Le
début même de la Révolution fut marqué par une révolte
nobiliaire: ce furent les
privilégiés qui réclamèrent les premiers les Etats
généraux pour faire échec aux réformes.
A
la fin du XVIIIe
siècle, la France était bien une monarchie absolue,
centralisée de droit divin. En théorie, rien ni personne
n’avait le droit, depuis
Louis XIV,
Le résister au roi, et Louis XV
avait pu dire un jour — c’était en 1766 — au Parlement de
Paris: «L’ordre public tout entier
émane de moi.»
Au
profit de la centralisation monarchique, les pouvoirs locaux
et les groupes sociaux naturels avaient été à la longue
dépouillés de leurs franchises
par l’action persistante du roi et de ses ministres.
L’opposition se faisait sentir chaque jour davantage entre
l’absolutisme et
la
société
nouvelle en voie d’élaboration; plus fortement
encore entre la classe qui montait,
la bourgeoisie, et les
ordres privilégiés, le haut clergé
et la noblesse.
Le
roi, malgré son absolutisme, n’avait jamais voulu, même
sous
Louis XIV, se séparer
des ordres privilégiés. Il ruinait même l’Etat à
entretenir à Versailles une noblesse domestiquée. Aussi la révolution
se fera-t-elle contre les privilégiés
et les privilèges bien plus que contre la royauté.
C’est
aussi au XVIIIe
siècle
que l’on peut voir une réaction
aristocratique croissante contre le pouvoir de l’Etat;
une réaction féodale emplit tout le siècle. La noblesse
reprenait contre la monarchie l’assaut qu’elle avait mené
si souvent dans les siècles précédents. Non plus, cette
fois, par les armes, mais par les moyens
juridiques, inspirés des Parlements, avec l’aide
d’un certain courant philosophique, de tradition
aristocratique
provenant de Fénelon et
de Montesquieu et de la
connaissance qu'on avait
depuis peu de l’Angleterre. Cette réaction se manifestait
aussi vigoureusement par une tentative féodale
de reconstituer la seigneurie. Au XVIIIe siècle,
Ies Parlements
— cours supérieures de justice — étaient devenus partie
intégrante de la
noblesse (ils formaient la noblesse
de robe) et en avaient pris la direction. Très riches,
propriétaires de leurs charges qu’ils avaient achetées
cher et qu’ils se transmettaient de père en fils ou
d’oncle à neveu, leurs membres étaient en fait inamovibles
et prétendaient diriger l’Etat, affirmant qu’en
l’absence des Etats généraux, ils représentaient
le droit féodal et qu’ils étaient juges entre le roi et le
peuple. Louis XV
les avait supprimés; Louis XVI,
cédant aux exigences de ce qu’il croyait
être
l’opinion et qui n’était, pour une bonne part que
l’expression de leur propre mécontentement, les rétablit.
Il ne se doutait pas qu’il préparait ainsi sa perte.
Depuis
que les membres des Parlements étaient devenus seigneurs et
qu’ils
cédaient
des fiefs, leurs arrêts de justice, au lieu de défendre les
droits du roi, c’est-à-dire de l’Etat, et l’intérêt général,
étaient mis au
service des féodaux dont ils favorisaient
les empiétements sur les biens communaux.
L’offensive seigneuriale aboutit à la rénovation des
terriers (ou chartriers), à l’augmentation des redevances, à l’achat
de terres mises en vente, à la saisie de domaines tombés en
déshérence. Elle montre la profondeur et la méthode de la réaction
aristocratique et permet d’entrevoir le résultat qu’elle
aurait atteint si la Révolution n’était pas venue
l’interrompre.
Le
réveil féodal se manifestait encore par les revendications
de plus en plus
audacieuses des Etats provinciaux
dont les empiétements
sur le pouvoir royal se
multipliaient, notamment en matière
d’administration de l’impôt.
C’est
surtout l’opposition des Parlements à toutes les réformes
touchant aux privilèges qui rendaient la royauté
impuissante, la privait de moyens financiers en refusant l’égalité
devant l’impôt et, partant, l’acculait à la banqueroute.
Les magistrats ne donnaient pas seulement le mauvais exemple
en résistant aux ordres du roi, mais ils formulaient dans
leurs remontrances un programme de monarchie
représentative
qui sera repris plus tard par la bourgeoisie montante après
qu’elle les aura évincés eux-mêmes.
