ATRIUM - Histoire Moderne (1789-1914)

En France, les historiens appellent Histoire moderne la période allant de la fin du XVe siècle à la Révolution française. Les historiens allemands et anglo-saxons parlent d'Histoire moderne pour la période s'étendant de la Révolution française à la signature du Traité de Versailles en 1920. Nous ne nous situerons dans aucune de ces traditions et appellerons Histoire Moderne la période englobant les événements se déroulant depuis la Révolution française de 1789 jusqu'à la Première Guerre mondiale (1914).

 

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La crise révolutionnaire s’étendit sur une douzaine d’années: 1787-1799. Après avoir tenté d’établir une monarchie constitutionnelle, la Révolution renversa la royauté (1792). Elle décrivit une courbe ascendante vers la démocratie - une démocratie qui s'en remettra à des dictatures successives pour  la sauver - jusqu’à la chute de Robespierre. Elle redescendit ensuite à l’oligarchie bourgeoise du Directoire (1795-1799) pour aboutir finalement à la dictature militaire de Bonaparte (1799) qui dura parce qu’elle consolida les résultats matériels et juridiques de la Révolution bien qu’elle supprimât les libertés publiques. On assista donc en réalité non pas à une révolution unique, mais à une série de révolutions différentes - quatre au moins - liées entre elles d’ailleurs par une logique interne. Avant de les décrire, il faut marquer l’impuissance de la monarchie à réaliser les réformes nécessaires et la paralysie des institutions. Quinze années seulement se sont écoulées depuis l’avènement du dernier roi, Louis XVI, en 1774, jusqu’à la convocation des États généraux, en 1789 et 18 ans depuis le couronnement du monarque jusqu’à sa chute, le 10 août 1792.

L’amour dont la nation française avait entouré ses rois demeurait très vif à la fin du XVIIIe siècle, et si certains règnes avaient paru bien pesants sur leur fin, tels celui de Louis XIV en 1700 et celui de Louis XV après 1754, ces circonstances n’avaient pas affaibli le sentiment qui attachait le peuple à la race de ses rois. Une conscience, parfois obscure, demeurait du rôle, qui paraissait providentiel, joué depuis son lointain fondateur, par la dynastie capétienne. C’était elle qui avait fait la France, l’avait agrandie, portée à la tête de la chrétienté et cherchait sans cesse à compléter ses frontières, garantes de sa sécurité. Aussi avait-on vu l’avènement de Louis XVI salué par les acclamations de la nation. On le réputait « bon », « vertueux »,« éclairé», et l’on espérait tout de lui. On était convaincu que devant le mouvement qui se produisait en faveur d’une réforme de l’État par l’abolition des « privilèges », ce roi s’en ferait le grand artisan. Ce n’était point là une illusion. A l’heure où les débris de la féodalité encombraient l’État et où le trop long maintien des privilèges, tout en exaspérant le peuple, ruinait les finances, il était logique que le descendant de ceux qui avaient, depuis des siècles, raffermi et élevé leur trône sur la ruine des féodaux restât dans l’esprit de sa race en portant, au profit de la nation, mais aussi de sa propre couronne, le dernier coup au régime féodal.

C’est pourquoi la nation, attendant de Louis XVI qu’il mît fin aux abus et, soutenu par les voeux de la nation, détruisît l’inégalité, ne concevait pas un instant qu’on pût, si peu que ce fût, affaiblir le pouvoir royal. Tout au contraire le peuple était-il plutôt disposé à fortifier celui-ci de la ruine définitive des privilèges. Si l’on avait beaucoup parlé, à Paris, depuis quelque 60 ans, des « méfaits du despotisme », le peuple, dans sa majorité, attribuait ce « despotisme » aux « abus de pouvoir des ministres » et non pas à la royauté elle-même.

La bourgeoisie lettrée ne pensait pas plus que les masses à abaisser ni détrôner le roi, et les futurs républicains de 1792 et 1793 fussent tombés de leur haut si on leur eût, en 1789, prédit un avenir aussi proche. Comme les masses populaires, ces bourgeois désiraient l’abolition des privilèges et, partant, l’égalité devant la justice et l’impôt, et comme les masses populaires, ils comptaient sur le trône, si longtemps servi par les légistes bourgeois, pour aider le Tiers État à abattre définitivement les ordres privilégiés. Ils avaient en haine plus encore les privilégiés que les privilèges et voyaient avec joie le peuple attaquer l’inégalité. C’est qu’ils aspiraient à ne faire de l’égalité qu’un moyen de conquérir le pouvoir. S’ils parlaient maintenant de «liberté », ils la concevaient «à la romaine» comme l’exercice du pouvoir et faisaient accepter par les petits cette liberté comme garante de l’égalité. Ils se souciaient assez peu de cette masse populaire et leur rêve était d’écarter des assemblées la démocratie; à travers dix ans, telle restera leur conception foncière. Pour l’heure, ils vont se servir du peuple, mais ils n’entendent pas l’admettre dans la cité politique. Le divorce, qui est déjà en germe, ira en s’accentuant entre eux. Le jour viendra où la bourgeoisie aspirant à la liberté, mais, en fait, à la domination, saura se servir des masses populaires pour affaiblir, puis ruiner le pouvoir royal en exploitant les fautes de celui-ci dont la plus grande aura été de se solidariser avec les privilégiés au lieu d’accomplir lui-même la révolution nationale.

