L'année
1938 bouscule toutes les prévisions et détruit tous les espoirs
d'assouplissements de la politique allemande: l'Anschluss du
11
mars étend d'un seul coup au territoire conquis les mesures
décidées progressivement dans l'ancien Reich, et jette en huit
mois sur les routes de l'exil quelques 50 000 juifs autrichiens ou
étrangers déjà réfugiés. Le pogrom de la
Nuit de Cristal du 9 au
10 novembre confirme ce radicalisme qui ne juge plus nécessaire de
respecter les formes. L'absence de réactions internationales
efficaces ne peut qu'encourager en outre les Etats d'Europe
orientale à donner aussi libre cours aux antisémitismes nationaux.
C'est bien à partir de ce moment que le refuge juif prend la forme
d'un exode de masse bousculant la construction fragile et
imparfaite de la protection et de l'accueil des migrants.
Dès le jour qui
suit l'Anschluss, le DFJP rappelle hâtivement ses obligations à la
police frontalière et aux autorités des cantons de St Gall et des
Grisons : les demandeurs d'asile devaient être avertis qu'ils
n'obtiendraient qu'une autorisation de séjour de courte durée,
ensuite ils devraient partager le sort des milliers de
sans-papiers repoussés de partout. Les douanes furent rapidement
submergées et les polices cantonales parfois peu motivées. Le
Conseil fédéral devait s'adapter à la nouvelle situation. Le
28
mars, il introduisit l'obligation du visa d'entrée sur les
passeports autrichiens (qui serait en vigueur dès le 1er avril).
Berne voulait à la fois superviser l'action des polices, prévenir
les passages de réfugiés d'un canton à l'autre et unifier leurs
pratiques trop divergentes, espoirs qui allait rapidement se
révéler vains... Pour justifier sa politique, l'administration
fédérale avait puisé dans l'arsenal ordinaire : le chômage,
l'éveil de l'antisémitisme, la tradition de pays de transit. Mais
certains nouveaux motifs, plus actuels, apparaissaient, notamment
l'argument selon lequel la fermeture des pays de second accueil
risquait de bloquer en Suisse les fugitifs non pourvus au départ
de permis d'entrée pour d'autres Etat. La France, par exemple,
n'acceptait que des candidats possédant au moins 1000 francs,
alors que l'Allemagne n'autorisait à emporter que 50 schillings
dont seulement 30 en monnaies étrangères...
Les fugitifs
étaient refusés par la Hongrie et la Yougoslavie, se méfiant
également de plus en plus de l'Italie, ils se concentraient
logiquement sur la Suisse. Le 10 août 1938, une instruction de la
Division de Police aux postes de frontières germano-suisse demande
de remettre les clandestins et les Autrichiens sans visa à la
police allemande. Rothmund indiquera à plusieurs reprises qu'aucun
fugitif n'avait été livré s'il faisait état des châtiments qui
l'attendaient,
par exemple les camps
de concentration, tels qu'ils étaient alors connus. Rothmund
déclara "... je n'ai pas cru pouvoir prendre la responsabilité de
livrer les réfugiés à leurs bourreaux". Il déclarait aussi qu'il
voulait "donner au maximum possible de réfugiés d'Autriche
l'occasion d'échapper le plus vite possible à l'enfer viennois, ce
qui peut se réaliser si nous avons des garanties que ces gens
peuvent vivre ici quelques mois, qu'ils savent qu'un séjour
durable ou le droit de travailler en Suisse est exclu... et si
nous avons certaines garanties pour leur départ ultérieur".
Visiblement le chef de la Police fédérale ne pouvait se faire à la
cruauté régnant officiellement dans un Etat civilisé comme
l'Allemagne. Il persistait à croire que le problème des réfugiés
pourrait se résoudre à sa source seulement, ce qui aurait été
certes le plus efficace, mais avec des risques de destruction du
peuple juif qu'il n'osait imaginer. En mars 1939, Rothmund
reconnaissait publiquement la volonté allemande de détruire le
peuple juif.
La fermeture de la frontière, 19 août 1938
Le
16 août,
Rothmund recevait les représentants des organisations juives de
Suisse (la FSCI et la VSIA). Il obtiendra d'elles l'accord selon
lequel les réfugiés présents continueraient à être assistés, mais
que, faute de fonds pour aider les nouveaux arrivants, il
convenait de fermer la frontière. Les organisations juives
n'avaient pas conclu ce marché de gaieté de coeur, mais elles
ployaient déjà sous le fardeau. L'honneur helvétique restait sauf,
grâce en particulier à cette caution juive. Une polémique
pourtant, on peut en effet parler d'une forme de chantage formulée
par Rothmund, les procès verbaux de la séance rapportent en effet
que la conséquence ultime d'un refus éventuel des Juifs suisses
serait de faire reconduire à la frontière la totalité des réfugiés
présents illégalement. Une nouvelle consigne, en date du 7
septembre 1938, répétait les consignes de refoulement (visant
principalement les porteurs de papiers autrichiens sans visa et
les porteurs de passeports allemands émis après le 15 août, date
de leur substitution aux passeports autrichiens). Aux frontières
il s'agirait de refouler "tous les porteurs de ces passeports qui
sont Juifs ou très probablement Juifs". Dans les passeports était
alors reportée la mention refoulé ; c'était le premier cran
dans l'engrenage de la discrimination raciale. La responsabilité
de la décision s'en partageait plus ou moins entre les Allemands
qui fournissaient les repères de la durée et de la date des
passeports, et les gardes-frontières suisses qui devaient d'abord
deviner qui était émigrant ou simple voyageur, et faire ensuite la
sélection finale des admissibles. Lourde obligation dont
l'arbitraire ne pouvait être évité. Pour ce qui concerne
l'expulsion des illégaux, Rothmund écrivait le 10 août : "Nous ne
pouvons pas nous y hasarder, parce que nous partagerions alors le
scandale qui frappe le peuple allemand tout entier".
