La
Suisse a-t-elle fait assez pour les
réfugiés? Est-elle restée fidèle à
sa tradition? A-t-elle trahi sa
mission? Au moment de
conclure sur la politique d'asile
durant l'ère nationale-socialiste,
on ne peut pas éluder ces questions,
puisque l'historien est censé porter
un jugement après avoir rappelé des
faits, décrit des environnements,
discerné des tendances.
Pour se limiter aux années de
guerre, les seules pour lesquelles
les statistiques approchent des
réalités, la Confédération a laissé
entrer un peu moins de 60 000
réfugiés et hébergé environ 6000
émigrants déjà présents au début du
conflit. Ajoutons 60 000 enfants, 66
000 voisins immédiats pris dans les
combats et 104 000 militaires, et
nous arrivons au chiffre de
296 000
étrangers reçus. Cela représente une
charge élevée pour une population de
4 à 4,5 millions d'habitants. Ne
cherchons pas de proportion entre
ces deux chiffres, puisque les
moments et les durées de séjour ont
été des plus variables, 5 ans et
demi pour les émigrants, quelques
jours ou quelques semaines pour les
réfugiés frontaliers. Le contingent
le plus déterminant pour juger la
politique du refuge est celui des
civils adultes; les soldats, avec
des exceptions bien typées comme les
criminels de guerre, les voisins,
les maquisards, les enfants même, à
un moindre degré, ont été admis sans
obstacles dirimants.
Connaître la
quantité des refoulés serait
le meilleur moyen de jauger
l'efficacité et la générosité de
l'asile. C'est
impossible
pour l'avant-guerre et même pour la
période suivante: les statistiques
offrent peu de fiabilité; leur
intérêt réside plutôt dans leurs
variations momentanées. Elles ne
renseignent en aucune façon sur le
refus de visas dans les consulats
dès 1938, ni sur la renonciation à
tenter d'entrer en Suisse de la part
de victimes en quête de salut. Cet
effet dissuasif était expressément
visé par la Confédération. Sur
combien de centaines de milliers de
gens a-t-elle atteint son but? Pour
combien encore l'ouverture de
1944-1945 arriva-t-elle trop tard?
La pression aux frontières a connu
des variations importantes. Deux
périodes de crise ponctuent une
évolution en dents de scie:
1938
avec l'Anschluss
et la Nuit
de Cristal,
1942-1943,
entre les premières persécutions
systématiques dans les deux France
et l'occupation allemande du Nord de
l'Italie. En 1938, la Suisse a eu la
même réaction que les autres pays
occidentaux, un refus, mais
inapplicable intégralement. Tous ont
mal jugé la politique antisémite du
Reich et ont sous-estimé sa
systématisation, même si la
confiance dans une Allemagne en tant
qu'Etat de droit s'ébranlait de plus
en plus. En 1942, même refus, mêmes
lacunes devant l'application de la
solution
finale, sans qu'on puisse
vraiment arguer de l'ignorance des
faits. C'est plutôt la crainte d'un
afflux non
maîtrisable qui a retenu
l'autorité publique. En 1943, la
sélection aux frontières s'avère peu
praticable au moment le plus
critique, et la politique de
fermeture se tempère nettement.
Constater cette volonté d'exclusion
qui a triomphé de 1933 à 1943
n'induit pas nécessairement sa
condamnation:
les
motivations et les critères des
choix politiques de l'époque ne sont
pas les mêmes que ceux qui fondent
notre jugement actuel. A pilori ils
n'ont pas moins de validité.
Parmi les variables matérielles
d'abord, le
financement du refuge n'a pas
joué de rôle déterminant pour la
Confédération. Jusqu'en 1940 et aux
premiers camps, et encore dans une
moindre mesure jusqu'en été 1942, la
totalité en incombait aux
organisations humanitaires. Par la
suite, les crédits publics n'ont pas
manqué; on a même trouvé de l'argent
pour des tâches considérées
longtemps comme secondaires, les
loisirs ou l'enseignement supérieur
par exemple. Les fonds privés ont
certes toujours été insuffisants
pour l'accomplissement des tâches
que s'étaient assignées les
associations de secours, mais les
collectes et les efforts privés en
nature, non mesurables, ont toujours
apporté des appoints importants. Par
essence, les objectifs humanitaires
dépassent les moyens disponibles, et
les bénéficiaires reçoivent peu ou
même pas assez.
