La Mésopotamie est arrosée par le Tigre
et l'Euphrate qui naguère - et
jusqu'au début des temps historiques - se jetaient séparément
dans le golfe persique, mais qui en vinrent à unir leurs eaux
à quelques kilomètres de l'embouchure, pour ne plus former dès
lors qu'un seul cours d'eau. Ne sont-ils pas le symbole de la
destinée des hommes, des peuples et des Etats qui, sur leurs
rives, furent si longtemps rivaux, jusqu'à ce que - tels les
deux fleuves - et l'on ne sait quand et comment leurs forces
hostiles se fondissent en une seule ? La préhistoire révèle
déjà, dans ces contrées que l'on tient pour le berceau de
l'humanité, l'existence simultanée de deux civilisations
différentes: celle des hauts plateaux de l'Iran et du
Beloutchistan et celle de la plaine, dans la dépression qui
s'allonge du Taurus au Zagros.
Au milieu des populations que nous présumons avoir habité le
pays dès avant eux, les
Sumériens
s'installèrent, nous ignorons dans
quelles circonstances, et nous ne
savons rien de leur origine, sinon
qu'ils n'étaient pas des Sémites.
Tout ce que nous pouvons affirmer,
c'est que 3000 ans av. J.-C. ils
occupaient la
Mésopotamie, et qu'ils en
étaient incontestablement devenus
les maîtres, non sans que leur
civilisation eût tout à la fois
emprunté et donné aux autochtones
plus d'un élément matériel et
spirituel. Leur mentalité était
dominée par leur
sentiment
religieux; la religion et ses
rites pénétraient la vie sous tous
ses aspects et inspiraient le
droit
qui avait atteint à un surprenant
degré de subtilité. Mais il semble
aussi que les Sumériens aient
pratiqué l'art équivoque de la
divination
sous des formes diverses:
sorcellerie et
exorcismes, interprétation des
songes et horoscopes, oracles et
présages leur étaient familiers.
Enfin ce sont eux qui, dans un temps
très reculé, ont fondé et construit
des villes sur les rives du Tigre et
de l'Euphrate. La ville sumérienne
ne ressemble en rien à ce que furent
plus tard les cités grecques; elle
est avant tout la
résidence du
dieu local et de ses représentants
terrestres, qui la
gouvernent. C'est pourquoi les rues
principales ne sont que les longues
et larges routes réservées aux
processions,
tandis que les portes et les murs,
destinés surtout à l'accès et à la
protection du sanctuaire divin, sont
consacrés aux dieux. En conséquence,
le prince défend jalousement sa cité
dont la
capitulation nuirait au prestige du
dieu local. Des guerres
interminables l'obligent à
entretenir une force armée
relativement importante. Parmi les
villes sumériennes - Awan, Kish,
Lagash, Oumma, Our -
Ourouk
(l'Erec de la Bible) mérite une
mention toute spéciale, car elle fut
le centre de la belle civilisation
sumérienne et le lieu de naissance
de l'histoire de l'antiquité. A
Ourouk, l'architecture était au
service de la théocratie et ne
cherchait pas, comme ce fut le cas
dans d'autres sanctuaires, à
exprimer la pensée d'un dieu; le
sceau royal, en forme de cylindre,
porte les premières ébauches d'un
art figuratif et, sur les briques
mises au jour par les fouilles, on
déchiffre les caractères d'une
écriture. Peu à peu, les arts et les
sciences se développèrent: le
sculpteur tailla dans la pierre des
dieux, des héros, des génies
protecteurs, des animaux, des êtres
fabuleux; des poètes racontèrent,
dans l'épopée
de Gilgamesh, les aventures
et les courses errantes du royal
héros dont le nom sert de titre au
poème; d'autres ont relaté le drame
du Déluge ou se sont plu à des
spéculations sur la vie future; la
musique devait être en honneur,
comme en témoignent les harpes
splendides qui ont été retrouvées.
La base du calcul était le système
sexagésimal qui a pour unité
le nombre 60 et dont nous conservons
le souvenir quand nous comptons par
douzaines et divisons l'heure en 60
minutes de 60 secondes.
