ATRIUM - Histoire Moderne (1789-1914)

En France, les historiens appellent Histoire moderne la période allant de la fin du XVe siècle à la Révolution française. Les historiens allemands et anglo-saxons parlent d'Histoire moderne pour la période s'étendant de la Révolution française à la signature du Traité de Versailles en 1920. Nous ne nous situerons dans aucune de ces traditions et appellerons Histoire Moderne la période englobant les événements se déroulant depuis la Révolution française de 1789 jusqu'à la Première Guerre mondiale (1914).

 

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La Révolution, qui avait commencé par une révolte des privilégiés, s’étendit sur une douzaine d’années: 1787-1799. Elle décrivit une courbe ascendante vers la démocratie - une démocratie qui s'en remit le plus souvent à des dictatures du soin de la sauvegarder comme nous l'avons déjà dit - jusqu’à la chute de Robespierre (9 thermidor an Il; 27 juillet 1794). Elle redescendit ensuite à l’oligarchie du Directoire (1795-1799) pour aboutir finalement à la dictature militaire de Bonaparte (coup d’État des 18 et 19 brumaire an VIII ; 9 et 10 novembre 1799). Le Consulat, puis l’Empire, qui en sortirent, consolidèrent les résultats matériels et civils de la Révolution tout en supprimant les libertés publiques. On assista donc en réalité, depuis 1787, non pas à une révolution unique, mais à une série de révolutions différentes, liées entre elles d’ailleurs par une logique interne ce que nous avons aussi déjà dit.

Au début, depuis la convocation des notables par Calonne jusqu’à la réunion des États généraux le 5 mai 1789, la Révolution ne mit en branle que la partie supérieure de la nation, la seule classe privilégiée. Pour défendre leurs immunités fiscales, menacées par les nouveaux impôts, ces privilégiés firent une opposition acharnée au gouvernement royal et donnèrent l’exemple de la révolte aux classes inférieures. La révolte n’est pas encore à ce moment le fait d’un parti politique, ni le résultat d’un complot. Il n’y a pas d’organisation occulte qui médite de renverser tout d’un coup les institutions séculaires pour leur en substituer de nouvelles. Ce sont des privilégiés - gens de justice, notables, noblesse d’épée, haut clergé - qui se rebellent parce que leurs privilèges ne les satisfont plus et qui veulent les renforcer, les rajeunir, en saisissant le contrôle du pouvoir politique, en mettant la royauté en tutelle.

Cette première révolution, limitée à la surface et qui dura deux ans (1787 et 1788), en engendra bientôt une seconde, autrement plus profonde et toute différente: derrière les privilégiés, la bourgeoisie se leva à la fin de l’année 1788. Elle avait compris que son heure était venue et que la convocation des États généraux, accordée à ce moment par le roi, lui donnait l’occasion de prendre à son tour la direction de l’État. C’est que l’absolutisme lui pesait à elle-même autant qu’aux privilégiés; que la banqueroute imminente risquait de l’atteindre dans ses biens; enfin, qu’elle avait la force de s’imposer et de se débarrasser des servitudes légales qui la maintenaient prisonnière des classes improductives et privilégiées. Elle redoutait une révolution nobiliaire et féodale, et c’est pour l’empêcher qu’elle entra en action au nom du droit naturel non écrit qu’elle opposait au droit féodal.

La bourgeoisie devait l’emporter parce qu’elle possédait déjà la double supériorité de la richesse et du savoir; ayant les écrivains, elle avait aussi l’opinion. Elle avait aussi l’armée parce que le soldat, à qui l’Ancien régime interdisait les hauts grades, apercevait dans la Révolution son propre affranchissement. La révolte bourgeoise était le résultat des réflexions accumulées par la lecture des écrivains qui, depuis un demi-siècle, critiquaient les institutions; et elle subissait aussi l’exemple contagieux de la Révolution d’Amérique qu’une armée française avait aidé à triompher.

