L'opinion
qui soutient que le Val-de-Travers,
couvert d'impénétrables forêts, fut
inconnu et désert jusqu'aux
missionnaires chrétiens, ne peut
plus être maintenue. Les montagnes
et les vallées de Suisse ont été
parcourues par des peuplades qui y
ont séjourné plus ou moins
longtemps. En tout cas, ces peuples
d'autrefois ont
traversé
l'Areuse, car on a retrouvé à
diverses reprises des objets :
aiguilles, anneaux, semblables à
ceux qu'on a recueillis dans les
stations lacustres. On a même trouvé
des hachettes de pierre à Noiraigue.
Puis à leur tour les Celtes ont
visité le Val-de-Travers, dans
lequel ils ont laissé, sinon des
preuves matérielles de leur passage,
du moins des traditions, des
légendes, des souvenirs et des noms
attachés à certains objets et à
certains lieux.
Ensuite les Romains y vinrent aussi
; les savants leur attribuent la
construction des vieilles vy
(routes) que l'on retrouve ici et là
et dont la plupart sont couvertes
par les ronces et les buissons. Une
route romaine partant de la vallée
du Doubs, parcourait dans toute sa
longueur le Val-de-Travers. Il y a
quelques années, une pluie
diluvienne avait raviné jusqu'à une
profondeur d'un mètre le chemin de
la Chaîne (Saint-Sulpice) et
emporté, en certains endroits, tout
le tablier de la route.
L'antique
voie romaine fut alors
découverte et l'on put
remarquer qu'elle était formée de
moëllons d'un pied cube environ,
grossièrement taillés mais très
solidement juxtaposés ; sa largeur
était d'environ deux mètres. On a
découvert aussi en plusieurs
endroits des pièces de monnaies
romaines d'or ou d'argent. C'est la
première mention historique que l'on
rencontre chez plusieurs auteurs.
Jules César
fit bâtir la
Tour-Bayard
au-dessus de Saint-Sulpice et y
plaça une garnison. Cette tour a
subsisté jusqu'en
1517,
époque où elle fut renversée par un
ouragan. Toutes les tentatives de
reconstruction échouèrent ; mais il
y a plusieurs années, à la suite de
divers travaux, les fondements
furent mis à découverts.
Sous la domination des Francs nous
ne rencontrons qu'un détail :
Lothaire,
roi de Lorraine, donna le Comté de
Bourgogne, dans lequel était enclavé
le Val-de-Travers, à
Girard de
Roussillon qui construisit
vers 871 la tour de Buttes, appelée
le Château de Roussillon, dans
lequel il mit un receveur pour
percevoir le
péage. Buttes était l'endroit
par où l'on passait pour aller en
Bourgogne et dépendait avec le
Val-de-Travers de la Franche-Comté.
Nous avons vu avec l’histoire de la
vie religieuse comment le prieuré de
Saint-Pierre à Môtiers était
seigneur primitif de la vallée
(ainsi que du Val-de-Ruz) et
rattaché au domaine royal de
Bourgogne. La mention qui en est
faite dans le diplôme de
Henri IlI
(entre 1049-1056) le prouve, mais
cette autorité politique du prieuré
ne dura pas, les seigneurs de
Neuchâtel, avoués du prieuré, se
montrèrent de bonne heure très
disposés à en accaparer tous les
droits temporels et en firent
insensiblement une institution
religieuse privée. En 1153, le
Vallon fut adjugé par l'empereur
Frédéric Ier,
surnommé Barberousse, à
Guillaume,
frère de Renaud, comte de Bourgogne,
comme un fief particulier sur lequel
l'empereur s'était réservé la haute
souveraineté. Ce Guillaume eut un
fils nommé
Renaud, qui eut comme
successeur
Girard de Vienne, comte de
Bourgogne et connétable de la
Franche-Comté. Ce Girard étant en
même temps seigneur d'Orbe et baron
de Grandson, avait remis en
amodiation (droit d'occupation ou
d'exploitation accordé en échange
d'une redevance) le Val-de-Travers à
un certain
Lambert (1213).
En 1218, il intervint un échange
entre Ulrich
de Neuchâtel et Girard de
Vienne. Celui-ci reçut les
seigneuries qu'Ulrich possédait sur
la Saône, et Ulrich prit possession
du Val-de-Travers (y compris les
Verrières alors couvertes de forêts,
et la Brévine). Ulrich obtint après
cela que le Val-de-Travers fût érigé
en baronnie,
mais la délimitation de cette
baronnie avec celle de Grandson
donna lieu à des difficultés qui ne
trouvèrent leur solution que cinq
siècles plus tard, le 17 juin
1717.
Le comte Ulrich fut ainsi le premier
et le seul baron du Val-de-Travers.
C'est à lui qu'on attribue la
construction du château de Môtiers,
nommé le
Châtelard, et obligea les
habitants du Vallon à garder ce
château comme on faisait dans leurs
bourgs. Cette dernière servitude de
la garde du château fut convertie
plus tard en une redevance annuelle
d'une émine de froment connue sous
le nom d'émine
de la porte. Il leur accorda
d'autre part le droit de porter
leurs effets dans ce château en
temps de guerre, afin de les mettre
en sûreté. Ce château, placé sur la
colline à 111 mètres au-dessus du
pont de l'Areuse, était un manoir
féodal. Lambert, qui tenait le
Val-de-Travers en amodiation de
Girard de Vienne, comte de
Bourgogne, reçut d'Ulrich quelques
terres en fief. On le nomma le fief
du Grand
Jacques du Vauxtravers et en
1301 fief du
Terraux à qui il fut inféodé.
