Dans
quelles conditions des économies anciennes sont-elles projetées
dans le cycle de la croissance industrielle? Peut-on poser des
préalables, nécessaires et suffisants
à la révolution industrielle? Ou bien faut-il se contenter
de signaler modestement une série de concordances
chronologiques grossières entre des révolutions, agricoles,
démographiques, politiques, qui mènent d’une économie
de subsistance à une économie de profit?
Ces
questions sont aujourd’hui largement débattues et nous ne
pouvons guère donner qu’un aperçu
des difficultés rencontrées. Sans nous leurrer d’énormes
progrès sont probables dans ce domaine, puisque les
techniques de la démographie moderne, celles de la
comptabilité nationale peuvent être appliquées à de
longues séries statistiques du XVIII et du
XIX
siècle,
même si les historiens font des réserves nécessaires et
critiquent la qualité du matériau fourni par les documents
d’époque, rassemblé ou codifié de manière parfois
arbitraire ou anachronique. En outre, nombre d’études récentes
se proposent d’abandonner toute explication
linéaire de la révolution industrielle et se
contentent de décrire tel ou tel changement localisé
sans jamais lui donner un rôle quelconque de cause à effet.
L’heure, chez les historiens, est à l’observation
d’une multitude de facteurs qui traversent des sociétés pré-industrielles
mises en état d’instabilité. On recherche moins les
« causes » d’une révolution :
on observe le bouillonnement d’un système économique,
social et culturel à l’ancienne qui la porte et dont il
accouchera çà et là, sans règles impératives
ni modèles contraignants.
Avant
de scruter les prémices du changement, il est nécessaire de
dégager les caractères généraux
des économies anciennes, vers le milieu du XVIIIe
siècle.
Première
caractéristique:
La prépondérance de l’agriculture,
son poids déterminant dans la production. En Angleterre
et en France, les deux
pays qui vont les premiers accomplir leur révolution
industrielle, l’agriculture représente respectivement la moitié
et les trois quarts du revenu
national. Partout ailleurs elle en produit la meilleure part.
80 % au moins de la population vit à la campagne et y
travaille (A l’exception de quelques régions anglaises). L'Asie
et l’Afrique s’engourdissent dans leur routine agraire et
leurs réglementations minutieuses. Seules émergent quelques
zones colonisées par l’Europe ou en rapport avec ses commerçants.
L’Indien,
le Noir des régions côtières d’Afrique, l’indigène des
Indes orientales néerlandaises, celui des empires espagnols
ou portugais d’Amérique du Sud sont tous passés
à l’esclavage ou à un quasi-servage qui les fixe
à la terre, pour le plus grand profit du
trafiquant, du grand propriétaire ou du planteur. Le grand
domaine féodal, les terres louées assurent une maigre
subsistance et seule la plantation
s’est spécialisée et produit le tabac, le café, le sucre
expédiés en Europe, bientôt relayés par le coton. Ce sont
les mêmes types d’économies dans l’Europe de l’est. On
observe une situation semblable, avec des statuts personnels
plus souples et moins d’exportations dans presque toute
l’Europe méditerranéenne.
Par
contre, dans l’Europe à l’ouest de l’Elbe, le grand
domaine n’est plus une unité d’exploitation, mais un système
plus ou moins efficace pour collecter des fermages et
des impôts, une machine à sécréter la rente
foncière. Le servage a presque
totalement disparu et une société rurale à hiérarchie
complexe s’est modelée (ouvriers agricoles (« brassiers »
français ou cottagers anglais) qui peuvent parfois louer ou
posséder de la terre; petits et moyens propriétaires;
fermiers; métayers). Tous vivent en autarcie
à peu près complète, avec parfois une activité artisanale
ou industrielle de complément. Quelques uns seulement, à
l’image des farmers
anglais, pourront devenir des entrepreneurs agricoles, soumis
aux lois du marché nouveau créé par la révolution
industrielle.
