La
Révolution, qui avait commencé par une révolte des privilégiés,
s’étendit sur une douzaine d’années: 1787-1799.
Elle décrivit une courbe ascendante vers la démocratie - une
démocratie qui s'en remit le plus souvent à des dictatures
du soin de la sauvegarder comme nous l'avons déjà dit -
jusqu’à la chute de Robespierre
(9 thermidor an Il; 27 juillet 1794).
Elle redescendit ensuite à l’oligarchie du Directoire (1795-1799)
pour aboutir finalement à la dictature militaire de Bonaparte
(coup d’État des 18 et 19 brumaire an VIII ; 9
et 10 novembre 1799). Le Consulat,
puis l’Empire, qui en sortirent, consolidèrent les résultats
matériels et civils de la Révolution tout en supprimant les libertés
publiques. On assista donc en réalité, depuis 1787,
non pas à une révolution unique, mais à une série de révolutions
différentes, liées entre elles d’ailleurs par une logique
interne ce que nous avons aussi déjà dit.
Au
début, depuis la convocation des notables par Calonne
jusqu’à la réunion des États généraux
le 5 mai 1789, la Révolution ne
mit en branle que la partie supérieure de la nation, la seule
classe privilégiée. Pour défendre leurs immunités
fiscales, menacées par les nouveaux impôts, ces privilégiés
firent une opposition acharnée au gouvernement royal et donnèrent
l’exemple de la révolte aux classes inférieures. La révolte
n’est pas encore à ce moment le fait d’un parti
politique, ni le résultat d’un
complot. Il n’y a pas d’organisation occulte qui médite
de renverser tout d’un coup les institutions séculaires
pour leur en substituer de nouvelles. Ce sont des privilégiés
- gens de justice, notables, noblesse d’épée, haut clergé
- qui se rebellent parce que leurs
privilèges ne les satisfont plus et qui veulent les
renforcer, les rajeunir, en saisissant le contrôle du pouvoir
politique, en mettant la royauté en tutelle.
Cette
première révolution,
limitée à la surface et qui dura deux ans (1787
et 1788), en engendra bientôt une seconde,
autrement plus profonde et toute différente: derrière les
privilégiés, la bourgeoisie
se leva à la fin de l’année 1788.
Elle avait compris que son heure était venue et que la
convocation des États généraux, accordée à ce moment par
le roi, lui donnait l’occasion de prendre à son tour la
direction de l’État. C’est que l’absolutisme
lui pesait à elle-même autant qu’aux privilégiés; que la
banqueroute imminente risquait de
l’atteindre dans ses biens; enfin, qu’elle avait la force
de s’imposer et de se débarrasser des servitudes légales
qui la maintenaient prisonnière des classes improductives et
privilégiées. Elle redoutait une révolution nobiliaire et féodale,
et c’est pour l’empêcher qu’elle entra en action au nom
du droit naturel non écrit qu’elle opposait au droit féodal.
La
bourgeoisie devait l’emporter parce qu’elle possédait déjà
la double supériorité de la richesse
et du savoir; ayant les écrivains, elle avait
aussi l’opinion. Elle avait aussi l’armée
parce que le soldat, à qui l’Ancien régime interdisait les
hauts grades, apercevait dans la Révolution son propre
affranchissement. La révolte bourgeoise était le résultat
des réflexions accumulées par la lecture des écrivains qui,
depuis un demi-siècle, critiquaient les institutions; et elle
subissait aussi l’exemple contagieux de la Révolution
d’Amérique qu’une armée française avait aidé à
triompher.