Ce n'est pas
son coût qui a motivé la rigueur du
refuge, et il n'apparaît pas
comme une justification sérieuse,
même après 1942. Ce serait plutôt un
moyen utilisé par
Rothmund
auprès de la FSCI pour l'inciter à
cautionner le refoulement de
réfugiés qu'elle n'aurait pas les
moyens d'entretenir.
Dès la guerre, les difficultés de
ravitaillement ont pesé plus lourd,
davantage dans l'opinion publique
que dans l'administration où, même
lors des difficultés de 1943, ses
responsables ne jugeaient pas
nécessaire pour autant de stopper le
refuge. Le spectacle d'hommes dont
le rendement au travail n'était pas
exemplaire, ou qui étaient dispensés
de toute besogne par leur âge ou
leur grade militaire, ne rendait pas
leur cause populaire. Que de bouches
supplémentaires à alimenter ! Que de
parasites qui ne contribuaient pas à
la bataille des champs !
Objectivement, les réfugiés ont peu
amoindri les rations individuelles
des Suisses, mais les prix ont
augmenté et, dès 1944, la situation
a été tendue sur le front du
ravitaillement.
L'Etat n'a pas
fondé sa politique sur le risque d'insuffisances
de ravitaillement, mais
il n'a pas négligé de recourir à cet
argument, comme on le fait d'un
avertissement dont on sait qu'il
fera mouche. On aurait pu aussi
mettre en cause le manque
d'équipements et de logements, qui
ont provoqué de réelles difficultés:
on manquait de textiles autant que
de baraquements. C'est resté des
soucis d'intendance qui pouvaient
avoir des contrecoups dans les
relations internationales. Ils n'ont
pas eu d'impact sur la politique
d'accueil et n'ont eu d'effets que
dans la gestion de l'asile.
Le facteur
matériel qui a exercé
l'influence la plus puissante est la
défense du travail national.
La main-d'oeuvre manquait en réalité
parce que la mobilisation la
raréfiait et que la reprise de
l'économie multipliait les offres
d'emploi. Mais les administrations
fédérales et cantonales craignaient
non sans raison l'indignation des
soldats et de leurs familles s'ils
trouvaient leur poste de travail
occupé par un réfugié au retour
d'une période de mobilisation. Pour
l'avenir, elles tenaient à garder
des réserves de travail, car elles
prévoyaient un retour du chômage
après la guerre. La génération au
pouvoir durant les hostilités avait
été trop profondément marquée par la
grande crise des années trente pour
imaginer que le plein emploi serait
un jour possible. Economiquement, il
eût été théoriquement préférable d'ouvrir
largement le marché de l'emploi et
de réserver les secours aux malades
et impotents. Cela aurait aussi
permis d'accueillir davantage de
rescapés.
Politiquement c'était exclu.
Comme dans le cas précédent, l'argument
du chômage n'a pas eu d'effet
directement perceptible sur la
politique d'accueil: le travail
autonome des réfugiés était prohibé
et l'interdiction était en gros
observée, même si des émigrants hors
des camps réussissaient parfois à la
violer. C'est donc seulement une
affaire de gestion du refuge:
accueillis à titre transitoire, il
fallait empêcher les réfugiés de
s'installer dans des activités
durables. Mais à plusieurs reprises,
le risque de chômage est quand même
évoqué pour justifier la fermeture
des frontières, par crainte de voir
les réfugiés bloqués dans le pays,
s'y incruster et s'infiltrer avec le
temps sur le marché du travail.
C'est donc un facteur dont l'impact
se décèle malaisément. Pour en finir
avec ces facteurs matériels, il est
hors de doute que
la Suisse
aurait pu accepter plus d'émigrés
sans mettre en danger sa survie ou
son économie. C'est indiscutable
pour l'avant-guerre. Pour la période
suivante, on aurait pu recevoir
encore bien des réfugiés avant que
leur masse nuisit à la population ou
obérât l'avenir.