Partout
dans le monde, les techniques ont peu
progressé, et les productivités
sont faibles. A part quelques zones d’Angleterre et
des Flandres, les vieux assolements biennaux ou triennaux sont
respectés, avec une jachère
morte qui laisse la terre improductive; l’élevage reste
extensif, sur les «communaux » d’Occident, comme sur les
grands domaines d’outre-mer. L'essentiel c’est
la production des «
grains
»,
ces
céréales qui sous forme de bouillies, de galettes et de pain
donnent la base de l’alimentation. Que la céréale de base
vienne à manquer par suite d’une série d’intempéries,
et la catastrophe éclate: la disette
s’étale entraînant l'augmentation du prix du pain. Dans
des organismes affaiblis par la faim, les épidémies se
propagent vite et ajoutent aux mortalités déjà croissantes.
Mais,
malgré les incertitudes de la production, malgré la médiocrité
d’ensemble, la terre reste le gage le
plus solide, le signe de la fortune et de la puissance.
Si bien que beaucoup de capitaux accumulés ailleurs —
dans
le commerce colonial par exemple —
s’investissent
dans l’achat de domaines et ne serviront pas les
nouveautés industrielles. La pensée économique, même
la plus neuve comme celle des physiocrates,
ne peut pas se détourner de la terre.
Médiocrité
et stagnation: caractéristiques du monde rural qui se
retrouvent dans la production industrielle (qui lui reste très
liée).
Dans
toutes les régions isolées, les paysans fabriquent eux-mêmes
les objets de première nécessité, tissus, vaisselle, petit
outillage, meubles. Parfois, quelques-uns, plus habiles et
plus ambitieux, peuvent colporter à la belle saison leur
production de l’hiver. A leurs côtés, des artisans, qui
gardent souvent une petite exploitation agricole, donnent des
objets plus complexes et mieux finis. A cette industrie
paysanne peut s’ajouter une industrie
rurale très dispersée; dans toutes les régions des
marchands-fabricants des villes vendent une matière première
à des ouvriers ruraux, groupés dans des régions déjà plus
spécialisées, et s’arrogent le monopole de l’achat et de
la vente du produit fini. C’est le domestic
system. Parfois, lorsqu’ils utilisent
quelques ouvriers, ils s’intitulent dès lors fièrement «
manufacturiers
» mais ils fournissent souvent à la fois le capital —
pour
acheter la matière première et les instruments de
production, comme le métier à tisser —
et
leur travail. Cependant, de plus en plus, au cours du XVIIIe
siècle, les activités se différencient: le négociant et le
fabricant peuvent être distincts; la «
manufacture
»
qui
était une simple réunion commerciale de multiples ateliers
familiaux «indépendants »
devient
parfois un bâtiment, situé près du lieu d’exploitation de
la matière première ou à proximité de l’eau et du bois ;
sources d’énergie, où le fabricant emploie des ouvriers
salariés. On passe ainsi, par une multitude de transitions,
au factory system d’où
jaillira l’industrie nouvelle. Mais
toujours domine l’aspect rural de l’activité.
Toujours aussi ses produits sont quasi exclusivement destinés
à la consommation. Les productions lourdes, de biens d’équipement,
issues de la mine ou de la forge, restent marginales et
dispersées. La seule fabrication
massive est celle des produits textiles.
En
fait, ce qui explique les stagnations de l’agriculture comme
la modestie et la dispersion de l’activité industrielle,
c’est en grande partie la faiblesse
de la circulation. Ces économies semblent figées
les hommes, les marchandises, les capitaux y circulent peu.
Aucun marché unifié n’y est dégagé. Pour les transports
la voie d’eau reste le moyen le
plus sûr; sur les rivières, et souvent les plus petites, une
navigation et un flottage très denses drainent lentement
d’importants convois. Et tout au long du siècle, les
techniques s’améliorent : endiguement, halage,
rectification des cours. Les canaux apparaissent aux Pays-Bas,
en France, en Espagne, en Angleterre surtout. Le transport
terrestre est au contraire plus médiocre, les progrès
des routes royales en Europe, sillonnées par les diligences
des messageries rapides, n’ont pas effacé les mauvais
chemins. On effectue à grand peine 15 à 20 km par jour. La
faible vitesse de circulation, la faible capacité des convois
et des bateaux rendent très cher tout transport. Si
une catastrophe céréalière intervient dans une région,
tout secours est difficile par
suite du coût des expéditions
de grains. De plus, jamais un marché n’est défini,
d’autant que les réglementations et les douanes intérieures
aggravent le cloisonnement des régions. Un seul secteur est
en rapide évolution, celui du grand
commerce maritime transocéanique et colonial.
