Reich, regnum ou imperium ?
Compliquée, l'histoire du Saint Empire romain de
nation germanique est tissée de
paradoxes.
Saint, cet empire ? Il se qualifiait ainsi quand ses
chefs affrontaient la papauté.
Romain, cet empire dont la Ville éternelle ne fut la
capitale au sens strict du mot que
très peu de temps et pour le malheur
de ceux qui avaient tenté cette
expérience ?
Germanique enfin, cet empire ne pouvait pas l'être purement
et simplement; par définition il
devait à tout le moins s'élever vers
l'universel, au-dessus des nations
qu'il voulait englober toutes ;
certes, les liens de l'empire avec
l'Allemagne étaient extrêmement
étroits ; les Allemands se
constituèrent en nation parce que,
emmenés loin de chez eux par la
grande aventure impériale, ils
prirent ainsi conscience de leur
unité ; cependant le roi qu'ils
élisaient ne s'appelait pas roi des
Allemands mais des Romains, parce
qu'il avait vocation de devenir
empereur. Le royaume germanique et
l'empire supranational étaient
imbriqués si strictement qu'en
allemand il n'y a qu'un seul mot,
Reich, pour désigner l'un et l'autre, alors que le
latin distingue le regnum de
l'imperium. Si la logique est ainsi
contrariée, c'est dans une large
mesure parce que nous n'avons pas
affaire à l'histoire d'une
institution mais bien plutôt à celle
des rapports qu'entretient une
institution avec une idée, une
idée-force.
Orbis romanus et orbis christianus
Cette idée-force est celle que l'orbis
romanus était devenu l’orbis
christianus ; Dieu en était le protecteur et son lieutenant
sur la terre, l'empereur,
s'acquittait tout ensemble d'une
mission politique et religieuse. Son
souvenir, que la légende
cristallisa, enrichit l'idée
impériale d'un thème qu'elle ne
devait plus perdre par la suite :
celui du
peuple chargé par la Providence de
réaliser son dessein d'unité ; après les Romains, les Francs avaient reçu
cette mission ; désormais, il ne
serait plus possible de prétendre à
l'empire sans se référer au plus
glorieux des Francs. L'empire
devenait presque inévitablement
bipolaire; deux villes symbolisaient
son double héritage, Rome d'abord,
mais également Aix-la-Chapelle. Afin
de compenser la faiblesse de ses
ressources matérielles,
Otton Ier
se servit de l'autorité morale que
lui conférait la dignité impériale ;
comme
Charlemagne
et tous les empereurs chrétiens, il
fut le lieutenant de Dieu sur terre
; ses fonctions étant à la fois
spirituelles et temporelles, il put
compter sur l'appui de l'Église et
les structures ecclésiastiques
servirent d'armature à un organisme
qui sans elles eût été privé de
nerfs et de squelette. De très
nombreuses traverses et des drames
bouleversants mirent la résistance
de cet édifice à rude épreuve, mais
la symbiose du religieux et du
politique s'avéra profitable ; les
successeurs d'Otton Ier firent tout
ce qui était en leur pouvoir pour la
conserver; elle permit à l'empire de
prendre son essor et d'atteindre son
apogée au milieu du XIe siècle.
De la symbiose au déchirement
Nous verrons au fils des pages de ce dossier
consacré au St Empire comment cette
idée directrice évolua au fil des
siècles, comment le passage de la
symbiose au déchirement se fit, tant
au travers des positions doctrinales
que des faits. En effet, peu
d'années après la belle construction
d’Otton, celle-ci fut profondément
ébranlée. Les papes avaient
redécouvert qu'ils avaient en charge
la chrétienté tout entière et que
des abus graves la rongeaient ; pour
la
réformer, une parfaite liberté d'action était
indispensable ; il ne fallait pas
qu'un laïc quel qu'il fût s'immisçât
dans les affaires du clergé ; que
l'empereur se prétendit le nouveau
Moise et nommât les évêques était
inadmissible. Mais ce qui était aux
yeux du pape un abus de pouvoir
était pour l'empereur un droit
imprescriptible. L’affrontement
était inévitable ; il fut
impitoyable. Après cinquante ans de
lutte un armistice fut conclu.
L’empire en sortit gravement
affaibli ; les prélats n'étaient
plus des officiers mais des vassaux
; il n'était plus possible d'exiger
d'eux un dévouement absolu.
Frédéric de
Hohenstaufen, dit
Barberousse, tira les leçons de
cette transformation et fit de la
féodalité l'une des bases sur
lesquelles la monarchie reposait ;
les gens d'Église y eurent leur
place et l'empire fut déclaré saint.
Mais Barberousse voulut faire
bénéficier ses États des richesses
dont l'Italie regorgeait ; le
mariage de son fils
Henri VI
avec l'héritière des Normands de
Sicile devait assurer aux
Hohenstaufen la maîtrise de toute la
péninsule. C'était compter sans la
volonté d'indépendance des villes
lombardes dont les papes, résolus à
ne pas se laisser prendre en
tenaille, furent les alliés
constants. La mort prématurée de
Henri VI et les troubles qui s'en
suivirent permirent au Saint-Siège
de formuler avec plus de hauteur que
jamais ses droits, et l'empereur
n'exerçait que ceux dont le
successeur de Pierre lui avait donné
délégation. Appuyé sur le royaume
sicilien qu'il tenait de sa mère, le
petit-fils de Barberousse,
Frédéric Il,
se présenta tout au contraire comme
le souverain absolu, «
la loi animée sur terre
». La lutte reprit, féroce et, en dépit des
efforts déployés de part et d'autre,
indécise. Frédéric II était invaincu
quand la maladie le terrassa en
1250. Ce fut la nouvelle de son
décès qui sonna l'hallali presque
d'un seul coup, ce fut
l'effondrement et, l'anarchie sévit
pendant une vingtaine d'années ; des
empereurs fantoches ne purent y
mettre fin. L'empire semblait si
gravement atteint que, de nos jours
encore, des historiens estiment
qu'il en mourut. Ce jugement ne vaut
que dans la mesure où sont
considérés comme seuls viables les
États centralisés et c'était, à la
fin du Moyen age, la forme
d'organisation politique dont se
dotaient des royaumes destinés à
devenir de grandes puissances, la
France en particulier. Rien de tel
ne pouvait être construit dans
l'empire ; accaparés par leur lutte
contre les papes, les empereurs
n'avaient pas pu développer les
institutions qui leur eussent permis
de gouverner d'une main ferme; en
revanche, les principautés s'étaient
pourvues, elles, de ces structures ;
les démanteler était impensable.
Mais il faut bien observer qu'aucune
de ces communautés ne poussa
jusqu'au bout son développement;
elles ne revendiquèrent pas la
souveraineté et ne se détachèrent
pas de l'empire qui aurait pu
disparaître en s'émiettant. Les
princes voulaient rester à
l'intérieur d'un cadre, garant de
leur communauté de destin. Dans les
batailles qu'ils avaient livrées
pour l'honneur de leur souverain,
les Allemands avaient pris
conscience de leur unité ; l'empire
était la mission de la nation
germanique qui n'entendait pas en
être privée ; il fallait donc en
assurer la continuité. Le terrain où
s'étaient affrontés les deux
prétendants à la domination
universelle fut déserté et par la
papauté que son exil en Avignon
débilita et par l'empire qui fixa,
par la promulgation de la
Bulle d'or
(1356), les règles d'une
vie interne soustraite désormais à
l'influence pontificale.