Les facteurs psychologiques
Les facteurs matériels et objectifs
ont joué un rôle mineur dans la
politique d'asile parce que la
sévérité des sélections laissait une
large marge de sécurité. Si
gouverner c'est prévoir, le Conseil
fédéral devait envisager les risques
matériels d'afflux massifs et
déstabilisateurs issus des
innombrables victimes du nazisme.
Comment
évaluer ces risques, surtout dès la
guerre et ses incertitudes ?
Plus augmentait la part de
conjecture, plus le subjectif
gagnait dans les motivations. On
retombe donc inévitablement sur
l'Überfremdung. C'est les craintes
qu'elle suscite et entretient qui
déterminent la politique d'asile.
C'est même la seule variable
indépendante, comme l'appellerait
l'analyse statistique. De ce miroir
déformant des angoisses identitaires
on retiendra ici trois facettes. L'argument
de l'ordre se répète
inlassablement et rencontre un écho
réel dans de vastes secteurs de
l'opinion publique où il conforte
des convictions profondes.
Redoute-t-on des manifestations de
rues ? des émeutes ? des sabotages ?
en un mot la subversion par les
réfugiés ? Ou encore une épidémie de
vols, d'escroqueries, de manoeuvres
mafieuses comme on dirait
aujourd'hui ? On ne sait pas trop.
Ces craintes paraissent dérisoires
pour l'avant-guerre où la
réémigration était possible et
obligatoire. Pendant la guerre,
elles étaient
exagérées dès le moment où
les camps ont facilité les contrôles
et la discipline. Rothmund lui-même
reconnaissait, nous l'avons vu, que
les réfugiés se comportaient
correctement dans leur grande
majorité.
Avant la guerre, la surpopulation
étrangère justifie le refus d'un
accueil durable et même, dès 1938,
de l'entrée en Suisse. A plus forte
raison dès le début des hostilités.
Les événements font redouter des
refuges massifs. Evoquant les
fugitifs français du service du
travail obligatoire qu'il aurait
voulu traiter comme des réfugiés
politiques puisqu'ils refusaient de
servir
Hitler,
von Steiger écrivait en
1956: «Mais
dans leur cas, comme pour les juifs,
c'était la quantité qui
impressionnait la police».
Les deux craintes les plus vivaces
sont celles du
communisme et des
juifs.
La première met en cause également
la sécurité de l'Etat, d'où les
triages aux frontières et la
surveillance serrée des suspects et
de leurs connexions avec les
communistes suisses. Mais comme
politiques, ils sont acceptés parce
que réellement en danger
physiquement, à la différence des
juifs censés moins menacés avant
1939. On vit toujours dans l'optique
du refuge traditionnel de
conscience, quitte à procéder à
certains amalgames utiles avec les
réfugiés de masse: l'antisémitisme
est indécent, autant le camoufler
derrière l'anticommunisme. On
applique aux juifs des mesures
d'exclusion qui ne se justifieraient
que pour des réfugiés politiques,
mais envers ceux-ci, on se sent
obligé de ne pas les mettre en
oeuvre strictement. Les
vrais réfugiés
politiques sont quand même peu
nombreux et ne présentent pas
de danger majeur, parce que leur
activité reste principalement axée
sur l'Allemagne, l'Italie ou
l'Espagne.
Pendant la guerre, la défense
nationale s'ajoute à l'ordre
intérieur et à la sécurité de
l'Etat. L'armée impose ses règles
qui ne sont pas toujours appréciées
par le DFJP, mais qui ne se
discutent pas. L'Etat-Major n'aime
pas disperser ses effectifs dans la
garde des internés, veut la liberté
de mouvement pour les troupes en cas
d'attaque du pays, n'affectionne pas
les internés militaires aux
réactions imprévisibles dans un
conflit, et combat l'infiltration
d'espions parmi les réfugiés. Autant
de raisons pour imposer la réserve à
l'accueil et des surveillances
sévères ensuite:
«Il
y allait là du salut du pays»,
expliquera plus tard
von Steiger.
On jugera peut-être aujourd'hui ces
propos exagérés. Ils ne manquent pas
de poids étant donné les menaces que
l'armée avait la mission de parer.
