SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 L'opinion publique devant le refuge

 
 

Les moyens de connaître quelles furent les réactions de l'opinion publique suisse devant le refuge reste pour une part opaque, les études font défaut. Mais cela ne signifie pas que nous sommes sans moyens pour analyser cet état de fait. Deux moments principaux méritent l'attention : le début du régime hitlérien et ses premières manifestations de racisme et 1938 qui fit déferler les vagues de réfugiés sur la Suisse. Lors de l'avènement du national-socialisme, le racisme allemand suscite des réactions, plus que les réfugiés qui sont encore peu nombreux et n'intéressent pas le grand public. L'Israelitisches Wochenblatt, l'un des deux principal journaux juif suisse, relève les protestations de la grande presse mais souligne aussi les mouvements contraire dans la presse locale et dans les publications nationalistes. Elle notera aussi une hostilité plus grande pour les Juifs dans les publications catholiques que dans les protestantes. Pourtant, le comité de la Fédération des églises protestante refuse le 26 avril 1933 de prendre position devant les mesures raciales de l'Allemagne. La presse socialiste et communiste s'intéressent avant tout aux réfugiés politiques et s'en prennent volontiers à Rothmund, symbole de cette administration pointilleuse qu'ils dénoncent. On sait que Rothmund s'est plaint que cette dernière ait joué de l'asile comme d'une arme politique contre le Conseil fédéral et exploité chaque concession propre à attiré de nouveaux réfugiés. On peut également se demander quelle fut l'attitude de la population juives de Suisse, elle fut complexe évidemment, mais on pu lire dans la presse juive suisse "Nous ne voulons pas prendre sur nous la responsabilité d'aggraver encore la situation des Juifs en Allemagne en publiant des informations sur leur situation : la presse quotidienne s'en charge". On garde donc un profil bas. Très tôt l'Israelitisches Wochenblatt comprit la finalité des mesures antisémites, le journal avait perçu que le critère racial fondait la politique nazie et que les Juifs étaient condamnés à la disparition. Tout au plus le journal se demandait-il si ce chemin serait suivi jusqu'au bout. Tous, même en Allemagne, n'étaient cependant pas convaincus que le gouvernement pratiquait désormais l'arbitraire au service d'une idéologie destructrice, c'était trop incroyable. Pour synthétiser la position juive notons deux courants : l'officiel qui voulait à tout prix rester discret, ne pas attirer l'attention, ne pas provoquer la malveillance des Suisses ou des Allemands, collaborer avec le DFJP dans l'aide aux réfugiés et une autre tendance, plus revendicatrice.

Jusqu'en 1938 les réfugiés raciaux sont peu nombreux et leur réémigration n'a rien d'insurmontable. Avec les persécutions de 1938, les problèmes humains s'imposent plus concrètement et immédiatement à l'attention. L'expansionnisme allemand et le choc de l'Anschluss favorisent aussi un nouveau climat dans une Suisse dont l'indépendance paraît de plus en plus fragile et où la défense nationale, militaire ou "spirituelle" se fait plus nécessaire et exigeante. Il en résulte un repliement sur soi-même et sur les valeurs nationales qui ne développe pas nécessairement la sympathie pour les réfugiés. Il ne faut pas généraliser les résultats des quelques constatations que nous faisons, il faut par exemple être attentif au fait que la Suisse allemande ressentait différemment la rupture intellectuelle et morale avec l'Allemagne que la Suisse romande ; les populations frontalières vivaient encore autrement des autres l'impact du refuge et des misères humains qui s'imposaient à elles. Faut-il en conclure que la majorité de la population s'intéressait trop peu au refuge pour que ses journaux se sentent obligés d'exprimer une opinion ? La frontière allemande était bien loin du reste pour beaucoup, et le drame des réfugiés bien marginal.

Réactions de pitié et de civisme

Après la Nuit de Cristal, et malgré l'insistance sur les dangers de la surpopulation étrangère, la tradition généreuse de l'asile et la compassion l'emportent alors. L'assurance indéfiniment répétée que les émigrants ne resteraient en tout cas pas dans le pays a certainement également favorisé la générosité. Au réflexe de pitié se joint volontiers celui de civisme dont les portes-paroles rappellent l'honneur de la Suisse ou demande à la Confédération d'intervenir à Berlin pur mettre fin aux horreurs. Mais le sentiment général est ainsi résumé dans la National Zeitung : "nous pouvons seulement être l'île de salut qui offre aux malheureux un premier et bref accueil pour faciliter leur prochain départ". Un autre point à souligner : l'incompréhension devant la nature du refuge : les fugitifs de jadis qui "nous ont apporté l'offre de leurs dons, source de richesse pour le pays hospitalier" avaient fait place à des cohortes hagardes et passives. Du côté des Eglises, l'année 1938 ne semble pas avoir modifié les attitudes en profondeur. Ce qui frappe en tout cas au travers de quelques sondages en Suisse romande, c'est leur indifférence. Mais n'en concluons pas que le sens de la charité chrétienne s'est effondré, le soutien s'organisera progressivement. L'étranglement des Juifs en Allemagne ne met pas en rébellion ceux de Suisse ; la sauvegarde d'une sécurité personnelle qu'ils sentent fragile dans le pays et l'aide aux coreligionnaires l'emportent souvent sur d'autres considérations. Dans un premier temps en tout cas puisque nous verrons les nombreux efforts consentis par la suite.

