|
Selon le
Petit Robert, une révolte est
d'abord, une "action
collective, généralement accompagnée
de violences, par laquelle un groupe
refuse l'autorité politique
existante, la règle sociale établie
et s'apprête ou commence à les
attaquer pour les détruire".
C'est aussi une "résistance,
une opposition violente et indignée,
[une] attitude de refus et
d'hostilité devant une autorité, une
contrainte".
Nous
analyserons donc les deux façons
qu'avaient les esclaves noirs
d'Amérique de se révolter contre
leurs oppresseurs : la
résistance,
que nous appellerons
révolte
individuelle, et la
révolte
collective proprement
dite, c'est-à-dire le
complot
organisé. Nous verrons
ensuite par quels moyens les Blancs
cherchaient à les empêcher et les
réprimaient
Révoltes
individuelles
L'esclave
ne veut pas travailler
Il feint
la maladie ; certains pratiquent
l'automutilation ; certaines mères
sont allées jusqu'à tuer leur enfant
nouveau-né pour ne pas qu'il subisse
l'esclavage. Le bon état de santé
des esclaves étant le principal
garant de la bonne marche et du bon
rendement d'une plantation, la
maladie, feinte ou réelle, était un
moyen de ne pas travailler ou de
travailler moins : le maître devant
préserver son investissement
Prétendre ignorance ou incompétence
Ce qui
va dans le sens de l'opinion des
Blancs sur les Noirs qui sont
considérés comme des arriérés, des
bons à rien, à peine capables de
faire ce qu'on leur demande
correctement. Un des arguments pro
esclavagistes était que les Noirs
étaient inférieurs
intellectuellement, qu'ils étaient
beaucoup moins sensibles à la
douleur que les Blancs et que donc
ils ne ressentaient pas leur
soumission et la dureté de leur
condition aussi douloureusement que
l'auraient ressenti des Blancs. Se
marque ici le principe de
l'inégalité des races
Sabotage
La
destruction des outils et des moyens
de production était une façon d'être
au chômage, et de ne pas travailler.
Il était aussi courant d'exercer des
brutalités envers le bétail, afin
que celui-ci soit hors d'état de
travailler (c'était aussi peut-être
une façon de passer sa colère et de
ravaler sa honte, en tout cas
d'exercer son potentiel d'autorité
sur un être vivant plus servile que
soit). Des esclaves pouvaient
également abîmer les récoltes ou les
semis, ce qui entraînait un
gaspillage et par conséquent une
baisse des rendements et donc, au
final, de la richesse du planteur.
Dans la
perspective de la rentabilité de
l'esclavage, on peut relever les
conclusions d'Eugène
Génovèse :
* les
Noirs ne se voient confier que du
matériel et des outils médiocres du
fait de leur inhabileté
(moindre rendement)
* les
engrais, qui coûtent chers, sont peu
répandus car du fait de la mauvaise
volonté des Noirs, l'épandage est
mal fait (gaspillage)
* pas de
chevaux qui travaillent bien mais
sont peu résistants aux mauvais
traitements, mais utilisation de
bœufs et de mulets pour tirer les
charrues
* très maigre rendement de la
plantation, surtout si on la compare
aux lopins cultivés par les esclaves
Prendre la fuite
*
individuelle = le
marronnage
(appellation issue de
l'hispano-américain "cimaron"
signifiant esclave, dont
l'étymologie est elle même issue de
l'ancien espagnol "cimarre" voulant
dire le "fourré") : les Noirs
"marrons" vont vivre dans les forêts
et marais ou bien tentent de quitter
le Sud (surtout les esclaves du haut
Sud) en marchant de nuit, hors des
routes, et plus tard grâce au chemin
de fer clandestin. Ils bénéficient
de la complicité d'autres esclaves
et certains parviennent à fabriquer
de faux laissez-passer ou de faux
papiers d'affranchis.
Mais les
chances de survie et de liberté
étaient très minces car, comme on le
verra dans une 3è partie, les
esclaves fugitifs étaient traqués
par des chasseurs d'esclaves.
*
généralisée : tous les esclaves
quittent la plantation pour vivre
dans les bois puis revenir
d'eux-mêmes = grève
Révoltes collectives
Mutineries
Elles
étaient fréquentes à bord des
négriers qui transportaient leur
"marchandise" vers les Etats Unis ;
à tel point qu'une partie d'entre
elle était considérée, dès avant le
voyage, comme perdue, pour cause de
soulèvements. Les deux mutineries
les plus retentissantes eurent lieu
après l'abolition de la traite (1807
: le Congrès vote une loi
interdisant l'importation de Noirs
africains aux États-unis) et
soulevèrent l'opinion en raison des
enjeux idéologiques que les procès
des mutins entraînèrent.