Peut-on
déduire de ce que l'on vient de voir qu'il existait une entente
formelle entre l'administration et les responsables juifs fondée
sur la tolérance aux clandestins en échange de l'appui à la
politique de fermeture des frontières ? Nous laissons la question
ouverte mais la réponse semble positive. Les mesures que nous venons de voir peuvent surprendre si
tôt après que Rothmund eut exprimé son horreur devant le
comportement allemand, si nous ne devons remettre en cause sa
sincérité, ce qui est sûr c'est qu'une priorité majeure l'avait
emporté sur ses scrupules : l'égoïsme national sacré.
Les mesures
fédérales portèrent un temps leurs fruits ; l'obtention de visas
devint difficile, même pour un bref transit ; l'étanchéité de la
frontière, à Bâle notamment, se renforça grâce à une action
policière plus stricte et des effectifs plus importants. Des
refoulements parfois spectaculaires, pénibles et poignants,
découragèrent les fugitifs mais indignèrent aussi les populations
frontalières, amenant parfois les autorités à fermer les yeux. La
situation se faisait aussi critique à Genève, on y réclamait des
effectifs supplémentaires pour faire face aux passages clandestins
de réfugiés illégaux expulsés de France.
Juillet 1938, la conférence d'Evian
La conférence qui réunit à Evian du
6
au 15 juillet 1938 les représentants des Etats invités à étendre
et coordonner l'accueil des Juifs allemands donnait un grand
espoir. Roosevelt en avait pris l'initiative pour satisfaire
l'opinion américaine, très émue par l'Anschluss. Notons tout de
même qu'il écarta d'emblée une augmentation des quotas
d'immigration aux Etats-Unis en faveur des Juifs. La Suisse
participa à la conférence, avec sa méfiance coutumière de pays
neutre et de transit. Nous verrons que les résultats de la
conférence furent bien maigres, mais elle eut au moins le mérite
d'impliquer les Etats-Unis et les Amériques en général dans la
recherche d'une solution au problème du refuge. L'espoir de
pouvoir canaliser l'exode vers l'outre-mer
se précisait-il ? C'est ce qu'espérait la plupart des
participants, en effet, quel gouvernement européen allait accepter
de nouveaux réfugiés, alors que le refus probable des autres
aurait dirigé le courant chez lui... De leur côté, les
organisations juives furent incapables de présenter ensemble un
unique projet d'action et de former une seule délégation à Evian.
La conférence entendit les
congratulations réciproques des Etats qui se félicitaient de leur
action humanitaire et justifiaient leurs restrictions. En bref,
chacun était tout disposé à accepter le transit des réfugiés et
évitait de critiquer l'Allemagne, on aurait bien voulu qu'elle
aida à résoudre le problème. Pas question non plus de condamner ou
de stigmatiser l'antisémitisme allemand, ainsi la résolution
finale de la conférence disait attendre "la
collaboration du pays d'origine... et [sommes] par conséquent
convaincus que ce dernier apportera sa contribution en permettant
aux émigrés involontaires d'emporter leurs biens avec eux et
d'émigrer suivant un plan systématique". On mis sur pied un
comité intergouvernemental
siégeant à Londres et ayant comme mission de négocier dans ce sens
et de chercher à accroître les capacités d'accueil.
La conférence d'Evian avait fait
naître quelques espoirs, ainsi la presse juive de Suisse
félicitera Rothmund de sa présence à Evian à laquelle il avait
témoigné de sa "chaleureuse compassion, de
ses conceptions humanitaires" et on notait que la Suisse "n'a
encore jamais laissé personne mourir de faim" et "quelle
faisait preuve de générosité envers tous ceux qui la traversait".
Mais, avec les semaines, les réalisations de la conférence
se feront attendre et le ton baissera quelque peu ; ainsi l'Israelitisches
Wochenblatt pourra parler d'un échec. Relevons que les deux
journaux juifs de Suisse (la Jüdische Presszentrale et
l'Israelitisches Wochenblatt)
ne remettront pas en question la vocation de pays de transit de la
Suisse, indispensable pour ménager les ressources des
organisations juives.
Nous retiendrons les bons sentiments
qui animaient la conférence d'Evian, mais nous retiendrons aussi
le peu d'effets pratiques dont elle pu se prévaloir. L'action
internationale ne pouvait avoir d'effets qu'à long terme et
profiter plus à des individus qu'à des réfugiés de masse. La
Suisse et les organisations de secours devaient affronter les
drames urgents de milliers de victimes à la fois. La guerre stoppa
en outre les concertations diplomatiques jusqu'en 1943.