A la différence de la révolte judiciaire et nobiliaire, qui n’avait pas eu besoin d’une organisation spéciale puisqu’elle était essentiellement la révolte des corps constitués, la révolte bourgeoise se donna une organisation de combat. Elle eut aussitôt son centre dans les réunions qui se tenaient chez La Fayette, le général le plus en vue de la guerre d’Amérique, ou chez le conseiller Adrien Duport. C’est de là, de cette Société des Trente, que partirent les mots d’ordre expédiés dans les provinces aux hommes de loi qui les mirent en action. C’est ainsi que furent faites, en Bourgogne ou à Rennes, les élections aux États généraux. Il ne s’agissait plus d’un soulèvement livré au hasard, mais d’un plan mûri et concerté. La même tactique fut appliquée partout, et partout aussi se formulèrent, grâce à des sociétés et des groupements divers, les mêmes revendications, consignées dans les cahiers de doléances, rédigés pour les élections aux États généraux. D’un bout de la France à l’autre, les bourgeois révolutionnaires tendaient maintenant la main aux paysans, d’une part, au bas clergé, de l’autre, pour serrer le faisceau de toutes les forces de rénovation. Ils étaient animés d’un tel esprit de classe qu’ils choisirent presque exclusivement dans le Tiers État les députés qui les représenteront aux États généraux, selon le conseil que leur avait donné l’abbé Sieyès, l’une des têtes de la future Assemblée constituante.

Dès le début de la session des États généraux, à Versailles (mai 1789), les bourgeois se groupèrent pour opposer un front uni à la cour et aux privilégiés. Ils se concertèrent au Club breton qui fut le berceau du Club des Jacobins et restèrent en contact avec les masses parce qu’ils avaient compris que, pour vaincre, ils devaient être capables de répondre à la force par la force. Ils entretinrent donc des correspondances suivies avec leurs électeurs et leurs milieux pour les tenir au courant des difficultés qu’ils éprouvaient et pour stimuler leur zèle. Quand le roi appela des troupes à Versailles après le serment du Jeu de paume (20 juin 1789), que le conflit se dessina entre le roi et l’Assemblée, les députés de Paris encouragèrent leurs amis de Paris à former la « garde nationale » qui sera l’armée de la Révolution. Après la prise de la Bastille (14 juillet 1789) la France se couvrit de «comités permanents », c’est-à-dire de municipalités révolutionnaires et dictatoriales, qui distribuèrent des armes à leurs partisans. Dès lors, l’Ancien régime est vaincu puisque la bourgeoisie s’est emparée à la fois de l’administration municipale et de la force publique. A côté des comités permanents et des gardes nationales, elle créa bientôt des clubs qui se fédérèrent sous la direction du club des Jacobins; le club, d’importation américaine, était l’autorité de surveillance qui avait l’oeil ouvert sur tout; au temps de la Convention il y aura 4000 ou 5000 clubs en France.

Après la victoire du 14 juillet, la bourgeoisie s’installe. Elle mit le roi en tutelle par la Constitution de 1791, avec vote censitaire et à deux degrés, qui lui assura le pouvoir politique. Elle abaissa la noblesse et le clergé à son niveau en y inscrivant l’égalité devant la loi et, au mépris de sa propre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789), elle refusa le droit de vote aux pauvres, qualifiés de « citoyens passifs ». Pour sauver les rentiers, menacés de la banqueroute de l’État, elle s’empara des biens de l’Église, mis en vente grâce au système des assignats (2 novembre 1789); un immense transfert de propriétés s’accomplit, qui identifia les intérêts des acquéreurs de «biens nationaux» avec ceux de la Révolution.

L’Assemblée constituante (le nom date du 9 juillet 1789) bâtit un ordre logique - inspiré de la Déclaration des droits de l’homme qui faisait de l’individualisme la base du monde nouveau - sur les débris des privilèges et des ordres supprimés. Cet appel fut entendu au loin et procura à la Révolution une grande source d’énergies. Mais l’Assemblée n’aurait pas vaincu si elle ne s’était pas emparée d’une véritable dictature. Elle le fit en se fondant sur la théorie de Sieyès sur le pouvoir constituant: puisque l’Assemblée était le pouvoir constituant, la Constitution ne fonctionnerait qu’après le départ des constituants. Le principe de la séparation des pouvoirs ne fut pas appliqué, et la dictature se justifiait, aux yeux des constituants, par l’obligation d’établir solidement les nouveaux pouvoirs qu’ils avaient constitués.

Si Louis XVI s’était résigné à n’être qu’un monarque constitutionnel, la bourgeoisie l’aurait conservé à la tête de l’Etat. Mais le roi ne se résignait pas à la diminution de son pouvoir, prenait parti pour les privilégiés et ne pouvait pas, comme catholique, adopter la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790) qui instaurait une véritable Église schismatique. Louis XVI appelait en outre à son secours les souverains étrangers et s’enfuyait à la frontière d’où il fut ramené honteusement (arrestation à Varennes, 21 juin 1791).

