Il
convient de faire une place spéciale
aux enfants. Ils bénéficiaient en
effet de conditions d'entrée et
d'accueil plus favorables que les
adultes et dépendaient beaucoup plus
largement qu'eux des organisations
humanitaires.
Depuis l'interruption des
séjours de
vacances en 1942, la Suisse
continua à recevoir ici ou là des
enfants malades. Dès la fin de
l'année, la Grande-Bretagne et les
Etats-Unis envisagèrent des actions
d'une autre ampleur: l'hébergement
de dizaines de
milliers d'enfants de divers
pays occupés financé par les Alliés
et bénéficiant de licences
d'importations supplémentaires pour
leur ravitaillement. Les discussions
se poursuivirent sans hâte, pour se
préciser en mars 1944 à l'occasion
de négociations commerciales à
Londres. La Suisse affirmait sa
volonté de secours, mais comme
toujours, ne
voulait pas d'aide étrangère,
ni d'interférence alliée dans le
choix des enfants (elle tenait à
inviter aussi des Allemands). Elle
limita également pour le moment à
50 000
le nombre des bénéficiaires
simultanés et à
trois mois la durée de
leur séjour afin d'en accueillir le
plus grand nombre possible. Sur ces
bases, admises par Londres, la
légation à Berlin entreprit les
démarches nécessaires.
Elles
n'aboutirent pas. Le Conseil
fédéral ne s'était probablement pas
fait beaucoup d'illusions. Le
responsable du dossier au DPF,
de Haller,
subodorait du reste une manoeuvre
des Anglo-Saxons spéculant en vue de
leur propagande sur un refus
allemand d'autoriser la reprise des
convois. Aussi la Confédération
resta-t-elle prudente et se garda de
mentionner les offres britanniques
devant les Allemands ou de faire de
la publicité. Le refus rigoureux de
Rothmund d'accorder une durée de
séjour supérieure à trois mois fut
ébranlé par les premières
déportations de France et la crise
de l'été 1942: il accepta dès le 26
septembre que
les enfants jusqu'à 16 ans,
avec ou sans leurs parents,
ne soient plus
refoulés. Toutefois les
instructions du 29 décembre
n'autoriseront plus que l'admission
des enfants sans parents et de
parents avec des enfants dont au
minimum un devait avoir moins de 6
ans. Ces conditions seront
légèrement étendues le 26 juillet
1943.
La
police tentait d'empêcher les
entrées illégales. Elle redoutait en
particulier que les enfants sans
papiers et sans identité sûre ne
puissent plus quitter le pays. Mais
elle reconnaissait d'un autre côté
que les hébergements ne posaient pas
de problèmes et qu'on ne pouvait
vraiment pas procéder à des
refoulements. En fin novembre 1943,
1500
enfants juifs attendaient
leur admission près de la frontière
genevoise. Rothmund voulait bien les
accueillir si les organisations
juives leur garantissaient
l'entretien, alors que celles-ci
arguaient du devoir des autorités
d'assurer les charges de l'asile. Le
chef de la police exigeait en outre
que la FSCI fit pression sur les
organisations de passeurs, qu'elle
devait bien connaître, afin qu'elles
cessent leurs services coupables.
Son représentant,
Saly
Braunschweig, refusa ce
marchandage, les tâches de police ne
lui incombant pas. Quant au
président de la
CRS,SE
(Croix-Rouge suisse, Secours aux
enfants) il voulait bien
collaborer à des camps de
quarantaine, mais pas recruter les
enfants, afin de ne pas mettre en
péril ses activités en France. Le
Conseil fédéral accepta le
contingent le 3 décembre, sans en
assumer la charge qui fut remise aux
organisations privées; il autorisa
Pilet-Golaz à offrir en
contrepartie à l'Allemagne de
recevoir des enfants de villes
bombardées. Pour finir, les enfants
ne purent pas entrer d'un bloc comme
on l'avait souhaité, mais
probablement tout au plus par petits
groupes clandestins. L'ironie du
sort voulut que la situation se
retournât en 1944: les progrès de la
libération de la France et de
l'Italie réduisirent les entrées
illégales, mais les combats toujours
plus proches incitèrent les
autorités régionales frontalières,
du val d'Ossola à la Savoie et à
l'Alsace, à demander l'accueil
temporaire pour leurs enfants. Elles
l'obtinrent sans peine. La durée en
fut souvent brève.
Le
système de l'asile qui reposait sur
le camp
et l'obligation
de travail contraignaient à
séparer les
familles et à attribuer
ses membres à des administrations
différentes; les adultes étaient
remis à la direction centrale des
camps, les mineurs jusqu'à 16 ans au
SHEK ou à la CRS,SE. Les hommes
suivaient au gré des commandes les
déplacements des chantiers, même si
plusieurs étaient stables; ils
logeaient dans des baraques de type
militaire inadaptées à la vie
familiale. Les femmes, plus
sédentaires, se livraient surtout à
des travaux de lingerie dont une
bonne partie exigeait des
installations fixes. Pour les unes
comme pour les autres, les exigences
de la discipline et de la vie
commune s'accommodaient mal de
cellules familiales. Les enfants
trouvaient malaisément leur place
dans cette organisation. On les
séparait donc au moins
dès l'âge de
six ans, ou plus tôt avec
l'accord de leur mère. Ils étaient
confiés alors de préférence à une
famille d'adoption jusqu'à quinze
ans révolus; à cet âge, ils
partaient en camp de travail, en
home, ou bénéficiaient de formations
professionnelles ou scolaires
supérieures. Le problème était
différent lorsque les parents
étaient inaptes au travail et
vivaient ensemble dans des homes
spécialisés - il y en avait sept en
1943, et cinq pour femmes avec
enfants - ou qu'ils obtenaient le
droit de vivre indépendants. Mais
c'est les couples jeunes avec
enfants qui étaient évidemment les
plus aptes au travail et vivaient
séparés ! Pour les nombreux
isolés
(1292 lors de l'enquête de 1944,
dont 1063 juifs), le placement en
famille s'imposait tout
particulièrement, afin de recréer au
mieux une vie normale. Les vagues de
réfugiés de 1942 et 1943 ayant
dépassé les facultés d'accueil des
familles juives, les milieux
pratiquants durent bien accepter
qu'on les plaçât chez des chrétiens
à cause de l'urgence, mais pour un
temps seulement, et faute de mieux.
Le SHEK avait conscience des risques
de conversion que cela pouvait
entraîner et s'efforçait de trouver
des familles d'accueil juives.
La
réémigration
des jeunes ne souffrit pas de
difficultés excessives: la plupart
suivirent leurs parents ou
rejoignirent à l'étranger leur
famille plus ou moins proche. Tout
au plus des délais furent-ils
aménagés pour achever des
formations, préparer l'accueil à
l'étranger ou permettre à des
parents de s'installer avant que
leur progéniture les rejoignît. Pour
les isolés, l'intérêt actif des
sionistes et des organisations
religieuses offrait des perspectives
favorables.