L'astronomie,
favorisée par le ciel sans nuage
qui, de juillet à octobre, règne
au-dessus de la Mésopotamie, fut un
objet d'étude, mais elle dégénéra
souvent en une astrologie
superstitieuse. Les Sumériens ont
aussi pratiqué l'art de guérir les
maladies; ils ont su passer de
l'écriture idéographique aux
caractères
cunéiformes, procurant ainsi
à la plupart des peuples de l'Orient
un moyen d'expression que chacun
adapta à ses besoins, selon son
génie propre.
En une ou peut-être deux vagues successives, nous ne savons
quand ni comment, les
Sémites
envahirent le territoire sumérien.
Ils arrivaient, plus que
probablement, des steppes du nord de
l'Arabie où les conditions
d'existence sont tellement précaires
que les autochtones les ont
abandonnées, leurs émigrations se
succédant à de longs intervalles de
distance, il est vrai. Ce furent
d'abord les
Akkadiens
au cours du troisième millénaire av.
J.-C., puis les
Amorrhéens,
aux environs de l'an 2000, les
Araméens,
avant l'an 1200, enfin les
Arabes
au VIIe siècle après J.-C.; les
Assyriens
aussi sont des Sémites - leur langue
en fait foi, toutefois leur
organisation politique nous porte à
croire que leur origine n'est pas la
même. L'irruption de la première
vague de Sémites en Mésopotamie est
confirmée par le fait qu'à partir de
2600 av. J.-C. environ, des noms
akkadiens figurent de temps à autre
dans le rôle des rois régnant sur
les villes d'origine sumérienne. Des
cités sémites apparaissent de bonne
heure:
Babylone,
Sippar
et surtout
Akkad dont la prééminence est
attestée par le titre -. «
Roi de Sumer
et d'Akkad » qui, dès un
temps reculé, désigna les souverains
du pays tout entier.
De l'envahissement des Sumériens par les Sémites naquit une
civilisation nouvelle. Sous bien des
rapports, sans doute, Sumer donna le
ton à Akkad, qui, de son côté,
introduisit dans les moeurs et les
esprits bien des usages nouveaux: le
culte de la lune et des divinités
solaires s'instaura;
Ichtar,
la déesse toute-puissante des
Sémites, éclipsa les déesses
sumériennes; un art plus vivant
remplaça les réalisations trop
rigides des Sumériens; enfin, dans
le domaine politique, les Sémites
apportèrent une conception nouvelle
de la royauté: le roi ne fut plus le
représentant d'un dieu, il fut dieu
lui-même; loin de s'enfermer entre
les limites étroites d'un tout petit
domaine, il aspira à l'hégémonie et
rêva même d'une royauté universelle;
l'ancienne théocratie céda la place
à un Etat centralisé et
bureaucratique dans lequel le clergé
sumérien - jadis tout-puissant -
perdit toute autorité.
On a retrouvé, au cours des fouilles exécutées sur
l'emplacement de la ville de Kish,
le premier document qui mette un nom
en relief; c'est une magnifique
massue portant une inscription qui
révèle qu'elle fut offerte à Mesilim,
prince sumérien qui régnait vers
l'an 2600 av. J.-C. C'est donc sous
son règne, probablement, que se
produisit l'invasion sémite.
Kish
devint de bonne heure un centre
akkadien.
Les premiers documents relatifs
à la première dynastie d'Our
remontent à
2500 av- J.-C. environ. La
visite des tombes royales de cette
époque révèle qu'à la mort d'un roi
- était-ce de bon gré, était-ce sous
la contrainte ? - toute sa cour le
suivait dans le trépas. Cette
coutume cruelle fut abolie par
Eannatum de Lagash qui figure
troisième sur dix dans la liste des
souverains de cette époque. Le
dernier d'entre eux, Ouroukagina,
fut le premier réformateur social
connu; il s'efforça de soustraire le
peuple à la tyrannie d'un clergé
tout-puissant. Cette réforme
venait-elle trop tard ?
ébranla-t-elle la structure interne
de l'Etat ? toujours est-il qu'aux
environs de 2350 av. J.-C.
