Les
catalogues de bibliothèques publiques et privées, les
inventaires après décès prouvent que, même dans les toutes
petites villes et dans les bourgs, on lisait les livres
philosophiques, les brochures politiques, même les gazettes
étrangères.
Autre
fait capital: partout s’organisent des
sociétés, non plus simplement pour se divertir, mais pour lire des
livres, des journaux achetés en commun parce qu’ils coûtaient
cher, et pour discuter les questions du jour. Partout
surgissent des « académies » provinciales, des "chambres
de lecture", des
"musées", des
"sociétés d’agriculture",
des loges maçonniques. On y discute de réformes
politiques et sociales comme de questions techniques et d’idées
générales. Un nombre grandissant de lettrés, de
demi-lettrés et d’esprits forts s’y entraînèrent à la
controverse. Le lien maçonnique, ou une correspondance
suivie, unissent entre eux ces groupements; aussi les
nouvelles, les opinions et les mots d’ordre se propagent-ils
rapidement d’un bout à l’autre du royaume. L’élite
intellectuelle y forme entre 1760 et 1770,
une «république des lettres » qui deviendra, au
moment propice, une «république des camarades »,
comme on dira de nos jours. La libre-pensée formera bientôt
dans toute la France cette «chaîne électrique » dont parle
le poète André Chénier, ce « tissu conjonctif idéologique
», selon la scientifique et pertinente expression d’un sociologue
de notre temps.
A
ces groupements divers, mais qu’anime une même idéologie,
un penseur original et profond, l’historien Augustin
Cochin, tombé en 1916 au champ d’honneur, a donné le nom,
qui mérite de rester, de «
Sociétés de pensée ». Il a montré que dans ces sociétés,
la doctrine se dégage par discussion et par vote, et comment,
d’épuration en épuration, il ne reste finalement que
l’expression de la « volonté générale »,
apanage exclusif des initiés et des purs.
Or,
la volonté
générale, c’est
le dogme central de
Rousseau dans son
«Contrat social» (11,
3), ouvrage paru en 1792
dont certains historiens ont cherché à sous-estimer
la valeur et dont l’influence fut, au vrai, considérable.
«
Il y a souvent, y lit-on, bien de la différence entre
la volonté de tous et la volonté générale; celle-ci ne
regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à
l’intérêt privé et n’est qu’une somme de volontés
particulières; mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et
les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences
la volonté générale. »
C’est donc une
moyenne, une vérité
qui exprime la volonté actuelle de la collectivité, et qui
fait loi. « Elle est toujours droite, ajoute Rousseau et tend
toujours à l’utilité publique »,
autrement dit, elle est infaillible. Ce n’est pas la
volonté du plus grand nombre, mais la voix interne de la
conscience humaine, telle qu’elle devrait parler en chacun
de nous et telle qu’elle s’exprime par la bouche des
citoyens les plus «vertueux » et les plus «
éclairés ». Ce n’est donc pas une réalité de
l’ordre historique ou politique, mais bien plutôt une
notion de valeur mystique, une fausse transposition, dans
l’ordre naturel, des rapports de l’homme avec Dieu, de la
nature et de la grâce: le dogme et le miracle du Contrat
social.
Ce
dogme, qui s’est greffé sur celui de la souveraineté du
peuple, ce sera, dans la pratique, le triomphe d’une minorité
agissante et organisée, convaincue comme l’est un croyant,
qu’elle est seule à détenir la vérité, et qui entend la
faire prévaloir
envers
et contre tous: bref, la conformité à un
système, car
« la loi»
est l’expression de la « volonté générale », et ces
deux termes prennent véritablement un sens ésotérique.
L’Etat s’identifiera donc avec une doctrine; la faire
passer dans les faits, réorganiser le monde selon ses
postulats, telle sera l’oeuvre de la politique
révolutionnaire;
la Révolution en tant que religion !!! Les clubs jacobins
retiendront la leçon de
Rousseau et appliqueront la méthode
des « Sociétés de pensée ». Ils sauront, à la
perfection, exprimer et appliquer la « volonté générale ».