Les objections de l'Etat-Major
servent aussi d'utile paravent pour
l'autorité civile, mais elles sont
un élément incontournable de ses
décisions. L'exemple le plus
frappant date du débarquement en
Normandie à cause duquel le complexe
des camps sera profondément remanié
et les congés des réfugiés
interdits. A l'inverse, c'est à
partir des défaites allemandes en
Russie que, dès 1943-1944,
s'assouplissent les mesures de
refoulement et d'administration du
refuge.
On ne pouvait en tout cas pas
ignorer le
voisinage de l'Allemagne. La
Confédération a évidemment toujours
nié la moindre
concession,
mais a su s'entendre avec la
Wilhelmstrasse pour le
J
des passeports. Elle a su aussi
pratiquer l'autodiscipline pour
prévenir des interventions. Elle a
refusé de fournir des informations
sur les réfugiés, ou de céder dans
l'affaire Jacob, mais n'a pas voulu
paraître un foyer d'antinazisme. Sur
les instances de la légation,
l'édition et la diffusion du fameux
livre de Rauschning, Hitler m'a
dit ont été interdites en
février 1940. Ce n'est pas le seul
exemple de pressions sur la Suisse.
Elles
concernent exclusivement le refuge
politique. Berlin s'était
débarrassé de juifs; ils ne
l'intéressaient plus, même si
théoriquement, il aurait dû
s'efforcer de les récupérer une fois
adoptée la solution finale. Il est
typique qu'en 1942,
Jezler,
dans son fameux rapport, n'ait
évoqué de possibles revendications
allemandes que sur le réservoir de
main-d'oeuvre qu'offraient les
réfugiés en Suisse. Et après la
guerre, comme pour justifier la
thèse de l'ordre public avant tout,
Schürch
ira jusqu'à dire que les Allemands
voyaient avec plaisir croître le
nombre des réfugiés: «On
avait presque l'impression que les
Allemands voulaient préparer des
difficultés pour les Suisses dans
l'espoir de tirer des avantages
politiques de tensions ou de
désordres dans notre pays».
Mis à part les exilés politiques, la
Confédération n'a pas justifié ses
décisions par les menaces de Berlin.
Elle a davantage tenu compte dès
1943-1944 du renom fâcheux qu'une
attitude trop stricte à l'entrée et
trop sévère dans les camps auraient
provoqué auprès des vainqueurs
probables.
La plus subjective des formes de
l'Überfremdung est
l'antisémitisme. Il
surgit à tous les détours de la
politique de l'asile, même quand
ceux qui l'évoquent ou s'y réfèrent
se défendent d'y céder. Le juif est
réputé menacer
l'identité suisse et la santé morale
helvétique, il n'a pas sa
place dans le pays surtout quand
l'impossibilité de réémigrer
prolonge indéfiniment son séjour;
les autres étrangers non plus du
reste, surtout s'ils sont suspects
de communisme. La montée du
totalitarisme dans les années trente
déstabilise la confiance des
citoyens en eux-mêmes et dans le
système politique; la guerre oblige
à resserrer les coudes. Plus que
jamais la
solidarité nationale est
à l'ordre du jour. Elle se renforce
aux dépens de la
solidarité
humaine. La surpopulation
étrangère n'encourage pas la logique
du raisonnement: elle justifie la
précarité des séjours de réfugiés.
Cette précarité même aurait pu
autoriser la générosité dans
l'ouverture des frontières, au
minimum jusqu'en 1938. Ensuite les
départs deviennent plus difficiles,
puis impossibles, mais on dresse de
telles barrières devant
l'intégration à la population
suisse, que la submersion de
l'identité nationale sous le flot
des "métèques"
est bien peu vraisemblable.
Reconnaissons que de 1940 ou 1942 à
1945, la Suisse pouvait légitimement
penser qu'elle se déferait
difficilement ou pas du tout de ses
hôtes, et que ceux-ci risquaient
bien de s'installer définitivement.
L'argument du chômage reprenait de
la force comme facteur de la
surpopulation étrangère.
