La
crise révolutionnaire s’étendit sur une douzaine d’années:
1787-1799. Après avoir
tenté d’établir une monarchie constitutionnelle, la
Révolution renversa la royauté (1792).
Elle décrivit une courbe ascendante vers la démocratie - une
démocratie qui s'en remettra à des dictatures successives
pour la sauver - jusqu’à la chute de Robespierre.
Elle redescendit ensuite à l’oligarchie
bourgeoise du Directoire
(1795-1799) pour aboutir
finalement à la dictature militaire de Bonaparte
(1799) qui dura parce qu’elle
consolida les résultats matériels et juridiques de la Révolution
bien qu’elle supprimât les libertés publiques. On assista
donc en réalité non pas à une révolution unique, mais à
une série de révolutions différentes
- quatre au moins - liées entre elles d’ailleurs par une
logique interne. Avant de les décrire, il faut marquer
l’impuissance de la monarchie à réaliser les réformes nécessaires
et la paralysie des institutions. Quinze années seulement se
sont écoulées
depuis l’avènement du dernier
roi, Louis XVI, en 1774,
jusqu’à la convocation des États généraux, en 1789
et 18 ans depuis le couronnement du monarque jusqu’à sa
chute, le 10 août 1792.
L’amour
dont la nation française avait entouré ses rois demeurait
très vif à la fin du XVIIIe siècle, et si certains règnes
avaient paru bien pesants sur leur fin, tels celui de
Louis
XIV en 1700 et celui
de Louis XV après 1754,
ces circonstances n’avaient pas affaibli le sentiment qui
attachait le peuple à la race de ses rois. Une conscience,
parfois obscure, demeurait du rôle, qui paraissait
providentiel, joué depuis son lointain fondateur, par la dynastie
capétienne. C’était elle qui avait fait la France,
l’avait agrandie, portée à la tête de la chrétienté et
cherchait sans cesse à compléter ses frontières, garantes
de sa sécurité. Aussi avait-on vu l’avènement de Louis
XVI salué par les acclamations de la nation. On le
réputait « bon », « vertueux
»,« éclairé», et l’on
espérait tout de lui. On était convaincu que devant le
mouvement qui se produisait en faveur d’une réforme de l’État
par l’abolition des « privilèges
», ce roi s’en ferait le grand artisan. Ce n’était point
là une illusion. A l’heure où les débris de la féodalité
encombraient l’État et où le trop long maintien des
privilèges, tout en exaspérant le peuple, ruinait les
finances, il était logique que le descendant de ceux qui
avaient, depuis des siècles, raffermi et élevé leur trône
sur la ruine des féodaux restât dans l’esprit de sa race
en portant, au profit de la nation, mais aussi de sa propre
couronne, le dernier coup au régime
féodal.
C’est
pourquoi la nation, attendant de Louis
XVI qu’il mît fin aux abus et, soutenu par les
voeux de la nation, détruisît l’inégalité, ne concevait
pas un instant qu’on pût, si peu que ce fût, affaiblir le
pouvoir royal. Tout au contraire le
peuple était-il plutôt disposé à fortifier celui-ci de la
ruine définitive des privilèges. Si l’on avait
beaucoup parlé, à Paris, depuis quelque 60 ans, des «
méfaits
du despotisme », le peuple, dans sa majorité,
attribuait ce « despotisme » aux « abus
de pouvoir des ministres » et non pas
à la royauté elle-même.
La
bourgeoisie lettrée ne pensait pas plus que les masses à
abaisser ni détrôner le roi, et les futurs
républicains de 1792 et 1793 fussent tombés de leur haut si
on leur eût, en 1789, prédit un avenir aussi proche. Comme
les masses populaires, ces bourgeois désiraient l’abolition
des privilèges et, partant, l’égalité devant la
justice et l’impôt, et comme les masses populaires, ils comptaient
sur le trône, si longtemps servi par les légistes
bourgeois, pour aider le Tiers État à abattre
définitivement les ordres privilégiés. Ils avaient en haine
plus encore les privilégiés que les privilèges et voyaient
avec joie le peuple attaquer l’inégalité. C’est
qu’ils aspiraient à ne faire de l’égalité qu’un
moyen de conquérir le pouvoir. S’ils parlaient
maintenant de «liberté », ils la concevaient «à la
romaine» comme l’exercice du pouvoir et faisaient accepter
par les petits cette liberté comme garante de l’égalité.
Ils se souciaient assez peu de cette masse populaire et leur
rêve était d’écarter des assemblées la démocratie; à
travers dix ans, telle restera leur conception foncière. Pour
l’heure, ils vont se servir du peuple,
mais ils n’entendent pas l’admettre dans la cité
politique. Le divorce, qui est déjà en germe, ira en
s’accentuant entre eux. Le jour viendra où la bourgeoisie
aspirant à la liberté, mais, en fait, à la domination,
saura se servir des masses populaires pour affaiblir, puis
ruiner le pouvoir royal en exploitant les fautes de celui-ci
dont la plus grande aura été de se
solidariser avec les privilégiés au lieu d’accomplir
lui-même la révolution nationale.
