Les
moyens de connaître quelles furent les
réactions de l'opinion publique suisse devant le refuge
reste pour une part opaque,
les études font défaut. Mais cela ne signifie pas que nous sommes
sans moyens pour analyser cet état de fait. Deux moments
principaux méritent l'attention : le début
du régime hitlérien et ses premières manifestations de racisme
et 1938 qui fit déferler les vagues
de réfugiés sur la Suisse. Lors de l'avènement du
national-socialisme, le racisme allemand suscite des réactions,
plus que les réfugiés qui sont encore peu nombreux et
n'intéressent pas le grand public. L'Israelitisches Wochenblatt,
l'un des deux principal journaux juif suisse, relève les
protestations de la grande presse mais souligne aussi les
mouvements contraire dans la presse locale et dans les
publications nationalistes. Elle notera aussi une hostilité plus
grande pour les Juifs dans les publications catholiques que dans
les protestantes. Pourtant, le comité de la Fédération des
églises protestante refuse le 26 avril 1933 de prendre
position devant les mesures raciales de l'Allemagne. La
presse socialiste et communiste
s'intéressent avant tout aux réfugiés politiques et s'en prennent
volontiers à Rothmund, symbole de cette administration
pointilleuse qu'ils dénoncent. On sait que Rothmund s'est plaint
que cette dernière ait joué de l'asile comme
d'une arme politique contre le Conseil fédéral et exploité
chaque concession propre à attiré de nouveaux réfugiés. On peut
également se demander quelle fut l'attitude de la population
juives de Suisse, elle fut complexe évidemment, mais on pu lire
dans la presse juive suisse "Nous ne voulons
pas prendre sur nous la responsabilité d'aggraver encore la
situation des Juifs en Allemagne en publiant des informations sur
leur situation : la presse quotidienne s'en charge". On
garde donc un profil bas. Très tôt l'Israelitisches
Wochenblatt comprit la finalité des mesures antisémites, le
journal avait perçu que le critère racial fondait la politique
nazie et que les Juifs étaient condamnés à la disparition. Tout au
plus le journal se demandait-il si ce chemin serait suivi jusqu'au
bout. Tous, même en Allemagne, n'étaient cependant pas convaincus
que le gouvernement pratiquait désormais l'arbitraire au service
d'une idéologie destructrice, c'était trop incroyable. Pour
synthétiser la position juive notons deux courants : l'officiel
qui voulait à tout prix rester discret,
ne pas attirer l'attention, ne pas provoquer la malveillance des
Suisses ou des Allemands, collaborer avec le DFJP dans l'aide aux
réfugiés et une autre tendance, plus revendicatrice.
Jusqu'en 1938 les réfugiés raciaux
sont peu nombreux et leur réémigration n'a rien d'insurmontable.
Avec les persécutions de 1938, les problèmes humains s'imposent
plus concrètement et immédiatement à l'attention. L'expansionnisme
allemand et le choc de l'Anschluss
favorisent aussi un nouveau climat dans une Suisse dont
l'indépendance paraît de plus en plus fragile et où la défense
nationale, militaire ou "spirituelle" se fait plus nécessaire et
exigeante. Il en résulte un repliement sur
soi-même et sur les valeurs nationales qui ne développe pas
nécessairement la sympathie pour les réfugiés. Il ne faut pas
généraliser les résultats des quelques constatations que nous
faisons, il faut par exemple être attentif au fait que la Suisse
allemande ressentait différemment la rupture intellectuelle et
morale avec l'Allemagne que la Suisse romande ; les populations
frontalières vivaient encore autrement des autres l'impact du
refuge et des misères humains qui s'imposaient à elles.
Faut-il en conclure que la majorité de la
population s'intéressait trop peu au refuge pour que ses journaux
se sentent obligés d'exprimer une opinion ? La frontière
allemande était bien loin du reste pour beaucoup, et le drame des
réfugiés bien marginal.
Réactions de pitié et de civisme
Après la Nuit
de Cristal, et malgré l'insistance sur les dangers de
la surpopulation étrangère, la tradition généreuse de l'asile et
la compassion l'emportent alors. L'assurance indéfiniment répétée
que les émigrants ne resteraient en tout cas pas dans le pays a
certainement également favorisé la générosité. Au réflexe de pitié
se joint volontiers celui de civisme dont les portes-paroles
rappellent l'honneur de la Suisse ou demande à la Confédération
d'intervenir à Berlin pur mettre fin aux horreurs. Mais le
sentiment général est ainsi résumé dans la National Zeitung : "nous
pouvons seulement être l'île de salut qui offre aux malheureux un
premier et bref accueil pour faciliter leur prochain départ".
