ATRIUM - Histoire Moderne (1789-1914)

En France, les historiens appellent Histoire moderne la période allant de la fin du XVe siècle à la Révolution française. Les historiens allemands et anglo-saxons parlent d'Histoire moderne pour la période s'étendant de la Révolution française à la signature du Traité de Versailles en 1920. Nous ne nous situerons dans aucune de ces traditions et appellerons Histoire Moderne la période englobant les événements se déroulant depuis la Révolution française de 1789 jusqu'à la Première Guerre mondiale (1914).

 

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Le début même de la Révolution fut marqué par une révolte nobiliaire: ce furent les privilégiés qui réclamèrent les premiers les Etats généraux pour faire échec aux réformes.

A la fin du XVIIIe siècle, la France était bien une monarchie absolue, centralisée de droit divin. En théorie, rien ni personne n’avait le droit, depuis Louis XIV, Le résister au roi, et Louis XV avait pu dire un jour — c’était en 1766 — au Parlement de Paris: «L’ordre public tout entier émane de moi.»

Au profit de la centralisation monarchique, les pouvoirs locaux et les groupes sociaux naturels avaient été à la longue dépouillés de leurs franchises par l’action persistante du roi et de ses ministres. L’opposition se faisait sentir chaque jour davantage entre l’absolutisme et la société nouvelle en voie d’élaboration; plus fortement encore entre la classe qui montait, la bourgeoisie, et les ordres privilégiés, le haut clergé et la noblesse.

Le roi, malgré son absolutisme, n’avait jamais voulu, même sous Louis XIV, se séparer des ordres privilégiés. Il ruinait même l’Etat à entretenir à Versailles une noblesse domestiquée. Aussi la révolution se fera-t-elle contre les privilégiés et les privilèges bien plus que contre la royauté.

C’est aussi au XVIIIe siècle que l’on peut voir une réaction aristocratique croissante contre le pouvoir de l’Etat; une réaction féodale emplit tout le siècle. La noblesse reprenait contre la monarchie l’assaut qu’elle avait mené si souvent dans les siècles précédents. Non plus, cette fois, par les armes, mais par les moyens juridiques, inspirés des Parlements, avec l’aide d’un certain courant philosophique, de tradition aristocratique provenant de Fénelon et de Montesquieu et de la connaissance qu'on avait depuis peu de l’Angleterre. Cette réaction se manifestait aussi vigoureusement par une tentative féodale de reconstituer la seigneurie. Au XVIIIe siècle, Ies Parlements — cours supérieures de justice — étaient devenus partie intégrante de la noblesse (ils formaient la noblesse de robe) et en avaient pris la direction. Très riches, propriétaires de leurs charges qu’ils avaient achetées cher et qu’ils se transmettaient de père en fils ou d’oncle à neveu, leurs membres étaient en fait inamovibles et prétendaient diriger l’Etat, affirmant qu’en l’absence des Etats généraux, ils représentaient le droit féodal et qu’ils étaient juges entre le roi et le peuple. Louis XV les avait supprimés; Louis XVI, cédant aux exigences de ce qu’il croyait être l’opinion et qui n’était, pour une bonne part que l’expression de leur propre mécontentement, les rétablit. Il ne se doutait pas qu’il préparait ainsi sa perte.

Depuis que les membres des Parlements étaient devenus seigneurs et qu’ils cédaient des fiefs, leurs arrêts de justice, au lieu de défendre les droits du roi, c’est-à-dire de l’Etat, et l’intérêt général, étaient mis au service des féodaux dont ils favorisaient les empiétements sur les biens communaux. L’offensive seigneuriale aboutit à la rénovation des terriers (ou chartriers), à l’augmentation des redevances, à l’achat de terres mises en vente, à la saisie de domaines tombés en déshérence. Elle montre la profondeur et la méthode de la réaction aristocratique et permet d’entrevoir le résultat qu’elle aurait atteint si la Révolution n’était pas venue l’interrompre.

Le réveil féodal se manifestait encore par les revendications de plus en plus audacieuses des Etats provinciaux dont les empiétements sur le pouvoir royal se multipliaient, notamment en matière d’administration de l’impôt.

C’est surtout l’opposition des Parlements à toutes les réformes touchant aux privilèges qui rendaient la royauté impuissante, la privait de moyens financiers en refusant l’égalité devant l’impôt et, partant, l’acculait à la banqueroute. Les magistrats ne donnaient pas seulement le mauvais exemple en résistant aux ordres du roi, mais ils formulaient dans leurs remontrances un programme de monarchie représentative qui sera repris plus tard par la bourgeoisie montante après qu’elle les aura évincés eux-mêmes.

