SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Des internés militaires disparates (1943-1945)

 
 

Avec ses internés militaires des cinq continents, la Suisse apparaît dans cette fin de guerre comme un microcosme des peuples entraînés dans la guerre mondiale. Assurer l'organisation, le ravitaillement, la discipline et l'occupation de 30 000 à 40 000 hommes de nationalités et de coutumes différentes avec des effectifs réduits tenait de la gageure. Plus la guerre s'approchait de son terme, plus l'équilibre devint difficile à maintenir. Les conventions internationales ne permettaient même pas de déterminer le statut de tous les militaires entrés en Suisse. La plupart des soldats et de nombreux officiers étaient placés dans des camps dont le régime variait selon la situation de leurs occupants. Mais à côté des normes et des règlements, bien d'autres facteurs y créaient des conditions de vie très différentes.

Pour, ne pas s'égarer dans le maquis des nationalités et des cas particuliers, on pourrait distinguer deux grands groupes: les militaires des pays occidentaux, y compris les coloniaux et les associés comme les Sud-Africains ou les Australiens: la plupart appartenaient à des Etats dont la guerre ne bouleverserait pas le régime. Exceptons-en l'Italie, mais son sort était entre les mains des Anglo-Saxons, et l'Allemagne dont l'avenir était encore inconnu; tous étaient en principe assurés d'être rapatriés sans risque; les plus forts contingents utilisaient des langues connues ou pratiquées en Suisse. L'autre groupe se composait des soldats d'Europe orientale.

Sur le plan humain, celui de la vie quotidienne des camps, les relations avec les Suisses n'étaient pas aisées; on se comprenait mal, les coutumes ne se ressemblaient guère (en particulier les habitudes alimentaires, si importantes), même celles d'hommes issus de pays géographiquement proches. La stabilité étonnante des effectifs depuis l'arrivée des Italiens et des Anglais dès l'automne 1943 dissimule des variations importantes des contingents nationaux; les départs compensent approximativement les arrivées; la libération de la France déclenche le retour des éléments alliés, y compris une fraction des Polonais; mais Allemands et Soviétiques les remplacent. Un document datant probablement de janvier 1944 énumère quelque 70 catégories de candidats potentiels à l'asile, dont la grande majorité est constituée de militaires. Et encore ne prétend-il pas être exhaustif...

Une fois acceptés et triés, souvent entièrement rééquipés, les internés suivaient un destin qui ressemblait à celui des civils. Ils aboutissaient pour la plupart dans des camps de travail. On se dispensera donc de longues explications. La discipline se réglait autrement que pour les civils puisque les internés étaient traités selon les règles militaires et soumis dans leur vie quotidienne à l'ordre du jour propre à l'armée. Elle dépendait aussi largement de la qualité des officiers nationaux, pas toujours aptes à se faire obéir de leurs hommes. Plus encore que pour les réfugiés civils, la nécessité de procurer du travail aux internés s'imposait: les trois quarts d'entre eux y étaient aptes et ne pouvaient pas être laissés inoccupés. Selon la convention de la Haye, les évadés n'étaient pas astreints obligatoirement au travail. La Confédération estima ne pas pouvoir observer cette restriction.

Comme on peut l'imaginer, la Suisse attendait le départ des militaires étrangers avec la même impatience que celui des civils. Avant la capitulation, elle négocia avec les Anglais le rapatriement des évadés des camps italiens de 1943 qui fut mené à chef en octobre-novembre 1944. Elle organisa aussi l'évacuation de Polonais par la France. Au total, 6786 militaires alliés s'en allèrent de septembre à décembre 1944. Elle n'empêcha pas non plus le départ clandestin des prisonniers polonais échappés d'Allemagne. La convention de La Haye interdisait en revanche à l'Etat-hôte de laisser repartir les internés réguliers avant la fin de la guerre. Mais la Suisse ne pouvait pas grand-chose contre les évasions des soldats de la division Prugar qui désiraient rejoindre les maquis français ou l'armée polonaise en Italie. Ils furent nombreux.

