Marc
Aurèle était apparenté à la famille impériale : sa tante
paternelle était la femme d’Antonin. Son père était mort
jeune et n’avait pas eu le temps de se hisser aux plus hauts
postes de l’état, mais son grand-père paternel,
Marcus Annius
Verus, fut trois fois consul. Du côté de sa mère les consulats
foisonnaient également. En 138, dès l’âge de 17 ans, il était
tout désigné au trône. Ses ascendances et ses qualités
personnelles avaient plu à
Hadrien. Nous sommes remarquablement
bien renseignés sur son entourage, sa famille, ses goûts grâce
à ses Pensées. Ce fut un empereur qui chercha à
mettre en accord sa philosophie et son action, sans toujours y
parvenir toutefois. Il n’est d’ailleurs pas certain que cet
intellectuel introverti dont les vertus sont évidentes ait été
l’empereur que la situation réclamait. En effet, il était de
santé fragile (maux d’estomacs), foncièrement pessimiste, sa
« formation professionnelle » laissait en outre à désirer.
Dès 18 ans il fut questeur, consul en 140, consul pour la deuxième
fois en 145, à 24 ans donc, il épouse Faustine la Jeune, fille
d’Antonin, en 147. Mais jamais il ne reçu de commandement
militaire, ni de gouvernement de province, Antonin ne le laissa
pas même quitter l’Italie. Ce fut un tort et son apprentissage
politique en souffrit.
A la mort d’Antonin,
Marc Aurèle fut
reconnu sans problème par le sénat, il demanda que son frère,
Lucius Verus , fût associé à son pouvoir. Une collégialité
s’installa donc, c’était une nouveauté constitutionnelle. On
a reproché à Marc Aurèle d’avoir mis fin au régime du
« choix du meilleur » en rétablissant l’hérédité
directe pour son fils,
Commode. Mais on peut se demander ce qui
serait advenu si l’empereur avait déshérité son fils au
profit d’un meilleur que lui : une guerre civile à n’en
pas douter !
Avec
le sénat ses rapports furent excellents ; il institua de
nouvelles charges (comme celle de préteur tutélaire) et apporta
de nombreuses autres modifications (sa législation fut fort
abondante et indiquait un penchant vers plus d’humanité et d’équité).
Mais dans l’ensemble, sa politique fut conservatrice :
attachement aux distinctions sociales et au maintien des privilèges
qui distinguaient entre honestiores et
humiliores.
Sa politique fiscale fut très stricte et parfois dure, les
guerres rendaient la crise financière menaçante.
Marc
Aurèle fut un homme superstitieux, ce dont son caractère
philosophique aurait du le préserver. Il ne rejeta qu’une seule
religion : le christianisme. Il ne fit d’ailleurs rien pour
éviter les persécutions aux chrétiens. Il mourut le 17 mars 180
à Vindobona (Vienne).
Il
succéda à son père sans difficultés. Mais Commode, qui était
le premier empereur à « naître dans la pourpre »
n’avait pas que des qualités ! Sa prétention à la
divinité, sa paresse, sa débauche et sa cruauté firent de lui
un empereur médiocre. Mais son entourage était de valeur.
Lorsque son père mourut à Vindobona, Commode
s’empressa de
conclure la paix avec les barbares danubiens et s’en retourna à
Rome. Il laissa le pouvoir à ses collaborateurs dans les premières
années de son règne. Cette situation aurait peut être perdurée
si une première conjuration n’avait éclaté. Les intrigues étaient
le fait de sa sœur, Lucille, et bientôt l’on tenta de
poignarder l’empereur (dans des conditions bizarres qui ne font
pas penser à une véritable envie de tuer Commode). La
répression
ne tarda pas, la famille impériale, d’importants sénateurs et
Paternus, le préfet du prétoire, furent exécutés.
