Avec
ses internés militaires des cinq
continents, la Suisse apparaît dans
cette fin de guerre comme un
microcosme des peuples entraînés
dans la guerre mondiale. Assurer
l'organisation, le ravitaillement,
la discipline et l'occupation de
30 000 à 40
000 hommes de nationalités et
de coutumes différentes avec des
effectifs réduits tenait de la
gageure. Plus la guerre s'approchait
de son terme, plus l'équilibre
devint difficile à maintenir. Les
conventions internationales ne
permettaient même pas de déterminer
le statut
de tous les militaires entrés en
Suisse. La plupart des soldats et de
nombreux officiers étaient placés
dans des camps dont le régime
variait selon la situation de leurs
occupants. Mais à côté des normes et
des règlements, bien d'autres
facteurs y créaient des conditions
de vie très différentes.
Pour, ne pas s'égarer dans le maquis
des nationalités et des cas
particuliers, on pourrait distinguer
deux grands groupes: les militaires
des pays
occidentaux, y compris les
coloniaux et les associés comme les
Sud-Africains ou les Australiens: la
plupart appartenaient à des Etats
dont la guerre ne bouleverserait pas
le régime. Exceptons-en l'Italie,
mais son sort était entre les mains
des Anglo-Saxons, et l'Allemagne
dont l'avenir était encore inconnu;
tous étaient en principe assurés
d'être rapatriés sans risque; les
plus forts contingents utilisaient
des langues connues ou pratiquées en
Suisse. L'autre groupe se composait
des soldats d'Europe
orientale.
Sur le
plan humain, celui de la vie
quotidienne des camps, les relations
avec les Suisses n'étaient pas
aisées; on se comprenait mal, les
coutumes ne se ressemblaient guère
(en particulier les habitudes
alimentaires, si importantes), même
celles d'hommes issus de pays
géographiquement proches. La
stabilité
étonnante des effectifs depuis
l'arrivée des Italiens et des
Anglais dès l'automne 1943 dissimule
des variations
importantes des contingents
nationaux; les départs
compensent approximativement les
arrivées; la libération de la France
déclenche le retour des éléments
alliés, y compris une fraction des
Polonais; mais Allemands et
Soviétiques les remplacent. Un
document datant probablement de
janvier 1944 énumère quelque
70 catégories
de candidats potentiels à l'asile,
dont la grande majorité est
constituée de militaires. Et encore
ne prétend-il pas être exhaustif...
Une fois
acceptés et triés, souvent
entièrement rééquipés, les internés
suivaient un destin qui ressemblait
à celui des civils. Ils
aboutissaient pour la plupart dans
des camps de
travail. On se dispensera
donc de longues explications. La
discipline
se réglait autrement que pour les
civils puisque les internés étaient
traités selon les règles militaires
et soumis dans leur vie quotidienne
à l'ordre du jour propre à l'armée.
Elle dépendait aussi largement de la
qualité des officiers nationaux, pas
toujours aptes à se faire obéir de
leurs hommes. Plus encore que pour
les réfugiés civils, la nécessité de
procurer du
travail aux internés
s'imposait: les trois quarts d'entre
eux y étaient aptes et ne pouvaient
pas être laissés inoccupés. Selon la
convention
de la Haye, les évadés
n'étaient pas astreints
obligatoirement au travail. La
Confédération estima ne pas pouvoir
observer cette restriction.
Comme on
peut l'imaginer, la Suisse attendait
le départ des militaires étrangers
avec la même impatience que celui
des civils. Avant la capitulation,
elle négocia avec les Anglais le
rapatriement des évadés des camps
italiens de 1943 qui fut mené à chef
en octobre-novembre 1944. Elle
organisa aussi l'évacuation de
Polonais par la France. Au total,
6786
militaires alliés s'en allèrent de
septembre à décembre 1944. Elle
n'empêcha pas non plus le départ
clandestin des prisonniers polonais
échappés d'Allemagne. La convention
de La Haye interdisait en revanche à
l'Etat-hôte de laisser
repartir les
internés réguliers avant la fin de
la guerre. Mais la Suisse ne
pouvait pas grand-chose contre les
évasions des soldats de la
division
Prugar qui désiraient
rejoindre les maquis français ou
l'armée polonaise en Italie. Ils
furent nombreux.
Si une
minorité des
Italiens avait un sort
avantageux, dans les universités ou
hors des camps, les
Américains
comptent aussi parmi les privilégiés
pour d'autres raisons: puissamment
soutenus par leur légation et
disposant de soldes confortables,
tous officiers ou sous-officiers
aviateurs qui avaient dû atterrir en
Suisse, ils refusaient de
travailler. Leur statut juridique
indiscutable les y autorisait. Logés
à Adelboden, Wengen ou Davos, ils y
menaient une vie de vacanciers et
n'éprouvaient qu'un modeste intérêt
pour les distractions ou les
formations que leur offrait la
Suisse pour les occuper. La
population n'appréciait pas ces
comportements ni les abus qu'ils
entraînaient, mais le pire était les
évasions fréquentes, favorisées
sinon même organisées par la
légation ou le consulat général de
Zurich. Aux Etats-Unis, la loi
obligeait tout soldat retenu dans un
pays étranger à tenter de rejoindre
son armée par tous les moyens.