A
la différence de la révolte judiciaire et nobiliaire, qui
n’avait pas eu besoin d’une organisation spéciale
puisqu’elle était essentiellement la révolte des corps
constitués, la révolte bourgeoise se donna une
organisation de combat. Elle eut aussitôt son centre
dans les réunions qui se tenaient chez La
Fayette, le général le plus en vue de la guerre
d’Amérique, ou chez le conseiller Adrien
Duport. C’est de là, de cette Société
des Trente, que partirent les mots d’ordre
expédiés dans les provinces aux hommes de loi qui les mirent
en action. C’est ainsi que furent faites, en Bourgogne ou à
Rennes, les élections aux États généraux. Il ne
s’agissait plus d’un soulèvement livré au hasard, mais
d’un plan mûri et concerté. La même tactique fut appliquée
partout, et partout aussi se formulèrent, grâce à des sociétés
et des groupements divers, les mêmes revendications, consignées
dans les cahiers
de doléances, rédigés pour les élections
aux États généraux. D’un bout de la France à l’autre,
les bourgeois révolutionnaires tendaient maintenant la main
aux paysans, d’une part, au bas clergé, de l’autre, pour
serrer le faisceau de toutes les forces de rénovation. Ils étaient
animés d’un tel esprit de classe qu’ils choisirent
presque exclusivement dans le Tiers État
les députés qui les représenteront aux États généraux,
selon le conseil que leur avait donné l’abbé Sieyès,
l’une des têtes de la future Assemblée constituante.
Dès
le début de la session des États généraux,
à Versailles (mai 1789), les
bourgeois se groupèrent pour opposer un front uni à la cour
et aux privilégiés. Ils se concertèrent au Club
breton qui fut le berceau du Club des Jacobins et restèrent
en contact avec les masses parce qu’ils avaient compris que,
pour vaincre, ils devaient être
capables de répondre à la force par la force. Ils
entretinrent donc des correspondances suivies avec leurs électeurs
et leurs milieux pour les tenir au courant des difficultés
qu’ils éprouvaient et pour stimuler leur zèle. Quand le
roi appela des troupes à Versailles après le serment
du Jeu de paume (20 juin 1789),
que le conflit se dessina entre le roi et l’Assemblée, les
députés de Paris encouragèrent leurs amis de Paris à
former la « garde nationale
» qui sera l’armée de la Révolution. Après la prise
de la Bastille (14 juillet
1789) la France se couvrit de «comités permanents »,
c’est-à-dire de municipalités révolutionnaires et
dictatoriales, qui distribuèrent des armes à leurs
partisans. Dès lors, l’Ancien régime est vaincu puisque la
bourgeoisie s’est emparée à la fois de l’administration
municipale et de la force publique. A côté des comités
permanents et des gardes nationales, elle créa bientôt des
clubs qui se fédérèrent sous la direction du club des
Jacobins; le club, d’importation américaine, était
l’autorité de surveillance qui avait l’oeil ouvert sur
tout; au temps de la Convention il y aura 4000 ou 5000 clubs
en France.
Après
la victoire du 14 juillet, la bourgeoisie s’installe. Elle mit
le roi en tutelle par la Constitution de
1791, avec vote censitaire et à deux degrés, qui lui
assura le pouvoir politique. Elle abaissa la noblesse et le
clergé à son niveau en y inscrivant l’égalité devant la
loi et, au mépris de sa propre Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen (26 août 1789), elle refusa
le droit de vote aux pauvres, qualifiés de « citoyens
passifs ». Pour sauver les rentiers, menacés de
la banqueroute de l’État, elle s’empara des biens de l’Église,
mis en vente grâce au système des assignats
(2 novembre 1789); un immense transfert de propriétés
s’accomplit, qui identifia les intérêts des acquéreurs de
«biens nationaux» avec ceux de la Révolution.
L’Assemblée
constituante (le nom date du 9 juillet 1789) bâtit un ordre
logique - inspiré de la Déclaration des droits de l’homme
qui faisait de l’individualisme
la base du monde nouveau - sur les débris des privilèges et
des ordres supprimés. Cet appel fut entendu au loin et
procura à la Révolution une grande source d’énergies.