Pendant
que les nobles de robe ruinaient ainsi dans l’opinion les
bases mêmes de la monarchie absolue, les économistes et les
physiocrates dirigeaient contre les institutions économiques
une campagne de plus en plus vigoureuse qui, elle aussi,
portait ses fruits. Organes du capitalisme agraire ou du
capitalisme industriel, ces écrivains réclamaient la
suppression des réglementations et des corporations et l’établissement
d’une liberté commerciale absolue en même temps qu’ils
divinisaient la propriété individuelle, conçue par eux
dans l’esprit du droit romain et du droit naturel qu’ils
opposaient à l’antique ordre de choses. L’ancien
artisanat, qui avait été le symbole de l’union de la
petite bourgeoisie et du roi, chancelait sous les coups qui
lui étaient portés par des ministres gagnés aux idées
nouvelles. Les grands manufacturiers, en lutte depuis un siècle
contre les corporations et presque exempts de charges
publiques, se rencontraient avec les nobles dans les conseils
d’administration des nouvelles sociétés par actions. Ils
se sentaient tous égaux puisqu’ils jouissaient des mêmes
droits et ne se contentaient plus de demi-mesures. Il est
symbolique que ce fut dans la château d’un grand
manufacturier, Périer, que se réunit à Vizille (Dauphiné),
en 1788, la
première assemblée révolutionnaire où nobles, bourgeois et
prêtres se concertèrent pour changer l’ordre social.
La
campagne des économistes et des physiocrates et les attaques
des Parlements eurent pour résultat de porter une atteinte
grave aux pouvoirs traditionnels. Auparavant, le roi, personnification
de l’intérêt public, pouvait limiter l’exercice du droit
de propriété par ses ordonnances allant jusqu’à la taxe
des prix toutes les fois qu’une crise économique paraissait
l’exiger. Le droit individuel était subordonné au
droit social. La situation était maintenant renversée.
Le droit de
propriété apparaissait antérieur et supérieur à l’Etat,
au roi; le devoir de l’Etat n’était plus que protéger la
propriété et la liberté économique. La loi, qui autrefois
était l’expression de la volonté royale, les physiocrates
la représentaient avec succès comme étant de droit naturel,
impersonnelle, indépendante du monarque et s’imposant à
lui. Le gouvernement idéal était pour eux celui qui est réduit
à sa plus simple expression et qui laisse tout faire aux
grandes forces sociales. C’est le «laisser
faire, laisser passer» du libéralisme économique que reprendra à son
compte la bourgeoisie triomphante. Leur morale utilitaire était
le contre-pied de la vieille morale chrétienne. Les
physiocrates rejoignaient
sur
ce point les « philosophes » qui acceptaient d’ailleurs du
programme des premiers tout ce qui était de nature à
favoriser l’essor du capitalisme.
La révolution était ainsi faite dans les esprits
dès
le milieu du siècle. Les incohérences de la politique
royale, qui ne su ni pu s’imposer comme arbitre, comme
autrefois, contribuèrent, avec l’opposition des Parlements
et l’application partielle des programmes des physiocrates,
à faire passer la révolution dans les faits.
Le réveil féodal, secondé par les arrêts des
Parlements, rendit plus lourd aux paysans le joug seigneurial.
Les édits, qui se succédèrent dans les 25 dernières années
qui précédèrent la Révolution, firent croire aux paysans
que la royauté en qui ils avaient mis jusqu’alors leur
confiance les abandonnait et se mettait du côté de leurs
oppresseurs.
La liberté intermittente de l’exportation des
grains de province à province, mesure en soi excellente, fit
renchérir le prix du pain au moment même où l’impôt
royal s’aggravait. De 1765 à 1789, les prix doublèrent pendant que les salaires
n’augmentaient que d’un dixième ou d’un cinquième. La
surpopulation — la
France était alors avec ses 26 millions d’habitants le pays
le plus peuplé de l’Europe — engendrait
un formidable prolétariat rural et urbain, accru encore par
le chômage causé par la concurrence de l’industrie
anglaise stimulée par le traité de commerce franco-anglais
de 1786.
C’est dans ce prolétariat que la Révolution recrutera le
personnel de ses émeutes. La crise financière de l’Etat
ne cessait pas, cependant, de s’aggraver, la banqueroute était
aux portes tandis que les privilégiés de toute espèce
faisaient échec aux programmes de réforme fiscale.
La monarchie s’était appuyée jusque-là sur la
docilité traditionnelle de l'artisanat, sur la
fidélité de
l’armée, sur le dévouement des
intendants, sur la résignation
prêchée par le clergé. Ces forces lui manquaient maintenant
l’une après l’autre. L’artisanat, surtout depuis les règlements
de Turgot, se jugeait sacrifié aux
manufacturiers. L’armée
était travaillée dans ses cadres par l’esprit de réforme
qu’avait surexcité encore chez les jeunes nobles la guerre
de l’indépendance américaine. Les intendants, qui n’étaient
plus des hommes d’origine modeste comme sous
Louis
XIV, mais
qui se recrutaient dans la noblesse et épousaient ses intérêts,
se montraient de moins en moins zélés. Le bas clergé, lésé
par les privilèges du haut clergé et réduit à la «portion
congrue», revendiquait au lieu d’enseigner la soumission.