Pendant que les nobles de robe ruinaient ainsi dans l’opinion les bases mêmes de la monarchie absolue, les économistes et les physiocrates dirigeaient contre les institutions économiques une campagne de plus en plus vigoureuse qui, elle aussi, portait ses fruits. Organes du capitalisme agraire ou du capitalisme industriel, ces écrivains réclamaient la suppression des réglementations et des corporations et l’établissement d’une liberté commerciale absolue en même temps qu’ils divinisaient la propriété individuelle, conçue par eux dans l’esprit du droit romain et du droit naturel qu’ils opposaient à l’antique ordre de choses. L’ancien artisanat, qui avait été le symbole de l’union de la petite bourgeoisie et du roi, chancelait sous les coups qui lui étaient portés par des ministres gagnés aux idées nouvelles. Les grands manufacturiers, en lutte depuis un siècle contre les corporations et presque exempts de charges publiques, se rencontraient avec les nobles dans les conseils d’administration des nouvelles sociétés par actions. Ils se sentaient tous égaux puisqu’ils jouissaient des mêmes droits et ne se contentaient plus de demi-mesures. Il est symbolique que ce fut dans la château d’un grand manufacturier, Périer, que se réunit à Vizille (Dauphiné), en 1788, la première assemblée révolutionnaire où nobles, bourgeois et prêtres se concertèrent pour changer l’ordre social.

La campagne des économistes et des physiocrates et les attaques des Parlements eurent pour résultat de porter une atteinte grave aux pouvoirs traditionnels. Auparavant, le roi, personnification de l’intérêt public, pouvait limiter l’exercice du droit de propriété par ses ordonnances allant jusqu’à la taxe des prix toutes les fois qu’une crise économique paraissait l’exiger. Le droit individuel était subordonné au droit social. La situation était maintenant renversée. Le droit de propriété apparaissait antérieur et supérieur à l’Etat, au roi; le devoir de l’Etat n’était plus que protéger la propriété et la liberté économique. La loi, qui autrefois était l’expression de la volonté royale, les physiocrates la représentaient avec succès comme étant de droit naturel, impersonnelle, indépendante du monarque et s’imposant à lui. Le gouvernement idéal était pour eux celui qui est réduit à sa plus simple expression et qui laisse tout faire aux grandes forces sociales. C’est le «laisser faire, laisser passer» du libéralisme économique que reprendra à son compte la bourgeoisie triomphante. Leur morale utilitaire était le contre-pied de la vieille morale chrétienne. Les physiocrates rejoignaient sur ce point les « philosophes » qui acceptaient d’ailleurs du programme des premiers tout ce qui était de nature à favoriser l’essor du capitalisme.

La révolution était ainsi faite dans les esprits dès le milieu du siècle. Les incohérences de la politique royale, qui ne su ni pu s’imposer comme arbitre, comme autrefois, contribuèrent, avec l’opposition des Parlements et l’application partielle des programmes des physiocrates, à faire passer la révolution dans les faits.

Le réveil féodal, secondé par les arrêts des Parlements, rendit plus lourd aux paysans le joug seigneurial. Les édits, qui se succédèrent dans les 25 dernières années qui précédèrent la Révolution, firent croire aux paysans que la royauté en qui ils avaient mis jusqu’alors leur confiance les abandonnait et se mettait du côté de leurs oppresseurs.

La liberté intermittente de l’exportation des grains de province à province, mesure en soi excellente, fit renchérir le prix du pain au moment même où l’impôt royal s’aggravait. De 1765 à 1789, les prix doublèrent pendant que les salaires n’augmentaient que d’un dixième ou d’un cinquième. La surpopulation — la France était alors avec ses 26 millions d’habitants le pays le plus peuplé de l’Europe — engendrait un formidable prolétariat rural et urbain, accru encore par le chômage causé par la concurrence de l’industrie anglaise stimulée par le traité de commerce franco-anglais de 1786. C’est dans ce prolétariat que la Révolution recrutera le personnel de ses émeutes. La crise financière de l’Etat ne cessait pas, cependant, de s’aggraver, la banqueroute était aux portes tandis que les privilégiés de toute espèce faisaient échec aux programmes de réforme fiscale.

La monarchie s’était appuyée jusque-là sur la docilité traditionnelle de l'artisanat, sur la fidélité de l’armée, sur le dévouement des intendants, sur la résignation prêchée par le clergé. Ces forces lui manquaient maintenant l’une après l’autre. L’artisanat, surtout depuis les règlements de Turgot, se jugeait sacrifié aux manufacturiers. L’armée était travaillée dans ses cadres par l’esprit de réforme qu’avait surexcité encore chez les jeunes nobles la guerre de l’indépendance américaine. Les intendants, qui n’étaient plus des hommes d’origine modeste comme sous Louis XIV, mais qui se recrutaient dans la noblesse et épousaient ses intérêts, se montraient de moins en moins zélés. Le bas clergé, lésé par les privilèges du haut clergé et réduit à la «portion congrue», revendiquait au lieu d’enseigner la soumission.