Une troisième révolution devait commencer l’année suivante qui renversa le trône et eut pour conséquence la libération partielle du paysan et de l’ouvrier. Après la prise de la Bastille, les paysans s’étaient rués sur les châteaux et avaient exigé des seigneurs la destruction des chartes en vertu desquelles étaient perçus les droits féodaux. Les artisans des villes avaient abattu les barrières des octrois et exigé l’abaissement du prix de la vie. Cette explosion populaire surprit et irrita les bourgeois de la Constituante qui réagirent autant contre la jacquerie d’en bas que contre les menaces des nobles. C’est de mauvaise grâce que les Constituants firent des concessions aux paysans. Les arrêtés du 4 août 1789 et des jours suivants ne supprimèrent du régime féodal que la partie la plus légère, les servitudes personnelles, et maintinrent tout le reste. Les droits «réels » ou « utiles », c’est-à-dire les redevances en nature et en argent, durent continuer à être payés par les paysans jusqu’à leur rachat par ceux-ci. Comme la Constituante avait privé le peuple du droit de vote, la Constitution de 1791 livra la France à l’oligarchie des possédants.

La Révolution eût été terminée, si, après la fuite du roi, la bourgeoisie ne s’était pas divisée en Feuillants et en Girondins. Les premiers, par peur des éléments les plus avancés, réprimèrent les menées républicaines et s’efforcèrent de raffermir le pouvoir royal. Les Girondins, au contraire, par défiance envers le roi et par crainte du rétablissement de l’absolutisme, s’opposèrent à tout recul. Pour résoudre les difficultés intérieures, pour briser la résistance des prêtres révoltés par la Constitution civile du clergé, et des nobles, pour forcer le roi à leur confier le pouvoir, ils précipitèrent la Révolution dans la guerre étrangère malgré les avertissements de Robespierre et des Montagnards (déclaration de guerre à l’Autriche, 20 avril 1792).

La guerre est l’événement décisif qui est à la base de la troisième révolution, celle du 10 août 1792. La guerre n’entraîna pas seulement la chute de la royauté, en cette journée sanglante où les Suisses de la Garde furent ses seuls défenseurs, elle provoqua la confiscation des biens des émigrés qui servaient dans les rangs ennemis, une royauté qui pactisait avec ces derniers. Cette confiscation, succédant à celle des biens de l’Église, acheva de déposséder l’ancienne classe dirigeante. La guerre eut encore pour conséquence la suppression sans indemnité des droits féodaux que la Constituante avait maintenus. La bourgeoisie révolutionnaire du se résigner à faire ce cadeau aux paysans pour les intéresser à la victoire. Elle du aussi, en promulguant la Constitution républicaine de 1793 - la République fut proclamée le 21 septembre 1792 - établir le suffrage universel. Ce fut l’avènement, au demeurant plus théorique que réel, du «quatrième État ».

Mais les Girondins, qui s’étaient flattés de conduire le peuple comme ils avaient mené le roi, s’aperçurent bientôt avec stupéfaction, après le 10 août, que les masses se détournaient d’eux pour suivre les Montagnards qui, avaient été les véritables auteurs de la chute du trône et de l’émancipation paysanne. Les Girondins avaient promis que la guerre serait courte et la victoire rapide. Ils avaient prédit que les peuples étrangers se soulèveraient contre les «tyrans» à l’appel des Français prêchant les Droits de l’homme. Or, il n’en fut rien et la guerre s’amplifia et s’éternisa; l’invasion de la Belgique en 1793 avait amené l’entrée en guerre de l’Angleterre.

L’inflation des assignats, causée par les dépenses croissantes de la guerre, provoqua un énorme renchérissement de la vie. Le peuple des salariés murmurait. Les Girondins, attachés à la liberté du commerce, repoussèrent les mesures interventionnistes (réquisitions, contrôle des prix, centralisation administrative) préconisées par les Montagnards. Une vaste agitation, née de la souffrance et de la misère, commença. Les Girondins, effrayés par ces mouvements populaires, se rapprochèrent des éléments conservateurs, firent appel aux provinces contre Paris, citadelle des Montagnards, et essayèrent de sauver le roi en appelant à leur aide des généraux comme Dumouriez.

