SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 L'accueil des enfants (1942-1945)

 
 

Il convient de faire une place spéciale aux enfants. Ils bénéficiaient en effet de conditions d'entrée et d'accueil plus favorables que les adultes et dépendaient beaucoup plus largement qu'eux des organisations humanitaires.

Depuis l'interruption des séjours de vacances en 1942, la Suisse continua à recevoir ici ou là des enfants malades. Dès la fin de l'année, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis envisagèrent des actions d'une autre ampleur: l'hébergement de dizaines de milliers d'enfants de divers pays occupés financé par les Alliés et bénéficiant de licences d'importations supplémentaires pour leur ravitaillement. Les discussions se poursuivirent sans hâte, pour se préciser en mars 1944 à l'occasion de négociations commerciales à Londres. La Suisse affirmait sa volonté de secours, mais comme toujours, ne voulait pas d'aide étrangère, ni d'interférence alliée dans le choix des enfants (elle tenait à inviter aussi des Allemands). Elle limita également pour le moment à 50 000 le nombre des bénéficiaires simultanés et à trois mois la durée de leur séjour afin d'en accueillir le plus grand nombre possible. Sur ces bases, admises par Londres, la légation à Berlin entreprit les démarches nécessaires. Elles n'aboutirent pas. Le Conseil fédéral ne s'était probablement pas fait beaucoup d'illusions. Le responsable du dossier au DPF, de Haller, subodorait du reste une manoeuvre des Anglo-Saxons spéculant en vue de leur propagande sur un refus allemand d'autoriser la reprise des convois. Aussi la Confédération resta-t-elle prudente et se garda de mentionner les offres britanniques devant les Allemands ou de faire de la publicité. Le refus rigoureux de Rothmund d'accorder une durée de séjour supérieure à trois mois fut ébranlé par les premières déportations de France et la crise de l'été 1942: il accepta dès le 26 septembre que les enfants jusqu'à 16 ans, avec ou sans leurs parents, ne soient plus refoulés. Toutefois les instructions du 29 décembre n'autoriseront plus que l'admission des enfants sans parents et de parents avec des enfants dont au minimum un devait avoir moins de 6 ans. Ces conditions seront légèrement étendues le 26 juillet 1943.

La police tentait d'empêcher les entrées illégales. Elle redoutait en particulier que les enfants sans papiers et sans identité sûre ne puissent plus quitter le pays. Mais elle reconnaissait d'un autre côté que les hébergements ne posaient pas de problèmes et qu'on ne pouvait vraiment pas procéder à des refoulements. En fin novembre 1943, 1500 enfants juifs attendaient leur admission près de la frontière genevoise. Rothmund voulait bien les accueillir si les organisations juives leur garantissaient l'entretien, alors que celles-ci arguaient du devoir des autorités d'assurer les charges de l'asile. Le chef de la police exigeait en outre que la FSCI fit pression sur les organisations de passeurs, qu'elle devait bien connaître, afin qu'elles cessent leurs services coupables. Son représentant, Saly Braunschweig, refusa ce marchandage, les tâches de police ne lui incombant pas. Quant au président de la CRS,SE (Croix-Rouge suisse, Secours aux enfants) il voulait bien collaborer à des camps de quarantaine, mais pas recruter les enfants, afin de ne pas mettre en péril ses activités en France. Le Conseil fédéral accepta le contingent le 3 décembre, sans en assumer la charge qui fut remise aux organisations privées; il autorisa Pilet-Golaz à offrir en contrepartie à l'Allemagne de recevoir des enfants de villes bombardées. Pour finir, les enfants ne purent pas entrer d'un bloc comme on l'avait souhaité, mais probablement tout au plus par petits groupes clandestins. L'ironie du sort voulut que la situation se retournât en 1944: les progrès de la libération de la France et de l'Italie réduisirent les entrées illégales, mais les combats toujours plus proches incitèrent les autorités régionales frontalières, du val d'Ossola à la Savoie et à l'Alsace, à demander l'accueil temporaire pour leurs enfants. Elles l'obtinrent sans peine. La durée en fut souvent brève.

Le système de l'asile qui reposait sur le camp et l'obligation de travail contraignaient à séparer les familles et à attribuer ses membres à des administrations différentes; les adultes étaient remis à la direction centrale des camps, les mineurs jusqu'à 16 ans au SHEK ou à la CRS,SE. Les hommes suivaient au gré des commandes les déplacements des chantiers, même si plusieurs étaient stables; ils logeaient dans des baraques de type militaire inadaptées à la vie familiale. Les femmes, plus sédentaires, se livraient surtout à des travaux de lingerie dont une bonne partie exigeait des installations fixes. Pour les unes comme pour les autres, les exigences de la discipline et de la vie commune s'accommodaient mal de cellules familiales. Les enfants trouvaient malaisément leur place dans cette organisation. On les séparait donc au moins dès l'âge de six ans, ou plus tôt avec l'accord de leur mère. Ils étaient confiés alors de préférence à une famille d'adoption jusqu'à quinze ans révolus; à cet âge, ils partaient en camp de travail, en home, ou bénéficiaient de formations professionnelles ou scolaires supérieures. Le problème était différent lorsque les parents étaient inaptes au travail et vivaient ensemble dans des homes spécialisés - il y en avait sept en 1943, et cinq pour femmes avec enfants - ou qu'ils obtenaient le droit de vivre indépendants. Mais c'est les couples jeunes avec enfants qui étaient évidemment les plus aptes au travail et vivaient séparés ! Pour les nombreux isolés (1292 lors de l'enquête de 1944, dont 1063 juifs), le placement en famille s'imposait tout particulièrement, afin de recréer au mieux une vie normale. Les vagues de réfugiés de 1942 et 1943 ayant dépassé les facultés d'accueil des familles juives, les milieux pratiquants durent bien accepter qu'on les plaçât chez des chrétiens à cause de l'urgence, mais pour un temps seulement, et faute de mieux. Le SHEK avait conscience des risques de conversion que cela pouvait entraîner et s'efforçait de trouver des familles d'accueil juives.

La réémigration des jeunes ne souffrit pas de difficultés excessives: la plupart suivirent leurs parents ou rejoignirent à l'étranger leur famille plus ou moins proche. Tout au plus des délais furent-ils aménagés pour achever des formations, préparer l'accueil à l'étranger ou permettre à des parents de s'installer avant que leur progéniture les rejoignît. Pour les isolés, l'intérêt actif des sionistes et des organisations religieuses offrait des perspectives favorables.

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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