ATRIUM - Histoire Moderne (1789-1914)

En France, les historiens appellent Histoire moderne la période allant de la fin du XVe siècle à la Révolution française. Les historiens allemands et anglo-saxons parlent d'Histoire moderne pour la période s'étendant de la Révolution française à la signature du Traité de Versailles en 1920. Nous ne nous situerons dans aucune de ces traditions et appellerons Histoire Moderne la période englobant les événements se déroulant depuis la Révolution française de 1789 jusqu'à la Première Guerre mondiale (1914).

 

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Dans quelles conditions des économies anciennes sont-elles projetées dans le cycle de la croissance industrielle? Peut-on poser des préalables, nécessaires et suffisants à la révolution industrielle? Ou bien faut-il se contenter de signaler modestement une série de concordances chronologiques grossières entre des révolutions, agricoles, démographiques, politiques, qui mènent d’une économie de subsistance à une économie de profit

Ces questions sont aujourd’hui largement débattues et nous ne pouvons guère donner qu’un aperçu des difficultés rencontrées. Sans nous leurrer d’énormes progrès sont probables dans ce domaine, puisque les techniques de la démographie moderne, celles de la comptabilité nationale peuvent être appliquées à de longues séries statistiques du XVIII et du XIX siècle, même si les historiens font des réserves nécessaires et critiquent la qualité du matériau fourni par les documents d’époque, rassemblé ou codifié de manière parfois arbitraire ou anachronique. En outre, nombre d’études récentes se proposent d’abandonner toute explication linéaire de la révolution industrielle et se contentent de décrire tel ou tel changement localisé sans jamais lui donner un rôle quelconque de cause à effet. L’heure, chez les historiens, est à l’observation d’une multitude de facteurs qui traversent des sociétés pré-industrielles mises en état d’instabilité. On recherche moins les « causes » d’une révolution : on observe le bouillonnement d’un système économique, social et culturel à l’ancienne qui la porte et dont il accouchera çà et là, sans règles impératives ni modèles contraignants.

Avant de scruter les prémices du changement, il est nécessaire de dégager les caractères généraux des économies anciennes, vers le milieu du XVIIIe siècle.

Première caractéristique: La prépondérance de l’agriculture, son poids déterminant dans la production. En Angleterre et en France, les deux pays qui vont les premiers accomplir leur révolution industrielle, l’agriculture représente respectivement la moitié et les trois quarts du revenu national. Partout ailleurs elle en produit la meilleure part. 80 % au moins de la population vit à la campagne et y travaille (A l’exception de quelques régions anglaises). L'Asie et l’Afrique s’engourdissent dans leur routine agraire et leurs réglementations minutieuses. Seules émergent quelques zones colonisées par l’Europe ou en rapport avec ses commerçants.

L’Indien, le Noir des régions côtières d’Afrique, l’indigène des Indes orientales néerlandaises, celui des empires espagnols ou portugais d’Amérique du Sud sont tous passés à l’esclavage ou à un quasi-servage qui les fixe à la terre, pour le plus grand profit du trafiquant, du grand propriétaire ou du planteur. Le grand domaine féodal, les terres louées assurent une maigre subsistance et seule la plantation s’est spécialisée et produit le tabac, le café, le sucre expédiés en Europe, bientôt relayés par le coton. Ce sont les mêmes types d’économies dans l’Europe de l’est. On observe une situation semblable, avec des statuts personnels plus souples et moins d’exportations dans presque toute l’Europe méditerranéenne. 

Par contre, dans l’Europe à l’ouest de l’Elbe, le grand domaine n’est plus une unité d’exploitation, mais un système plus ou moins efficace pour collecter des fermages et des impôts, une machine à sécréter la rente foncière. Le servage a presque totalement disparu et une société rurale à hiérarchie complexe s’est modelée (ouvriers agricoles (« brassiers » français ou cottagers anglais) qui peuvent parfois louer ou posséder de la terre; petits et moyens propriétaires; fermiers; métayers). Tous vivent en autarcie à peu près complète, avec parfois une activité artisanale ou industrielle de complément. Quelques uns seulement, à l’image des farmers anglais, pourront devenir des entrepreneurs agricoles, soumis aux lois du marché nouveau créé par la révolution industrielle. 

