Surnommé
Kanuni
(le Législateur) par les Turcs
et le Magnifique par les
Occidentaux, Soliman a été non
seulement un conquérant, mais aussi
un grand organisateur: les
règlements qui datent de son époque
en témoignent.
Intervenant dans la
politique européenne en prenant
parti pour
François Ier contre
Charles
Quint, il a porté aux
Espagnols et aux Autrichiens des
coups sévères en Europe et en
Afrique du Nord. Il a été le premier
sultan à octroyer à des Européens,
les Français, des conditions
extrêmement favorables
d’établissement et de commerce dans
l’Empire, les «capitulations».
Son règne a pu à juste titre être
considéré comme l’Âge d’or de
l’Empire ottoman.
Le conquérant
Soliman Ier le
Magnifique, né à Trébizonde, est le
fils du sultan Sélim Ier,
le conquérant de la Syrie et de
l’Égypte, auprès de qui il passa son
enfance et son adolescence,
notamment en Crimée, de 1509 à 1512.
Après l’accession de Sélim au trône
(1512), Soliman fut nommé gouverneur
de la province de Saroukhan et
résida à Manisa (1513); ensuite,
lors des expéditions de son père en
Syrie et en Égypte (1516-1517), il
fut envoyé à Edirné (Andrinople)
avec mission de protéger les
provinces européennes de l’Empire.
Il se trouvait à Manisa lorsque son
père mourut; depuis longtemps
reconnu comme prince héritier, il
monta sur le trône (1er octobre
1520) sans rencontrer
d’opposition. Cependant, dès la
première année de son règne, il dut
faire face à la
révolte du
gouverneur de Syrie,
Djanberdi Ghazali, révolte
vigoureusement réprimée (1520-1521),
de même qu’une autre
révolte en
Égypte (1523-1524). Durant
son règne, Soliman a mené treize
expéditions: dix en Europe, trois en
Asie. La première, en 1521, contre
la Hongrie, aboutit à la prise de
Sabacz et surtout à celle de
Belgrade. L’année suivante vit la
conquête de l’île de Rhodes, après
un siège de six mois; les chevaliers
hospitaliers de
Saint-Jean-de-Jérusalem allèrent
alors s’installer à Malte. En 1526,
nouvelle campagne contre la Hongrie,
marquée par l’écrasante victoire de
Mohacz et la prise de Buda; à la
suite de cette campagne se posa la
question de la succession au trône
de Hongrie, ce qui amena Soliman à
agir directement contre l’Autriche:
il entreprit alors le siège de
Vienne (septembre-octobre 1529), qui
fit planer sur l’Empire autrichien
et sur l’Europe une menace extrême;
trois ans plus tard, Soliman
conduisit ses troupes jusqu’en
Styrie, mais les hostilités furent
momentanément suspendues (janvier
1533). Ce répit en Europe permit aux
Ottomans de se tourner vers l’Est:
en réponse à des menaces iraniennes,
le grand vizir Ibrahim Pacha pénétra
en Azerbaïdjan, puis de là passa en
Irak et occupa Bagdad en juillet
1534; Soliman y fit son entrée le
30 novembre. Avec l’occupation du
Yémen et d’Aden en 1538,
tous les
territoires arabes du Proche-Orient
étaient tombés sous la domination
ottomane.
De 1541 à 1547, plusieurs campagnes
opposèrent les Turcs aux
Austro-Hongrois qui perdirent Pest
(août 1541), toute la Hongrie
orientale, et durent payer un tribut
pour le reste du pays (juin 1547).
Mais c’est seulement à l’issue de
dix ans de batailles, de 1552 à
1562, que Ferdinand de Hongrie
renonça à ses prétentions sur la
Transylvanie. Entre-temps, le sultan
avait dirigé une expédition contre
le shah d’Iran, Tahmasp: la paix de
1555 consacra la suprématie
ottomane. En 1565, le nouveau roi de
Hongrie, Maximilien, ayant repris
les hostilités, Soliman lança une
expédition qui aboutit à la prise de
Szeged (8 septembre 1566), mais le
sultan était mort dans la nuit du 5
au 6 septembre. La paix entre
Ottomans et Autrichiens ne fut
signée qu’en février
1568.
D’autre part, l’activité des
corsaires turcs en Méditerranée
centrale et orientale permit de
placer sous la suzeraineté ottomane
la Tripolitaine, l’Algérie et une
partie de la Tunisie; l’occupation
complète de ces pays ne fut achevée
qu’en 1574, ce qui plaçait la
totalité du monde arabo-musulman, à
l’exception du Maroc, sous la
domination turque.
L’homme d’État
L’Empire ottoman a connu sous le
règne de Soliman sa
plus grande
extension territoriale et sa
plus forte
influence en Europe, au
Proche-Orient et en Méditerranée
centrale. Le sultan possédait
une puissance considérable, qui lui
permit de disputer l’hégémonie à
Charles Quint
en Europe centrale et en
Afrique du Nord, au shah d’Iran en
Asie occidentale. Sollicité par
François Ier,
il apporta son aide à celui-ci pour
obliger Charles Quint à disperser
ses forces. Si la Hongrie a été un
continuel champ de bataille, c’est
qu’elle constituait un lieu
stratégique dont Soliman avait bien
compris l’importance; il y fit
porter son action offensive, de même
qu’il encouragea les activités de
ses corsaires en Afrique du Nord,
point faible des Espagnols; en
outre, ces corsaires contribuaient à
fixer loin des côtes de la
Méditerranée orientale la flotte
espagnole dont la menace n’était pas
négligeable.