L'Amistad,
printemps 1839
Un
navire négrier quitte Cuba où des
Espagnols ont acheté une
cinquantaine d'esclaves noirs, en
direction de l'île de Principe. Les
esclaves, menés par
Cinquez,
se révoltent, tuent le capitaine et
contraignent les Espagnols à se
diriger vers l'Afrique. Mais au lieu
de faire demi-tour, les marins
espagnols mettent le cap au nord et
pendant 63 jours, le bateau longe
les côtes américaines, tandis que la
faim et la soif déciment les
passagers. C'est en août qu'ils
parviennent à rejoindre Long Island
où le bateau est arraisonné et les
mutins arrêtés et emprisonné.
S'ensuit
un procès à New Haven qui enflamme
le débat entre esclavagistes et
abolitionnistes. La Société
Abolitionniste Américaine obtient la
libération des mutins grâce à un
plaidoyer de
John Quincy
Adams (ex-président des
États-unis de 1825 à 1829) de plus
de 8 heures. En 1842, les mutins
regagnent leur pays.
C'est
donc un des rares exemples d'une
révolte noire réussie
Le
Créole, 1841
C'est en
1841 que les esclaves embarqués sur
le Créole se révoltent et
s'emparent du bateau. Ils se
réfugient à Nassau (capitale des
îles Bahamas) et obtiennent des
Anglais leur liberté.
Complots collectifs
On ne
savait pas toujours qui étaient les
auteurs d'incendies criminels ou de
sabotages, mais les Noirs en étaient
souvent rendus responsables et
châtiés. L'état le plus exposé aux
révoltes était la Caroline du Sud,
où les Noirs étaient plus nombreux
que les Blancs. Il n'y eut pas aux
États-unis autant de révoltes qu'aux
Antilles ou au Brésil, où elles
furent plus nombreuses et plus
sanglantes, du fait d'un nombre
beaucoup plus élevé d'esclaves
déportés.
*
Premier complot d'Africains en
1663
dans le comté de Gloucester en
Virginie
* La
première révolte à être bien connue
est celle de
1712
à New York où "plusieurs
esclaves complotèrent de se venger
de leurs maîtres pour des
traitements durs qu'ils avaient
subis de leur part, en vue d'obtenir
leur liberté. Liés entre eux par la
succion de leur sang et frottés de
poudre pour les rendre invincibles,
les conspirateurs s'armèrent de
pistolets, d'épées, de couteaux, de
machettes. Dans la nuit du 6 avril,
ils mirent le feu à plusieurs
habitations et tuèrent une dizaine
de Blancs qui cherchaient à éteindre
les incendies. La milice intervint
rapidement pour capturer les
rebelles, dont certains préférèrent
se suicider. Quant aux 25 autres,
ils périrent de façon brutale et
cruelle, au point de ne laisser
aucun survivant". (C. Fohlen)
*
Septembre 1739 :
révolte de
Stono, près de
Charleston, conduite par un certain
Jimmy . Son but : rejoindre la
Floride espagnole qui recueillait
des esclaves fugitifs. En chemin,
ils incendièrent des plantations et
tuèrent des planteurs. La milice
intervient et capture les révoltés.
Mais un climat de psychose
s'installe en Caroline parmi les
Blancs ; trois ans après, des
esclaves ayant participé à cette
révolte sont encore arrêtés ; en
1749, la découverte d'un complot,
vrai ou supposé, à Charleston
entraîne l'exécution d'une
cinquantaine de Noirs.
* 1741 :
la découverte d'un complot entraîne
la mort d'une trentaine de Noirs à
New-York
* c'est
en 1791
que l'esclave noir haïtien François
Dominique Toussaint, dit
Toussaint
Louverture, prend la tête
d'une révolte dans son pays. Ce
soulèvement général, soutenu par les
acteurs de la
Révolution
française, mène à
l'abolition de
l'esclavage en 1793. Le
premier pouvoir noir autonome est
constitué en 1800, lorsque T.
Louverture prend le titre de
gouverneur général de St Domingue.
Les succès de cet ancien esclave
devenu homme politique sont
importants dans l'histoire des
esclaves américains car ces derniers
en eurent connaissance et placèrent
Toussaint comme un exemple et voyait
en sa réussite l'espoir de réussir
eux aussi, un jour, un complot et de
se libérer enfin.
*
Gabriel
Prosser, esclave noir de
Virginie se sent appelé par Dieu
pour délivrer les siens. Il prépare
la prise de Richmond pendant des
mois, regroupant autour de lui des
milliers d'esclaves qui lui jurent
obéissance. Ils se munissent d'épées
et de gourdins, mais la veille du
jour prévu, le le 30 août 1800, ils
sont dénoncés par deux des leurs :
les autorités en appellent à la
milice et à la cavalerie qui
capturent aussitôt les rebelles. Ils
sont aidés dans leur tâche par des
pluies violentes qui non seulement
paralysent les voies d'accès mais
aussi sèment le doute parmi les
Noirs sur l'origine divine du
soulèvement (si Dieu veut leur
libération, pourquoi empêche t-il
son accomplissement ?). S'en
suivirent des arrestations,
emprisonnements et pendaisons.