Partout dans le monde, les techniques ont peu progressé, et les productivités sont faibles. A part quelques zones d’Angleterre et des Flandres, les vieux assolements biennaux ou triennaux sont respectés, avec une jachère morte qui laisse la terre improductive; l’élevage reste extensif, sur les «communaux » d’Occident, comme sur les grands domaines d’outre-mer. L'essentiel c’est la production des « grains », ces céréales qui sous forme de bouillies, de galettes et de pain donnent la base de l’alimentation. Que la céréale de base vienne à manquer par suite d’une série d’intempéries, et la catastrophe éclate: la disette s’étale entraînant l'augmentation du prix du pain. Dans des organismes affaiblis par la faim, les épidémies se propagent vite et ajoutent aux mortalités déjà croissantes.

Mais, malgré les incertitudes de la production, malgré la médiocrité d’ensemble, la terre reste le gage le plus solide, le signe de la fortune et de la puissance. Si bien que beaucoup de capitaux accumulés ailleurs dans le commerce colonial par exemple s’investissent dans l’achat de domaines et ne serviront pas les nouveautés industrielles. La pensée économique, même la plus neuve comme celle des physiocrates, ne peut pas se détourner de la terre.

Médiocrité et stagnation: caractéristiques du monde rural qui se retrouvent dans la production industrielle (qui lui reste très liée).

Dans toutes les régions isolées, les paysans fabriquent eux-mêmes les objets de première nécessité, tissus, vaisselle, petit outillage, meubles. Parfois, quelques-uns, plus habiles et plus ambitieux, peuvent colporter à la belle saison leur production de l’hiver. A leurs côtés, des artisans, qui gardent souvent une petite exploitation agricole, donnent des objets plus complexes et mieux finis. A cette industrie paysanne peut s’ajouter une industrie rurale très dispersée; dans toutes les régions des marchands-fabricants des villes vendent une matière première à des ouvriers ruraux, groupés dans des régions déjà plus spécialisées, et s’arrogent le monopole de l’achat et de la vente du produit fini. C’est le domestic system. Parfois, lorsqu’ils utilisent quelques ouvriers, ils s’intitulent dès lors fièrement « manufacturiers » mais ils fournissent souvent à la fois le capital pour acheter la matière première et les instruments de production, comme le métier à tisser et leur travail. Cependant, de plus en plus, au cours du XVIIIe siècle, les activités se différencient: le négociant et le fabricant peuvent être distincts; la « manufacture » qui était une simple réunion commerciale de multiples ateliers familiaux «indépendants » devient parfois un bâtiment, situé près du lieu d’exploitation de la matière première ou à proximité de l’eau et du bois ; sources d’énergie, où le fabricant emploie des ouvriers salariés. On passe ainsi, par une multitude de transitions, au factory system d’où jaillira l’industrie nouvelle. Mais toujours domine l’aspect rural de l’activité. Toujours aussi ses produits sont quasi exclusivement destinés à la consommation. Les productions lourdes, de biens d’équipement, issues de la mine ou de la forge, restent marginales et dispersées. La seule fabrication massive est celle des produits textiles.

En fait, ce qui explique les stagnations de l’agriculture comme la modestie et la dispersion de l’activité industrielle, c’est en grande partie la faiblesse de la circulation. Ces économies semblent figées les hommes, les marchandises, les capitaux y circulent peu. Aucun marché unifié n’y est dégagé. Pour les transports la voie d’eau reste le moyen le plus sûr; sur les rivières, et souvent les plus petites, une navigation et un flottage très denses drainent lentement d’importants convois. Et tout au long du siècle, les techniques s’améliorent : endiguement, halage, rectification des cours. Les canaux apparaissent aux Pays-Bas, en France, en Espagne, en Angleterre surtout. Le transport terrestre est au contraire plus médiocre, les progrès des routes royales en Europe, sillonnées par les diligences des messageries rapides, n’ont pas effacé les mauvais chemins. On effectue à grand peine 15 à 20 km par jour. La faible vitesse de circulation, la faible capacité des convois et des bateaux rendent très cher tout transport. Si une catastrophe céréalière intervient dans une région, tout secours est difficile par suite du coût des expéditions de grains. De plus, jamais un marché n’est défini, d’autant que les réglementations et les douanes intérieures aggravent le cloisonnement des régions. Un seul secteur est en rapide évolution, celui du grand commerce maritime transocéanique et colonial. Malgré des conditions de vie et de sécurité précaires, les navires, mieux profilés, plus résistants, relient fructueusement depuis le XVe siècle l’Europe occidentale aux mondes nouveaux, accumulant une richesse importante.