Mais l’Assemblée n’aurait pas vaincu si elle ne s’était
pas emparée d’une véritable dictature. Elle le fit en se
fondant sur la théorie de Sieyès sur le pouvoir constituant:
puisque l’Assemblée était le pouvoir constituant, la
Constitution ne fonctionnerait qu’après le départ des
constituants. Le principe de la séparation
des pouvoirs ne fut pas appliqué, et la dictature se
justifiait, aux yeux des constituants, par l’obligation d’établir
solidement les nouveaux pouvoirs qu’ils avaient constitués.
Si
Louis XVI s’était résigné
à n’être qu’un monarque
constitutionnel, la bourgeoisie l’aurait conservé à
la tête de l’Etat. Mais le roi ne
se résignait pas à la
diminution de son pouvoir, prenait parti pour les privilégiés
et ne pouvait pas, comme catholique, adopter la Constitution
civile du clergé (12 juillet 1790) qui instaurait une
véritable Église schismatique. Louis XVI appelait en outre
à son secours les souverains étrangers
et s’enfuyait à la frontière d’où il fut ramené
honteusement (arrestation à Varennes,
21 juin 1791).
Une
troisième révolution devait commencer l’année suivante
qui renversa le trône et eut pour conséquence la libération
partielle du paysan et de l’ouvrier. Après la prise de la
Bastille, les paysans s’étaient rués sur les châteaux et
avaient exigé des seigneurs la destruction des chartes en
vertu desquelles étaient perçus les droits féodaux. Les
artisans des villes avaient abattu les barrières des octrois
et exigé l’abaissement du prix de la vie. Cette explosion
populaire surprit et irrita les
bourgeois
de la Constituante qui réagirent autant contre la jacquerie
d’en bas que contre les menaces des nobles. C’est de
mauvaise grâce que les Constituants firent des concessions
aux paysans. Les arrêtés du 4 août
1789 et des jours suivants ne supprimèrent du régime
féodal que la partie la plus légère, les servitudes
personnelles, et maintinrent tout le reste. Les droits
«réels » ou « utiles », c’est-à-dire les redevances en
nature et en argent, durent continuer à être payés par les
paysans jusqu’à leur rachat par ceux-ci. Comme la
Constituante avait privé le peuple du droit de vote, la
Constitution de 1791 livra la France à l’oligarchie
des possédants.
La
Révolution eût été terminée, si, après la fuite du roi,
la bourgeoisie ne s’était pas divisée en Feuillants
et en Girondins. Les
premiers, par peur des éléments les plus avancés, réprimèrent
les menées républicaines et s’efforcèrent de raffermir le
pouvoir royal. Les Girondins, au contraire, par défiance
envers le roi et par crainte du rétablissement de
l’absolutisme, s’opposèrent à tout recul. Pour résoudre
les difficultés intérieures, pour briser la résistance des
prêtres révoltés par la Constitution civile du clergé, et
des nobles, pour forcer le roi à leur confier le pouvoir, ils
précipitèrent la Révolution dans la
guerre étrangère malgré les avertissements de Robespierre
et des Montagnards (déclaration
de guerre à l’Autriche, 20 avril 1792).
La
guerre est l’événement décisif qui est à
la base de la troisième révolution, celle du 10 août
1792. La guerre n’entraîna pas seulement la chute de la
royauté, en cette journée sanglante où les Suisses
de la Garde furent ses seuls défenseurs, elle provoqua
la confiscation des biens des émigrés qui servaient dans les
rangs ennemis, une royauté qui pactisait avec ces derniers.
Cette confiscation, succédant à celle des biens de l’Église,
acheva de déposséder l’ancienne classe dirigeante. La
guerre eut encore pour conséquence la suppression sans
indemnité des droits féodaux que la Constituante avait
maintenus. La bourgeoisie révolutionnaire du se résigner à
faire ce cadeau aux paysans pour les intéresser à la
victoire. Elle du aussi, en promulguant la Constitution
républicaine de 1793 - la République fut proclamée
le 21 septembre 1792 - établir le suffrage
universel. Ce fut l’avènement, au demeurant plus théorique
que réel, du «quatrième État ».