Gabriel,
capturé est exécuté le 7 octobre.
* 1822 :
parce qu'il a gagné à la loterie,
Demark Vesey,
charpentier de Charleston, achète sa
liberté. S'inspirant des exploits de
Toussaint Louverture, il prévoit
avec ses complices, de prendre la
ville, de l'incendier et de
s'emparer des bateaux du port pour
retourner aux Antilles dont il est
originaire. Le complot fut dénoncé
avant d'avoir débuté.
* 1831 :
soulèvement conduit par
Nat Turner
en Virginie, bilan : 60 morts
blancs. Cette révolte est
particulièrement bien connue car Nat
a dicté en prison ses confessions à
son avocat Thomas Gray. Dès sa
petite enfance, Nat se sent investi
d'une mission divine ; son entourage
le considère comme un prophète ; il
apprend sans difficultés à lire et
écrire et passe ses rares moments de
temps "libre" à lire ou fabriquer
des objets ; il est considéré comme
supérieur par ses camarades de
couleurs ("j'ai
grandi parmi eux avec cette
confiance dans la supériorité de mon
jugement qu'ils croyaient parachevée
par l'inspiration divine"),
mais se tenait à l'écart et
s'adonnait avec ferveur au jeûne et
à la prière. Ses compagnons sont
persuadés que c'est l'Esprit de Dieu
qui parle par sa bouche : il a sur
eux un grand ascendant et ils le
suivent donc lorsqu'il se prétend
investi par Dieu d'une oeuvre de
mort. Ils sont une poignée au début
de leur cavalcade sanglante, et se
retrouvent une quarantaine. Dans sa
confession, il raconte avec force
détails sa progression nocturne de
maison en maison, dans lesquelles
lui et ses camarades tuent sans
retenue d'âge ni de sexe, tous les
habitants blancs ("mon
but était de porter la terreur et la
dévastation partout où nous allions"
, "j'ai
examiné les corps mutilés là où ils
étaient étendus avec une
satisfaction muette et je suis parti
immédiatement à la recherche
d'autres victimes") ; il
reste terré pendant 6 semaines, puis
est capturé et mené en prison
Selon
Herbert
Aptheker, il y eut environ
250 complots noirs en deux siècles
d'esclavage, c'est très peu. On peut
donc supposer que la dissuasion et
l'organisation du système répressif
étaient très efficaces.
Mesures prises pour lutter contre
les révoltes d'esclaves
* dès le
bateau négrier, on essaie de séparer
les membres d'une même tribu.
Dans la plantation
*
système de gardes, rondes et
couvre-feu propre à chaque
plantation.
Il y a
un
régisseur pour surveiller
les travaux des champs, fouiller les
cabanes des Noirs.
Les
pouvoirs du planteur, du maître,
qu'il délègue au régisseur, sont
très étendus : il peut tout sur ses
esclaves, sauf les mutiler ou les
tuer sans motif c'est-à-dire, pour
reprendre les termes de
M. Fabre,
qu'il disposait "d'un
droit de justice plus étendu que
celui des seigneurs des temps
féodaux" ; "il
était à la fois législateur, juge,
gendarme et bourreau"
*
châtiments : corporels administrés
par le régisseur ou le maître,
privations de sorties ou de
laissez-passer ; travail
supplémentaire ; diminution des
rations ; emprisonnement ; pilori
(en Louisiane et en Géorgie) ; mise
aux fers (en particulier pour les
fugitifs) ; marquage au fer rouge
(idem) ; fouet
Le pouvoir
civil de l'Etat n'intervient pas
dans les conflits internes à la
plantation, ces divers
châtiments dépendent de la justice
du planteur, souverain sur son
domaine avec ses esclaves. D'où un
immense pouvoir grâce auquel, si
l'on suit le raisonnement de M.
Fabre, "des
maîtres d'un naturel équilibré se
trouvaient corrompus par le pouvoir
sans bornes que leur donnait
l'esclavage". La violence
inhérente à tout être humain n'avait
pas besoin d'être refoulée chez eux,
car ils pouvaient lui donner libre
cours sur ces êtres qu'ils
considéraient comme inférieurs et
dépourvus d'âme. C'est ainsi que se
comprend la cruauté des Noirs
révoltés dont il était question plus
haut, et la logique éternelle de la
spirale de la violence.
Au niveau local
*
importante
présence des forces armées
pour maintenir l'ordre : troupes
fédérales régulières et de
maréchaussée et surtout des milices.