Les remparts dressés devant les
réfugiés n'ont pas bloqué le refuge,
parce que la mentalité obsidionale
présentait des failles. La plus
profonde était la
tradition de
l'asile. Les pouvoirs publics
ne pouvaient quand même pas s'y
référer sans jamais la pratiquer
eux-mêmes. L'asile politique a
d'emblée été ouvert, même si peu de
gens en ont bénéficié réellement; de
même l'internement militaire, avec
plus de générosité encore. Les
fugitifs fortunés ont aussi été
acceptés très tôt, ce qui n'a rien
de philanthropique, mais les enfants
et les gens âgés ont aussi joui d'un
régime de faveur durant la plus
grande partie des hostilités. A
l'appui de cette tradition, les
réactions populaires de pitié devant
la misère des victimes du nazisme
ont évidemment forcé plus d'une fois
la main des gendarmes et des
fonctionnaires. Elles se fondaient
sur la simple compassion ou sur des
conceptions religieuses ou éthiques
plus élaborées. Habilement,
l'administration a confondu ces deux
motivations dans le concept du
coeur opposé à
la raison. Elle s'est donc
targuée de défendre la vraie Suisse
contre des sentimentaux qui se
laissaient impressionner par une
pitié, certes honorable, mais sotte
et à courte vue. Elle se gardait
d'accepter la discussion sur la
mission de la Suisse neutre, sur
l'honneur du pays ou les devoirs
d'une nation chrétienne. En
réduisant toutes les oppositions aux
accents de l'émotion, elle se
rendait la partie belle.
Les acteurs de la politique du
refuge
Malgré ces facteurs surtout
négatifs, le refuge a existé et
s'est amplifié au-delà de toute
mesure prévisible. Les impondérables
ont eu en partie raison des
principes. Au centre de la toile, on
rencontre évidemment
Rothmund.
L'Überfremdung l'obsède. Elle «n'est
pas née en Suisse du jour au
lendemain, mais résulte d'une longue
évolution; elle ne peut être
surmontée qu'en donnant une autre
direction à cette évolution, et par
une action tenace et durable axée
sur ce but redéfini. Je travaille
maintenant depuis plus de vingt ans
à ce problème qui fait irruption et
porte le feu dans toute la vie
privée et publique; par mes
fonctions, j'ai peut-être eu
l'occasion optimale d'apprendre à
connaître l'homme suisse et l'Etat
suisse». Rothmund a été
désigné au lendemain de la première
guerre pour mener cette lutte. Il
n'a jamais oublié cette mission. Il
l'a imprimée dans l'esprit de ses
collaborateurs. Il n'a pas eu à
imposer ses convictions, parce
qu'elles étaient largement
partagées. Elles régnaient au
Conseil fédéral et dans les milieux
politiques. Son chef,
Häberlin,
nota un jour que Rothmund avait une
vision trop policière de sa tâche et
ajouta: «J'aurai
encore différentes choses à remettre
d'aplomb». Mais sous
Baumann,
le chef de la police acquit une
grande puissance et un statut
comparable à celui d'un secrétaire
d'Etat, Von
Steiger
qui en hérita n'y changea
pas grand-chose. Cela lui permit de
se blanchir politiquement lors du
rapport Ludwig
en se démarquant de son subordonné
qui n'apprécia pas le procédé. Cela
ne supprime pas ses responsabilités
ni, sur le fond, une parenté d'idées
que l'on n'a pas de motif de mettre
en doute jusqu'ici. Par faiblesse,
commodité ou complicité, le
gouvernement a accordé sa confiance
à Rothmund ou l'a utilisé pour lui
faire
endosser des décisions
politiques déplaisantes ou
critiquables qui n'entraient
pas dans les compétences d'un
fonctionnaire. En conséquence, le
chef de la Police fédérale est
devenu avec les années la figure
emblématique, puis le bouc
émissaire, de la politique fédérale
des étrangers et des réfugiés. Il a
tout fait pour mériter ce destin,
mais quel conseiller fédéral l'a
retenu ?
Bringolf
laisse entendre que l'influence de
Rothmund faiblit dès l'automne 1942
grâce à lui-même et à
Hans Oprecht
auxquels von Steiger fit appel comme
conseillers en
matière de refuge. Son nom
apparaît en effet moins souvent dans
les documents administratifs dès
1943-1944 et l'accueil se fit plus
généreux en particulier pour les
juifs. Les leaders socialistes n'en
sont pas seuls responsables, loin de
là. En outre les priorités s'étaient
déplacées. Il fallait surtout
encadrer et organiser les réfugiés.