Lorsque des évadés étaient arrêtés,
ils avaient ordre de refuser de
parler et de signer les protocoles
d'interrogatoire. L'attaché
militaire protestait lorsque des
arrêts étaient imposés dans des
locaux non militaires, etc. Bref,
les Américains
exigeaient que la Suisse se pliât à
leurs règles et procédures.
C'était difficile à accepter. Les
incidents étaient fréquents, et le
ministre américain n'hésita pas à
menacer
Pilet-Golaz de campagnes de presse
ou même d'erreurs de navigation
d'aviateurs chargés de bombarder
l'Allemagne et qui pourraient
se tromper de cible. De difficiles
négociations aboutirent à un accord
en décembre 1944. La Suisse accepta
pour finir de réduire au minimum les
détentions préventives et les peines
prononcées.
Dès leur
arrivée, ce sont les prisonniers
soviétiques
évadés qui ont causé les plus grands
soucis à la Police fédérale, puis au
CFIH. A cause du profond fossé
culturel et de la méfiance des
autorités, les relations étaient
mauvaises dans les camps; des
interventions de milieux politiques
suisses envenimaient encore un
climat déjà tendu. En toile de fond,
l'absence de
relations diplomatiques avec l'URSS,
puis, en novembre 1944, le refus
russe de les rétablir pesaient
lourdement sur la gestion de
l'accueil. Moscou sut exploiter
l'abcès contre la Confédération.
L'envoi d'une mission après la fin
des hostilités permit enfin de
renouer des relations directes entre
les deux pays et de régler le
contentieux des internés. La
multiplication des soldats au
printemps 1945 déclencha diverses
réformes bienvenues: le CFIH
créa un bureau des nationalités avec
un délégué dans chaque secteur,
plaça des spécialistes dans la
police d'armée et dans le service
juridique et parvint enfin à
organiser un service de
fonctionnaires russes. On donna
aussi une formation spéciale aux
commandants de camps. Dans ce
contexte généralement admis comme
humainement et politiquement
délicat, il aurait fallu mieux
qu'ailleurs trier les cadres sur le
volet. On n'y parvint pas. Il était
difficile déjà de trouver des
officiers connaissant le russe.
Quant aux interprètes, c'est les
milieux d'émigrés qui pouvaient le
plus facilement en fournir, ce qui
n'était pas la meilleure source.
Pour liquider les malentendus et
ouvrir des négociations directes, le
DPF invita l'URSS à envoyer une
mission
spéciale. L'offre fut
acceptée. Enquêtes et négociations
se déroulèrent du 27 juin au 8
septembre 1945 dans une atmosphère
qui s'améliora au fur et à mesure
que, de part et d'autre, les erreurs
commises furent reconnues. Les
principaux négociateurs étaient des
deux côtés des militaires et l'on
sent au travers des procès-verbaux
que cela facilita la compréhension
réciproque. Les Soviétiques
reconnaissaient que les conditions
d'accueil étaient satisfaisantes et
exprimaient leurs regrets pour les
incidents provoqués par les
internés. Les Suisses, eux,
s'excusaient pour les refoulements
qu'ils avaient commis et convenaient
de fautes «telles
que privations de congés,
restrictions des lectures, détention
en prison, utilisation inopportune
de chiens dans le service de police
et d'armes à feu dans le service de
garde...».Cet accord débloqua
le rapatriement des Suisses d'Europe
orientale, éclaircit l'atmosphère et
contribua à faciliter
l'établissement de relations
normales entre les deux pays.
Le
Conseil fédéral avait été
jusqu'alors gêné dans la préparation
des retours par l'état de guerre:
les conventions internationales et
la neutralité lui interdisaient de
relâcher prématurément plusieurs
catégories d'internés. Le
8 mai 1945,
au lendemain de la capitulation
allemande, il se hâta de libérer
immédiatement «tous
les militaires étrangers appartenant
aux armées alliées», de même
que les Italiens. Il est admis,
estimait-il, que faute de précision
des conventions, l'internement se
termine avec la paix, mais qu'un
armistice «entraînant
la libération des prisonniers d'un
des partis délie l'Etat neutre de
l'obligation de maintenir internés
les militaires de ce même pays».
Cette option ne réglait pas le cas
des membres de l'armée allemande,
mais pour la grande majorité des
soldats, un rapatriement progressif
et le plus rapide possible pouvait
enfin s'organiser systématiquement
et sans réserves. Un argument a
souvent été répété pour amener
l'administration militaire à une
plus grande souplesse:
l'attitude future envers la
Suisse des internés une fois rentrés
chez eux. Pour les uns
c'était un moyen de chantage pour
arracher le maximum de concessions;
pour d'autres, simplement
clairvoyants, c'était un élément de
la politique d'internement qu'on ne
devait pas ignorer et qui prenait
une importance grandissante avec
l'approche de la paix. La Police
fédérale fut affrontée au même
problème pour ses réfugiés. On
discerne mal le poids de ce facteur
dans les décisions. Il fut sans
doute plus grand envers les
Soviétiques, nombreux et soutenus
par un Etat puissant, qu'envers les
Grecs ou les Argentins.