Se sont des gardes et des
patrouilles locales organisées et
obligatoires : des groupes d'hommes
en armes, composés à tour de rôle
des hommes en âge de monter à
cheval, quadrillaient chaque
parcelle de terrains dans les Etats
du Sud. Elles avaient lieu à
intervalles réguliers de 1 à 4
semaines et elles doublaient les
rondes quotidiennes.
Un tel
déploiement devait inspirer crainte
et respect aux esclaves et ainsi
décourager tout espoir de révolte
Au niveau national
* les
codes noirs
visent à empêcher : le
rassemblement des Noirs (interdit
hors de la présence d'un Blanc) ;
l'éveil d'une conscience collective
(interdiction d'apprendre à lire et
écrire, de distribuer des tracts,
coller affiches...) ; les relations
entre esclaves noirs et Noirs
affranchis (dont les droits étaient
d'ailleurs bien inférieurs à ceux
d'un homme blanc).
* les
codes noirs deviennent plus
restrictifs et répressifs après
chaque complot
ex :
après les événements de 1740, le
code noir de Caroline du Sud devient
le plus sévère de l'époque :
interdiction de se réunir, de
quitter la plantation sans
autorisation, d'apprendre l'anglais,
de gagner de l'argent grâce au
commerce des produits de son
lopin,...; surveillance renforcée :
les planteurs doivent avoir un
travailleur blanc pour dix noirs ;
encouragement de la délation ;
affranchissement désormais soumis à
l'approbation de la législation de
la colonie
* 1793:
loi sur les
esclaves fugitifs (fugitive
slaves) : aux termes de cette
loi, un maître peut faire arrêter
son esclave en fuite même si
celui-ci a franchi les limites de
l'état.
Des
patrouilles pourchassaient et
reprenaient ceux qui parvenaient à
s'échapper pour les ramener à leur
maître. Celui-ci pouvait offrir une
récompense pour la capture des
esclaves fugitifs ; se généralisant
à grande échelle, cette pratique est
même devenue une profession à part
entière, et les
chasseurs
d'esclaves
s'enrichissaient vite, quoique
dangereusement.
* 1850 :
suite au renforcement de la
propagande abolitionniste et à
l'accroissement des activités du
chemin de fer clandestin, les
Sudistes obtiennent un renforcement
de la loi sur les esclaves fugitifs
: tout Noir soupçonné d'être fugitif
peut être arrêté sans mandat et sans
preuve de propriété. De plus, il est
interdit d'héberger un esclave
fugitif sous peine de sanction.
* Il y
eut des tentatives pour ralentir
l'accroissement de la communauté
noire : création d'un impôt sur
l'importation en provenance
d'Afrique ou des Caraïbes dont le
produit devait servir à faire venir
des travailleurs blancs d'Europe
afin d'avoir 1/10è de travailleurs
blancs.
Conclusion
Les
révoltes sont souvent caractérisées
par une extrême violence. C'est à
l'aune de cette violence que l'on
peut mesurer le poids insupportable
de l'esclavage ; des meneurs et
organisateurs sanguinaires,
illuminés de Dieu (comme dans le cas
de Nat Turner) ou déshumanisés par
les traitements reçus, ont été
suivis par des centaines d'autres
hommes qui pouvaient enfin, en
groupe, rendre la violence et le
mépris humains dont eux-mêmes
avaient été victimes depuis des
générations
Quelques
dures qu'aient été ces révoltes,
elles ne le furent pas autant que
celles du Brésil ou celles de
Toussaint Louverture à Haïti. Les
esclaves en Amérique latine sont
moins maltraités parce qu'ils
jouissent d'un statut légal qui les
protège, l'administration royale
limitant les abus. Mais c'est
paradoxalement parce qu'ils étaient
moins opprimés qu'ils se sont plus
souvent et révoltés et de façon plus
organisée, leur plus grande liberté
leur permettant de prendre
conscience de leur état et
d'organiser des soulèvements.
Comme le
constatait ironiquement
Frederick
Douglass, le plus célèbre
des esclaves fugitifs,
plus un
esclave est asservi, humilié et
accablé de travail et moins il pense
à sa liberté et aux moyens de la
retrouver.
On peut
donc dire que les esclaves noirs
étaient trop asservis, physiquement
et moralement pour qu'aucune de
leurs tentatives de révoltes puisse
aboutir. Ce n'est pas l'homme qui
est parvenu à ôter ses chaînes mais
l'Etat qui en a décidé ainsi, après
une guerre civile libératrice sans
être totalement salvatrice. Car pour
les partisans de l'esclavage, les
Noirs même libres restèrent des
êtres inférieurs, incapables de
comprendre et donc de se conformer à
leur morale et leur idéologie, et
donc condamnés à vivre à côté d'eux,
non avec eux.
|