Les Montagnards, en minorité dans l’Assemblée législative, élue en automne 1791, avaient leur force dans les «communes» des grandes villes et dans le club des Jacobins d’où ils expulsèrent rapidement leurs rivaux. Comme ils s’étaient opposés à la guerre, le peuple ne pouvait pas les rendre responsables de la crise économique qui en était la conséquence, et par leur programme social ils restaient en contact avec les masses. Les défaites du printemps 1793, la trahison de Dumouriez, la révolte de la Vendée leur permirent de prendre le pouvoir par les coups de force des 31 mai et 3 juin 1793, qui épurèrent la Convention, élue en septembre 1792. Cette prise du pouvoir fut suivie à bref délai de l’établissement de la dictature collective des deux Comités de Salut public et de Sûreté générale, appuyés sur une convention devenue provisoirement «montagnarde ». L’événement eut la valeur d’une quatrième révolution, et la dictature des Comités fut celle des Montagnards et des « sans-culottes ».

Cette dictature, qui dura un peu plus d’un an et mit la Terreur à l’ordre du jour, sortit moins d’une théorie préconçue que de la guerre intérieure et extérieure. Il s’agissait, pour Robespierre et les terroristes, de repousser l’ennemi, d’abattre les révoltes royaliste et girondine, de nourrir les villes et les armées affamées par le blocus anglais, d’équiper et d’armer le million de soldats que la conscription permettait de pousser à la frontière. La guillotine fut dressée pour les ennemis du régime. On suspendit les élections, on brisa toutes les résistances. La révolution montagnarde reposa sur d’autres principes que la révolution individualiste. L’autorité avait remplacé la liberté; au nom du «Salut public», on plia toutes les volontés, on limita le droit de propriété. Par la réquisition des subsistances, des denrées nécessaires à la défense nationale, par le «maximum» appliqué aux prix, on procéda à une sorte d’expérience forcée du collectivisme; expérience forcée parce que ceux-là mêmes qui la tentaient la considéraient comme provisoire et désiraient qu’elle prît fin le plus promptement possible sans laisser de traces.

La dictature de la Constituante avait été acceptée naguère par tous les partisans de la Révolution; celle des Comités montagnards était subie et détestée. Le pays vivait dans la terreur. A la guerre étrangère étaient venues s’ajouter les horreurs de la guerre civile. Les révoltes vendéenne et fédéraliste, le supplice du roi (exécuté le 21 janvier 1793), les défaites militaires, les réquisitions, la misère consécutive à l’inflation, la déchristianisation et la fermeture des églises, le régime des suspects, la guillotine, toutes ces redoutables et atroces manifestations de la crise découragèrent une grande partie des Français et en firent des opposants qui désiraient avant tout la paix à tout prix.

Robespierre, «l’incorruptible » avait beau essayer de justifier la dictature par l’état de guerre, par la nécessité de sauver la Révolution, la dictature était impossible à justifier. Elle l’était même en alléguant la «vertu des dictatures » qui doit empêcher le dictateur de tourner à son profit la toute-puissance de l’État.

Il restait enfin à résoudre la question sociale. Les révolutionnaires avaient cru qu’il leur suffirait de s’emparer du pouvoir politique pour la résoudre; ils voyaient maintenant qu’ils s’étaient trompés. La grande majorité des Montagnards eux-mêmes n’eurent jamais l’idée de fonder la société nouvelle sur la limitation permanente du droit de propriété; la propriété individuelle, proclamée dans la Déclaration des droits de l’homme, était pour eux intangible. Seule une petite minorité de terroristes était d’un avis contraire - Robespierre, Couthon, Saint-Just - mais la majorité des membres des comités de Salut public et de la Sûreté générale n’en voulaient pas. Ce furent ces hommes qui renversèrent Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) avec l’aide d’autres terroristes qui craignaient pour leur tête, et parce que l’opinion publique, révoltée, avait la «nausée de l’échafaud ».

Les Montagnards, les terroristes n’étaient pas des gens qui avaient une vraie doctrine sociale, fondée sur une critique approfondie de l’évolution économique. Ce n’étaient pas des socialistes, ni des communistes. Il ne pouvait guère en être autrement quand le machinisme était à peine né et que la concentration industrielle n’existait pas. Babeuf, après thermidor, ne préconisait que des mesures de communisme agraire, empruntées au passé. La dictature jacobine est donc profondément différente de la dictature bolcheviste qui repose sur la doctrine marxiste laquelle préconise la destruction de la propriété individuelle et de la structure de l’Etat bourgeois, et qui a établi un gouvernement de classe.

Après la chute de Robespierre, l’individualisme reprit ses droits, et la bourgeoisie, un instant évincée du pouvoir, y rentra. Les derniers Montagnards périrent dans des émeutes avortées, et le Directoire (1795-1799) rétablit le pouvoir de le bourgeoisie en brisant les résistances montagnarde ou royaliste. Si le prolétariat, ramené à l’obéissance, fit plus tard bon accueil à la dictature de Bonaparte, c’est que le nouveau maître lui donna du travail et du pain.