Ouroukagina fut vaincu par
Longalzaggisi d'Oumma qui se fit
acclamer roi dans Ourouk et se vanta
de régner sur un Etat qui s'étendait
du golfe persique à la Méditerranée.
Mais ce grand royaume sumérien n'eut que
peu de durée,
car, entre 2350 et 2300 av. J.-C.,
Sargon,
échanson akkadien du prince de Kish,
usurpa le trône de son maître, se
libéra de la suzeraineté de
Longalzaggisi et créa le premier
Empire d'Akkad
qui s'étendait de la
Cappadoce à l'Elam, englobant tout
le monde civilisé d'alors, à
l'exception de l'Egypte. Cette
monarchie subsista durant 200 ans
environ, soit, approximativement,
jusqu'à 2150. C'est durant cette
période que sombra la confédération
des villes sumériennes. Mais plus le
souverain d'Akkad gagna de
puissance, plus il fut
dépendant de
ses succès militaires et politiques,
car, on le comprend sans peine, le
bouleversement profond qu'il opéra
ne s'accomplit pas sans beaucoup de
luttes et de sang répandu. Vers la
fin du règne de Sargon, ses vassaux
se soulevèrent, mais leur révolte
fut réprimée.
Sargon eut la chance que ses deux fils,
Rimush et
Manishtousu,
comme son petit-fils
Naramsin
(2270-2230 av. J.-C. env.), se
montrèrent dignes de lui et
fondèrent une dynastie. Naramsin
sauva la monarchie par sa victoire
sur les Goutites, peuplade descendue
des monts Zagros; il hâta la fusion
des deux civilisations de Sumer et
d'Akkad, mais de façon à laisser la
prééminence à cette dernière. A
partir de son règne, en effet, les
actes officiels sont rédigés dans la
langue des Akkadiens.
Après lui, la dynastie se maintint encore sous les règnes
successifs de sept souverains dont
aucun n'eut de pouvoir effectif; un
mouvement
d'émancipation agita la ville
sumérienne d'Ourouk.
Puis les Goutites - les « Dragons des
montagnes » comme les
appelaient leurs victimes - firent à
nouveau irruption dans l'empire qui
se montra incapable de leur
résister. Nous ignorons presque tout
de leur filiation avec d'autres
peuples, de leur organisation
sociale et de la langue qu'ils
parlaient; mais nous savons qu'ils
anéantirent l'empire de Sargon et
n'interrompirent leur conquête que
peu avant d'avoir atteint
l'extrémité méridionale de la
Mésopotamie, abandonnant ainsi à une
paix relative les dernières cités
sumériennes. Leur domination se
maintint durant un siècle environ,
soit, approximativement, de 2150 à
2050 av. J.-C. Puis on assiste à un
réveil des
villes sumériennes épargnées.
En 2050 environ, le roi d'Ourouk,
Outouchegal,
repoussa les Goutites. Dès lors,
sous le règne des rois de la
troisième dynastie d'Our, puis sous
celui du prêtre-roi de Lagash
(2050-2000 av. J.-C. env.),
Goudea,
la domination sumérienne se maintint
pendant un siècle (jusqu'aux
environs de 1950 av. J.-C.). Durant
cette période, la civilisation
sumérienne rayonna sur un vaste
territoire, depuis Suse, à l'est,
jusqu'au Liban. On peut affirmer
qu'elle fut alors moins créatrice
que susceptible de s'enrichir
d'éléments nouveaux, mais elle n'en
étouffa pas moins l'influence
sémitique.
Toutefois Sumériens et Akkadiens sont désormais confondus,
comme le fait comprendre le titre de
rois de « Sumer et d'Akkad » dont se
parent à tour de rôle les dynastes
amorrhéens d'Isia et de Larsa qui se
prétendent héritiers de l'Empire
d'Akkad.
A côté de ces princes s'affirme peu à peu la ville de Babel
ou Babylone
(porte de Dieu) qui, sortie de
l'ombre, se voit désormais sur le
point de devenir la grande puissance
de l'Orient antique.