Malgré des conditions de vie et de sécurité précaires, les
navires, mieux profilés, plus résistants, relient
fructueusement depuis le XVe siècle l’Europe occidentale
aux mondes nouveaux, accumulant une richesse importante.
Au
total, à l’exception de quelques compagnies de navigation
et de quelques armateurs chanceux qui ont pu équilibrer leurs
échanges et accroître leur rentabilité, partout des
marchés hétérogènes, mal soudés, à prix très inégaux;
des techniques médiocres; des capitaux et des marchandises
qui circulent mal.
Pourtant
l’afflux de métaux précieux
venus de l’Empire espagnol depuis le XVIe siècle a multiplié
les signes monétaires, amélioré les manipulations
d’argent, introduit l’Etat dans le circuit économique,
favorisé l’apparition de banques régulatrices dont la Banque
d’Angleterre fondée dès 1694
reste le modèle. Les profits du commerce international
rendront vite nécessaires des investissements nouveaux. Mais
la pensée économique «officielle»
de l’époque, le mercantilisme,
est incapable de formuler une théorie ou une pratique de la
croissance et de l’utilisation nouvelle des capitaux.
Pourtant, les phénomènes nouveaux de la hausse des prix au XVIIIe siècle, de l’essor de la rente foncière
suscitent des réflexions nouvelles, qui donneront, avec l’économie
politique anglaise et le libéralisme,
un fondement théorique à la croissance amorcée par la révolution
industrielle.
Il
ne faut pas cependant considérer ces économies comme
tout à fait bloquées. Des forces de renouveau les
travaillent sourdement et parfois même spectaculairement dans
certaines régions moins isolées que d’autres. Des formes
d’organisation du travail et des échanges peuvent s’y
manifester, qui assurent, du XVIIIe au XIXe siècle, une
transition lente mais sûre, soit vers l’industrialisation,
soit vers la désindustrialisation. C’est ainsi que depuis
une vingtaine d’années des historiens (et dans une plus
faible mesure les économistes) se penchent avec une extrême
attention sur toutes les manifestations de la « proto-industrialisation
». A son propos
ont été accumulés les monographies régionales et les
colloques scientifiques, au point que d’aucuns ont été
tentés d’en faire un modèle ou la manifestation tangible
d’un «mode de production de la
transition» dont l’évidence ruinerait, maintes spéculations
antérieures sur le take-off ou
la révolution industrielle elle-même.
Le
vocable (celui
de proto-industrialisation) fut lancé en 1969
par Franklin Mendels dans
une thèse sur la Flandre au XVIIIe siècle et dans un article
de 1972. Il y observait que, face à une relative stagnation
des vieilles industries urbaines largement retenues par la réglementation
tatillonne des corporations qui
figeait le marché du travail, devant aussi le blocage
de la circulation, alors qu’une vive demande d’échanges
venait des marchés extérieurs, et notamment américains, les
industries rurales s’étaient fortement développées au
XVIIIe siècle.
Tandis
que subsistait le domestic systern
de l’artisanat indépendant en autoconsommation locale
ou une rare production d’entreprise dans la sidérurgie et
les mines, un putting out system
(la « fabrique » en français) connaissait une belle
extension. Son fonctionnement était simple: Un marchand ou un
entrepreneur urbain (le putter out,
ou Verleger en
allemand) apporte une matière première, textile le plus
souvent mais parfois métallurgique, à un rural qui travaille
en famille à domicile, puis vient rechercher le produit
fabriqué et l’exporte hors de la région. Cette industrie
rurale aurait permis, selon Mendels, de briser les formes
anciennes de la production et aurait initié une
phase préalable de la révolution industrielle, la proto-industrialisation.