Un autre point à souligner : l'incompréhension devant la nature du
refuge : les fugitifs de jadis qui "nous ont
apporté l'offre de leurs dons, source de richesse pour le pays
hospitalier" avaient fait place à des cohortes hagardes et
passives. Du côté des Eglises,
l'année 1938 ne semble pas avoir modifié les attitudes en
profondeur. Ce qui frappe en tout cas au travers de quelques
sondages en Suisse romande, c'est leur indifférence. Mais n'en
concluons pas que le sens de la charité chrétienne s'est effondré,
le soutien s'organisera progressivement. L'étranglement des Juifs
en Allemagne ne met pas en rébellion ceux de Suisse ; la
sauvegarde d'une sécurité personnelle qu'ils sentent fragile dans
le pays et l'aide aux coreligionnaires l'emportent souvent sur
d'autres considérations. Dans un premier temps en tout cas puisque
nous verrons les nombreux efforts consentis par la suite.
De 1933 à 1939 et même 1942, le
comportement ne change pas fondamentalement, malgré un contexte
toujours plus dramatique. Cela n'empêche pas cependant des
sursauts contrôlés d'indignation devant certaines décisions
fédérales, le J dans les passeports par
exemple. Le refuge comptait aussi des adversaires déclarés,
nous y reviendrons. L'administration ne pouvait pas rester
entièrement sourde à l'opinion publique. L'arrêté du
4 octobre 1938 instituant le J
suscita des réprobations vigoureuses dans la presse et dans des
lettres privées ou issues d'associations adressées au DFJP. Les
protestations se fondaient sur des motifs économiques,
humanitaires ou éthico-politiques (contamination du racisme
allemand, début d'une législation raciste). Le gouvernement céda
un tantinet, nous l'avons vu, en dispensant du J les juifs
allemands résidant ailleurs que dans le Reich, l'Italie, la
Tchécoslovaquie, la Hongrie et les pays balkaniques, Etats où le
retour n'était pas assuré à cause de l'antisémitisme officiel.
Seul donc avait été entendu l'argument matériel, soit la crainte
que les vacanciers juifs ne viennent plus en Suisse. L'incident
est typique de la mentalité régnant dans une administration à tel
point hantée par la crise qu'elle n'avait d'oreille que pour les
intérêts économiques. Comme le dit un personnage de Brecht: «La
Suisse est un pays connu pour la liberté qu'elle offre. Mais vous
devez être un touriste».
En dehors d'une grande
masse d'indifférents pour qui le
droit d'asile et les problèmes raciaux étaient marginaux et
l'antisémitisme avoué un résidu incompréhensible du passé, des
divergences profondes séparaient l'opinion: les partisans d'un
refuge généreux voyaient dans le fugitif un être humain souffrant
qu'il fallait d'abord secourir, sans calculer; les adversaires du
refuge concevaient une entité anonyme, LE juif, LE communiste,
porteurs par essence de menaces redoutables. A gauche, on
raisonnait facilement de manière analogue à l'égard des
politiques, mais en sens contraire: il fallait accueillir les
combattants pour la démocratie contre le fascisme. Quant à
l'administration, sauf exceptions, elle décidait aussi
abstraitement, sur dossiers, ce qui facilitait une rigueur dont
elle ne voyait pas les effets incarnés dans des êtres de chair.
Personne ne pouvait ignorer la tradition
nationale de l'asile. Les généreux s'y référaient pour
justifier un vaste accueil, excipant des apports des huguenots ou
des patriotes du XIXe siècle. En face, il n'était pas difficile de
rétorquer que les réfugiés du moment n'avaient rien de commun avec
ceux d'autrefois et n'avaient rien à offrir... sinon leur "judéité
désastreuse ou leurs principes politiques délétères". Ces
positions tranchées dans les principes n'empêchaient pourtant pas
un certain consensus dans
l'application: l'accueil transitoire aux
réfugiés raciaux et l'espoir d'une solution internationale
définitive servaient de dénominateur commun à la plupart des
courants d'opinion hormis quelques extrémistes des deux bords.
En refusant l'asile et en accordant le transit, l'administration
jouait donc sur le velours, même si les attaques ne manquaient pas
aux Chambres ou ailleurs comme c'est d'usage contre toute
politique de compromis. On était plus ou moins humanitaire, on
accordait la prééminence au coeur ou à la raison, pour reprendre
une antinomie chère à Rothmund, mais les circonstances du moment
ne laissaient pas les gens insensibles, même parmi les partisans
d'un refuge généreux. La crise économique, la fragilité extérieure
et intérieure du pays, le chantage allemand menaçant de rétorsion
contre les juifs restés dans le Reich en cas d'actes ou de
propagande antinazis obligeaient à tempérer des indignations et à
accepter des solutions modérées. Quant à I'Überfremdung avec son
slogan du jour, «la Suisse aux Suisses»,
elle touchait apparemment de larges milieux: «Il
y va de l'âme de notre pays». L'imprécision du terme
favorisait les confusions entre la concurrence sur le marché du
travail, les naturalisations imprudentes et la pollution morale.
Les dérives racistes dans le peuple, dernier argument massue des
xénophobes, ne persuadaient-elles pas en dernière analyse les
hésitants à se rallier à l'idée de la réémigration rapide pour
empêcher que la masse des réfugiés ne sécrète l'antisémitisme ?