où tous
les habitants de cette ancienne
baronnie, qui ne sont pas appelés
ailleurs à raison de leurs
bourgeoisies, devaient se rendre.
C'est encore à cette époque,
c'est-à-dire sous le règne du comte
Louis, qu'on doit rapporter
l'origine du
banneret du Val-de-Travers
(cette charge remonte à l'époque de
la féodalité et on donnait ce nom au
vassal qui parvenait à fournir au
comte un certain nombre d'hommes
libres équipés pour le suivre en
guerre; comme récompense le comte
donnait à son vassal une bannière
qui devait être en même temps le
signe de son autorité. Cette charge
fut introduite dans les villes et
provinces, le Val-de-Travers eut le
sien en
1370) ; il siégeait dans
les anciennes audiences à côté des
bannerets de Neuchâtel, du Landeron
et de Boudry. Le banneret était à la
fois l'un des chefs de la milice,
l'organe du peuple et le surveillant
des franchises et coutumes, et était
pris parmi les habitants de la
contrée. Cet office a cessé
d'exister au Val-de-Travers au XVIIe
siècle avec la nouvelle organisation
des milices.
Par son troisième testament, le
comte Louis instituait ses filles
Isabelle
et Varenne
comme héritières et détachait de la
juridiction de Môtiers les Verrières
qu'il donna à
Jean et à
Vauthier
ses bâtards : «Et
premièrement les dessus dictes
Ysabel et Vrena mes bien amees
filles fait mes hoirs... dou
chastellart dou Vaultravers et de
tout le vaul dou dit louf et de
toutes lour appertinences... Item
vuil et ordine que mes dictes filles
soyent tenues et doigent reimbre
davant dus ant après lensinuation de
ce presant testamant la gagière de
Miejour… la ballyent à Jehan et
Vauthier, mes bâstard… ».
Mais la comtesse Isabelle s'empara
des Verrières qui furent détachées
en 1373
de la juridiction de Môtiers par le
comte Louis et érigées en
Mairie
et promit de les remettre à Jean et
à Vauthier, à leur majorité. Elle
renouvela les franchises
précédemment accordées; elle accorda
en outre des terres en fief à deux
gentilshommes gascons: Ces deux
cadets de maison, dont l'un
s'appelait
Antoine d'Andoing et l'autre
Pierre d'Unillacq,
s'étant retirés dans le Brisgau où
ils auraient rendu de bons services
pendant quelques années à
Égon,
comte de Fribourg, père de Conrad,
on fit, pour les gratifier, épouser
au premier la fille unique de Du
Terraux (donzel et châtelain de
Môtiers qui était le dernier de sa
maison). Antoine d'Andoing, en
épousant cette héritière, eut son
fief et prit en même temps par le
consentement de la comtesse le nom
et les armes des Du Terraux. On
donna à défricher à Pierre d'Unillacq
des terres qui étaient couvertes de
bois et l'on prit occasion de
l'appeler Du
Bois ; de là vint qu'ils
changèrent de nom tous deux. La
postérité de ce D'Unillacq,
autrement Du Bois, fut une des plus
nombreuses du comté. Ce sont les Du
Bois d'aujourd'hui, et quoique leur
origine soit noble ils n'étaient pas
regardés comme tels; ils étaient
tous paysans et habitaient pour la
plupart Travers, Rosières et
Noiraigue. La terre qui avait été
accensée à ce D'Unillacq porte
aujourd'hui le nom de Vers chez le
Bois ou vers chez les Bods. Isabelle
organisa la justice du pays et
établit au Vauxtravers une cours de
justice locale; elle mourut en 1395
en instituant comme héritier Conrad
de Fribourg.
Isabelle avait ordonné à son
successeur de remettre les Verrières
(et Rochefort) à Jean et Vauthier.
Conrad
refusa de
mettre cet ordre à exécution.
Ce fut dès lors une suite de démêlés
dans lesquels Vauthier usa de tous
les moyens frauduleux pour entrer en
possession de ses fiefs. Il y
parvint plus ou moins, mais ne cessa
d'avoir des difficultés avec Conrad.
Sous le règne de Vauthier, le
château de
Rochefort était devenu un
lieu de brigandage. On prétendait
qu'au moyen de signaux correspondant
entre le château de Bevaix, celui de
Rochefort, et celui de Roussillon
au-dessus de Buttes, on se prévenait
d'un lieu à l'autre que des
voyageurs devaient passer. S'ils
échappaient à l'un de ces postes,
ils ne manquaient pas de tomber dans
les embûches tendues par l'autre. Le
comte de Neuchâtel informé de ces
faits fit raser les trois châteaux.