Au total, à l’exception de quelques compagnies de navigation et de quelques armateurs chanceux qui ont pu équilibrer leurs échanges et accroître leur rentabilité, partout des marchés hétérogènes, mal soudés, à prix très inégaux; des techniques médiocres; des capitaux et des marchandises qui circulent mal.

Pourtant l’afflux de métaux précieux venus de l’Empire espagnol depuis le XVIe siècle a multiplié les signes monétaires, amélioré les manipulations d’argent, introduit l’Etat dans le circuit économique, favorisé l’apparition de banques régulatrices dont la Banque d’Angleterre fondée dès 1694 reste le modèle. Les profits du commerce international rendront vite nécessaires des investissements nouveaux. Mais la pensée économique «officielle» de l’époque, le mercantilisme, est incapable de formuler une théorie ou une pratique de la croissance et de l’utilisation nouvelle des capitaux. Pourtant, les phénomènes nouveaux de la hausse des prix au XVIIIe siècle, de l’essor de la rente foncière suscitent des réflexions nouvelles, qui donneront, avec l’économie politique anglaise et le libéralisme, un fondement théorique à la croissance amorcée par la révolution industrielle. 

Il ne faut pas cependant considérer ces économies comme tout à fait bloquées. Des forces de renouveau les travaillent sourdement et parfois même spectaculairement dans certaines régions moins isolées que d’autres. Des formes d’organisation du travail et des échanges peuvent s’y manifester, qui assurent, du XVIIIe au XIXe siècle, une transition lente mais sûre, soit vers l’industrialisation, soit vers la désindustrialisation. C’est ainsi que depuis une vingtaine d’années des historiens (et dans une plus faible mesure les économistes) se penchent avec une extrême attention sur toutes les manifestations de la « proto-industrialisation ». A son propos ont été accumulés les monographies régionales et les colloques scientifiques, au point que d’aucuns ont été tentés d’en faire un modèle ou la manifestation tangible d’un «mode de production de la transition» dont l’évidence ruinerait, maintes spéculations antérieures sur le take-off ou la révolution industrielle elle-même.

Le vocable (celui de proto-industrialisation) fut lancé en 1969 par Franklin Mendels dans une thèse sur la Flandre au XVIIIe siècle et dans un article de 1972. Il y observait que, face à une relative stagnation des vieilles industries urbaines largement retenues par la réglementation tatillonne des corporations qui figeait le marché du travail, devant aussi le blocage de la circulation, alors qu’une vive demande d’échanges venait des marchés extérieurs, et notamment américains, les industries rurales s’étaient fortement développées au XVIIIe siècle. 

Tandis que subsistait le domestic systern de l’artisanat indépendant en autoconsommation locale ou une rare production d’entreprise dans la sidérurgie et les mines, un putting out system (la « fabrique » en français) connaissait une belle extension. Son fonctionnement était simple: Un marchand ou un entrepreneur urbain (le putter out, ou Verleger en allemand) apporte une matière première, textile le plus souvent mais parfois métallurgique, à un rural qui travaille en famille à domicile, puis vient rechercher le produit fabriqué et l’exporte hors de la région. Cette industrie rurale aurait permis, selon Mendels, de briser les formes anciennes de la production et aurait initié une phase préalable de la révolution industrielle, la proto-industrialisation.