Sans abandonner tout contrôle, le
DFJP s'en était d'emblée déchargé
sur la direction des camps. Ce
n'était plus une tâche policière
menée dans un esprit policier. Comme
gardien de l'ordre, Rothmund était
profondément marqué par le
sens du devoir.
Il se voyait chargé d'une mission
patriotique. A ses yeux, cela
n'altérait pas sa pitié pour les
fugitifs persécutés, mais la mettait
à sa juste place; il reconnut après
la guerre qu'on aurait dû se montrer
plus large pour les Härtefälle,
ces cas d'urgence qui devaient
échapper aux barrières
réglementaires, mais il persistait à
penser que celles-ci se justifiaient
et que la Suisse n'aurait pas pu
admettre des milliers de réfugiés
supplémentaires.
On ne
peut pas aborder I'Überfremdung sans
évoquer
l'antisémitisme de Rothmund.
Sur ce problème controversé un
exposé de 1942 aux directeurs
cantonaux de police apporte quelque
lumière: constatant l'afflux nouveau
des réfugiés qui annihilait les
efforts de réémigration, Rothmund
ajoutait: «Le
danger principal de ce renversement
réside dans le problème juif. Ce
danger n'est pas à considérer du
point de vue de l'antisémitisme,
doctrine qui est étrangère à nos
institutions comme à nos moeurs,
mais du point de vue de
l'israélisation du pays, de
l'augmentation disproportionnée
d'une seule catégorie d'étrangers.
La question se complique du fait que
le juif est difficilement
assimilable. Jusqu'en 1914, la
Suisse a vécu sous le régime de la
liberté d'établissement. Si elle n'a
pas été israélisée, c'est à la santé
de son peuple qu'elle le doit. Dans
toutes les couches de la population,
le juif a toujours été considéré,
chez nous, comme un étranger et il
n'a été admis que pour autant qu'il
consente à s'adapter à nos coutumes,
à adopter les moeurs et les méthodes
de travail du milieu dans lequel il
voulait vivre. En bref, ceux des
juifs qui étaient adaptables sont
restés en Suisse. Les autres sont
partis ou se sont fait énergiquement
remettre à l'ordre par la société
qu'ils fréquentaient. Cette réaction
de notre peuple mérite d'être
soutenue. Chez nous, comme ailleurs,
il n'est pas souhaitable que la
population juive dépasse une
certaine proportion; le Suisse
n'entend pas se laisser mener par le
juif, pas plus qu'il ne voudrait
être mené par un étranger quel qu'il
soit... Le peuple suisse a très
violemment protesté contre ces
mesures [allemandes], moins par
sympathie pour les juifs que parce
qu'il condamne leurs persécuteurs».
Pour Rothmund, le juif n'est pas
totalement inassimilable. Il diffère
fondamentalement des nazis sur ce
point. Il est horrifié des méthodes
allemandes contre les juifs. Il
tentera de persuader ses hôtes à
Oranienburg qu'il faut savoir
utiliser les traits positifs des
juifs. Ils sont seulement plus
difficiles à intégrer que d'autres.
Il leur attribue la responsabilité
de leurs propres malheurs. Il
partage sur ces points
l'antisémitisme vulgaire et ses
arguments éculés. Il peut le masquer
par le terme d'Israélite, cela n'y
change rien. Mais il a en même temps
une confiance illimitée dans les
vertus innées des Helvètes et dans
leur puissance de conversion.
Rothmund ne s'interroge pas sur
l'identité du Suisse, il a un
patriotisme de
granit qui l'affermit dans
son oeuvre et le sécurise contre ses
hésitations ou ses faiblesses. Il
lui suffit qu'un intérêt national
bien déterminé lui fixe sa route.
Dans cet esprit, la naturalisation
des juifs eût paru un procédé
élégant d'intégration. Elle était
pratiquement exclue: sur
l'initiative de
Ruth,
la Police des étrangers limita dès
1941 à 12 leur quota annuel, réservé
donc à des bénéficiaires
exceptionnels et impeccablement
intégrés. La quintessence des
fauteurs d'Überfremdung, c'est le
juif.