De 1933 à 1939 et même 1942, le comportement ne change pas fondamentalement, malgré un contexte toujours plus dramatique. Cela n'empêche pas cependant des sursauts contrôlés d'indignation devant certaines décisions fédérales, le J dans les passeports par exemple. Le refuge comptait aussi des adversaires déclarés, nous y reviendrons. L'administration ne pouvait pas rester entièrement sourde à l'opinion publique. L'arrêté du 4 octobre 1938 instituant le J suscita des réprobations vigoureuses dans la presse et dans des lettres privées ou issues d'associations adressées au DFJP. Les protestations se fondaient sur des motifs économiques, humanitaires ou éthico-politiques (contamination du racisme allemand, début d'une législation raciste). Le gouvernement céda un tantinet, nous l'avons vu, en dispensant du J les juifs allemands résidant ailleurs que dans le Reich, l'Italie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et les pays balkaniques, Etats où le retour n'était pas assuré à cause de l'antisémitisme officiel. Seul donc avait été entendu l'argument matériel, soit la crainte que les vacanciers juifs ne viennent plus en Suisse. L'incident est typique de la mentalité régnant dans une administration à tel point hantée par la crise qu'elle n'avait d'oreille que pour les intérêts économiques. Comme le dit un personnage de Brecht: «La Suisse est un pays connu pour la liberté qu'elle offre. Mais vous devez être un touriste».

En dehors d'une grande masse d'indifférents pour qui le droit d'asile et les problèmes raciaux étaient marginaux et l'antisémitisme avoué un résidu incompréhensible du passé, des divergences profondes séparaient l'opinion: les partisans d'un refuge généreux voyaient dans le fugitif un être humain souffrant qu'il fallait d'abord secourir, sans calculer; les adversaires du refuge concevaient une entité anonyme, LE juif, LE communiste, porteurs par essence de menaces redoutables. A gauche, on raisonnait facilement de manière analogue à l'égard des politiques, mais en sens contraire: il fallait accueillir les combattants pour la démocratie contre le fascisme. Quant à l'administration, sauf exceptions, elle décidait aussi abstraitement, sur dossiers, ce qui facilitait une rigueur dont elle ne voyait pas les effets incarnés dans des êtres de chair. Personne ne pouvait ignorer la tradition nationale de l'asile. Les généreux s'y référaient pour justifier un vaste accueil, excipant des apports des huguenots ou des patriotes du XIXe siècle. En face, il n'était pas difficile de rétorquer que les réfugiés du moment n'avaient rien de commun avec ceux d'autrefois et n'avaient rien à offrir... sinon leur "judéité désastreuse ou leurs principes politiques délétères". Ces positions tranchées dans les principes n'empêchaient pourtant pas un certain consensus dans l'application: l'accueil transitoire aux réfugiés raciaux et l'espoir d'une solution internationale définitive servaient de dénominateur commun à la plupart des courants d'opinion hormis quelques extrémistes des deux bords. En refusant l'asile et en accordant le transit, l'administration jouait donc sur le velours, même si les attaques ne manquaient pas aux Chambres ou ailleurs comme c'est d'usage contre toute politique de compromis. On était plus ou moins humanitaire, on accordait la prééminence au coeur ou à la raison, pour reprendre une antinomie chère à Rothmund, mais les circonstances du moment ne laissaient pas les gens insensibles, même parmi les partisans d'un refuge généreux. La crise économique, la fragilité extérieure et intérieure du pays, le chantage allemand menaçant de rétorsion contre les juifs restés dans le Reich en cas d'actes ou de propagande antinazis obligeaient à tempérer des indignations et à accepter des solutions modérées. Quant à I'Überfremdung avec son slogan du jour, «la Suisse aux Suisses», elle touchait apparemment de larges milieux: «Il y va de l'âme de notre pays». L'imprécision du terme favorisait les confusions entre la concurrence sur le marché du travail, les naturalisations imprudentes et la pollution morale. Les dérives racistes dans le peuple, dernier argument massue des xénophobes, ne persuadaient-elles pas en dernière analyse les hésitants à se rallier à l'idée de la réémigration rapide pour empêcher que la masse des réfugiés ne sécrète l'antisémitisme ?

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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