Pour
contrôler l'exode juif, personne ne souhaitait introduire le visa,
mais la Suisse tenait à trouver une solution d'ensemble. L'idéal
eut été de "limiter l'obligation du visa aux ressortissants
allemands non aryens" selon les mots de
Dinichert en avril 1938,
ministre de Suisse à Berlin. Encore fallait-il trouver un moyen
décent et le faire accepter aux Allemands évidemment peu disposés
à toute mesure qui entraverait le transit ou l'accueil dans un
autre pays. Le Conseil fédéral adopta le 30 août une
politique de
pression à l'égard des autorités allemandes. Elle ne fut efficace
que lorsque fut dénoncé l'accord de 1926 supprimant ainsi le visa
entre les deux pays, décision qui serait revue si Berlin offrait
une formule satisfaisante. La solution du J
dans les passeports
juifs, peut-être proposée par les Allemands, fut finalement
adoptée. Peu importe d'ailleurs son auteur, l'idée résultait des
tâtonnements conjoints des deux partenaires. Rothmund commença par
refuser cette mesure qui provoquait une discrimination et qui
aurait dû par réciproque s'appliquer aux Juifs suisses. Rothmund
alla lui-même négocier à Berlin, il céda pour finir parce qu'aucun
des deux gouvernements ne souhaitait la généralisation du visa. Le
protocole signé le 29 septembre 1938 prévoyait un signe distinctif
dans les passeports d'Allemands réputés juifs selon les lois de
Nuremberg. L'entrée en Suisse n'était autorisé à leur titulaire
qu'avec une autorisation de séjour ou de transit. A défaut, les
gardes-frontières allemands ne les laisseraient pas passer.
Rothmund fera,
plus tard, du J une décision purement allemande. Reste que cette
solution commode était une capitulation morale et politique qui
soumettait la Confédération aux lois allemandes et
l'assujettissait aux critères de son nouveau droit puisque c'est
les lois de Nuremberg qui définissait le Juif. L'avantage
technique du J était d'impliquer enfin la collaboration
allemande dans la discrimination à la source et à la frontière, déchargeant
d'autant la police suisse. Les tâches publiquement désagréables
étaient réservées aux Allemands. On peut donc parler de succès
diplomatique; la Suisse avait eu raison des objections allemandes
pour des motifs qui apparaissaient mal puisque le J risquait
d'entraver sérieusement un exode que recherchait alors le Reich.
Malgré tous les efforts suisses pour présenter cette mesure comme
une disposition allemande, les protestations ne manquèrent pas
dans le public et à l'étranger. Il fallut céder partiellement en
dispensant de l'autorisation consulaire les Juifs allemands
résidant dans les pays autorisant leur retour. Des interpellations
ultérieures demandèrent au gouvernement de s'expliquer sur sa
politique : il fonda principalement son argumentation sur le
danger d'Überfremdung et reprit la thèse de
l'égoïsme sacré, "car
même lorsqu'un pays se trouve face à un devoir humanitaire, les
autorités doivent prendre garde quand elles l'accomplissent, que
des intérêts vitaux du peuple et de l'Etat ne soient pas mis en
péril". On pensait que l'honneur suisse était sauf dans la mesure
où l'ouverture des frontières aux réfugiés en transit garantissait
à la fois la possibilité d'échapper à l'enfer et celle de
sauvegarder l'identité nationale. On présenta à nouveau la
décision du J dans les passeports comme une décision purement
allemande (décembre 1938). En 1954, le Parlement ne sera plus
aussi complaisant
Dans tout le
processus de 1938, on peut certes reprocher à Rothmund une
mauvaise appréciation de l'intérêt national et un antisémitisme
latent ou même exprimé à ses interlocuteurs allemands lors de sa
mission à Berlin ou dans un entretien de septembre 1938 à propos
de l'enjuivement de la Suisse. C'est aussi sa politique qui
aboutit presque inéluctablement au fameux J, mais il est trop
facile de l'accuser de faiblesse parce qu'il a fini par céder. Le
rapport qu'il remis sur sa mission à Berlin témoigne encore de son
opposition. Il faut bien comprendre que c'est le Conseil fédéral
unanime qui a pris la décision finale, peut-être à l'instigation
de Motta qui voulait éviter de gâter les relations avec le Reich.
Il ironisa en disant que "Rothmund peut donc tranquilliser les
petits scrupules qu'il avait encore".
