Tertullien
est né et a vécu à Carthage, sa
biographie nous est particulièrement mal connue. On ne sait ni
la date précise de sa naissance ni celle de sa mort, encore
moins la date de sa conversion au christianisme et de la plupart
de ses traités. On peut expliquer ce manque de documentation
sur Tertullien par deux faits principalement :
D’abord c’est l’extrême discrétion
du personnage, ensuite la défiance
qu’insipra son passage à l’hérésie montaniste (Le
montanisme est un mouvement schismatique qui a pris une
grande ampleur en Asie mineure après 170. Certains éléments
de la foi sont exacerbés au détriment des autres : l'attente
de la fin du monde, la venue de l'esprit et une morale
rigoriste. On recommande le martyre, on interdit les secondes
noces. Le mouvement se maintient jusqu'au VIIIème siècle. Ils
sont combattus par quelques apologistes comme Méliton de
Sardes, Apollinaire de Hierapolis, Miltiade.)
L’une des questions
qui opposa les chercheurs est de savoir s’il exerça la prêtrise,
la question reste sans réponse. On sait toutefois qu’il était
marié. Il aurait été intéressant de savoir qu’elle était
sa position au sein de l’Eglise carthaginoise pour déterminer
à quel public il s’adressait : ses traités étaient-ils
destinés au grand public ou à des familiers ? D’autres
questions intéressantes se posent : par exemple comment
Tertullien fit-il pour passer « au travers » de
plusieurs
vagues successives de persécutions ? Là aussi la question reste ouverte.
L’époque à laquelle
il vécut est une période charnière pour les deux grandes
civilisations que sont Rome et Carthage, fondamentalement différente
l’une de l’autre, une synthèse va pourtant bientôt s’opérer,
Tertullien est le premier à la tenter. Carthage est alors comme
la « seconde capitale » de l’empire romain ;
c’est une ville active et cosmopolite. Tertullien est investi
d’une « mission théologique », celle de
guider les chrétiens, celle de leur permettre de suivre le vrai
chemin du christianisme sans se laisser tenter par les doctrines
païennes (parfois pas aussi éloignées du christianisme que ce
que l’on pense), mais aussi d’opposer l’orthodoxie aux hérésies
diverses (là aussi la frontière est parfois très mince).
D’ailleurs Tertullien va se « convertir » à l’hérésie
montaniste (comme nous l’avons déjà précisé).
On peut dire de lui
qu’il est
le
premier grand théologien et le premier grand moraliste chrétien.
Sa carrière d’auteur commença par un triptyque apologétique :
Ad nationes,
Apologeticum,
De testimonio
animae. C’est surtout son
Apologeticum
(en grec cela signifie, plus ou moins,-le fait de se défendre
en justice-) qui va nous intéresser ici.
Ce « plaidoyer
muet » ( c’est en effet le plaidoyer que les
chrétiens auraient pu faire s’il avait eu la possibilité de
se défendre en justice, ce qui n’était pas le cas -d’où
le « muet »- ) était adressé aux gouverneurs de
provinces. On peut le décomposer en trois ensemble :
Premier temps :
Préambule : Tertullien fait le procès des procès contre
les chrétiens, il dénonce les anomalies procédurales.
Second temps :
Il montre l’innocence des chrétiens et réfute les
accusations que l’on porte contre eux. Non seulement il dénonce
comme étant fausses les « rumeurs » qui couraient
alors au sujet des chrétiens (voir
Octavius)
mais en plus il les retourne contre les païens. Il insère
aussi tout un pan doctrinal à son exposé ; il insiste sur
quelques grands points propres au christianisme (monothéisme,
démonologie, christologie, doctrine sociale et
politique).
Troisième temps :
Parallèle entre le philosophe et le chrétien, entre l’héroïsme
païen et le martyr chrétien. Il termine en demandant plus de
justice pour les chrétiens au cours de leurs procès.
En fait, l’
Apologeticum reprend les thèmes traités dans les deux
autres œuvres du triptyque : La dénonciation
de l’ignorance des païens (Ad nationes) ;
le second thème se trouve dans le De testimonio animae
et montre que tout homme possède en lui
une notion innée de Dieu et peut accéder à la connaissance de
celui-ci.
L’Apologétique est
captivant car il est animé de la volonté
de convaincre ; tout est soigneusement organisé
pour permettre au chrétien de se défendre face aux attaques
des païens. Plus tard Tertullien
adressa une « Lettre ouverte » au gouverneur
Scapula
(Ad Scapulam)
dans laquelle il revendique la liberté du culte pour les chrétiens,
et insiste sur la « marge de manœuvre » des
gouverneurs au sujet des persécutions.
Grand théologien et
grand moraliste, Tertullien indique aux chrétiens la « discipline »
qu’ils doivent suivre ; c’est-à-dire comment les chrétiens
doivent mener leur vie morale (en tout ce sont près de 15 traités
- De paenitentia,
De spectaculis,
Ad Martyras,
De Patientia…ceux-ci
nous montrent d’ailleurs l’évolution de la pensée de
Tertullien). On pense que c’est à
partir de 207 qu’il
deviendra montaniste ; sa conversion a pour effet un
rigorisme plus exacerbé (notamment sur les secondes noces, sur
la vertu de la continence, sur l’attitude des chrétiens face
aux persécutions, c'est aussi à ce moment qu'il exprime
l'opposition entre pêchés « rémissible »
et « irrémissible »…-idolâtrie,
meurtre, adultère-).
D’autres ouvrages
portent essentiellement sur la « règle de foi »
(regula fidei), c’est-à-dire sur une description approfondie
des dogmes.
Notons encore le De
Pallio (Sur le manteau), qui est un opuscule
obscur en marge des autres œuvres de l’auteur. Tertullien y
explique pourquoi il a abandonné la toge pour le manteau.
La
théologie de Tertullien n’est donc pas le résultat d’un
projet préalablement établis, c’est une sorte de
« somme », la première
dans l’histoire du christianisme, qui présente presque
toujours un caractère polémique (qui ne représente d'ailleurs
pas la volonté de Tertullien mais qui est plutôt motivés par
les circonstances).
Ses
positions contre la philosophie ont parfois été jugées trop sévèrement ;
en fait il ne dénonce pas la philosophie en elle-même, mais l’usage
qu’en font ses contemporains gnostiques. Il n’a
jamais prononcé le fameux Credo quia absurdum
(je
le crois car c’est absurde), du moins sous une telle forme. Il
ne renie d’ailleurs pas complètement son paganisme antérieur,
en tous les cas pas la culture qui l’accompagne (ses lectures
sont principalement des œuvres de Sénèque et de Cicéron), il
faut plutôt penser que sa foi s’est greffée sur cette
culture. Son style est parfois surprenant, son goût pour un
certain maniérisme, ses tournures parfois violentes, ses
artifices de langage semblent en contradiction avec ce qu’il
professe. Mais pour prouver la vérité l’expérience démontre
que la simplicité ne suffit pas…