Soliman a été d’une très
grande
tolérance vis-à-vis des
étrangers dans l’Empire, ainsi qu’à
l’égard des chrétiens et des juifs.
L’octroi de
capitulations
aux Français a été une des marques
de sa bienveillance.
Le législateur
L’action de Soliman le Magnifique
n’a pas été moindre en politique
intérieure, et son surnom de
«Législateur» est mérité, car durant
son règne il promulgua un grand
nombre de règlements visant à
organiser ou à améliorer
l’administration des provinces, et
notamment des provinces récemment
conquises: l’étendue même de
l’Empire réclamait une remise en
ordre de l’administration, un
contrôle de son action, en
particulier dans le domaine
financier; il fallait aussi recruter
et entretenir l’armée et la marine,
veiller à la sécurité des
populations, assurer à celles-ci de
bonnes conditions de vie et de
travail, d’où la multitude de ces
règlements, établis à partir des
coutumes et traditions locales et
des lois musulmanes en vigueur chez
les Ottomans.
Soliman a été un
souverain
autoritaire, contrôlant de
près ses grands vizirs, qui furent
tous des hommes remarquables mais
n’en subirent pas moins parfois les
foudres du sultan. Il ne toléra pas,
chez ses fils, la moindre velléité
d’indépendance: deux d’entre eux,
Moustafa
et Bayézid,
coupables de rébellion, furent
exécutés; le second servit de héros
à Racine pour l’une de ses tragédies
(Bajazet). Peut-être cette
rigueur de Soliman a-t-elle été
encouragée par son épouse
Khourrem
Sultane, connue par les
Occidentaux sous le nom de
Roxelane;
d’origine slave, elle a exercé une
grande influence sur le sultan et
s’est employée à ce que son fils,
Sélim (Sélim II), puisse accéder au
trône.
Les lettres et les arts
Le siècle de Soliman a été
particulièrement brillant dans le
domaine de la littérature et de
l’art. Outre de grands chroniqueurs
qui se sont plu à chanter la gloire
et les œuvres de la dynastie et du
souverain, des poètes considérés,
comme des plus grands, Fouzoûlî et
Bâkî, ont vécu à cette époque.
Mais c’est surtout l’art qui a
marqué cette période: grâce à ses
immenses ressources financières, le
sultan a pu entreprendre, à
Constantinople en particulier, des
constructions de grande envergure;
il a été aidé en cela par un
architecte remarquable, Mimar Sinan,
qui, s’inspirant de la basilique
Sainte-Sophie, a créé un type de
mosquée original et grandiose, dont
les plus beaux exemples sont les
mosquées de Shahzadé et de Soliman à
Istanbul, et de Sélim à Edirné. En
outre, la décoration de cette époque
a été particulièrement heureuse, et
les faïences de Nicée, où apparaît
le fameux «rouge tomate», ont ajouté
à la splendeur de cet art.
Soliman fut d'abord un législateur,
le kanuni, servi par de
remarquables juriste. Son code, le
Kanuname,
fur un des recueils de lois les plus
remarquables de l'Histoire. Pour
assurer l'exécution des lois,
Soliman et son grand vizir (jusqu'en
1536 le remarquable Ibrahim)
multiplièrent le nombre des
fonctionnaires formés dès l'enfance
par une méthode analogue à celle qui
présidait au recrutement des
janissaires, le devchirme "ramassage
qui consistait à enlever dans les
foyers chrétiens des Balkans un
certain nombre d'enfants
généralement âgés de moins de cinq
ans".
S'appuyant sur ces fonctionnaires,
Soliman renforça sa tutelle sur la
féodalité des timariotes : le
règlement de 1530 disposa que les
fiefs militaires seraient désormais
attribués à Istanbul par le sultan
ou son administration. Il s'agissait
de tuer dans l'oeuf tout germe de
séparatisme sans toucher à la grande
propriété. Mais cette pratique
devait ultérieurement favoriser les
intrigues de sérail lorsque les
successeurs de Soliman ne furent pas
capables de diriger eux-mêmes
l'administration. Soliman avait créé
dès son avènement un climat de
détente lorsqu'il restitua les biens
confisqués du temps de Sélim et
renvoya dans leur pays les
prisonniers égyptiens.
Ordre et
sécurité règnent dans l'Empire Turc.
Voilà qui favorise le commerce et
l'activité économique. Cet Empire
offre le spectacle d'une grande
prospérité. Il est probable que
cette conjoncture favorable doit
beaucoup à la libération des paysans
consécutive à la conquête des
Balkans : sans doute les paysans
ont-ils à s'acquitter de leurs
obligations envers le fisc
(capitation et impôt territorial) et
de quelques redevances à leurs
seigneurs, titulaires des timars.
Mais ils ont été
libérés des corvées et leur
communautés sont restées maîtresses
de la terre.