Si
la Révolution française est l’événement marquant d’une
tragédie plus vaste dont la bourgeoisie
est l’acteur principal, on peut se demander pourquoi
la révolution a éclaté en France, et non en Angleterre, en
Allemagne ou en Italie ?
La
révolution
industrielle que traversait l’Angleterre, et
qui eut pour conséquences l’avènement du capitalisme et du
machinisme, ne la porta pas à l’insurrection parce que la
bourgeoisie qui bénéficiait de cette révolution était déjà
depuis un siècle (1688) en possession
du pouvoir qu’elle partageait avec l’aristocratie
et avec le roi. La couronne ne la gênait pas. Elle n’avait
pas davantage à lutter contre la féodalité laïque ou ecclésiastique
déjà dépossédée. Il n’y avait pas, en Angleterre, de
caste privilégiée au regard de l’impôt, pas d’entraves
à la circulation intérieure, pas de réglementations
abusives. La liberté individuelle était garantie, la
dissidence religieuse tolérée bien que la situation des
catholiques fût très précaire. Le franctenancier, en
possession du droit de vote, en dépit des tares du régime électoral
était un homme à ménager. Les pouvoirs de la monarchie y étaient
limités par le Parlement — Chambre des Communes et Chambre
des lords — qui était l’incarnation
de la bourgeoisie d’affaires et de l’aristocratie.
En dépit de l’évolution de l’agriculture anglaise dans
un sens capitaliste, les fermiers vendaient leur blé à un
prix rémunérateur et voyaient dans les ouvriers agricoles,
qui avaient de justes raisons de se plaindre de leur sort, des
éléments qu’il fallait contenir. Aussi, quand
Burke,
le célèbre auteur des Reflections
on the
French Revolution,
alarma
les propriétaires et les industriels anglais sur les conséquences
de la Révolution française, saluée au début avec faveur
par l’opinion libérale anglaise, se rangeront-ils résolument
derrière Pitt pour faire
face au danger par la guerre.
Si,
de l’Angleterre, on passe à l’Allemagne et à l’Italie,
on constate que le morcellement
territorial et le particularisme
suffisaient à y empêcher tout mouvement d’ensemble de
quelque envergure. Les grands écrivains allemands pensaient
en cosmopolites plutôt qu’en citoyens d’un pays, et la
liberté de l’esprit leur était plus chère que la liberté
politique. Si l’Allemagne commençait à s’éveiller à la
vie industrielle, ce réveil n’affectait que quelques régions
et sa bourgeoisie n’avait encore ni la conscience de sa
force ni l’ambition du pouvoir. Il lui suffisait de végéter
à l’ombre des maisons royales ou princières, fussent-elles
des monarchies « éclairées ».
La
révolution a éclaté en France, et non ailleurs parce
que la bourgeoisie française était devenue de plus
en plus puissante (le commerce extérieur avait
quadruplé depuis la mort de
Louis
XIV); que la centralisation monarchique y
facilitait un mouvement général; que les écrits des « philosophes
» et surtout ceux des physiocrates,
y
avaient attisé le mécontentement et formulé d’avance le
programme des reformes; que la faiblesse du gouvernement avait
rendu nécessaires des réformes qu’il semblait incapable
d’accomplir. C’est surtout parce que la résistance
féodale, qui avait grandi pendant tout le siècle, y rendit
tout progrès impossible autrement
que
par la force.