Viendra
finalement Bonaparte, grand lecteur de Rousseau dans son
ardente jeunesse, initié des clubs «patriotes »,
qui se souviendra que ce mythe redoutable permet de fonder
même la dictature. Les dictateurs du XXe siècle n’agiront
pas autrement, qui prétendront incarner la volonté profonde
des peuples: Rousseau est, en ce sens provocateur, le père de l’Etat
totalitaire.
Les
sociétés de pensée et la franc-maçonnerie qui en est le
type parfait furent dans la seconde moitié du siècle, des
directrices de pensée et, à la veille de la Révolution, à
partir de 1788, des directrices d’action. Elles expriment et
formulent l’effervescence intellectuelle qui, à dater de 1750 environ, s’était emparée de toute la France et avait
pris les aspects les plus variés. Cette effervescence, d’où
allait, par combinaison avec l’état économique et social,
sortir la Révolution, n’a pas été imposée à la France
par une minorité qui en avait comploté le bouleversement. La
thèse de Cochin est exagérée sur ce point: les idées qui
ont causé la Révolution n’ont pas été inculquées de
force au peuple français par des équipes de meneurs des sociétés
de pensée. Il est bien établi, en revanche, que les sociétés
de pensée correspondirent surtout à des pensées et à des
volontés antireligieuses; que, dans l’ordre politique, le
club des Jacobins devint la société de pensée la plus
puissante par ses nombreuses filiales en province et qu’il a
grandement contribué au triomphe de la Révolution.
Quant
à la franc-maçonnerie, ses origines sont anglaises et se
rattachent aux luttes pour l’établissement des institutions
libérales et parlementaires à la fin du XVIIe
siècle et au début du XVIIIe. Elle était solidement
établie en France après 1770 — le «Grand Orient » en était
le centre — et comptait, en 1789, 600 loges et environ
30.000 membres. C’est à elle que l’on du alors les
notions, répandues adroitement partout depuis la révolution
américaine où elle avait joué un rôle considérable, de la
« bonne révolution ». Déiste et aristocratique à ses débuts
où elle comptait comme adeptes même des membres du haut
clergé, elle perdit son état-major de nobles après la Révolution,
rompit avec le christianisme et lui substitua la foi dans la
science, le progrès et les forces sociales. Elle a contribué
à diffuser la «philosophie des lumières » et, partant,
à disposer les esprits à la Révolution, mais la diffusion
de la « philosophie » est un fait infiniment plus large, pas
exclusivement idéologique, mais social. Son adaptation
spontanée à une certaine situation économique et sociale
lui a assuré une audience infiniment plus large que celle des
loges et même des « sociétés » en général.
Il
n’existe pas de preuve que la franc-maçonnerie, comme
corps, ait joué un rôle décisif à l’origine de la Révolution.
Qu’il y ait eu des «patriotes» comme on disait alors pour
désigner les partisans des réformes politiques de structure
— dans les loges, c’est l’évidence. Mais les loges réunissaient
aux aristocrates un certain nombre de bourgeois riches. Il
s’y opérait donc surtout la fusion des aristocrates de la
naissance
avec ceux de l’argent qui a donné naissance à la
domination d’une classe aisée qui était, au fond, ce que
les Constituants de 1789
avaient dans l’esprit quand ils proclamaient l’égalité
et l’abolition des privilèges. Cette notion de liberté était
entendue sous sa
forme aristocratique et avec exclusion de l’égalité véritable,
les nobles de la haute bourgeoisie devant partager le
pouvoir, à l’exemple de la constitution anglaise, avec le
roi sans que le peuple fût admis au pouvoir politique.
Lorsque le peuple intervint un peu plus tard pour imposer à la bourgeoisie
la réforme agraire dont elle n'avait
qu’un médiocre souci, la bourgeoisie maçonnique ne résista
pas plus au choc que celle qui n’était pas maçonne. Son idéologie
de la fraternité et de l’égalité s’effondra quand se déchaîna la
lutte des classes.