Par malheur pour l’institution monarchique, Louis XVI, qui avait à peine 20 ans à son avènement, était faible de caractère, versatile et entêté tout à la fois, d’intelligence médiocre. La droiture de ses intentions était évidente, et loin de méconnaître les difficultés de sa tâche, il en était même accablé. Sa femme, Marie-Antoinette, fille de l’impératrice Marie-Thérèse, avait 19 ans. Tous deux eurent le même cri quand on leur annonça la mort de Louis XV: «Mon Dieu! Gardez-nous, protégez-nous! Nous régnons trop jeunes.» Et au comte de Provence, son frère - le futur Louis XVIII -  le jeune monarque dit, quand on le salua du titre de roi: « Quel fardeau! et l’on ne m a rien appris ! » On s’était borné, en effet, à lui inculquer quelques principes d’absolutisme qui se résumaient dans ces mots: «Toute espèce de pouvoir réside sur la tête du roi seul.» Marie-Antoinette, vive, légère, spirituelle, et qui qualifiait elle-même son mari de « pauvre homme », s’était laissée griser par les charmes de la cour de Versailles. Elle y oublia quelque peu les sévères principes que sa mère avait tenté de lui inculquer. Élevée dans les principes absolutistes de la cour de Vienne, la reine devait naturellement considérer les réformateurs comme des factieux. Elle était tombée sous l’influence du comte d’Artois - le futur Charles X - frère de Louis XVI, et de sa coterie, gens de cour à qui profitaient les pires abus. Elle ne comprit d’ailleurs jamais la France, et l’influence qu’elle exerça sur son mari fut néfaste.

Le ministère que Louis XVI constitua à son avènement, était composé d’hommes de valeur. La seule question importante qui se posait était de savoir si l’on allait enfin faire aboutir le programme des réformes. Ce programme, c’était Turgot, un grand bourgeois, ancien intendant du Limousin, qui le représentait. Ami des économistes, Turgot voulait développer à la fois, la richesse publique, la liberté économique et la liberté politique. Il obtint la liberté du commerce des grains, l’abolition des corporations et de la corvée royale et présenta un projet de représentation nationale, sous la forme d’une hiérarchie d’assemblées représentatives, partant de la paroisse pour aboutir à l’ensemble de la nation. Ces réformes coalisèrent contre lui les privilégiés; le roi, circonvenu de toutes parts, le renvoya (1776). L’instabilité de la situation intérieure, la paralysie des institutions, l’impuissance de la monarchie éclataient au grand jour. Il n’était pas jusqu’aux succès remportés par Vergennes dans la politique extérieure qui n’eussent contribué à ébranler le régime: d’une part, en augmentant les embarras financiers par la guerre d’Amérique; de l’autre, en montrant aux patriotes l’exemple des États-Unis.

Turgot fut remplacé par Necker, banquier genevois, sur qui l’on comptait pour faire face aux dépenses croissantes de la guerre contre l’Angleterre. C’était un honnête homme et un habile financier, mais un homme d’État médiocre. Il usa de son crédit, trouva de l’argent, présenta un fallacieux « Compte rendu » des recettes et des dépenses et reprit l’idée d’assemblées représentatives. Mais au bout de peu de temps, les banquiers lui refusèrent de nouvelles avances de fonds, les privilégiés lui en voulurent d’avoir dévoilé ce que coûtaient les pensions servies aux gens de cour et d’avoir préconisé, comme son prédécesseur, l’égalité devant l’impôt. Necker du démissionner (1781). L’Ancien régime, à partir de ce moment-là, parut décidément impossible à réformer.

On vécut d’expédients pendant deux ans. En 1783, le roi fit appel à Calonne qui professait que pour inspirer confiance aux prêteurs éventuels de l’État, il fallait paraître riche en dépensant le plus possible. Les courtisans jubilaient. Mais en 1786, la crise financière s’avérant pire que jamais, Calonne à son tour préconisa des réformes. Il réunit une «Assemblée des notables », formée, comme les anciens États généraux, de représentants des trois ordres, mais nommés par le roi. On comptait sur leur docilité; il n’en fut rien, et le projet d’impôt général tourna, une fois de plus, contre le ministre tous les privilégiés. Louis XVI congédia Calonne (1787).

Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, succéda à Calonne et fit siens les projets de son prédécesseur. Les notables ayant persisté dans leur refus, il les renvoya. Le Parlement déclara que le roi n’avait pas le droit de créer de nouveaux impôts et, dans une véritable déclaration de guerre à la monarchie absolue, réclama la convocation des États généraux (mai 1788). L’assemblée de Vizille conclut comme le Parlement au refus des impôts tant que les États généraux n’auraient pas été convoqués (juillet 1788). Brienne en annonça la convocation pour le 1er mai 1789, puis le roi le congédia et rappela Necker qui trouva à grand-peine auprès des banquiers et des grands négociants les 75 millions nécessaires pour faire face aux dépenses urgentes.

Le Parlement avait demandé que les États généraux fussent organisés comme en 1614. Cela revenait à dire que les votes auraient été émis par ordre et non par tête. Les deux ordres privilégiés - clergé et noblesse - auraient donc eu deux voix contre une, celle du Tiers État, qui représentait cependant la presque totalité de la nation. Necker n’osa pas réclamer le vote par tête et se borna à obtenir la double représentation, c’est-à-dire autant de députés au Tiers État qu’aux deux autres ordres réunis (décembre 1788). L’heure de la bourgeoisie avait sonné.

 
 
 
 
 
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