SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Les réfugiés politiques

 
 

La situation internationale étant ce qu'elle était, les réactions de repliement sur soi, de recherche et d'affirmation de l'identité nationale s'accroissent. Elles trouveront leur expression dans un Message du Conseil fédéral du 9 décembre 1938 prônant la "défense spirituelle". En corollaire, le marché du travail est en pleine crise. En 1931, les sans emplois étaient 24 208, ils sont 54 366 en 1932. De plus, le refuge racial ébranle la tradition d'asile par le nombre de requérants. Cette situation ne pouvait que mener à un durcissement de la politique fédérale. C'est bien ce qui se passa.

Le 24 mars 1933 Hitler recevait les pleins pouvoirs. Le même jour, le ministre de Suisse à Berlin avisait Berne que les juifs apatrides ou allemands affluaient dans ses bureaux pour s'informer sur les conditions d'établissement en Suisse. Le 1er avril, Hitler ouvre la voie à la persécution raciale et à l'exode en décrétant une journée de boycott des commerçants juifs. Le 4 avril, Rothmund adresse un mémoire à son chef, Häberlin, sur les mesures à prendre devant l'afflux prévisible des fugitifs. Le 7 avril, le Conseil fédéral émet un arrêté sur le traitement des réfugiés politiques. On le voit clairement, la Suisse cherche des parades rapides à la politique brutale et imprévisible du voisin allemand.

Motta proposa, le 1er mars, d'interdire à tout prix que l'asile permît à des adversaires du régime de leur patrie, même modérés, de semer le trouble. L'affaire Pacciardi, un avocat italien réfugié au Tessin, avait fait grand bruit. La volonté de réduire le refuge politique se retrouve aussi chez Häberlin, selon lui "plus faible serait l'afflux, plus large serait l'accueil". La note du 4 avril de Rothmund apparaît aujourd'hui comme le programme des douze années à venir. En quoi consistait-elle ? Elle vise à réduire trois obstacles à une politique efficace : l'imprécision dans la définition des indésirables ; la souveraineté cantonale ; l'insuffisance de la loi de 1931. Ainsi Rothmund souhaite-t-il limiter l'accueil aux seuls fugitifs réellement menacés. En outre, pour lui, la loi de 1931 laissait trop de marge de manoeuvre aux cantons : il fallait centraliser la réglementation de l'asile et amener les polices à transmettre les dossiers au Ministère public qui émettrait des prescriptions sévères sur le délai d'inscription, les lieux de séjour, l'interdiction de travail... Sans suivre entièrement Rothmund, le Conseil fédéral retiendra dans l'ensemble ses propositions dans son arrêté du 7 avril. La Confédération obligeait désormais les candidats à l'asile politique à s'annoncer dans les quarante-huit heures à la police qui devait avertir sans tarder le Ministère public. Ce dernier interdisait toute activité politique, intervenait dans l'octroi de permis de travail et surveillait les réfugiés avec les polices cantonales. Sans annuler les droits des cantons, ces décisions accroissaient la centralisation. Rothmund justifiera plus tard cette concentration des pouvoirs par l'impossibilité pour les cantons de raisonner selon l'intérêt national. Une circulaire du DFJP datée du 20 avril soulignait : "... l'hostilité des communistes organisés sur le terrain international à l'égard de tout Etat démocratique et leurs tendances à prendre part à toutes les manifestations contre l'Etat qui leur accorde l'hospitalité exigent la plus grande attention des autorités... les Israélites ne doivent être considérés comme réfugiés politiques... que s'ils ont dû fuir pour des motifs d'ordre politique ; le boycottage n'est pas considéré comme un motif de ce genre". Les documents officiels insistent surtout sur les indésirables qui contribueraient à l'aliénation culturelle ou au chômage, ou qui menaceraient l'intérêt national par leurs activités politiques (souvenons-nous de l'affaire Pacciardi ou celle du sulfureux journaliste antifasciste Aprato ; le chantage que mena alors l'Italie de Mussolini porta ses fruits dans le cas du second et l'indésirable fut mis à la porte).

Au début du régime nazi, l'autorité ne définit pas clairement le statut de réfugié politique et qui pouvait en bénéficier. C'est donc la notion hérité du XIXe qui s'applique : le réfugié est un révolutionnaire victimes de soulèvements politiques ou sociaux, persécuté pour ses convictions ou menacés de poursuites. Les persécutions raciales ne sont alors pas considérées comme ayant un caractère politique. Une disposition interne du Ministère public de la Confédération du 7 avril 1933 fixe les principes d'application d'un statut qui ne variera plus guère jusqu'en 1945. On y rappelle notamment l'interdiction de travail et d'activité politique par le requérant. L'Anschluss amènera de nouvelles vagues de réfugiés, conduisant la police à rendre plus provisoire encore l'accès au refuge politique. En revanche, la cruauté des temps contraindra à ouvrir toujours plus les frontières aux non-politiques, admis à un statut précaire. Comme André Lasserre l'écrit "La nue réalité du danger de mort deviendra le critère majeur, mais après quelques atermoiements...".

Il convient donc de distinguer désormais deux types de réfugiés : les politiques, victimes de leur activité militante, les raciaux, frappés pour leur nature même, admis souvent de mauvais gré et en simple transit. Les communistes étaient particulièrement mal reçus, lorsque leurs activités étaient connues l'accueil était exclu. Lorsqu'elle procéda à des expulsions de communistes, la Confédération ne les renvoyait pas en Allemagne mais les passait en France. Lorsque celle-ci refusa les réfugiés de deuxième séjour il fallut passer clandestinement. Avec ce que l'on vient de dire, on comprendra que le vrai réfugié politique reste rare après 1932 et ce malgré les persécutions nazies. Au total, de mai 1933 au 31 décembre 1939, 1072 réfugiés demandèrent l'asile politique; 392 furent acceptés, 473 refusés, 207 partirent avant la décision. La faiblesse de ces chiffres résulte en grande partie des restrictions. L'obligation de s'annoncer dans les quarante-huit heures pour pouvoir obtenir l'asile politique n'était souvent connue que trop tard par les fugitifs. Notons également que les statistiques officielles sous-évaluent leur nombre, les frontières étaient perméables.

Les appréciations sur l'hospitalité suisse ont divergé: les témoignages communistes accablent les autorités ; les socialistes expriment une reconnaissance ou une compréhension plus ou moins critique. Les conditions d'accueil et les idéologies expliquent ces différences. Les conditions de vie des réfugiés sont alors très précaires, si les communistes peuvent souvent compter sur le soutien de camarades, pour les écrivains ou les gens de théâtre les structures d'accueil ou de soutien sont inexistantes. Chacun ne peut compter que sur soi. Zurich est le lieu de ralliement de cette intelligentsia, 170 d'entre eux passeront par la Suisse entre 1933 et 1945. 

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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