Le congé obtenu par Rothmund à la
fin de la guerre pour représenter en
Suisse le
comité intergouvernemental pour les
réfugiés n'a pas passé
inaperçu. Les adversaires de sa
politique d'asile se sont indignés
qu'un homme aussi impitoyable pût
être appelé à des fonctions
humanitaires. Cette réaction se
comprend, elle est discutable. Non
seulement il n'était pas une brute
sans entrailles, mais sa fonction
nouvelle était conçue comme un moyen
de mettre fin au problème des
réfugiés en Suisse. Or la
réémigration avait toujours été la
clef de sa politique, et son
expérience était irremplaçable. Il
devait aussi incarner la politique
de la Confédération en faveur des
victimes de la guerre: en
fonctionnaire loyal, Rothmund était
prêt à exécuter de nouvelles
consignes, d'autant plus qu'elles
devaient le soulager et le renforcer
dans sa conviction de continuer son
oeuvre humanitaire dans des
circonstances enfin plus favorables.
Si Rothmund ne porte pas tout le
poids de la responsabilité dans la
politique du refuge, on trouve plus
autour de lui des complices que des
décideurs. Le
gouvernement l'a laissé faire parce
qu'il était d'accord avec des
mesures qui s'inscrivaient dans la
ligne des choix constitutionnels ou
législatifs des années 1920 à 1931,
ou qu'il a manqué de volonté
politique pour redresser des
comportements trop autoritaires. Le
Parlement,
lui, a réagi plus d'une fois,
surtout pendant la guerre et non
sans succès. Son rôle critique a
permis de corriger des abus, mais il
éprouvait de la peine à aller au
fond des choses, sauf en automne
1942. Il se satisfaisait trop vite
des explications qu'on lui
concédait, même quand elles étaient
indigentes. Une majorité assurée
dispensait le Conseil fédéral d'en
dire plus que le minimum ou de
remettre en question ses principes
d'action. Sauf exception, les partis
politiques avaient aussi d'autres
intérêts. Cela pourrait expliquer
qu'aucune loi
sur le refuge ne fut votée, ni même
préparée. Le gouvernement
était libre d'agir en interprétant
la loi de 1931 qui avait été conçue
à d'autres fins. Cette carence
législative encourageait
l'arbitraire. Elle a aussi permis
des adaptations rapides à des
situations toujours nouvelles. Les
autres administrations fédérales
n'ont pas non plus altéré la ligne
choisie: l'OFIAMT
ou les douanes, les services du
ravitaillement et l'armée pendant la
guerre avaient des divergences avec
la police. Elles ne dépassaient
apparemment pas les mesures
d'exécution. Seul le
DPF
avait une vision plus étendue. Plus
on approche de 1945, plus on
l'écoute, même avant l'arrivée de
Petitpierre.
A d'autres niveaux, on trouve le
même conformisme: les magistrats et
les administrations des cantons
partagent les mêmes convictions que
Berne et suivent le mouvement. Avec
quelques notables exceptions. Quant
aux organes privés de secours, avant
la guerre déjà, ils sont
contraints à
la docilité pour être reconnus.
Comme ils financent le refuge sans
en décider les principes, ils sont
obligés à plus de réalisme, ce terme
pouvant être chargé de connotations
aussi bien positives que
négatives... Ils doivent aussi
défendre un accueil très limité dans
le nombre et la durée, pour ne pas
être acculés à la faillite. Ils ont
assez de crédit néanmoins pour peser
sur les décisions du DFJP et
corriger des excès. On subodore
aussi à l'occasion qu'ils n'ont pas
toujours respecté leurs engagements
d'obéissance aux consignes
policières. Enfin, ils ont joué un
rôle de premier plan dans la gestion
de l'asile: une fois acceptés en
Suisse, les réfugiés dépendaient
largement d'eux, soit avant la
guerre où les administrations
n'intervenaient, sans grand pouvoir
réel, que pour accélérer les
départs, soit dès 1940 dans les
camps et la préparation à la
réémigration.
Ces constatations pourraient faire
croire à un
abandon de la tradition du
refuge et de la mission humanitaire
dont se targue la Suisse.
