La
Police fédérale ne connaît pas les entrées exactes de par la
perméabilité des frontières, elle doit se satisfaire des
indications sur les Juifs arrivés à Bâle dont un nombre
indéterminé seulement compte demander l'asile. Qui est juif
d'ailleurs ? Avant le J fatal apposé dans les passeports
allemands, il n'y a guère que les patronymes ou les déclarations
des intéressés qui permettent de le dire avec une fiabilité
incertaine. D'avril 1933 à septembre 1934, 685 dossiers de Juifs
(ou qualifiés tels) ont été constitués: 97 furent refoulés. Si les
organisations caritatives avaient à leur charge les réfugiés
sollicitant leur aide, elles ignoraient les autres. Au début, les
réfugiés n'étaient pas spoliés de leurs biens en Allemagne et
purent souvent se débrouiller seuls.
La guerre provoque
des changements qui font que la Confédération est obligée
d'intervenir dans la gestion même du refuge, elle ne peut plus se
contenter d'agir sur les entrées et les sorties et de surveiller
de haut, elle va désormais s'occuper des émigrants présents. Avant
la rupture de 1939, deux phases se dessinent: la première
courant
jusqu'à l'Anschluss, la seconde s'étalant de
1938 à août 1939.
Durant la première période l'exode s'essouffle : en 1934 on compte
63 400 départs, ils ne seront plus que 26 000 en 1938. Ce n'est en
effet pas d'un coup que les juifs allemands perdent confiance en
leur gouvernement, ils se rassurent à chaque rémission. Au pire,
la tradition leur enseignait que leurs ancêtres avaient traversé
d'autres épreuves que des boycotts ou quelques mesures
d'exceptions. Mais bientôt l'espérance ferait place au désespoir.
Les principes
fédéraux
Les motifs pour repousser les réfugiés sont résumés en 1934 par
Ruth, adjoint de la police des
étrangers : " Avant et au-dessus de tout,
c'est l'intérêt du pays qui impose sa loi ; il doit primer sur
tous les intérêts régionaux, locaux ou personnels ". Une
question se pose : où commence la menace pour cet intérêt général
auquel le fonctionnaire fédéral fait appel ? Peut-être dans le
libre arbitre de l'autorité serait-on tenté de répondre
ironiquement... En tous les cas les réfugiés politiques devaient
bien être accueillis dans la mesure où leur vie était en danger et
qu'ils répondaient aux critères traditionnels de la politique
d'asile. Mais il n'en allait pas de même pour les juifs. Dans les
premières années du Reich ils n'étaient touchés que par leurs
seuls intérêts matériels, pas question donc de leur accorder le
statut de réfugiés. Il faut bien comprendre que la Confédération
ne luttait pas contre le transit provisoire, contre lequel
d'ailleurs elle ne pouvait pas grand chose, mais ce qu'elle
refusait c'était de considérer les réfugiés
"économiques" comme des réfugiés politiques. En 1933, au
mois de Mars, Häberlin
mentionnait avoir insisté auprès du comité juif de secours sur sa
mission de drainer les réfugiés vers d'autres pays ; aux
magistrats cantonaux, Rothmund expliquait en 1935 que les réfugiés
non-politiques venaient en Suisse " parce
qu'ils trouvaient insupportables la vie dans leur pays de séjour,
sans être cependant directement menacés ". Il ajoutait
également que la plupart était poursuivis pour des délits fiscaux
et que s'il était indéniable qu'il y eut des misères pénibles, la
"sentimentalité" ne devait pas l'emporter. Rétrospectivement cette
argumentation nous semble sévère, mais l'interprétation
rétrospective ne rend pas toujours compte des réalités présentes.
Car, en effet, une fois passés les premiers délires de la prise de
pouvoir par les nazis, l'argumentation de Rothmund pouvait tenir !
Mais elle devient déjà beaucoup plus discutable une fois les
lois de Nuremberg de septembre
1935 décidées. Notons encore que Rothmund avait fait part de ce
qu'il pensait de la politique allemande, une "honte
pour un Etat civilisé". C'était d'ailleurs là un sentiment
largement partagé dans l'administration, il existait en effet un
ressentiment permanent nourri par le dédain allemand pour les
normes légales.