Le refuge à la veille de la guerre
Seuls à bénéficier
d'exceptions, ceux qui pouvaient verser de fortes cautions ou qui
avaient plus de 60 ans et des moyens d'existence. Les arrêts de
transit étaient limités à huit jours après quoi c'était le
renvoi en Allemagne. Mais il fallut remettre au pas Saint Gall et
Bâle qui avaient accepté quelques centaines d'illégaux. Avec la
Nuit de Cristal, ces pratiques impitoyables n'avaient même
pas
l'excuse de l'ignorance avancée durant la guerre : l'évidence du
pogrom était incontestable. La rigidité d'une politique
cristallisée sur l'Überfremdung et l'angoisse devant l'appel d'air
qu'exerçait sur tous les juifs d'Europe centrale le moindre
fléchissement ouvrent la page la plus sombre de la politique
d'asile à cette époque. Notons tout de même que des exceptions
étaient fréquentes, que les frontières n'étaient pas imperméables
et souvent avec la complicité des autorités. L'un des cas connu
fut celui de l'accueil des 300 enfants du Comité suisse d'aide
aux enfants d'émigrés, s'ils ne le furent qu'à des conditions
provisoires, la plupart restèrent toute la guerre.
En octobre 1938 se
créait à la Division de police une section des émigrants, chargée
de l'application stricte des mesures prises. Le
20 janvier
1939, le Conseil fédéral élargit l'obligation du visa à tous les
émigrants, avec ou sans J sur leur passeport, sous peine de
refoulement. Le 15 mars 1939, c'est la Tchécoslovaquie qui
subissait partiellement l'invasion allemande. Le même jour, la
Suisse instituait le visa obligatoire pour tous les Tchèques et en
réservait l'attribution à la Police fédérale. Jusqu'à la guerre on
va donc redoubler d'efforts, et pour faire partir les réfugiés, et
pour empêcher de nouvelles arrivées, alors même que
s'appesantissaient et s'étendaient les persécutions.
L'asile dans les relations germano-suisses
Plus qu'avec les
organismes internationaux ou avec l'Italie, les relations avec
l'Allemagne pouvaient être détériorées par les réfugiés. Toute
négociation avec l'Allemagne était impossible sur le fond, sur
l'origine de l'émigration donc, c'est-à-dire sur l'antisémitisme
allemand. En novembre 1935, par exemple, Rothmund se plaignit à
des membres de la légation allemande de l'embarras où les mesures
antisémites plaçaient la Suisse. Il regretta expressément la
confiscation des bien juifs qui mettait ainsi les exilés à la
charge des pays d'accueil. L'impuissance et l'irritation face au
Reich d'une Suisse contrainte de subir les conséquences d'une
politique qu'elle réprouvait étaient patentes. Le conflit le plus
grave se produisit en mars 1935, après que la police allemande eut
attiré et enlevé à Bâle un journaliste juif, Berthold
Jacob-Salomon, pacifiste militant contre le réarmement du Reich.
La Suisse protesta fermement à Berlin et obtint pour finir que
Jacob lui fût rendu en septembre de la même année.
Le 5 février 1936,
un juif d'origine yougoslave assassinait à Davos Wilhelm Gustloff.
Cela aurait pu entraîner des conséquences fâcheuses, car la
victime, Gauleiter du parti nazi de Suisse, dirigeait les
organisations nazies dans le pays. Les Allemands saisirent
l'occasion pour fulminer contre la presse coupable d'entretenir la
haine entre les deux nations et d'avoir par là incité au meurtre.
Cela n'empêcha pas le Conseil fédéral de supprimer peu après les
directions du parti nazi en Suisse. Les Suisses se voyaient
souvent reprocher l'influence des émigrants dans la presse, on
leur conseillait de les en écarter pour améliorer les relations
entre voisins. Les activités politiques jugées offensantes ou
dangereuses alimentaient les protestations allemandes ou
italiennes. En décembre 1934, le Reich réclamera l'extradition du
chef communiste Neumann sous prétexte d'une accusation de meurtre.
La Suisse refusera. Elle sut s'opposer également en d'autres cas,
par exemple en s'opposant à fournir des renseignements sur les
réfugiés. Mais souvent la tentation était plus grande de sévir
contre les réfugiés que personne ou presque ne protégeait que de
prendre le risque de s'attirer les foudres du puissant voisin. Il
y eut d'ailleurs un certain nombre de cas de refuge qui mettaient
réellement en danger l'indépendance de la Suisse et les relations
avec l'Allemagne, ce n'était pas que pure fiction.
Si la Suisse
n'avait pas de grands moyens de pressions sur l'Allemagne, les
autres pays n'en avaient pas beaucoup plus. Mais ils n'eurent pas
à affronter le premier choc de l'exode autrichien. On a blâmé les
lâchetés du Conseil fédéral et ses complicités avec les nazis,
mais il convient de ne pas oublier les rapports de force et la
brutalité des méthodes allemandes qui ne jouaient pas en faveur de
la Suisse. C'est le moins que l'on puisse dire.
La politique du
refuge a été librement choisie.
Elle ne résultait pas de pressions
extérieures, mais d'options prises en toute souveraineté. Les
autorités ne pouvaient pas valablement s'abriter derrière des
menaces allemandes et ne le tentèrent pas. A la suite de
revendications ou de chantages allemands ou italiens, elles
louvoyèrent parfois à cause des exigences de l'intérêt général et
de leur interprétation de la raison d'Etat. Leurs concessions
concernaient des cas particulier plus que les principes d'une
politique assez prudente pour prévenir les faux pas.