Vauthier finit par tomber entre les
mains de Conrad qui lui fit
couper la tête
le 19 février 1412. Les Verrières
furent alors réunies au domaine. Par
contre, Conrad détacha Travers de la
Châtellenie et l'érigea en
seigneurie en 1418, et remit
celle-ci à Jean de Vaumarcus, se
réservant cependant le droit de
glaive. La justice de Travers
pouvait instruire la procédure d'un
criminel, prononcer même la peine de
mort, mais la cour de Môtiers
pouvait seule le livrer au bourreau.
L'acte d'inféodation de la terre de
Travers réserve que le Seigneur fera
garder par ses sujets le fort de la
Clusette, et l'on sait qu'en 1476,
lorsque
Charles le Téméraire
voulut pénétrer dans le pays, on
garnit aussi le passage de la
Clusette de quelques troupes. Ces
faits démontrent qu'il devait
exister dans l'endroit escarpé entre
Brot et Noiraigue un fort, dit de la
Clusette, bâti dans le courant du
moyen âge et qui gardait l'entrée du
vallon. Il n'en reste aucun vestige,
mais son existence est constatée par
des documents irrécusables.
Le Val-de-Travers possédait donc à
cette époque : la
Châtellenie
(depuis 1347) avec une cour civile
et une cour criminelle; la
Mairie des
Verrières (depuis 1373) avec
une cour civile, le criminel
appartenait au châtelain du
Vauxtravers; la
Mairie de
Travers (depuis 1413) avec
une cour civile et criminelle mais
n'avant pas le droit d'exécution,
qui revenait à la cour de Môtiers.
L'autorité judiciaire avait comme
emblème le sceptre. Le sceptre des
cours de justice en usage déjà dans
les temps reculés, aboli en 1848,
résumait l'autorité du prince et
celle de la justice. C'est sur le
sceptre que l'on prêtait le serment
et que l'on jurait de dire la
vérité, toute la vérité et rien que
la vérité. Le corps de ces sceptres
est en bois noir couvert d'aigles,
ou de chevrons argentés, surmonté de
l'aigle royal posé quelquefois sur
d'élégants supports à trois consoles
et terminé dans le bas par une pomme
argentée précédée souvent de
renflements et de listels. En 1424,
Jean de
Fribourg succéda à son père
Conrad; il prêta serment à tous les
peuples du Comté et confirma les
franchises aux habitants des
Verrières. Il régularisa les droits
de la justice de Travers et fixa la
composition des assises.
Rodolphe de
Hochberg reçut le comté en
1450, et son règne n'est marqué au
Val-de-Travers que par la date de
1476. Le duc de Bourgogne voulait
entrer en Suisse par le
Val-de-Travers et prétendait
exterminer tous ceux qui
s'opposeraient à son passage, mais
Rodolphe de Hochberg renforça de
cinquante hommes la garnison de la
Tour Bayard (elle était déjà de
trois cent cinquante hommes). Le
chanoine
Hugues de Pierre, chroniqueur
du chapitre de Neuchâtel, raconte
l'événement comme suit : «
Les gens de la
Bonne-Ville, Biel, Cerlier et
Landeron, arrivés en toute haste,
furent ordonnés à la garde de la
Tour Bayard où faisait beau voir
accoure pareillement tous les hommes
forts et gens de bien de la comté,
aussi ceux de Monsieur de Valangin.
Des archers furent mis et embusqués
à la roche de Saint-Sulpy et en
celle de la Cusseta (la Clusette).
Bonne garde ainsi faicte et
ordonnée, apparaît l'avant-bataille
des Bourguignons cuydant descendre
par la Tour Bayard et criant aux
nostres de retrayer la chaîne et
bailler passage, sinon tous pendus
seraient. A cette semonce, ne fut
respondu qu'à grands coups
d'arquebusades; tant et si bien
furent frottés les plus curieux et
hardis Bourguignons que tous
virèrent dos. Sur ce, le grand duc
voyant le passage de la Tour Bayard
clos aux siens, chemina sur Jougne
et posa son ost devant Grandson.
»
Rodolphe de Hochberg mourut en 1487
et eut pour successeur
Philippe de
Hochberg qui gouverna le pays
jusqu'en 1503. La vie de chaque
communauté est à cette époque dans
son plein déploiement. Les
fonctionnaires principaux : les
justiciers, les gouverneurs (le
grand et le petit), les anciens, les
membres des conseils, les guets, les
messeliers et jusqu'aux besageux
(chargés du soin des fontaines) sont
nommés chaque année dans l'assemblée
générale de la Commune, le jour des
Rois, puis solennellement installés
dans leur poste après avoir prêté le
serment, serment souvent très
détaillé. Les archives communales
contiennent ces serments qui ne
diffèrent entre eux que par les
détails des fonctions à remplir.