Durant ces années,
la Suisse va chercher à agir à la source, en décourageant en
Allemagne même toute tentative d'immigration. L'un des arguments
qui revient souvent pour expliquer ce refus d'accorder le statut
de réfugié politique aux juifs était celui que
le fait d'accepter trop de Juifs en Suisse
provoquerait un antisémitisme encore inexistant.
On peut se poser la question de savoir s'il s'agissait là d'un
véritable argument ? En tous les cas, les organisations juives
disaient la même chose, mais pas nécessairement avec les mêmes
sentiments. Ce qui apparaît ici c'est l'Überfremdung sous sa forme
d'aliénation culturelle,
Rothmund expliquait que "La maison suisse
est bâtie de matériaux suisses. L'esprit qui l'habite doit être un
esprit suisse". Rothmund écrit aussi, en 1936, : "Dans
nos décisions, nous devons penser à l'avenir, particulièrement
avec les juifs qui sont et restent un élément étranger à notre
manière d'être et sont ressentis comme tels par toute la
population. Ils ont dans la règle une nombreuse descendance. Les
Juifs allemands ont justement déchaîné cette redoutable réaction
en Allemagne parce qu'ils se sont approprié certains secteurs
importants de l'économie en en excluant les chrétiens. La faute en
revient à la mauvaise politique allemande. Longtemps avant la
guerre déjà, les Juifs ont été chassés de Prusse orientale et
poussés dans les villes où leur endurance et leur intelligence ont
eu tôt fait de les faire grimper. Nous devrions prévoir la même
évolution chez nous. Nous ne pouvons pas en prendre la
responsabilité envers nos après-venants. De toute manière, nous
devrions certainement en attendre la rapide expansion d'un
antisémitisme en voie d'extinction et provoquerions un mouvement
indigne de notre pays au lieu d'en étouffer les assauts dans
l'oeuf par une pratique policière très stricte de sécurité".
Selon Rothmund, qui, dans d'autres écrits, précise bien que les
Juifs assimilés ne sont pas mis en question, le refus des Juifs
doit être préventif pour ne pas devenir barbare.
L'accueil fédéral transitoire
De ce que l'on
vient de montrer, il ne faut pas conclure à un abandon complet de
la tradition d'accueil, elle subsiste malgré les limitations. En
règle générale, les réfugiés ne risquaient rien durant les
trois premiers mois s'ils ne
s'annonçaient pas à la police. En septembre 1937, une circulaire
du DFJP avertit cependant qu'il fallait refouler les réfugiés
astreints au visa et qui n'en avaient pas. Cela touchait ceux qui
vivaient en Allemagne mais étaient issus de Pologne ou des autres
pays de l'Est. Le 29 septembre 1937
entrait en vigueur un "arrangement
provisoire" de la SDN du 4 juillet 1936 qui
reconnaissait comme réfugié d'Allemagne "toute
personne ayant été établie dans ce pays qui ne possède pas une
autre nationalité que la nationalité allemande et à l'égard de
laquelle il est établi qu'en droit ou en fait elle ne jouit pas de
protection du Gouvernement du Reich". C'était une précision
bienvenue du statut de réfugié. Mais cet "arrangement provisoire"
restait muet sur les droits au travail et à l'assistance, et, dans
les faits, ne changeait pas grand chose.
La politique du
refuge racial se résume en fin de compte à la tolérance de droit
ou de fait pour ceux qui ne demandaient rien à l'Etat, ou
pouvaient rendre des services, ou avaient simplement de la chance,
mais presque toujours pour un temps limité.
Pour le reste, elle comptait sur le dévouement et les secours
privés. Sauf sur un point : la recherche d'une solution
internationale du problème. C'est dans le cadre de la SDN qu'on
peut le plus aisément suivre les efforts menés par la Suisse et
d'autres Etats pour régler le sort des réfugiés ou, plus
modestement, pour se débarrasser d'un fardeau désagréable.