Commode était
désormais soupçonneux et détesté du sénat. Il rechercha alors
l’appui des chevaliers et l’obtint par le biais de
Perennis
(qui gouverna réellement de 182 à185). Mais les sénateurs ne
pouvaient souffrir plus longtemps la prépondérance d’un
chevalier ; Perennis fut accusé de prétendre au trône et
succomba au mécontentement de l’armée de Bretagne et aux
intrigues du chambellan
M.Aurelius Cleander. Cet ancien esclave
phrygien marqua de son influence la seconde moitié du règne (de
185 à 189). La situation se dégrada rapidement, finalement
Cleander fut tenu pour responsable d’une disette (organisée par
l’un de ses ennemis) et réprima les émeutes de manière
sanglante. Commode le fit assassiner en 189 pour apaiser la foule.
Ce fut alors la maîtresse de l’empereur,
Marcia, son mari et le
préfet du prétoire qui devinrent les personnages influents du régime.
De son côté, l’empereur, s’enfermant dans une sorte de folie
mystique, faisait régner une terreur sans
nom. Cependant cette
situation se bornait à Rome, les provinces épargnées étaient
bien administrées par des hommes compétents comme
Septime
Sévère, Clodius Albinus, Pescennius Niger et
Helvius Pertinax (hommes qui
se retrouveront en compétition en 193).
Au
niveau financier, il n’est pas certain que le règne de Commode
aggrava la crise financière qui avait débuté sous Marc Aurèle,
mais la crise ne fut ni comprise ni combattue. Ce règne « calamiteux »
à bien des égards profita cependant aux chrétiens. En effet,
peu soucieux du sort de l’empire, Commode ne se préoccupa pas
de ceux qui en détruisaient les fondements, d’ailleurs Marcia
passait pour être chrétienne. Bientôt Commode s’ombra dans
une sorte de folie mystique, il se prenait pour un dieu, en
l’occurrence Hercule. Quand il décida de sacrifier les deux
consuls élus pour 193 et de parcourir la ville à la tête de ses
gladiateurs, on décida de se débarrasser de ce « débile
mental », il fut étrangler par son entraîneur, l’esclave
Narcisse, le 31 décembre 192.
Depuis
la mort de Trajan en 117, l’Empire vivait dans la paix (mis à
part quelques petits incidents aux frontières) ; mais en 19
ans de règne, Marc Aurèle eut à supporter 17 ans de guerres…C’est
un véritable tournant dans l’histoire de l’Empire.
Marc
Aurèle était peu enclin à la guerre, son tempérament
et son éducation ne faisaient pas de lui un conquérant.
Il était cependant entouré de généraux habiles : Statius
Priscus, Avidius Cassius et
Pertinax, sans oublier
Lucius Verus
qui prit la direction nominale des opérations. C’est le roi des
Parthes, Vologèse III, qui décida de profiter de l’arrivée
d’un nouveau roi pour s’emparer de l’Arménie que la fermeté
d’Antonin lui avait rendu inaccessible. Les romains subirent
d’abord deux revers importants, mais en 163 ils entamèrent la
campagne contre la Parthie, Cassius était à la tête des armées.
Les romains s’imposèrent et la paix fut conclue en 166. En 172,
les romains durent secourir le roi qu’ils avaient installé, il
avait été chassé par le parti favorable aux Parthes. Cette
nouvelle guerre fut un succès mais eut deux conséquences
funestes :
-
L’armée rapporta la peste (elle
sévit durant près de 20 ans).
- Marc Aurèle confia de large pouvoir en Orient à
Cassius, autorité qui lui facilitera l’usurpation en 175.
Elles
furent plus longues et plus périlleuses. L’Europe
septentrionale était alors soumise à des mouvements de peuples
qui ne tardèrent pas à démontrer la faiblesse de la conception
statique du limes d’Hadrien. Ce fut la grande migration
des Goths et des
Gépides qui menaça le plus l’empire. Ces
peuples se heurtèrent à ceux installés aux frontières du limes,
ce furent principalement les Marcomans. Devant cette situation,
les Marcomans n’eurent d’autre choix que de franchir la frontière
pour espérer s’établir de l’autre côté du limes.