En utilisant au mieux les temps morts de la vie agricole, en mobilisant toute la famille, en particulier les aînés des enfants, en augmentant la durée et le volume du travail dans une minuscule cellule de production, en minimisant ainsi les risques de troubles sociaux qu’engendrait la concentration en manufactures, la proto­industrialisation aurait assuré à moindres coûts, au moins en Flandre, la transition vers l’industrie moderne.

On a découvert un peu partout nombre de ces « fabriques rurales », surtout il est vrai dans des zones de polyculture parcellaire ou de quasi monoculture céréalière où la morte saison était longue (les régions viticoles sont peu mobilisées, car le travail de la vigne est trop étalé au fil de l’année). On a constaté que la proto-industrialisation n’avait eu ses chances qu’en des régions où avait pu s’établir une délicate et instable symbiose entre une agriculture déjà spécialisée, un artisanat urbain et rural sollicités par des « marchands-fabricants » et une capacité d’accès à des marchés étrangers à la région. Mais à ce jour les historiens observent aussi que si le « modèle » de proto-industrialisation a pu survivre longtemps encore dans des régions promises à l’industrialisation, comme dans l’Angleterre centrale, dans le Nord de la France ou en Belgique, à Lyon ou en Italie du Nord, ce qui laisserait supposer qu’il y favorisa une transition « en souplesse », dans telle autre région, du pourtour de Londres au Languedoc ou en Bretagne notamment, il déboucha sur un échec de l’industrie moderne. Car, à l’évidence, il n’a pas pu répondre et cette fois en tous lieux à une demande sans cesse croissante de produits manufacturés, à une évolution des techniques aussi, qui supposaient une nouvelle organisation du travail, d’autres formes de mobilisation du capital et un meilleur sens du profit. Au total, sous réserve de nouvelles études en cours, et si grands soient la pertinence et l’intérêt intellectuel du mot, la proto-industrialisation fut bien, comme l’affirme excellemment Pierre Jeannin, « la roue de secours du paupérisme rural », ce « Janus à deux faces » dont la logique « a pour effet soit d’enclencher un processus de paupérisation, de non-croissance, soit de préparer la percée du nouveau système porteur de la croissance ».

D’autant que nous ne savons pas encore de façon nette si, comme l’a démontré Mendels pour la Flandre, elle eut des effets démographiques assurés, en répondant à temps au drame du surpeuplement, tout en l’entretenant aussi, car elle favoriserait, semble-t-il, un abaissement de l’âge du mariage. On s’interroge aussi sur les chronologies si variables de sa diffusion, sur sa géographie anarchique, sur les aspects encore mal connus de ce commerce extérieur et international qu’elle alimentait. 

Des historiens des pays en voie de développement font observer de leur côté que voir de la proto-industrialisation partout régle à très bon compte la question des transferts de technologie d’un continent à l’autre, gomme les effets de domination des pays promis à l’industrialisation sur les autres et n’explique guère le sous-développement ou la désindustrialisation. Il reste qu’en maintes régions d’Europe, dès le XVIIIe siècle, fonctionna temporairement ou avec une belle longévité un système qui préfaçait le capitalisme et qui reposait pourtant sur des cellules familiales « précapitalistes » ou hors capitalisme, où l’on vendait sa force à n’importe quel prix, dans une terrible auto-exploitation de la maisonnée devenue un atelier en miniature

Parfois, comme en Suisse, il adoucit, il est vrai, les coûts sociaux de l’industrialisation. Ailleurs il libéra brutalement une main d’oeuvre rurale désemparée, qu’on retrouvera en ville, là où l’on produisait mieux, en masse et à meilleur compte. Ce  ne fut ni une étape obligatoire ni un archaïsme condamné; pas davantage la preuve qu’aurait pu surgir une «alternative » historique à la production de masse. On se gardera donc de majorer ou péjorer rétrospectivement la proto­industrialisation. Et l’on s’attachera à l’examen de ces modifications de l’équilibre des économies et des sociétés pré-industrielles qui, pour être sans doute moins « révolutionnaires » qu’on ne l’a longtemps dit, furent bel et bien décisives.

 
 
 
 
 
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