Mais
les Girondins, qui s’étaient flattés de conduire le peuple
comme ils avaient mené le roi, s’aperçurent bientôt avec
stupéfaction, après le 10 août, que les masses se détournaient
d’eux pour suivre les Montagnards
qui, avaient été les véritables auteurs de la chute du trône
et de l’émancipation paysanne. Les Girondins avaient promis
que la guerre serait courte et la victoire rapide. Ils avaient
prédit que les peuples étrangers se soulèveraient contre
les «tyrans» à l’appel des Français prêchant les Droits
de l’homme. Or, il n’en fut rien et la guerre s’amplifia
et s’éternisa; l’invasion de la
Belgique en 1793 avait amené l’entrée en guerre de
l’Angleterre.
L’inflation
des assignats, causée par les dépenses croissantes de la
guerre, provoqua un énorme renchérissement
de la vie. Le peuple des salariés murmurait. Les
Girondins, attachés à la liberté du commerce, repoussèrent
les mesures interventionnistes (réquisitions, contrôle des
prix, centralisation administrative) préconisées par les
Montagnards. Une vaste agitation, née de la souffrance et de
la misère, commença. Les Girondins,
effrayés par ces mouvements populaires, se rapprochèrent des
éléments conservateurs, firent appel aux provinces contre
Paris, citadelle des Montagnards, et essayèrent de
sauver le roi en appelant à leur aide des généraux comme Dumouriez.
Les
Montagnards, en minorité dans l’Assemblée
législative, élue en automne 1791, avaient leur force
dans les «communes» des grandes villes et dans le club des
Jacobins d’où ils expulsèrent rapidement leurs rivaux.
Comme ils s’étaient opposés à la guerre, le peuple ne
pouvait pas les rendre responsables de la crise économique
qui en était la conséquence, et par leur programme social
ils restaient en contact avec les masses. Les défaites du
printemps 1793, la trahison de Dumouriez, la révolte
de la Vendée leur permirent de prendre le pouvoir
par les coups de force des 31 mai et 3
juin 1793, qui épurèrent la Convention, élue en
septembre 1792. Cette prise du pouvoir fut suivie à bref délai
de l’établissement de la dictature collective des deux Comités
de Salut public et de Sûreté
générale, appuyés sur une convention devenue
provisoirement «montagnarde ». L’événement eut la valeur
d’une quatrième révolution, et la dictature des Comités
fut celle des Montagnards et des « sans-culottes
».
Cette
dictature, qui dura un peu plus d’un an et mit la Terreur
à l’ordre du jour, sortit moins d’une théorie préconçue
que de la guerre intérieure et extérieure. Il s’agissait,
pour Robespierre et les
terroristes, de repousser l’ennemi, d’abattre les révoltes
royaliste et girondine, de nourrir les villes et les armées
affamées par le blocus anglais, d’équiper et d’armer le
million de soldats que la conscription permettait de pousser
à la frontière. La guillotine
fut dressée pour les ennemis du régime. On suspendit les élections,
on brisa toutes les résistances. La révolution montagnarde
reposa sur d’autres principes que la révolution
individualiste. L’autorité avait remplacé la liberté; au
nom du «Salut public», on plia
toutes les volontés, on limita le droit de propriété. Par
la réquisition des subsistances, des denrées nécessaires à
la défense nationale, par le «maximum» appliqué aux prix,
on procéda à une sorte d’expérience forcée du collectivisme;
expérience forcée parce que ceux-là mêmes qui la tentaient
la considéraient comme provisoire
et désiraient qu’elle prît fin le plus promptement
possible sans laisser de traces.
La
dictature de la Constituante
avait été acceptée naguère par tous les partisans de la Révolution;
celle des Comités montagnards était
subie et détestée. Le pays vivait dans la terreur. A
la guerre étrangère étaient venues s’ajouter les horreurs
de la guerre civile. Les révoltes vendéenne et fédéraliste,
le supplice du roi (exécuté le 21
janvier 1793), les défaites militaires, les réquisitions,
la misère consécutive à l’inflation, la déchristianisation
et la fermeture des églises, le régime des suspects, la
guillotine, toutes ces redoutables et atroces manifestations
de la crise découragèrent une grande partie des Français et
en firent des opposants qui désiraient avant tout la paix à
tout prix.