C’était le début des grandes invasions qui allaient venir à
bout de l’Occident romain. La
première des guerres « marcomanniques » débuta en
169 et dura jusqu’en 174. Les Marcomans et les
Quades attaquèrent
en force le long du Danube (le moral romain n’était alors pas
très reluisant, Lucius Verus était mort et la peste faisait des
ravages).
Les barbares remportèrent de nombreuses victoires et
s’infiltrèrent dans le territoire romain. La panique s’empara
de Rome. Mais bientôt la contre-offensive romaine, menée dès
171 par Marc Aurèle lui-même, obligea une partie des barbares à
la reddition. Pour finir, Marcomans et Quades furent contraints
d’implorer la paix à leur tour. Notons au passage que le préfet
du prétoire, Macrinius Vindex, avait perdu la vie dans les
combats. La paix dura environ deux ans, mais en 177
la guerre reprit.
Les Quades et les Marcomans allaient être défait par le nouveau
préfet du prétoire, Tarrutenius Paternus.
L’Histoire Auguste
nous rapporte que Marc Aurèle fit alors le dessein de conquérir
tout le pays pour créer de nouvelles provinces. On ne sait pas
s’il faut se fier à l’Histoire Auguste, mais de toute façon
la mort de l’empereur, le 17 mars 180, allait mettre un terme à
ce projet. Commode
devait choisir entre continuer la guerre ou conclure la paix,
c’est la seconde solution qu’il choisit. Pompeianus n’était
pas de son avis. Les modernes ont reproché cette attitude à
Commode, mais peut-être plus qu’une éventuelle « lâcheté »
ou qu’un ardent désir de retourner à Rome, il faut comprendre
que l’armée romaine était épuisée et qu’une grande
offensive était impossible.
Les
premières grandes invasions avaient donc été arrêtées, mais
non sans peine !
Les
autres secteurs de l’empire furent relativement plus calmes,
relevons tout de même :
- Des mouvements qui agitaient l’Europe centrale.
- Des actes de piraterie à l’embouchure du Rhin.
-
Des incursions en Bretagne (ou des généraux de
valeurs commandèrent : Calpurnius Agricola, Pertinax,
Clodius Albinus).
- En Afrique, des agitations des maures de Maurétanie.
La défense
des frontières de l’empire était de plus en plus confiés à
des troupes spécialisées, quasi barbares, les
numeri,
dont le nombre s’accrut sous Commode.
Quand la crise de l’empire
romain débute-t-elle vraiment ? La plupart des auteurs la
situent sous Septime Sévère, quelques-uns sous Commode, mais très
peu sous Marc Aurèle (celui-ci jouit de la protection de son
excellente réputation personnelle), cependant en regardant d’un
peu plus près on constate que la crise commença peut-être bien
sous l’empereur philosophe. Essayons de voir le détails.
Les guerres marcomanniques montrèrent
bien la situation plus que précaire, économiquement parlant, de
l’empire. La guerre parthique avait déjà coûté cher, il faut
encore y ajouter les dégâts de la peste (perte notable de main
d’œuvre, notamment pour les mines). L’insécurité qui régnait
alors en Europe était loin d’être bénéfique aux échanges
commerciaux, il faut d’ailleurs relever les terribles difficultés
liées au transport dans l’empire, certes les voies de transport
étaient bonnes, mais les moyens de se déplacer étaient désastreux.
Évidemment il est plus que risqué de vouloir attribuer à une
grande crise une cause unique, nous ne le ferons pas. La précarité
de l’économie romaine provenait de divers facteurs dont nous
avons déjà esquissé certains, à ceux-ci il faut ajouter
l’épuisements
des sols (dans une moindre mesure), l’épuisement des mines
(facteur qui n’est cependant pas déterminant non plus), la médiocrité
de la circulation (monétaire, humaine, des informations, des
ordres…), le niveau de vie très bas (donc pouvoir d’achat médiocre),
les surcharges imposées par les guerres…autant de facteurs qui,
dès le règne de Marc Aurèle, entament la crise de l’empire
romain. Sous Marc Aurèle déjà, la fiscalité s’alourdit, des
taxes spéciales sont appliquées à certaines régions, des
krachs bancaires retentissant ont lieu (ainsi celui de l’esclave-banquier
et futur pape, Calixte).