En
utilisant au mieux les temps morts de la vie agricole, en
mobilisant toute la famille, en particulier les aînés des
enfants, en augmentant la durée et le volume du travail dans
une minuscule cellule de production, en minimisant ainsi les
risques de troubles sociaux qu’engendrait la concentration
en manufactures, la protoindustrialisation aurait assuré à
moindres coûts, au moins en Flandre, la transition vers
l’industrie moderne.
On
a découvert un peu partout nombre de ces « fabriques rurales
»,
surtout
il est vrai dans des zones de polyculture parcellaire ou de
quasi monoculture céréalière où la morte saison était
longue (les régions viticoles sont peu mobilisées, car le
travail de la vigne est trop étalé au fil de l’année). On
a constaté que la proto-industrialisation n’avait eu ses
chances qu’en des régions où avait pu s’établir une délicate
et instable symbiose entre une agriculture déjà spécialisée,
un artisanat urbain et rural sollicités par des «
marchands-fabricants » et une capacité d’accès à des
marchés étrangers à la région. Mais à ce jour les
historiens observent aussi que si le « modèle » de
proto-industrialisation a pu survivre longtemps encore dans
des régions promises à l’industrialisation, comme dans
l’Angleterre centrale, dans le Nord de la France ou en
Belgique, à Lyon ou en Italie du Nord, ce qui laisserait
supposer qu’il y favorisa une
transition «
en
souplesse »,
dans
telle autre région, du pourtour de Londres au Languedoc ou en
Bretagne notamment, il déboucha
sur un échec de l’industrie moderne. Car, à
l’évidence, il n’a pas pu répondre —
et
cette fois en tous lieux —
à
une demande sans cesse croissante
de produits manufacturés, à une évolution
des techniques aussi, qui supposaient une nouvelle
organisation du travail, d’autres formes de mobilisation
du capital et un meilleur sens du
profit. Au total, sous réserve de nouvelles études en
cours, et si grands soient la pertinence et l’intérêt
intellectuel du mot, la proto-industrialisation fut bien,
comme l’affirme excellemment Pierre
Jeannin, « la roue de
secours du paupérisme rural », ce «
Janus
à deux faces » dont la logique « a
pour effet soit d’enclencher un processus de paupérisation,
de non-croissance, soit de préparer la percée du nouveau
système porteur de la croissance ».
D’autant
que nous ne savons pas encore de façon nette si, comme l’a
démontré Mendels pour la Flandre, elle eut des effets
démographiques assurés, en répondant à temps au
drame du surpeuplement,
tout en l’entretenant aussi, car elle favoriserait,
semble-t-il, un abaissement de l’âge du mariage. On
s’interroge aussi sur les chronologies si variables de sa
diffusion, sur sa géographie anarchique, sur les aspects
encore mal connus de ce commerce extérieur et international
qu’elle alimentait.
Des
historiens des pays en voie de développement font observer de
leur côté que voir de la proto-industrialisation partout régle
à très bon compte la question des transferts de technologie
d’un continent à l’autre, gomme les effets de domination
des pays promis à l’industrialisation sur les autres et
n’explique guère le sous-développement ou la désindustrialisation.
Il reste qu’en maintes régions d’Europe, dès le XVIIIe
siècle, fonctionna temporairement ou avec une belle longévité
un système qui préfaçait le capitalisme
et qui reposait pourtant sur des cellules familiales « précapitalistes
» ou hors capitalisme, où l’on vendait sa force à
n’importe quel prix, dans une terrible auto-exploitation de
la maisonnée devenue un atelier en
miniature.
Parfois,
comme en Suisse, il adoucit, il est vrai, les coûts sociaux
de l’industrialisation. Ailleurs il libéra brutalement une
main d’oeuvre rurale désemparée, qu’on retrouvera en
ville, là où l’on produisait mieux, en masse et à
meilleur compte. Ce ne
fut ni une étape obligatoire ni un
archaïsme condamné; pas davantage la preuve
qu’aurait pu surgir une «alternative » historique à la
production de masse. On se gardera donc de majorer ou péjorer
rétrospectivement la protoindustrialisation. Et l’on
s’attachera à l’examen de ces modifications de l’équilibre
des économies et des sociétés pré-industrielles qui, pour
être sans doute moins « révolutionnaires » qu’on ne
l’a longtemps dit, furent bel et bien décisives.