Robespierre,
«l’incorruptible » avait beau
essayer de justifier la dictature par l’état de guerre, par
la nécessité de sauver la Révolution, la dictature était
impossible à justifier. Elle l’était même en alléguant
la «vertu des dictatures » qui doit empêcher le dictateur
de tourner à son profit la toute-puissance de l’État.
Il
restait enfin à résoudre la question
sociale. Les révolutionnaires avaient cru qu’il leur
suffirait de s’emparer du pouvoir politique pour la résoudre;
ils voyaient maintenant qu’ils s’étaient trompés. La
grande majorité des Montagnards eux-mêmes n’eurent jamais
l’idée de fonder la société nouvelle sur la limitation
permanente du droit de propriété; la propriété
individuelle, proclamée dans la Déclaration des droits de
l’homme, était pour eux intangible. Seule une petite
minorité de terroristes était
d’un avis contraire - Robespierre,
Couthon,
Saint-Just - mais la majorité des membres des
comités de Salut public et de la Sûreté générale n’en
voulaient pas. Ce furent ces hommes qui renversèrent
Robespierre le 9 thermidor an II (27
juillet 1794) avec l’aide d’autres terroristes qui
craignaient pour leur tête, et parce que l’opinion
publique, révoltée, avait la «nausée de l’échafaud ».
Les
Montagnards, les terroristes n’étaient pas des gens qui
avaient une vraie doctrine sociale, fondée sur une critique
approfondie de l’évolution économique. Ce n’étaient pas
des socialistes, ni des communistes. Il ne pouvait guère en
être autrement quand le machinisme était à peine né et que
la concentration industrielle n’existait pas. Babeuf,
après thermidor, ne préconisait que des mesures de
communisme agraire, empruntées au passé. La dictature
jacobine est donc profondément différente de la dictature bolcheviste
qui repose sur la doctrine marxiste laquelle préconise la destruction
de la propriété individuelle et de la structure de l’Etat
bourgeois, et qui a établi un gouvernement de classe.
Après
la chute de Robespierre,
l’individualisme reprit ses droits, et la bourgeoisie, un
instant évincée du pouvoir, y rentra. Les derniers
Montagnards périrent dans des émeutes avortées, et le Directoire
(1795-1799) rétablit le pouvoir
de le bourgeoisie en brisant les résistances montagnarde ou
royaliste. Si le prolétariat, ramené à l’obéissance, fit
plus tard bon accueil à la dictature de Bonaparte,
c’est que le nouveau maître lui donna du travail et du
pain.
La
Révolution n’avait donc fait en somme que remplacer l’aristocratie
de naissance par une aristocratie d’argent, mais elle
avait jeté dans le monde l’idée de la justice sociale. Une
révolution ne réussit que dans la mesure où elle est préparée.
La Révolution française, oeuvre de la bourgeoisie, profita
à ses auteurs. Ayant la richesse et la supériorité de
l’esprit, elle devait triompher d’une noblesse appauvrie
et à demi dépossédée, et du peuple, encore illettré et réduit
à lui demander ses propres chefs.
La
majorité des Français, saturés de politique, écrasés par
les souffrances de la guerre, ne soupiraient plus qu’après
la paix. Ils ne daignaient plus
remplir leurs devoirs civiques; la politique n’intéressait
plus que les professionnels qui en vivaient. La dictature
continuait sous la forme des coups d’État du Directoire;
l’égoïsme avait remplacé les élans généreux de 1789. Bonaparte
pouvait venir pour rassurer et
consolider les intérêts en rétablissant l’ordre.