Le marasme économique ne tarde
pas à atteindre la vie urbaine. La crise particulière des villae
est prépondérante, plusieurs facteurs expliquent cette crise :
D’abord la crise de l’esclavage lui-même, ensuite la
concurrence des latifundia (qui est autarcique mais en plus
susceptible de commercialiser ses excédents). Sous Marc Aurèle
on constate une décadence du nombre de construction, ainsi, ce
qui est révélateur, d’une diminution des
dédicaces évergétiques.
En ce qui concerne le ravitaillement, il faut bien dire que les
empereurs ne se soucient que de celui de Rome (qui est confié aux
magistrats municipaux que sont les édiles). Des émeutes éclatent
(surtout en Orient → villes plus nombreuses sur un
territoire plus exigu). On a vu que Cleander, le favori de
Commode, fut sacrifier pour calmer le mécontentement populaire
lors d’une disette. Il faut retenir que par divers facteurs
(notamment l’établissement des vétérans en campagne) la
romanisation se dissocie désormais de l’urbanisation.
Cette
ruralisation caractérise les III et IV siècle. Les riches
fuient, eux aussi, les villes. Ils privent ainsi les pauvres de
leurs « bons offices » et aggravent donc la situation
du petit peuple. En plus ils forment, en se réfugiant dans leurs
propriétés de campagne, une classe de magnats locaux qui règne
sur les colons qui sont devenus des clients.
On peut dire que
la décadence de la vie urbaine tient tout autant de la désaffection
des riches que du déclin de l’économie esclavagiste.
Les modernes ont de plus en plus
tendance à considérer le règne de Marc Aurèle comme désastreux ;
son éducation, trop théorique, ne l’a guère préparé à
l’action. Son régime s’appuie sur l’aristocratie sénatoriale
et sur les riches notables des provinces romanisées. A ce niveau
là, Commode s’accorde davantage avec son temps, en effet,
il
s’est appuyé sur les chevaliers (la classe équestre est alors
de plus en plus prépondérante et c’est en son sein que sont
recrutés les chefs militaires et les hauts fonctionnaires). Suite
à ses soupçons conçernant les ambitions de Perennis, Commode va
s’en remettre aux affranchis (plus précisément à sa
domesticité orientale qui était exempte d’ambition suprême).
Commode va aussi chercher la faveur des prétoriens, rappelant
ainsi la période détestée de
Néron ; il va négliger les
armées provinciales et les provinces elles-mêmes (sauf l’Afrique).
Sa politique semble se résumer à un seul véritable objectif :
la fondation d’une monarchie absolue et divine.L’influence des armées se
fait toujours plus grande. Les chefs de guerre sont de moins en
moins solidaires du sénat, ils penchent du côté d’une
monarchie militaire et absolue. L’ambition et la révolte d’Avidius
Cassius ouvrent l’ère des grands généraux.
C’est aussi la fin de
l’autonomie municipale, sans entrer dans le détails des raisons
de ce déclin, soulignons simplement que les décurions des
provinces sont désormais partisans d’un Etat fort, à même de
les protéger de leurs ennemis (les grands propriétaires, les
pauvres, l’armée ). Ainsi, l’absolutisme voit disparaître
l’un des grands obstacles que la tradition libérale du
principat lui opposait ; les cités sont réduites à de
simples « unités administratives », elles acceptent
alors plus facilement l’absolutisme.
Concluons en soulignant que les
classes populaires se distinguent de moins en moins, colons,
affranchis et esclaves sont sur un quasi seuil d’égalité face
à la pauvreté. Les humiliores ne se sentent plus solidaires des
honestiores qui les exploitent.