Face à la monarchie qui n’avait pas cessé de capituler devant les privilèges au cours des dernières années, sans provoquer d’ailleurs aucune reconnaissance, ce fut l’assemblée des notables (février-mai 1787), ce furent les Etats du Dauphiné, réunis au château de Vizille (juin 1788), ce furent les Parlements, qui réclamèrent la convocation des Etats généraux afin de mettre la royauté en tutelle. La Révolution commençait par une révolte des privilégiés. Ce sont eux qui ont rendu la Révolution inévitable en obligeant la monarchie à choisir entre eux et la nation; le roi, pour son malheur, choisit les premiers.

L’affaire fondamentale, à la fin du XVIIIe siècle, était moins, en effet, comme on l’a vu, le problème de la forme du gouvernement — la monarchie n’était pas discutée — que les problèmes économiques et sociaux de la féodalité, de la propriété rurale, des nouvelles conditions de travail; que l’avènement de la bourgeoisie capitaliste, industrielle et commerçante; que la lutte pour la liberté industrielle indéfinie, préconisée par les économistes. Ces transformations fondamentales sapaient les bases de l’ancien ordre économique et social et tendaient à enlever à la monarchie la plus précieuse et la plus belle de ses attributions traditionnelles: son droit d’intervention modératrice dans la production et la répartition des richesses. Quand on parle des « privilégiés » de cette époque, il faut se garder, sous peine de grave erreur, d’assimiler le Tiers Etat avec la masse des non-privilégiés. Le Tiers, qui va jouer le rôle principal dès 1789, ce sont des bourgeois, — gens d’affaires, gens de loi, administrateurs de villes, par exemple — qui forment une espèce de large patriciat; des privilégiés, eux aussi, mais qui sont inférieurs aux deux autres ordres parce qu’ils ne jouissent pas des mêmes exemptions fiscales et qu’on leur ferme, et même de plus en plus, l’accès de certaines fonctions. Si le Tiers Etat comprend, dans l’acception courante du mot, tout ce qui ne fait pas partie des deux autres ordres, c’est ce patriciat qui se considère comme faisant vraiment partie de la «nation ». Ce qu’on appelle alors de ce nom, c’est une élite, une aristocratie qui n’est point d’avis que la masse des paysans, des artisans, des petits boutiquiers en fasse partie. Clergé, noblesse, grande bourgeoisie forment cette aristocratie; mais il y règne d’âpres rivalités parce que les privilèges des deux premiers ordres l’emportent sur ceux du Tiers, le troisième Etat. Lors de la convocation des Etats généraux, le fameux débat sur le vote par ordre ou le vote par tête montrera l’enjeu de ces rivalités: ce n’était rien de moins que le pouvoir. 

Pour s’en saisir, et contre la coalition du trône et des deux premiers ordres, la haute bourgeoisie fera appel au peuple, lançant ainsi la révolution sur une voie que ses prodromes ne pouvaient laisser prévoir.

A la vérité, les intérêts de la monarchie et de la masse de la population étaient solidaires. Il aurait fallu que le roi eût osé gouverner et administrer dans l’intérêt de cette masse. La monarchie serait alors devenue une monarchie démocratique et progressive au lieu de lier partie avec les privilégiés, ce qu’elle fit avant comme après la convocation des Etats généraux en 1789, ce qui devait être la cause de sa perte. L’essentiel de l’oeuvre révolutionnaire fut donc bien l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie, conséquence de la révolution économique et du mouvement intellectuel qui remplissent tout le siècle.

La révolution allait être faite au nom de la «raison» et des «droits de l’homme» par un parti national qui n’existait nulle part aussi puissant qu’en France. La révolution est sortie des faits, mais — et c’est en cela que réside son importance capitale et, en partie, sa nouveauté — c’est une nouvelle manière de concevoir la société, c’est une doctrine qui a été préparée, formulée, propagée pendant une grande partie du XVIIIe siècle: le concours de la «philosophie», des «lumières ». Ces forces mentales, qui ruinèrent l’Ancien régime, eurent une fortune rapide qui leur vint de s’être attaquées à une faiblesse chaque jour grandissante et plus aveugle. Depuis le milieu du siècle, on assiste à une véritable démission du pouvoir responsable devant la « philosophie» et, en même temps, au suicide de l’ancienne élite.

 
 
 
 
 
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