Si
à la veille de 1789,
l’opinion
a pris l’habitude d’associer «philosophie» et reformes,
si l’on veut l’abolition des privilèges et une
constitution libérale, c’est-à-dire la fin de l’Ancien régime
politique et social, c’est en grande partie à la «philosophie
» qu’on le doit. Elle a si bien transformé les esprits en
les déshabituant du respect de la tradition, tant religieuse
que politique, les a si bien accoutumés à l’idée d'un
changement possible, souhaitable, peut-être même nécessaire,
que nombre de privilégiés eux-mêmes, dans la haute noblesse
libérale surtout, firent preuve d’un extraordinaire et
surprenant engouement pour les idées philosophiques. Beaucoup
d’entre eux, sans doute, croyaient, comme l’exprimait le
comte de Ségur, que les idées nouvelles ne «paraissaient
pas pouvoir faire aucun dommage à la supériorité
d’existence dont nous jouissions et qu’une possession de
plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable». Les
marquis en dentelles et leurs belles amies, qui battaient des
mains en écoutant les traits d’esprit du «
Mariage de Figaro » ou les tirades républicaines du «
Brutus » ne pensaient pas qu’en les applaudissant ils
aggravaient leurs privilèges. Devant la « décadence
politique », la
« dégradation
monarchique »,selon les termes du même contemporain,
beaucoup confondirent «la sagesse réparatrice » de ceux
qui ne voulaient que des réformes avec «la témérité de
ceux qui voulaient plutôt tout changer que tout corriger ».
Les
«philosophes » ne souhaitaient pas un bouleversement
général.
Ils voulaient renforcer la royauté pour la faire triompher de
la réaction féodale et parlementaire et lui assujettir
l’Eglise, réaliser intégralement le «despotisme éclairé
». Ils n’ont pas voulu la Révolution, mais ils l’ont
faite. Car c’est bien à eux que l’on doit l’opposition
qui existe entre l’ancien régime et le nouveau. Un écrivain
révolutionnaire de la première moitié du XIXe
siècle, esprit puissant qui se porta d’ailleurs
jusqu’à l’anarchie,
Proudhon, a résumé dans une
vigoureuse antithèse, la doctrine de l’Ancien régime,
doctrine de «
transcendance » et
« d’Eglise» et celle de la Révolution, qui est une
doctrine «d’immanence ». C’est une opposition, comme on
l’a déjà rappelé, entre deux systèmes de pensée. La Révolution,
proclamant la primauté de la raison
humaine, a abandonné le
principe, qui avait inspiré le moyen âge, de la
collaboration filiale de l’homme avec Dieu: l’homme
s’est proclamé «libre »; Dieu n’est plus le maître de
l’histoire. Cet humanisme, hérité de la
Renaissance,
c’est toutes choses ramenées à la mesure de l’homme, conçues
par rapport à l’homme, et exprimées en fonction de
l’homme. Cette antithèse, qui éclaire toute l’histoire
moderne et la crise où se débat l’humanité contemporaine,
tous les efforts de la dialectique n’ont jamais pu et ne
pourront jamais la résoudre en synthèse.
Le
rationalisme et l’empirisme scientifique ne sont cependant
pas les seules forces de l’esprit qui ont
agi sur les hommes à la fin du XVIIIe
siècle
et pendant la Révolution française. Il faut ajouter encore
le mysticisme, cette force du coeur qui a toujours coexisté
à côté du rationalisme parce qu’il correspond au besoin
de certaines âmes. Ce
courant gagne en force après 1770,
au
moment où l’Eglise de France décline, où la religion chrétienne
s’affaiblit sous les coups de Voltaire et des encyclopédistes;
le sentiment mystique, en marge des Eglises officielles, renaît
en France, comme chez les Anglais, les Suédois et les
Allemands. On ne vit jamais floraison plus luxuriante de
sectes, au sein des Eglises ou en dehors d’elles, tant de
loges maçonniques, non plus seulement rationalistes, comme le
Grand Orient de France, mais des mystiques, celles-ci restant
d’ailleurs en rapport avec celles-là, en attendant
d’entrer en conflit avec elles.
Les
adeptes de ce mouvement international, comme les divers
mouvements intellectuels et moraux du siècle, aspirent à une
« troisième révélation », après les deux initiatives
divines d’Adam et de Jésus, à une « régénération » du
monde, qui s’annoncerait par l’union des Eglises chrétiennes
et se poursuivrait dans la fraternité la paix et le bonheur général.