En 1301,
Amédée de Vauxtravers, bâtit
dans le village de Môtiers une
espèce de forteresse qu'il fit
entourer de fossés avec un pont
levis, et reconnut tenir cette
propriété du prieur de Môtiers sous
le cens de cinq sols faibles. Les
tuteurs de Rollin, encore mineur,
s'opposèrent à l'établissement de
cette forteresse et voulurent la
confisquer, estimant que le comte
seul avait le droit de posséder une
forteresse avec pont levis. Amédée
et le prieur se soumirent et la
maison releva du comte. Cette
forteresse a disparu et on n'en
connaît pas même l'emplacement.
Cette maison du Vauxtravers, qui
prit le surnom de Du Terreaux,
possédait un fief considérable et
s'éteignit dans le XlVe siècle. Une
fille porta en 1343 son nom et sa
fortune à
Antoine d'Andoing (voir plus
loin) gentilhomme gascon, qui prit
le nom et les armes de sa femme;
cette nouvelle tige fut encore
renouvelée par le mariage
d'Isabelle, fille d’Antoine Du
Terreaux avec
François Mayor de Romainmôtier,
qui prit aussi le nom et les armes
de Du Terreau. Elle s'est éteinte au
commencement de ce siècle.
Dès cette époque, il exista de
nombreux fiefs qui peu à peu furent
réunis au comté de Neuchâtel.
Rodolphe
III comte de Neuchâtel et
Ulrich son frère n'avaient pas
encore partagé la succession de leur
père Ulrich
III, lorsque Rodolphe mourut
laissant un fils en bas âge,
Berthold,
qu'il plaça sous la tutelle du comte
d'Aarberg, son oncle. L'oncle et le
neveu vécurent dans cette indivision
jusqu'à la majorité du jeune
Berthold. Leur partage se fit en
1235. Berthold eut le comté de
Neuchâtel, Ulrich les terres
allemandes du comté de Fenis et la
seigneurie de Valangin, celle-ci
comme fief de Neuchâtel. Ulrich céda
à son neveu Berthold le
Val-de-Travers, qui fut par ce moyen
réuni au comté de Neuchâtel dix-huit
ans après avoir été détaché de
Grandson. A cette époque l'ancien
comté de Neuchâtel ne dépendait pas
encore de la maison de Châlons, mais
bien le Val-de-Travers, aussi
Berthold devenu propriétaire en fit
hommage en 1237 à Jean Ier de
Châlons: «
Moi, Berthold, sire de Neuchâtel, à
tous présents et à venir, je déclare
que j'ai fait hommage à noble baron,
monseigneur Jean, comte de
Bourgogne... et que j'ai reçu de lui
en fief et chasement tout ce que je
possède au Val-de-Travers avec
terres, prés, forêts, eaux, joux,
villages, justice, plus la garde du
Prieuré de ladite vallée, sauf le
péage, la chasse et quelques colons
qu'on appelle reyes (gens de
guerre) ». A Berthold succédèrent
Rodolphe III, Ulrich IV mort en 1277
et Amédée mort en 1286. Aucun fait
saillant ne marque l'histoire du
vallon dans cette période. Il est
impossible d'indiquer l'époque où
cette contrée a reçu les premiers
habitants. Placée sur le passage de
Neuchâtel à Pontarlier ou si l'on
veut de Noidenolex à Abiolica, on
peut supposer que quelques familles
cherchant leur subsistance
s'arrêtèrent de très bonne heure
dans cette portion de pays arrosée
par une rivière importante,
poissonneuse et possédant une riche
végétation. Des moines habiles à se
choisir des emplacements avantageux
s'établirent où est actuellement
Môtiers, et y fondèrent une chapelle
et une résidence dont on ne connaît
ni le fondateur, ni la date exacte
de fondation, mais que l'on croit
contemporain des abbayes de Bevaix
et de Corcelles. Elle ne tarda pas à
attirer des habitants et Môtiers lui
doit probablement son existence et
son nom.
Avec la fin du XIIIe siècle une
cohésion plus étroite s'établit
entre les divers groupes de
population. A ce moment les
habitants étaient divisés en deux
classes : les
hommes libres et les
serfs.
Ces derniers formaient la masse de
la population. Les habitants, malgré
leur servage, formaient déjà des
communes distinctes. A la tête des
communes se trouvait un
major,
chargé de percevoir les revenus et
de rendre la justice. En cas de
difficulté, le comte jugeait avec sa
cour plénière. Les chroniqueurs
disent que vers 1291, quarante-cinq
familles de Genève, ayant appris le
bon accueil que les sires de
Neuchâtel avaient fait à trente
autres familles, lesquelles avaient
reçu des terres à défricher, vinrent
s'établir au Val-de-Travers. Puis à
la suite de la destruction de
Bonneville par Rollin, une partie
des habitants de cette malheureuse
cité vinrent aussi au
Val-de-Travers. Si l'on veut avoir
quelques notions sur l'état
politique et social du pays vers la
fin du XIIIe siècle, il faut les
chercher dans la Charte des droits
de la maison du Vauxtravers dans la
vallée de ce nom. Les seigneurs
percevaient diverses redevances sur
les collecteurs de poix, les
faucheurs, les taverniers. Le
Val-de-Travers réuni à la directe en
1236
n'offre pas jusque-là d'événements
remarquables. Les communes
naissantes obtenaient de temps en
temps, mais isolément, quelques
propriétés, les individus quelques
concessions, quelques privilèges.