Si une minorité des Italiens avait un sort avantageux, dans les universités ou hors des camps, les Américains comptent aussi parmi les privilégiés pour d'autres raisons: puissamment soutenus par leur légation et disposant de soldes confortables, tous officiers ou sous-officiers aviateurs qui avaient dû atterrir en Suisse, ils refusaient de travailler. Leur statut juridique indiscutable les y autorisait. Logés à Adelboden, Wengen ou Davos, ils y menaient une vie de vacanciers et n'éprouvaient qu'un modeste intérêt pour les distractions ou les formations que leur offrait la Suisse pour les occuper. La population n'appréciait pas ces comportements ni les abus qu'ils entraînaient, mais le pire était les évasions fréquentes, favorisées sinon même organisées par la légation ou le consulat général de Zurich. Aux Etats-Unis, la loi obligeait tout soldat retenu dans un pays étranger à tenter de rejoindre son armée par tous les moyens. Lorsque des évadés étaient arrêtés, ils avaient ordre de refuser de parler et de signer les protocoles d'interrogatoire. L'attaché militaire protestait lorsque des arrêts étaient imposés dans des locaux non militaires, etc. Bref, les Américains exigeaient que la Suisse se pliât à leurs règles et procédures. C'était difficile à accepter. Les incidents étaient fréquents, et le ministre américain n'hésita pas à menacer Pilet-Golaz de campagnes de presse ou même d'erreurs de navigation d'aviateurs chargés de bombarder l'Allemagne et qui pourraient se tromper de cible. De difficiles négociations aboutirent à un accord en décembre 1944. La Suisse accepta pour finir de réduire au minimum les détentions préventives et les peines prononcées.

Dès leur arrivée, ce sont les prisonniers soviétiques évadés qui ont causé les plus grands soucis à la Police fédérale, puis au CFIH. A cause du profond fossé culturel et de la méfiance des autorités, les relations étaient mauvaises dans les camps; des interventions de milieux politiques suisses envenimaient encore un climat déjà tendu. En toile de fond, l'absence de relations diplomatiques avec l'URSS, puis, en novembre 1944, le refus russe de les rétablir pesaient lourdement sur la gestion de l'accueil. Moscou sut exploiter l'abcès contre la Confédération. L'envoi d'une mission après la fin des hostilités permit enfin de renouer des relations directes entre les deux pays et de régler le contentieux des internés. La multiplication des soldats au printemps 1945 déclencha diverses réformes bienvenues: le CFIH créa un bureau des nationalités avec un délégué dans chaque secteur, plaça des spécialistes dans la police d'armée et dans le service juridique et parvint enfin à organiser un service de fonctionnaires russes. On donna aussi une formation spéciale aux commandants de camps. Dans ce contexte généralement admis comme humainement et politiquement délicat, il aurait fallu mieux qu'ailleurs trier les cadres sur le volet. On n'y parvint pas. Il était difficile déjà de trouver des officiers connaissant le russe. Quant aux interprètes, c'est les milieux d'émigrés qui pouvaient le plus facilement en fournir, ce qui n'était pas la meilleure source. Pour liquider les malentendus et ouvrir des négociations directes, le DPF invita l'URSS à envoyer une mission spéciale. L'offre fut acceptée. Enquêtes et négociations se déroulèrent du 27 juin au 8 septembre 1945 dans une atmosphère qui s'améliora au fur et à mesure que, de part et d'autre, les erreurs commises furent reconnues. Les principaux négociateurs étaient des deux côtés des militaires et l'on sent au travers des procès-verbaux que cela facilita la compréhension réciproque. Les Soviétiques reconnaissaient que les conditions d'accueil étaient satisfaisantes et exprimaient leurs regrets pour les incidents provoqués par les internés. Les Suisses, eux, s'excusaient pour les refoulements qu'ils avaient commis et convenaient de fautes «telles que privations de congés, restrictions des lectures, détention en prison, utilisation inopportune de chiens dans le service de police et d'armes à feu dans le service de garde...».Cet accord débloqua le rapatriement des Suisses d'Europe orientale, éclaircit l'atmosphère et contribua à faciliter l'établissement de relations normales entre les deux pays.

Le Conseil fédéral avait été jusqu'alors gêné dans la préparation des retours par l'état de guerre: les conventions internationales et la neutralité lui interdisaient de relâcher prématurément plusieurs catégories d'internés. Le 8 mai 1945, au lendemain de la capitulation allemande, il se hâta de libérer immédiatement «tous les militaires étrangers appartenant aux armées alliées», de même que les Italiens. Il est admis, estimait-il, que faute de précision des conventions, l'internement se termine avec la paix, mais qu'un armistice «entraînant la libération des prisonniers d'un des partis délie l'Etat neutre de l'obligation de maintenir internés les militaires de ce même pays». Cette option ne réglait pas le cas des membres de l'armée allemande, mais pour la grande majorité des soldats, un rapatriement progressif et le plus rapide possible pouvait enfin s'organiser systématiquement et sans réserves. Un argument a souvent été répété pour amener l'administration militaire à une plus grande souplesse: l'attitude future envers la Suisse des internés une fois rentrés chez eux. Pour les uns c'était un moyen de chantage pour arracher le maximum de concessions; pour d'autres, simplement clairvoyants, c'était un élément de la politique d'internement qu'on ne devait pas ignorer et qui prenait une importance grandissante avec l'approche de la paix. La Police fédérale fut affrontée au même problème pour ses réfugiés. On discerne mal le poids de ce facteur dans les décisions. Il fut sans doute plus grand envers les Soviétiques, nombreux et soutenus par un Etat puissant, qu'envers les Grecs ou les Argentins.

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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