A ce mysticisme, l’inquiétude croissante de l’avenir
vient apporter un élément nouveau. Beaucoup d’adeptes de
ces loges mystiques n’ont pas rêvé seulement de régénération
religieuse, mais aussi de régénération sociale de
l’humanité.
Une
foi nouvelle, le mysticisme
révolutionnaire, naîtra de ces
mouvements sous la forme patriotique et nationale qui
associait dans son admiration fervente des hommes aussi différents
que Mirabeau et
Danton. C’est
pourquoi
la Révolution agit comme une religion: Michelet,
Louis Blanc,
Edgar Quinet, Alexis de Tocqueville l’ont très bien vu.
Allait-elle remplacer la religion? Ou bien créerait-elle une
religion nouvelle? Joseph de Maistre et d’autres
contemporains se le demandaient.
Ce
qui est certain, c’est qu’en 1789 la Révolution
n’est pas seulement raison, elle est aussi croyance, adhésion
ardente du coeur. N’eût-elle été que raison et expérience,
sans la foi révolutionnaire, elle ne se serait pas maintenue,
même peu de temps. Quand le peuple français perdit sa foi
dans la Révolution, trahie par les ambitieux, les spéculateurs,
les profiteurs, la Révolution fut finie. Le christianisme,
enraciné depuis 14 siècles dans l’âme des Français, resta
vainqueur; là se retrouvait le véritable esprit mystique
qui n’avait pas cessé d’agir puissamment sur les fidèles.
Les Français n’avaient pas été les seuls d’ailleurs à
comprendre que la Révolution était une religion nouvelle:
Brice,
Wordsworth,
Goethe s’en sont très bien rendu compte.
Raison,
expérience, foi — «la
foi qui transporte les montagnes » — voilà
les trois sources où puisèrent les hommes de 1789, de l’an Il.
«O soleil de 93, je mourrai sans avoir
revu tes rayons! » Tels étaient les mots, dont un témoin de
valeur garantit l’authenticité, qu’un vieux républicain
de Bretagne prononçait, extasié, avant de mourir à 90
ans,
sous le régime oppressif du Second Empire.
La
Révolution ne serait-elle pas, dans son fond, encore plus
magique et mystique que rationaliste et expérimentale?
C’est peut-être la conclusion à laquelle on serait
tenté
d’aboutir après tant d’études sur ce mysticisme et sa
puissance, sur l’ésotérisme et l’occultisme du
XVIIIe siècle.
«Satanique et même démoniaque» l’appelait Joseph de Maistre. C’était dire qu’un seul mouvement peut
lui être comparé et préféré: le christianisme. Et ne
sommes-nous pas encore mieux placés pour comprendre la
mystique révolutionnaire que le grand écrivain de la
Contre-Révolution, nous qui avons vu à l’oeuvre la
mystique des religions totalitaires?
Si des divergences existent et
subsistent sans doute toujours sur la manière d’apprécier
la part et le jeu des causes générales et des causes
particulières, des causes — les premières surtout — sont
aujourd’hui assez bien connues. Ce sont l’enrichissement
de la bourgeoisie, le développement de la propriété
rurale,
le maintien injustifié des privilèges au profit de la
noblesse et du haut clergé, les souffrances de la
masse, privée
d’expansion au dehors depuis la perte de l’empire
colonial, l’opposition des privilégiés
de toute espèce,
les intrigues d’une aristocratie de cour entêtée au
maintien de ses dispendieuses sinécures, la puissance
croissante de l’opinion, endoctrinée et dirigée par les
«philosophes
» devenus une puissance, et entraînée aussi par l’exemple
et les leçons de la révolution américaine.
La
victoire des républicains dans les jeunes Etats-Unis d’Amérique
n’apporta pas en France des idées nouvelles, mais elle démontra
aux Français que leurs idées de liberté étaient
réalisables,
sinon de la même manière qu’en Amérique, qui n’avait
pas de passé monarchique, du moins dans une certaine mesure.