La Suisse et les organes
internationaux
Les structures péniblement mises au
point depuis la fin de la guerre révélèrent leur insuffisance
devant le flux nombreux de nouveaux réfugiés. La crise économique
compliquait encore leur fonctionnement et renforçait les barrières
posées par les Etats frappés par le chômage et les tensions
sociales. L'office Nansen, du
nom du haut commissaire norvégien Nansen, prépara une sorte de
charte internationale du réfugié.
Elle fut soumise du 26 au 28 octobre 1933 à l'examen d'une
conférence à Genève. Les représentants suisses réclamèrent
l'égalité avec les autres étrangers
sur le marché du travail ou devant les lois sociales et
l'assistance publique, là où le projet la prévoyait avec les
nationaux. Dans les années qui
suivirent, seuls huit Etats ratifièrent l'accord. La Suisse n'y
figure pas.
La SDN et les réfugiés allemands
L'Allemagne ne pouvait accepter que la
SDN portât secours à des fugitifs partis de leur plein gré et
libres alors encore de rentrer ; l'Allemagne pouvait donc bloquer
chacune des décisions de l'Assemblée qui exigeait l'unanimité.
Pour éviter les incidents et les obstacles, un
haut-commissariat fut crée le
11 octobre 1933, il était séparé de
la SDN et financé par des sources extérieures. L'Allemagne ne
bloqua pas le processus, elle quittera du reste la SDN trois jours
plus tard...
Nous avons déjà vu qu'il existait des
"passeports Nansen" pour les
fugitifs de l'après première guerre, un projet d'octroyer un
certificat d'identité du type du "passeport Nansen" pour les
réfugiés sans papier se heurta à un refus en Suisse.
L'administration redoutait que les autres Etats refoulent ou
renvoient les titulaires de tels certificats dans l'Etat qui les
avaient émis. Jouxtant l'Allemagne, la Suisse aurait à en délivrer
davantage que d'autres, et ne pourrait plus se débarrasser de ses
hôtes forcés ou risquait de les voir revenir un jour. Notons que
les autres Etats européens n'appréciaient pas non plus les
passeports Nansen.
Dans le cadre du haut-commissariat,
une conférence intergouvernementale sur les réfugiés d'Allemagne
refusa un projet proposé par le "comité de liaison" des
organisations caritatives, mais adopta le 10 février 1938 un texte
consolidant la position des réfugiés déjà émigrés. Il était
destiné à remplacer "l'arrangement provisoire" que nous avons vu.
La Suisse participa aux travaux, mais n'accepta pas un accord qui
s'inspirait trop de celui de 1933. Les droits au travail ou aux
assurances sociales s'opposaient par exemple à ses principes
inébranlables. Rothmund refusait également "toute
dépendance formelle de la Suisse à des prescriptions
internationales dont l'observation pourrait conduire à des
conséquences inacceptables". Rothmund résume clairement, en
1935, les principes de la politique fédérale : "La
Suisse doit rester à l'arrière-plan, car nous avons toujours
défendu le principe qu'à cause de notre surpopulation étrangère,
nous ne sommes pas en mesure d'héberger pour longtemps les
réfugiés". Le chômage est sans doute un argument valable,
mais le maintien de l'ordre public l'est sans doute beaucoup
moins. Si l'Überfremdung culturelle peut faire "sourire" de nos
jours, nous devons cependant garder à l'esprit qu'elle traduisait
à l'époque une angoisse réelle. Bientôt le haut-commissariat mis en
place fusionnait à nouveau avec la
SDN (janvier 1939), la recherche d'un statut du réfugié était
toujours à l'ordre du jour.
La Confédération a choisi une voie
difficile et ingrate. Elle ne croyait plus que la SDN pût résoudre
le problème des réfugiés, mais reconnaissait ses services. Elle
cherchait à concilier le refus des accords avec une volonté
affichée de les appliquer quand même dans les limites qu'elle
s'était imposées : à ses risques et périls,
elle participait en plein à la reconnaissance des identités et à
l'établissement des certificats, mais refusait que, grâce à une
charte des réfugiés, leurs papiers les privilégient sur son
territoire pour le séjour, le travail , l'assistance... Sa
position internationale souffrait aussi de la souveraineté des
cantons qui assaisonnait le tout de faux goûts supplémentaires.