La Révolution n’avait donc fait en somme que remplacer l’aristocratie de naissance par une aristocratie d’argent, mais elle avait jeté dans le monde l’idée de la justice sociale. Une révolution ne réussit que dans la mesure où elle est préparée. La Révolution française, oeuvre de la bourgeoisie, profita à ses auteurs. Ayant la richesse et la supériorité de l’esprit, elle devait triompher d’une noblesse appauvrie et à demi dépossédée, et du peuple, encore illettré et réduit à lui demander ses propres chefs.

La majorité des Français, saturés de politique, écrasés par les souffrances de la guerre, ne soupiraient plus qu’après la paix. Ils ne daignaient plus remplir leurs devoirs civiques; la politique n’intéressait plus que les professionnels qui en vivaient. La dictature continuait sous la forme des coups d’État du Directoire; l’égoïsme avait remplacé les élans généreux de 1789. Bonaparte pouvait venir pour rassurer et consolider les intérêts en rétablissant l’ordre.

A défaut de la liberté politique, il assura aux Français les libertés civiles et consacra dans son Code l’égalité, leur bien le plus cher. Il maintint la plupart des institutions de la Révolution en les amalgamant parfois à celles de l’Ancien régime, mais adaptées. Son oeuvre se montra si forte qu’elle rendit impossible toute restauration intégrale du passé. Après sa chute, le régime de la Restauration n’osera pas toucher aux conquêtes civiles de la Révolution que Bonaparte avait assurées et consolidées. La persécution religieuse de la Révolution avait violemment heurté les masses rurales, mais la Révolution avait donné la satisfaction matérielle aux éléments aisés des paysans. Bonaparte rassura, à la fois, les consciences par le Concordat et les intérêts par le Code civil, fondé sur l’égalité et sur le respect des propriétés acquises grâce aux transformations opérées par la Révolution.

Les conséquences de la Révolution sur la France et sur l’Europe furent d’une importance telle qu’il n’est pas exagéré de dire qu’une nouvelle ère commença dans l’histoire du monde.

La destruction de l’Ancien régime fit de la France l’État le plus homogène de l’Europe. La suppression des ordres, des corps, des privilèges, l’unité de la législation, l’uniformité des institutions, les progrès décisifs de la langue nationale, déjà si marqués vers la fin du XVIIIe siècle, lui imprimèrent un élan prodigieux. L’État tout-puissant régna sur des citoyens égaux. Mais la suppression des corps intermédiaires entre l’individu et l’État isola et affaiblit le premier en face du second dont le pouvoir allait grandissant. Le programme individualiste des physiocrates fut réalisé dans une large mesure. Le droit de propriété, reconnu comme un absolu, permit aux Français l’usage de toutes les libertés économiques et civiles. Le champ s’ouvrit tout grand à l’essor des entreprises privées, du capitalisme, et les possédants furent d’ardents libéraux dès le moment où la Révolution incorporée à la vie du pays, l’eût pénétré de libéralisme.

Dans le principe, la Révolution se proclama pacifiste; elle renonça solennellement aux conquêtes et ce geste lui valut au début de nombreuses sympathies à l’extérieur. Mais les Girondins reprirent bien vite le programme d’expansion dans les frontières naturelles et, en déclarant la « guerre aux rois », ils ne firent que continuer la politique de la monarchie française. La victoire grisa les Français, vieux peuple militaire. Sous prétexte de porter la liberté à leurs voisins, ils y portèrent la conquête et devinrent un péril pour la liberté de l’Europe. Le militarisme napoléonien provoqua par contre-coup la naissance des nations qui n’avaient pas encore conscience d’elles-mêmes, comme l’Allemagne et l’Italie. C’est pourquoi les luttes des nationalités qui rempliront le XIXe siècle, sont le produit direct de la Révolution française. Démocratie et nationalités, c’est tout le XIXe siècle, à quoi il faut ajouter la science qui transformera les conditions de la vie et la conception de l’univers. Les guerres anciennes avaient été dynastiques et les peuples n’y avaient joué qu’un rôle passif. Les guerres nouvelles mettront aux prises des armées nationales, levées d’après le système français de la conscription, étendu bientôt à la nation entière. En 1793, la France avait levé et armé 1 200 000 hommes. Jamais encore on n'avait mis sur pied une armée aussi formidable qui marchait au combat non seulement pour défendre son indépendance, mais pour imposer aux autres son credo politique, devenu une religion.