Cette possibilité fit apparaître aux Français comme plus
urgente la nécessité d’en finir avec les privilèges. En 1777,
Franklin écrivait
de France que « ceux qui vivent sous un pouvoir arbitraire
n’en aiment pas moins la liberté et font des voeux pour
elle... C’est ici comme un dicton que notre cause est la
cause du genre humain. » Tandis que
Vergennes, ministre des
Affaires étrangères de Louis XVI, calculait le bénéfice de
victoires franco-américaines, revanche sur l’Angleterre,
l’opinion pactisait, non pas seulement avec le nouvel allié,
mais avec une nouvelle philosophie politique. Le « bonhomme»
Franklin, bourgeois déiste et haut dignitaire des loges, était
salué comme un « philosophe ». Le 27 juillet 1789,
l’archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, rapporteur du
comité des Etats généraux chargé d’élaborer une déclaration
des droits, disait: «Nous avons concouru aux événements
qui ont rendu à l’Amérique septentrionale sa liberté;
elle nous montre sur quels principes nous devons appuyer la
conversation de la nôtre.»
Dans
la phase finale de l’Ancien régime, il faut ajouter à
toutes ces causes le désordre invraisemblable des
finances publiques, l’impuissance du gouvernement
à y porter remède
en réalisant les réformes fiscales et administratives, et
l’inaptitude du dernier roi à dominer cette crise, décisive
pour la monarchie. La France, qui n’était plus gouvernée,
souffrait d’une anomalie désastreuse qu’un Etat ne peut
pas supporter à la longue sans périr: l’Etat était pauvre
dans le pays riche. La richesse, bien que mieux distribuée
que dans la plupart des autres grands pays de cette époque,
ne l’était cependant pas encore d’une manière
satisfaisante. La bourgeoisie, créancière d’un Etat qui
dépensait son argent au profit de la cour et des privilégiés,
n'avait plus confiance dans un débiteur qui mangeait son blé
en herbe. La tâche d’un gouvernement réformateur eût été
de faire disparaître cette anomalie. Or, il n’existait
qu’un moyen pour y parvenir: c’était de donner à
l’Etat les moyens de vivre en
faisant
cesser le pillage des deniers publics et en exigeant de
tous
la participation aux charges fiscales. C’était aussi
d’organiser la représentation nationale, réclamée sous la
pression de l’opinion publique, organisée par les écrivains,
par les plus intelligents des derniers ministres de
Louis
XVI;
pour éviter la révolution, il fallait la faire.
C’est
à ce moment tragique que la monarchie faillit à sa tâche.
La crise de l’autorité, aggravée par la médiocrité du
dernier roi et l’impopularité de la reine, eut finalement
pour conséquence de séparer la royauté de la nation
dont
elle s’était déjà trop isolée à Versailles. Le pays,
cependant, monarchiste dans son immense majorité, avait
encore une confiance profonde dans le roi. Il en appelait au
souverain, abusé par ses courtisans, au père mieux éclairé
sur les besoins de ses enfants. Il espéra de lui jusqu’au
dernier moment, la fin de l’arbitraire et des privilèges.
A
cette heure, les privilégiés, Parlement en tête,
refusant
les sacrifices qui eussent sauvé l’Etat, et voulant
amoindrir encore son pouvoir pour le mieux dominer, réclamèrent
la convocation des Etats généraux aux applaudissements des
partisans des idées nouvelles, lesquelles impliquaient une
refonte totale du gouvernement et de la société. Dès que la
convocation fut décidée, les libéraux — la bourgeoisie
—organisés en « parti national », grâce en grande partie
aux « sociétés », se
séparèrent des parlementaires révoltés avec lesquels ils
étaient montés à l’assaut du pouvoir, et réalisèrent à
leur seul profit la réforme fondamentale qu’ils méditaient.
La
conséquence fut l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie
tandis que le roi se solidarisait avec l’Ancien régime. Les
libéraux de 1789 ne devaient pas tarder d’ailleurs à être
débordés par
les éléments démocratiques, petits bourgeois et
paysans
— auxquels ils avaient fait appel contre le roi — qui réclamèrent
des mesures plus radicales et assurèrent, par leur
intervention décisive, l’achèvement de l’oeuvre commencée
par les Etats généraux et par l’Assemblée constituante.
Si le régime politique, instauré par la Révolution, devait
subir la longue éclipse du Consulat et de l’Empire, ses résultats
civils, économiques et sociaux restèrent en majeure partie
acquis et ne furent pas remis en question lors de la Restauration. C’est là le fait capital du développement et
des conséquences de la Révolution.