A
défaut de la liberté politique, il assura aux Français les
libertés civiles et consacra dans son Code
l’égalité, leur bien le plus cher. Il maintint la plupart
des institutions de la Révolution en les amalgamant parfois
à celles de l’Ancien régime, mais adaptées. Son oeuvre se
montra si forte qu’elle rendit impossible toute restauration
intégrale du passé. Après sa chute, le régime de la Restauration
n’osera pas toucher aux conquêtes civiles de la Révolution
que Bonaparte avait assurées et consolidées. La persécution
religieuse de la Révolution avait violemment heurté les
masses rurales, mais la Révolution avait donné la
satisfaction matérielle aux éléments aisés des paysans.
Bonaparte rassura, à la fois, les consciences par le Concordat
et les intérêts par le Code civil,
fondé sur l’égalité et sur le respect des propriétés
acquises grâce aux transformations opérées par la Révolution.
Les
conséquences de la Révolution sur la France et sur l’Europe
furent d’une
importance
telle qu’il n’est pas exagéré de dire qu’une nouvelle
ère commença dans
l’histoire
du monde.
La
destruction de l’Ancien régime fit de la France l’État
le plus homogène de l’Europe. La suppression
des ordres, des corps, des privilèges, l’unité de la législation,
l’uniformité des institutions, les progrès décisifs de la
langue nationale, déjà si marqués vers la fin du XVIIIe
siècle, lui imprimèrent un élan prodigieux. L’État
tout-puissant régna sur des citoyens égaux. Mais la
suppression des corps intermédiaires entre l’individu et
l’État isola et affaiblit le premier en face du second dont
le pouvoir allait grandissant. Le programme individualiste des
physiocrates fut réalisé dans
une large mesure. Le droit de propriété, reconnu comme un
absolu, permit aux Français l’usage de toutes les libertés
économiques et civiles. Le champ s’ouvrit tout grand à
l’essor des entreprises privées, du capitalisme, et les
possédants furent d’ardents libéraux dès le moment où la
Révolution incorporée à la vie du pays, l’eût pénétré
de libéralisme.
Dans
le principe, la Révolution se proclama pacifiste;
elle renonça solennellement aux conquêtes et ce geste lui
valut au début de nombreuses sympathies à l’extérieur.
Mais les Girondins reprirent bien vite le programme
d’expansion dans les frontières naturelles et, en déclarant
la « guerre aux rois », ils ne
firent que continuer la politique de la monarchie française.
La victoire grisa les Français, vieux peuple militaire. Sous
prétexte de porter la liberté à leurs voisins, ils y portèrent
la conquête et devinrent un péril pour la liberté de
l’Europe. Le militarisme napoléonien provoqua par
contre-coup la naissance des nations
qui n’avaient pas encore conscience d’elles-mêmes, comme
l’Allemagne et l’Italie. C’est pourquoi les luttes des
nationalités qui rempliront le XIXe siècle, sont le produit
direct de la Révolution française. Démocratie et nationalités,
c’est tout le XIXe siècle, à quoi il faut ajouter la
science qui transformera les conditions de la vie et la
conception de l’univers. Les guerres anciennes avaient été
dynastiques et les peuples n’y avaient joué qu’un rôle
passif. Les guerres nouvelles mettront aux prises des armées
nationales, levées d’après le système français de la
conscription, étendu bientôt à la nation entière. En 1793,
la France avait levé et armé 1 200 000
hommes. Jamais encore on n'avait mis sur pied une armée aussi
formidable qui marchait au combat non seulement pour défendre
son indépendance, mais pour imposer aux autres son credo
politique, devenu une religion.
Avec
le temps, au fur et à mesure que l’on avance dans le XIXe
siècle, les luttes des peuples se firent de plus en plus
violentes. Les nationalismes
s’écartèrent alors en s’opposant. Il n’en était pas
encore ainsi à l’origine. Le conflit était encore plus
social que politique, car dans chaque nation il y avait
une minorité, d’importance variable selon les pays, qui
faisait des voeux pour la victoire de l’idéal de la Révolution.