Les chiffres
le démentent. Beaucoup de
réfugiés ont pu entrer et ont
séjourné plus ou moins longtemps
dans le pays, même si l'on fait
abstraction des militaires. Les
règlements n'ont jamais exclu tout
le monde et se sont assouplis dès
1944. Leur application n'a surtout
jamais eu la rigueur souhaitée par
la Police fédérale. Avant la guerre,
Bâle ou Saint-Gall fermaient les
yeux et les frontières étaient si
peu étanches que les réfugiés y
pénétraient sans trop de peine
clandestinement. Pendant la guerre,
c'était plus malaisé, mais
l'administration était mal équipée
pour bloquer les accès devant les
vagues de fugitifs. L'exemple du
Tessin en 1943 est évocateur; les
barrières improvisées sont débordées
et les obstacles dressés hâtivement
sont bousculés. Les agents suisses
d'exécution se prêtent aussi à ce
laxisme, des consuls qui délivrent
des visas, malgré les instructions,
aux gardes-frontières ou aux soldats
qui n'ont pas le courage de refouler
ou de dénoncer.
Le refuge ne
se comprend pas si l'on omet
l'illégalité, encouragée
de surcroît pendant la guerre par
des hiérarchies parfois confuses et
des consignes perpétuellement
révisées. Les réfugiés violent les
règles pour leur survie, des
fonctionnaires par pitié ou
idéalisme, d'autres encore par appât
du gain. Rothmund se flattait que la
nature du Suisse est respectueuse de
l'ordre sacro-saint. C'était un
faux-semblant. Il avait raison de
penser que l'asile est une cause de
désordre, mais le désordre était
suisse d'abord. Ces illégalités
n'étaient possibles qu'avec le
consentement des populations. Ce
sont elles les arbitres en fin de
compte. Ni les autorités, ni les
exécutants de la loi ne pouvaient
faire abstraction de leurs réactions
ou des courants qui les secouaient.
Les attitudes ont varié au cours des
événements et au hasard de
l'implantation des camps. Aucun vote
populaire, aucune enquête ne
permettent d'évaluer les sentiments
et leur évolution.
Tout jugement
global est impossible; sauf
sur un point: dans les régions
frontalières, le spectacle des
détresses émouvait les coeurs. C'est
justement là que c'était le plus
utile pour les clandestins... La
gestion de l'asile pose moins de
problèmes. Les réfugiés n'ont certes
pas trouvé le bonheur dans les camps
ou dans leur solitude frugale
d'émigrants. Ce n'était ni dans les
intentions de la police ni dans les
possibilités de la direction des
camps. La période la plus pénible a
été sans doute l'avant-guerre et les
années 1939-1940. Harcelés au
départ, rappelés sans cesse à la
précarité de leur séjour, les
réfugiés vivaient dans
l'incertitude, au bord de l'inconnu.
L'arrêt de l'émigration a enfin
apporté la stabilité, comme les
camps offraient un domicile assuré.
Dirigés, même médiocrement, dans une
atmosphère plus sécurisante et plus
ouverte à leurs besoins, ils
offraient un havre irremplaçable.
Mieux valait quand même la
bureaucratie que la police.
On peut s'indigner aujourd'hui du
séjour forcé
dans des camps. On voit mal
comment
procéder autrement étant
donné la masse des réfugiés et les
exigences du temps de guerre. Quant
à l'interdiction de travailler à
titre personnel, elle était
inévitable aussi: l'obsession du
chômage était générale. Le meilleur
moyen de rendre les réfugiés
impopulaires et d'arriver à une
fermeture permanente et plus
largement observée eût été de
libéraliser l'emploi et d'encourager
l'intégration. Dans l'ensemble de la
politique du refuge, une thèse
fondamentale n'a jamais été remise
en question:
la Suisse n'est pas une terre
d'immigration, mais un couloir de
passage. Seule une
révision de cette option aurait
transformé les trois étapes du
refuge: l'entrée, le séjour et... le
départ.
La barque n'a jamais été remplie.
Ses pilotes l'ont toujours crue
pleine à ras bord. Les réserves de
contenance ont même permis
d'améliorer le bien-être des
passagers temporaires.