Face à la monarchie qui n’avait pas cessé de
capituler devant les privilèges au cours des dernières années,
sans provoquer d’ailleurs aucune reconnaissance, ce fut
l’assemblée des notables (février-mai
1787),
ce furent les Etats du Dauphiné, réunis au château de
Vizille (juin 1788), ce furent les Parlements, qui réclamèrent
la convocation des Etats généraux afin de
mettre la royauté
en tutelle. La Révolution
commençait par une révolte des privilégiés. Ce sont eux qui ont rendu la Révolution inévitable
en obligeant la monarchie à choisir entre eux et la nation;
le roi, pour son malheur, choisit les premiers.
L’affaire fondamentale, à la fin du
XVIIIe siècle, était moins, en effet, comme on l’a vu,
le problème de la forme du gouvernement — la
monarchie n’était pas discutée — que les problèmes
économiques et sociaux de la féodalité,
de la propriété rurale, des nouvelles conditions de travail;
que l’avènement de la bourgeoisie
capitaliste,
industrielle et commerçante; que la lutte pour la
liberté
industrielle indéfinie, préconisée par les économistes.
Ces transformations fondamentales sapaient les
bases de l’ancien ordre économique et social et
tendaient à enlever à la monarchie la plus précieuse et la
plus belle de ses attributions traditionnelles: son droit
d’intervention modératrice dans la production et la répartition
des richesses. Quand on parle des « privilégiés » de cette
époque, il faut se garder, sous peine de grave erreur,
d’assimiler le Tiers Etat avec la masse des non-privilégiés.
Le Tiers, qui va jouer le rôle principal dès 1789, ce
sont des bourgeois, — gens
d’affaires, gens de loi, administrateurs de villes, par
exemple — qui forment une espèce de large patriciat; des privilégiés, eux
aussi, mais qui sont inférieurs aux deux autres ordres parce
qu’ils ne jouissent pas des mêmes exemptions fiscales et
qu’on leur ferme, et même de plus en plus, l’accès de
certaines fonctions. Si le Tiers Etat comprend, dans
l’acception courante du mot, tout ce qui ne fait pas partie
des deux autres ordres, c’est ce patriciat qui se considère
comme faisant vraiment partie de la «nation ». Ce
qu’on appelle alors de ce nom, c’est une élite, une
aristocratie qui n’est point d’avis que la masse des
paysans, des artisans, des petits boutiquiers en fasse partie.
Clergé, noblesse, grande bourgeoisie forment cette
aristocratie; mais il y règne d’âpres rivalités parce que
les privilèges des deux premiers ordres l’emportent sur
ceux du Tiers, le troisième Etat. Lors de la convocation des
Etats généraux, le fameux débat sur le vote par
ordre ou
le vote par tête montrera
l’enjeu de ces rivalités:
ce
n’était rien de moins que le pouvoir.
Pour s’en saisir, et contre
la coalition du trône et des deux premiers ordres, la haute
bourgeoisie fera appel au peuple, lançant ainsi la révolution
sur une voie que ses prodromes ne pouvaient laisser prévoir.
A
la vérité, les intérêts de la monarchie et de la masse de
la population étaient
solidaires. Il aurait fallu que le roi eût osé
gouverner et administrer dans l’intérêt de
cette masse. La monarchie serait alors devenue une
monarchie démocratique et
progressive au lieu de lier partie avec les privilégiés,
ce qu’elle fit avant comme
après la convocation des Etats généraux en 1789, ce
qui devait être la cause de sa perte. L’essentiel
de l’oeuvre révolutionnaire fut donc bien l’avènement au
pouvoir de la bourgeoisie, conséquence de la révolution économique
et du mouvement intellectuel qui remplissent tout le
siècle.
La
révolution allait être faite au nom de la «raison» et des
«droits de l’homme» par un parti national qui n’existait
nulle part aussi puissant qu’en France. La révolution est
sortie des faits, mais — et
c’est en cela que réside son importance capitale et, en partie, sa nouveauté
— c’est
une nouvelle manière de concevoir la société, c’est une
doctrine qui a été préparée, formulée, propagée pendant
une grande partie du XVIIIe siècle:
le concours de la «philosophie», des
«lumières ». Ces
forces mentales, qui ruinèrent l’Ancien régime, eurent une
fortune rapide qui leur vint de s’être attaquées à
une faiblesse chaque jour grandissante et plus
aveugle. Depuis le milieu du siècle, on assiste à une
véritable démission du pouvoir responsable devant la «
philosophie» et, en même temps, au suicide de l’ancienne
élite.