Les monarques furent obligés, pour empêcher cette minorité
d’entraîner leurs sujets, de lui faire des concessions
de plus en plus importantes. La croissance des nationalités
s’accompagna ainsi d’un mouvement libéral qui fit tomber
partout peu à peu les institutions de l’Ancien régime dans
les États voisins de la France. Nationaux et libéraux se
recrutèrent d’ailleurs dans les mêmes couches sociales:
ils appartenaient à cette bourgeoisie
«éclairée» qui avait réformé la France avant de
servir de modèle à l’Europe.
Au
point de vue religieux, la Révolution
française, fille de la «philosophie des lumières», fit
rapidement triompher le principe de l’État
laïque. Elle était elle-même une religion et une
mystique d’immanence qui s’opposait à la transcendance chrétienne. Les révolutionnaires
cherchèrent dès le début à faire servir le clergé à leur
oeuvre et reprirent, en les exagérant, les maximes gallicanes
d’une Église d’État. Ils en vinrent rapidement au schisme
par la Constitution civile du clergé, et rien n’est
plus naturel que le refus du pape d’entériner leurs réformes
religieuses. Le Concordat
de Bonaparte, destiné à ramener la paix intérieure à des
fins de gouvernement, et surtout peut-être à rassurer les
acquéreurs de «biens nationaux», ne pu pas rétablir
l’ancienne union intime du trône et de l’autel. L’État
s’était malgré tout laïcisé. Si la persécution
religieuse avait heurté les masses paysannes, la Révolution
avait donné la satisfaction matérielle à de larges milieux
de paysans plutôt aisés en leur permettant, ainsi qu’à de
nombreux bourgeois, d’acquérir les anciens biens d’Église.
Cet
immense transfert de propriétés,
l’un des phénomènes les plus considérables de la Révolution,
assura une base indestructible à son oeuvre. Le droit divin
de la royauté avait reçu une atteinte irréparable de la
proclamation des « principes de 1789 ». L’idée de
souveraineté avait changé de sens: du
roi, elle était passée au peuple. La déchéance et
le supplice du roi contribuèrent, bien qu’ils eussent été
douloureusement ressentis dans de
larges milieux, à enlever à la royauté dans une partie
notable de la nation, son prestige surnaturel. L’esprit
religieux des masses en reçut une atteinte profonde qui ne se
releva pas de ce coup malgré les efforts de la Restauration
et l’action de l’Église sous ce régime et après lui.
La
Révolution française fut beaucoup plus profonde que la Révolution
américaine, encore que la seconde ait exercé une certaine
influence sur la première. La Révolution américaine avait
respecté le privilège de la fortune et établi un régime électoral
censitaire sans toucher même, dans certains États, aux
rentes d’origine seigneuriale. La Révolution française
extirpa radicalement sans indemnités
les redevances seigneuriales et les dîmes. Elle
nationalisa les biens d’Église et ceux des émigrés,
exemple qui ne fut point perdu pour les protagonistes futurs
de la nationalisation intégrale. Elle modifia aussi du tout
au tout le régime du commerce et de l’industrie dans le
sens du libéralisme. Elle se montra enfin imbue d’un vif
esprit d’égalité qui engendra, sous le coup des nécessités,
d’ailleurs, plus que d’après les théories, une démocratie
sociale qui s’efforça plus tard d’entrer dans les
faits. Les socialistes des époques suivantes, bien qu’ils
s’inspirassent de théories nouvelles, ne s’en
souviendront pas moins de la tentative des Montagnards de
1793. Leur idéal de justice sociale, quel que soit le
jugement qu’on porte sur lui, agit profondément sur les
masses à la manière d’un mythe générateur de dévouement.
Aussi
toute l’histoire de la Révolution française a-t-elle été,
dans l’histoire contemporaine de la France, la source vive où
les républicains ont puisé l’exemple et fortifié leur
foi. Cette histoire explique aussi pourquoi la Révolution a
été si contagieuse pour les autres peuples; pourquoi,
encore, elle a posé les assises de la société
contemporaine; pourquoi, enfin, elle n’a pas fini de déployer
ses effets.