Par
malheur pour l’institution monarchique, Louis
XVI, qui avait à peine 20 ans à son avènement,
était faible de caractère, versatile
et entêté tout à la fois,
d’intelligence médiocre. La droiture de ses intentions
était évidente, et loin de méconnaître les difficultés de
sa tâche, il en était même accablé. Sa femme, Marie-Antoinette,
fille de l’impératrice Marie-Thérèse,
avait 19 ans. Tous deux eurent le même cri quand on leur
annonça la mort de Louis XV:
«Mon Dieu! Gardez-nous,
protégez-nous! Nous régnons trop jeunes.» Et au comte
de Provence, son frère - le futur Louis
XVIII - le jeune monarque dit, quand on le
salua du titre de roi: « Quel
fardeau! et l’on ne m a rien appris ! » On
s’était borné, en effet, à lui inculquer quelques
principes d’absolutisme qui se résumaient dans ces mots: «Toute espèce de pouvoir réside sur
la tête du roi seul.» Marie-Antoinette,
vive, légère, spirituelle, et qui qualifiait elle-même son
mari de « pauvre homme »,
s’était laissée griser par les charmes de la cour de
Versailles. Elle y oublia quelque peu les sévères principes
que sa mère avait tenté de lui inculquer. Élevée dans les
principes absolutistes de la cour de Vienne, la reine devait
naturellement considérer les
réformateurs comme des factieux. Elle était tombée
sous l’influence du comte d’Artois
- le futur Charles X -
frère de Louis XVI, et de
sa coterie, gens de cour à qui profitaient les pires abus.
Elle ne comprit d’ailleurs jamais la France, et
l’influence qu’elle exerça sur son mari fut néfaste.
Le
ministère que Louis XVI
constitua à son avènement, était composé d’hommes de
valeur. La seule question importante qui se posait était de
savoir si l’on allait enfin faire aboutir le programme
des réformes. Ce programme, c’était Turgot,
un grand bourgeois, ancien intendant du Limousin, qui le
représentait. Ami des économistes, Turgot voulait
développer à la fois, la richesse publique, la liberté économique
et la liberté politique. Il obtint la liberté du commerce
des grains, l’abolition des corporations et de la corvée
royale et présenta un projet de représentation nationale,
sous la forme d’une hiérarchie d’assemblées
représentatives, partant de la paroisse pour aboutir à
l’ensemble de la nation. Ces réformes
coalisèrent contre lui les privilégiés; le roi,
circonvenu de toutes parts, le renvoya
(1776). L’instabilité
de la situation intérieure, la paralysie des institutions,
l’impuissance de la monarchie éclataient au grand jour. Il
n’était pas jusqu’aux succès remportés par Vergennes
dans la politique extérieure qui n’eussent contribué à
ébranler le régime: d’une part, en augmentant les embarras
financiers par la guerre d’Amérique;
de l’autre, en montrant aux patriotes l’exemple des États-Unis.
Turgot
fut remplacé par Necker,
banquier genevois, sur qui l’on comptait pour faire face aux
dépenses croissantes de la guerre contre l’Angleterre.
C’était un honnête homme et un habile financier, mais un homme
d’État médiocre. Il usa de son crédit, trouva de
l’argent, présenta un fallacieux « Compte
rendu » des recettes et des dépenses et reprit
l’idée d’assemblées représentatives. Mais au bout de
peu de temps, les banquiers lui refusèrent de nouvelles
avances de fonds, les privilégiés lui en voulurent d’avoir
dévoilé ce que coûtaient les pensions servies aux gens de
cour et d’avoir préconisé, comme son prédécesseur,
l’égalité devant l’impôt. Necker
du démissionner (1781).
L’Ancien régime, à partir de ce moment-là, parut
décidément impossible à réformer.
On
vécut d’expédients pendant deux ans. En 1783, le roi fit
appel à Calonne qui
professait que pour inspirer confiance aux
prêteurs éventuels de l’État, il fallait paraître
riche en dépensant le plus possible. Les courtisans
jubilaient. Mais en 1786, la crise
financière s’avérant pire que jamais, Calonne
à son tour préconisa des réformes. Il réunit une
«Assemblée des notables », formée, comme les anciens États
généraux, de représentants des trois ordres, mais nommés
par le roi. On comptait sur leur docilité; il n’en fut
rien, et le projet d’impôt général tourna, une fois de
plus, contre le ministre tous les privilégiés. Louis
XVI congédia Calonne
(1787).
Loménie
de Brienne, archevêque de Toulouse, succéda à
Calonne et fit siens les projets de son prédécesseur. Les
notables ayant persisté dans leur refus, il les renvoya. Le
Parlement déclara que le roi n’avait pas le droit de créer
de nouveaux impôts et, dans une véritable déclaration de
guerre à la monarchie absolue, réclama la convocation des États
généraux (mai 1788). L’assemblée de Vizille conclut comme
le Parlement au refus des impôts tant que les États
généraux n’auraient pas été convoqués
(juillet 1788). Brienne en annonça la convocation
pour le 1er mai 1789, puis
le roi le congédia et rappela Necker qui
trouva à grand-peine auprès des banquiers et des grands
négociants les 75 millions nécessaires pour faire face aux
dépenses urgentes.
Le
Parlement avait demandé que les États généraux fussent
organisés comme en 1614.
Cela revenait à dire que les votes auraient été émis par
ordre et non par tête. Les deux ordres privilégiés -
clergé et noblesse
- auraient donc eu deux voix contre une, celle du Tiers
État, qui représentait cependant la presque
totalité de la nation. Necker n’osa pas réclamer le vote
par tête et se borna à obtenir la double
représentation, c’est-à-dire autant de députés au
Tiers État qu’aux deux autres ordres réunis (décembre
1788). L’heure de la bourgeoisie avait sonné.