Avec le temps, au fur et à mesure que l’on avance dans le XIXe siècle, les luttes des peuples se firent de plus en plus violentes. Les nationalismes s’écartèrent alors en s’opposant. Il n’en était pas encore ainsi à l’origine. Le conflit était encore plus social que politique, car dans chaque nation il y avait une minorité, d’importance variable selon les pays, qui faisait des voeux pour la victoire de l’idéal de la Révolution. Les monarques furent obligés, pour empêcher cette minorité d’entraîner leurs sujets, de lui faire des concessions de plus en plus importantes. La croissance des nationalités s’accompagna ainsi d’un mouvement libéral qui fit tomber partout peu à peu les institutions de l’Ancien régime dans les États voisins de la France. Nationaux et libéraux se recrutèrent d’ailleurs dans les mêmes couches sociales: ils appartenaient à cette bourgeoisie «éclairée» qui avait réformé la France avant de servir de modèle à l’Europe.

Au point de vue religieux, la Révolution française, fille de la «philosophie des lumières», fit rapidement triompher le principe de l’État laïque. Elle était elle-même une religion et une mystique d’immanence qui s’opposait à la transcendance chrétienne. Les révolutionnaires cherchèrent dès le début à faire servir le clergé à leur oeuvre et reprirent, en les exagérant, les maximes gallicanes d’une Église d’État. Ils en vinrent rapidement au schisme par la Constitution civile du clergé, et rien n’est plus naturel que le refus du pape d’entériner leurs réformes religieuses. Le Concordat de Bonaparte, destiné à ramener la paix intérieure à des fins de gouvernement, et surtout peut-être à rassurer les acquéreurs de «biens nationaux», ne pu pas rétablir l’ancienne union intime du trône et de l’autel. L’État s’était malgré tout laïcisé. Si la persécution religieuse avait heurté les masses paysannes, la Révolution avait donné la satisfaction matérielle à de larges milieux de paysans plutôt aisés en leur permettant, ainsi qu’à de nombreux bourgeois, d’acquérir les anciens biens d’Église.

Cet immense transfert de propriétés, l’un des phénomènes les plus considérables de la Révolution, assura une base indestructible à son oeuvre. Le droit divin de la royauté avait reçu une atteinte irréparable de la proclamation des « principes de 1789 ». L’idée de souveraineté avait changé de sens: du roi, elle était passée au peuple. La déchéance et le supplice du roi contribuèrent, bien qu’ils eussent été douloureusement ressentis dans de larges milieux, à enlever à la royauté dans une partie notable de la nation, son prestige surnaturel. L’esprit religieux des masses en reçut une atteinte profonde qui ne se releva pas de ce coup malgré les efforts de la Restauration et l’action de l’Église sous ce régime et après lui.

La Révolution française fut beaucoup plus profonde que la Révolution américaine, encore que la seconde ait exercé une certaine influence sur la première. La Révolution américaine avait respecté le privilège de la fortune et établi un régime électoral censitaire sans toucher même, dans certains États, aux rentes d’origine seigneuriale. La Révolution française extirpa radicalement sans indemnités les redevances seigneuriales et les dîmes. Elle nationalisa les biens d’Église et ceux des émigrés, exemple qui ne fut point perdu pour les protagonistes futurs de la nationalisation intégrale. Elle modifia aussi du tout au tout le régime du commerce et de l’industrie dans le sens du libéralisme. Elle se montra enfin imbue d’un vif esprit d’égalité qui engendra, sous le coup des nécessités, d’ailleurs, plus que d’après les théories, une démocratie sociale qui s’efforça plus tard d’entrer dans les faits. Les socialistes des époques suivantes, bien qu’ils s’inspirassent de théories nouvelles, ne s’en souviendront pas moins de la tentative des Montagnards de 1793. Leur idéal de justice sociale, quel que soit le jugement qu’on porte sur lui, agit profondément sur les masses à la manière d’un mythe générateur de dévouement.

Aussi toute l’histoire de la Révolution française a-t-elle été, dans l’histoire contemporaine de la France, la source vive où les républicains ont puisé l’exemple et fortifié leur foi. Cette histoire explique aussi pourquoi la Révolution a été si contagieuse pour les autres peuples; pourquoi, encore, elle a posé les assises de la société contemporaine; pourquoi, enfin, elle n’a pas fini de déployer ses effets.

 
 
 
 
 
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